La ville est grande et pas jolie: de grandes places garnies de vilaines

baraques, mais il y en a une au midi de la ville qu'on ne peut voir sans

l'admirer à cause de sa belle façade, de ses belles promenades et d'une

belle fontaine; voilà le plus beau. Pour le palais, les abords ne sont

point dégagés, on entre dans une cour d'honneur très mesquine avec un

corps de garde à gauche, le palais à droite est très bas du côté de la

ville, il est bâti devant un ravin ou précipice d'une immense

profondeur. La façade est superbe et l'on descend par un magnifique

escalier; le palais faisant face à la ville n'est qu'un rez-de-chaussée

avec de beaux degrés pour y monter. Les salons sont magnifiques; il y a

une pendule en acier très riche.

Le maréchal Lannes fut chargé de prendre Saragosse, qui coûta des pertes

considérables à notre armée; toutes les maisons étaient crénelées, il

fallut les enlever les unes après les autres. L'Empereur quitta Madrid

avec toute sa garde, et nous arrivâmes au pied d'une montagne formidable

avec de la neige comme au mont Saint-Bernard. Il fallut la franchir

avec des peines inouïes. Avant d'arriver à ce terrible passage, nous

fûmes saisis par une tempête de neige qui nous renversait; personne ne

se voyait; on était obligé de se tenir les uns aux autres; il fallait

avoir un empereur à suivre pour y résister. Nous couchâmes au pied de

cette montagne que notre artillerie eut toutes les peines du monde à

franchir, et nous redescendîmes dans une plaine où étaient de mauvais

villages dévastés par les Anglais. Arrivés au bord d'une rivière dont

les ponts étaient coupés, nous la trouvons d'une rapidité sans pareille;

il fallut la passer au gué, et se tenir les uns aux autres, sans lever

les pieds, crainte d'être entraînés par la rapidité du courant. Nos

bonnets étaient couverts de givre. Comme c'était amusant de prendre un

bain au mois de janvier! en mettant le pied dans cette rivière, on en

avait jusqu'à la ceinture. On nous recommanda d'ôter nos pantalons pour

traverser les deux bras de cette rivière. Sortis de l'eau, nous avions

les jambes et les cuisses rouges comme des écrevisses cuites.

De l'autre côté, était une plaine où notre cavalerie donnait une charge

complète aux Anglais; il fallut poursuivre pour la soutenir, et nous

arrivâmes au pas de course, sans nous arrêter, jusqu'à Bénévent que nous

trouvâmes ravagée par les Anglais; ils avaient tout emporté. Notre

cavalerie les poursuivit à outrance; ils détruisirent tous leurs

chevaux, abandonnèrent tout leur bagage et leur artillerie. L'Empereur

donna l'ordre de repasser la terrible rivière. Deux bains dans une

journée si froide, il y avait de quoi faire la grimace, mais il avait

tout prévu et avait fait préparer des feux à une petite distance pour

nous réchauffer.

Toute la garde se mit en route pour Valladolid, grande ville; là, les

moines avaient pris les armes, mais les couvents étaient déserts, et

nous ne manquions pas de logements. On nous mit en grande partie dans

ces beaux couvents en face des couvents de femmes qui tiennent les

jeunes filles de l'âge de douze à dix-huit ans jusqu'à l'âge d'être

mariées. Nos soldats cherchent dans les jardins avec leurs baguettes de

fusil pour trouver la cachette des moines; ils furent bien surpris de

trouver à chaque pas des enfants nouveau-nés, en terre à deux ou trois

pieds de profondeur dans le jardin même. Je frémis encore au souvenir

d'avoir vu de pareilles horreurs; elles donnent un aperçu de ce qui se

passait dans ce pays.

Nous eûmes l'ordre de rentrer en France à marches forcées, et l'Empereur

partit pour Paris; il nous fit préparer une petite surprise qui nous

attendait à notre arrivée dans Limoges, car il voulait conserver nos

jambes et nos souliers. Nous fûmes reçus dans cette belle ville et nous

y couchâmes; le lendemain nos officiers disent: «Il faut démonter les

batteries de nos fusils et les bien envelopper avec les vis et la

baïonnette, crainte de les perdre. Toute la garde montera en voiture

jusqu'à Paris. Les voitures sont prêtes hors la ville.»

En démontant mon fusil, je dis à notre capitaine: «Mais on nous prend

donc pour des veaux pour nous mettre sur la paille.»

Il se mit à rire: «C'est vrai, dit-il, mais ça presse! Les cartes se

brouillent, nous ne sommes pas près de coucher dans un lit, et d'ici

Paris, il ne faut pas y compter.»

Nos fusils démontés, nous voilà partis; le peuple était là en foule.

Hors de la ville, nous trouvâmes des charrettes garnies de bottes de

paille. Les gendarmes les gardaient rangées sur un rang à droite de la

route; on était distribué par compagnies dans un ordre parfait; on

montait suivant ce que devait contenir la charrette (s'il y avait trois

chevaux, c'était douze hommes). Arrivés aux relais, on donnait cinq

francs par collier, et si le cheval périssait, trois cents francs

étaient payés de suite. À la descente de la troupe, les payeurs se

trouvaient pour tout solder; d'autres charrettes étaient prêtes pour

repartir. Les billets de rafraîchissements étaient donnés par

compagnies; les habitants étaient à l'arrivée du convoi avec le billet

du nombre d'hommes qu'ils devaient avoir pour les faire manger, et les

emmenaient de suite pour se mettre à table. Tout était prêt partout;

nous n'avions que trois quarts d'heure pour manger, et il fallait de

suite partir. Le tambour-major était servi sur la place, jamais en

retard. En partant, le bataillon s'allongeait sur la route de manière

que chaque compagnie se trouvait en face de ses charrettes pour y monter

et distribuer les ordinaires. Il n'y avait pas une minute de perte,

chacun étant pénétré de son devoir. Nous faisions 25 lieues par jour,

c'était la foudre qui partait du midi pour se porter au nord. Ce grand

trajet de Limoges à Versailles fut bientôt fait.

Arrivés aux portes de cette jolie ville, on nous fit descendre des

charrettes pour faire l'entrée; il fallut remonter nos fusils, et

traverser cette ville dans un état de misère et de fatigue complet (ni

rasés ni brossés). Sortis de Versailles, nous pensions trouver des

voitures. Pas du tout! il fallut faire le voyage à pied pour aller

coucher à Courbevoie, où morts de faim et de fatigue nous reçûmes des

vivres et du vin.

Le lendemain fut employé à nous rapproprier, nous passâmes au magasin de

linge et de chaussures, et le surlendemain l'Empereur nous passa en

revue. Puis nous partîmes de suite, mais on nous fit une petite

galanterie en nous faisant monter dans des fiacres qui avaient tous été

mis en réquisition. Quatre grenadiers par fiacre avec nos sacs et nos

fusils, c'était suffisant. Arrivés à Claye, on fit manger l'avoine à ces

mauvaises rosses, et nous régalâmes notre cocher; nous repartîmes par la

même voiture. Et toujours le dîner sur la table partout!

Nous arrivâmes à la Ferté-sous-Jouarre où les grosses voitures de la

Brie, avec de gros chevaux et de bonnes bottes de paille, nous

attendaient (12 hommes par charrette). Ces maudites routes avaient des

ornières profondes et de grosses pierres; les cahots nous assommaient,

nous culbutaient les uns sur les autres. Dieu, quelles souffrances!

Nous faisions toujours nos 25 et 26 lieues par jour. Arrivés en

Lorraine, nous trouvâmes de petits chevaux légers et de petites voitures

basses qui nous menaient ventre à terre; ils passaient les uns devant

les autres. Nous pouvions faire 30 lieues avec de pareils chevaux; mais

c'était effrayant de descendre des montagnes rapides, surtout celle qui

tourne pour arriver à Metz. Arrivés aux portes de la ville, il fallut

lui rendre les honneurs, remonter nos fusils et nous mettre en grande

tenue, défaire les sacs pour changer de linge. Il y avait plus de dix

mille âmes pour nous voir, surtout des dames qui n'avaient jamais vu la

garde de l'Empereur. Nos fusils montés, nous défîmes nos sacs pour faire

notre toilette; il faisait un grand vent pour changer de chemise; tout

volait en l'air, de sorte que le champ fut bientôt libre, les dames

criant à l'horreur en voyant les plus beaux hommes de France tout nus,

mais nous ne pouvions pas faire autrement.

Notre entrée fut magnifique, nous fûmes tous logés chez le bourgeois et

bien traités. L'Empereur dit que les chevaux de Lorraine avaient fait

gagner 50 lieues à sa garde par leur vitesse. Nous partîmes de Metz pour

ne plus nous arrêter ni jour ni nuit, nous étions conduits par la

baguette des fées. Nous arrivâmes à Ulm de nuit, on nous donna nos

billets de logement, mais après avoir mangé, la _grenadière_[50] battit,

il fallut prendre les armes et partir de suite. Sur la route

d'Augsbourg, on fit l'appel, de 9 à 10 heures du soir. Plus de voitures!

nous étions sur le pays ennemi. Il fallut nous dégourdir les jambes et

marcher toute la nuit; nous arrivâmes à un bourg, le matin sur les 9

heures; on ne nous donna que trois quarts d'heure pour manger et partir

de suite. Il fallut faire vingt et une lieues le premier jour avec notre

pesant fardeau sur le dos; rien qu'une halte d'une demi-heure! Le

lendemain, point de repos que le temps de manger et de repartir. Nous

avions encore vingt lieues au moins à faire pour arriver à Schoenbrunn;

après avoir fait quinze à seize lieues, en avant d'un grand village, on

nous fit mettre en bataille, et là on demanda vingt-cinq hommes de bonne

volonté pour aller rejoindre l'Empereur aux portes de Vienne et monter

la garde au château de Schoenbrunn. Je le connaissais et j'y avais fait

faction bien des fois. Je sortis du rang le premier, «Je pars, dis-je à

mon capitaine.--C'est bien, dit le général Dorsenne, le plus petit

montre l'exemple.»

On fut au complet de suite, et en route! On nous promit une bouteille de

vin à trois lieues de Vienne. Nous y arrivâmes sur les 9 heures du soir,

bien fatigués et bien altérés, comptant sur la bouteille promise. Mais

point de vin! il fallut passer tout droit sans s'arrêter. Je me

détournai de la route pour trouver de l'eau pour étancher la soif qui me

dévorait. Je longe une rue, et je rencontre un paysan qui venait de mon

côté... En me voyant, il entre dans une maison d'apparence où se

trouvait un factionnaire; il portait un baquet plein; je passe mon

chemin, mais au détour de la rue, je me blottis le long du mur. Mon

paysan revient avec son baquet; je l'arrête en lui parlant sa langue.

Quelle surprise! Son baquet était plein de vin. Il fut contraint de

s'arrêter devant moi, tenant son baquet des deux mains, et moi, l'arme

aux pieds, je me mets à boire à grands traits, et recommence une seconde

fois. Je puis dire n'avoir jamais bu si avidement, cela me donna des

jambes pour faire mes trois lieues, et je rejoignis mes camarades le

coeur content.

Nous arrivâmes au village de Schoenbrunn à minuit; nos officiers eurent

l'imprudence de nous laisser reposer à un quart d'heure de chemin du

château pour prendre les ordres de l'Empereur qui fut surpris d'une

pareille nouvelle et furieux: «Comment, vous avez fait faire à mes vieux

soldats quarante et des lieues dans deux jours? Qui vous a donné

l'ordre? Où sont-ils.--Près d'ici.--Faites-les venir que je les voie!»

Ils vinrent aussitôt nous faire lever, mais nos jambes étaient raides

comme des canons de fusil, nous ne pouvions plus avancer, il fallut

prendre nos fusils pour nous servir de béquilles pour finir d'arriver.

Lorsque l'Empereur nous vit courbés sur la crosse de nos fusils, pas un

de droit, tous la tête penchée, ce n'était plus un homme, c'était un

lion: «Est-il possible de voir mes vieux soldats dans un pareil état! Si

j'en avais besoin! Vous êtes des...» Ils furent traités de toutes les

manières. Il dit aux grenadiers à cheval: «Faites de suite de grands

feux au milieu de la cour, allez chercher de la paille pour les coucher;

faites-leur chauffer des chaudières de vin sucré!»

De suite, on mit les grandes marmites au feu pour nous faire la soupe;

il fallait voir tous les cavaliers se multiplier, et l'Empereur faire

tout apporter. Dans le bombardement de Vienne, les habitants de la ville

avaient sauvé des voitures d'épicerie qui étaient devant les portes du

château; il s'y trouvait du sucre et des quatre mendiants. Voilà le

sucre qui paraît; on en fait mettre dans les bassines de vin chaud, on

apporte des tasses de toutes sortes. L'Empereur ne quittait pas, il

resta plus d'une heure; les tasses prêtes, les grenadiers à cheval

arrivèrent autour des feux pour nous faire boire. Ne pouvant nous

soulever, ils furent obligés de nous tenir la tête pour que nous

puissions boire; les malins grenadiers se moquaient de nous: «Eh bien!

les dessous-de-pieds et les bretelles de vos sacs vous ont anéantis.

Allons, buvez à la santé de l'Empereur et de vos bons camarades! nous

passerons la nuit près de vous à vous soigner; tout à l'heure, nous vous

donnerons encore à boire et vous pourrez dormir; la soupe se fait;

demain il n'y paraîtra plus.»

L'Empereur remonta dans son palais; à cinq heures, on nous mit sur notre

séant pour nous faire manger la soupe, de la viande, du pain et du bon

vin. À neuf heures, l'Empereur descendit pour nous voir, il dit aux

officiers de nous faire lever, mais il fallait deux hommes pour nous

promener; les jambes étaient raides. L'Empereur tapait des pieds de

colère, les grenadiers se moquaient de nous et nos officiers n'osaient

se faire voir par crainte d'être mal reçus. Le soir, on nous donna des

logements dans ce beau village très riche; toute la garde arriva et fut

bien logée.

Le bombardement de Vienne avait cessé, nos troupes avaient pris la

capitale; les armées d'Autriche avaient fait sauter les ponts après

avoir passé de l'autre côté du Danube. On prit toutes les mesures pour

recommencer; il fallait aller les trouver et se faire un passage sur ce

terrible fleuve qui avait augmenté et était d'une force effrayante;

l'eau était à pleins bords; on eut de la peine à maintenir les grosses

barques avec des ancres, il fallait des bateaux assez forts pour établir

un pont d'une longueur démesurée, avec un courant si rapide. Tous ces

préparatifs demandèrent du temps; l'Empereur fit descendre ces grandes

barques à trois lieues, dit-on, au-dessous de Vienne, en face de l'île

Lobau et la plaine d'Essling. Les deux ponts établis, l'Empereur fit

descendre le corps du maréchal Lannes pour attendre les ordres de

passage; il mit dans Vienne cent mille hommes pour maintenir la

capitale, s'emparer de tous les édifices de manière que personne ne

pouvait faire aucun signe au prince Charles de l'autre côté. On faisait

des patrouilles considérables dans les rues, tout le peuple était

renfermé. Puis on fit des démonstrations de passage en face de Vienne

pour maintenir l'armée du prince Charles en face de sa capitale, et les

empêcher de descendre du coté d'Essling.

Lorsque tout fut prêt, l'Empereur fit faire les promotions dans la

garde; je fus nommé sergent le 18 mai 1809 à Schoenbrunn. Ce fut une joie

que je ne puis exprimer de me voir sous-officier, rang de lieutenant

dans la ligne, avec droit, arrivé à Paris, de porter l'épée et la

canne. Je restais dans ma même compagnie, mais je n'avais point de

galons de sergent; il fallut rendre mes galons de caporal à mon

remplaçant, et me voilà simple soldat, mais patience! il s'en trouvera.

L'Empereur donna l'ordre au maréchal Lannes de faire passer le grand

pont du Danube à son corps d'armée et de se porter en avant de l'autre

côté d'Essling; les fusiliers de la garde, le maréchal Bessières et un

parc d'artillerie étaient en position dès le matin. Les Autrichiens ne

s'en aperçurent que lorsque notre intrépide Lannes leur souhaita le

bonjour à coups de canon, leur faisant tourner le dos à leur capitale,

pour venir au-devant de notre armée qui avait passé sans leur

permission. Toute l'armée du prince Charles arriva en ligne sur la

nôtre, et le feu commença de part et d'autre.

Plus de cent mille hommes arrivèrent sur le corps du maréchal Lannes, la

foudre tombait sur nos troupes, mais il se maintint jusqu'à la dernière

extrémité. L'Empereur nous fit partir dès le matin de Schoenbrunn pour le

Danube; toute l'infanterie de la garde et lui à la tête. À onze heures,

il donnait l'ordre de passer et de mettre nos bonnets à poil. Comme ça

pressait, en passant sur trois rangs le grand pont, nous nous défaisions

nos bonnets[51] les uns les autres en marchant. Cette opération fut

faite dans la traversée du pont, et tous nos chapeaux furent jetés dans

le Danube, nous n'en avons jamais porté depuis. Ce fut la fin des

chapeaux pour la garde.

Nous traversâmes la pointe de l'île et trouvâmes un second pont que nous

passâmes au galop; les chasseurs à pied passèrent les premiers,

débouchèrent dans la plaine et firent un _à-gauche en colonne_ au lieu

d'un _à-droite_. La fausse manoeuvre ne put se réparer, il fallut se

mettre de suite en bataille, notre droite près du bras du Danube.

Aussitôt en bataille, il arrive un boulet qui vient frapper la cuisse du

cheval de l'Empereur; tout le monde crie: «À bas les armes, si

l'Empereur ne se retire pas sur-le-champ!» Il fut contraint de repasser

le petit pont, et se fit établir une échelle en corde attachée en haut

d'un sapin; de là il voyait tous les mouvements de l'ennemi et les

nôtres.

Un second boulet frappa le sergent-tambour; un de mes camarades fut de

suite lui ôter ses galons et ses épaulettes et me les apporta, je le

remerciai en lui donnant une poignée de main. Ce n'était que le prélude;

l'ennemi plaça devant nous cinquante canons sur la gauche d'Essling.

L'envie me prend de faire mes besoins, mais défense d'aller en arrière!

il fallait se porter en avant de la ligne de bataille. Arrivé à la

distance voulue pour les bienséances, je pose mon fusil par terre, et me

mets en fonctions, tournant le derrière à l'ennemi. Voilà un boulet qui

fait ricochet et m'envoie beaucoup de terre sur le dos, je fus accablé

par ce coup terrible; heureusement j'avais gardé sac au dos, ce qui me

préserva.

Je ramasse mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, et reviens, les

reins meurtris, rejoindre mon poste. Mon commandant me voyant dans cet

état, arrive au galop près de moi: «Eh bien, me dit-il, êtes-vous

blessé?--Ce n'est rien, commandant; ils voulaient me nettoyer le

derrière, mais ils n'ont pas réussi.--Allons, buvez un coup de rhum pour

vous remettre.»

Il me présente une bouteille d'osier qu'il prend dans ses fontes de

pistolets et me la présente: «Après vous, s'il vous plaît.--Buvez un bon

coup! Vous reviendrez bien seul?--Oui», lui dis-je.--Il part au galop,

et j'arrive à mon poste mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, en

serre-file; c'était mon poste; là je me rétablis.

«Eh bien, me dit le capitaine Renard, vous l'avez échappé belle.--C'est

vrai, capitaine, leur papier est bien dur; je n'ai pu m'en servir. Ce

sont des butors.» Et voilà des poignées de main qui m'arrivent de tous

mes chefs et camarades.

Les cinquante pièces de canon des Autrichiens tonnaient sur nous sans

que nous puissions faire un pas en avant, ni tirer un seul coup de

fusil. Qu'on se figure les angoisses que chacun endurait dans une

pareille position, on ne pourra jamais le dépeindre; nous avions quatre

pièces de canon devant nous, et deux devant les chasseurs pour répondre

à cinquante. Les boulets tombaient dans nos rangs et enlevaient des

files de trois hommes à la fois, les obus faisaient sauter les bonnets à

poil à 20 pieds de haut. Sitôt une file emportée, je disais: «Appuyez à

droite, serrez les rangs!» Et ces braves grenadiers appuyaient sans

sourciller et disaient en voyant mettre le feu: «C'est pour moi.--Eh

bien, je reste derrière vous, c'est la bonne place, soyez tranquilles.»

Il arrive un boulet qui emporte la file, et les renverse tous les trois

sur moi; je tombe à la renverse: «Ce n'est rien, leur dis-je, appuyez de

suite!--Mais, sergent, votre sabre n'a plus de poignée; votre giberne

est à moitié emportée.--Tout cela n'est rien, la journée n'est pas

finie.»

Nos deux pièces n'avaient plus de canonniers pour les servir. Le général

Dorsenne les remplaça par douze grenadiers et leur donna la croix, mais

tous ces braves périrent près de leurs pièces. Plus de chevaux, plus de

soldats du train, plus de roues! les affûts en morceaux, les pièces par

terre comme des bûches! impossible de s'en servir! Il arrive un obus qui

éclate près de notre bon général et le couvre de terre, il se relève

comme un beau guerrier: «Votre général n'a point de mal, dit-il, comptez

sur lui, il saura mourir à son poste.»

Il n'avait plus de chevaux, deux avaient péri sous lui. À de tels hommes

que la patrie soit reconnaissante! Et la foudre tombait toujours... Un

boulet emporte une file près de moi, je suis frappé au bras, mon fusil

tombe; je crois mon bras emporté, je ne le sens plus. Je regarde; je

vois attaché à ma saignée un morceau de chair. Je crois que j'ai le bras

fracassé. Pas du tout! c'était un morceau d'un de mes braves camarades

qui était venu me frapper avec tant de violence qu'il s'était collé à

mon bras.

Le lieutenant arrive près de moi, me prend le bras, me le remue et le

morceau de viande tombe; je vois le drap de mon habit. Il me secoue et

dit: «Il n'est qu'engourdi.» On ne peut se figurer ma joie de remuer les

doigts. Le commandant me dit: «Laissez votre fusil, prenez votre

sabre.--Je n'en ai plus, le boulet qui m'a renversé a emporté la

poignée.» Je prends mon fusil de la main gauche.

Les pertes devenaient considérables; il fallut mettre la garde sur un

rang pour faire voir à l'ennemi la même ligne sur le terrain. Sitôt

cette opération faite, il arrive sur notre gauche un brancard porté par

des grenadiers qui déposèrent au centre de la garde leur précieux

fardeau. L'Empereur, du haut de son sapin, avait reconnu son favori; il

avait quitté son poste d'observation et était accouru pour recevoir les

dernières paroles du maréchal Lannes, frappé à mort à la tête de son

corps d'armée. L'Empereur mit un genou à terre pour le prendre dans ses

bras, et le fit transporter dans l'île, mais il ne put supporter

l'amputation. Là finit la carrière de ce grand général. Tout le monde

fut dans la consternation d'une pareille perte.

Il restait de notre côté le maréchal Bessières qui était comme les

autres démonté; il parut devant nous. La canonnade continuait; un de nos

officiers est frappé par un boulet qui lui emporte la jambe, le général

donne la permission à deux grenadiers de le porter dans l'île, ils le

mettent sur deux fusils, ils n'avaient pas fait 400 pas qu'un boulet les

tue tous les trois. Mais voilà un plus grand malheur qui nous arrive: le

corps du maréchal Lannes battait en retraite; une partie vint se jeter

sur nous, tous épouvantés et couvrant notre ligne de bataille. Comme

nous étions sur un rang, nos grenadiers les prenaient par le collet et

les mettaient derrière eux en disant: «Vous n'aurez plus peur.»

Heureusement, ils avaient tous leurs armes et des cartouches; le village

d'Essling était en notre pouvoir quoique pris, repris et incendié, les

braves fusiliers en restèrent les maîtres toute la journée. Le calme

étant un peu rétabli chez les soldats qui étaient derrière notre rang,

le maréchal Bessières vint les prendre, et les rassurant leur dit: «Je

vais vous mener en tirailleurs et je serai, comme vous, à pied.»

Tous ces soldats partent avec ce bon général, il les fait mettre sur un

rang, à portée de fusil des cinquante pièces qui faisaient feu sur nous

depuis onze heures du matin. Voilà une ligne de tirailleurs qui

protégeait le feu de file commencé sur l'artillerie autrichienne. Le

brave maréchal, les mains derrière le dos, n'arrêtant pas d'un bout à

l'autre, fit taire pour un moment leur furie contre nous. Cela nous

donne un peu de répit, mais le temps est bien long quand on attend la

mort sans pouvoir se défendre. Les heures sont des siècles. Après avoir

perdu un quart de nos vieux soldats sans avoir brûlé une amorce, je ne

fus plus en peine d'avoir des galons et des épaulettes de sergent, mes

grenadiers m'en donnèrent plein mes poches. Cette cruelle journée vit

des pertes considérables... Le brave maréchal resta derrière ses

tirailleurs plus de quatre heures; le champ de bataille ne fut ni perdu

ni gagné. Nous ne savions pas que les ponts sur le grand fleuve étaient

emportés, et que notre armée passait le Danube à Vienne.

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 14 / 28 段