baraques, mais il y en a une au midi de la ville qu'on ne peut voir sans
l'admirer à cause de sa belle façade, de ses belles promenades et d'une
belle fontaine; voilà le plus beau. Pour le palais, les abords ne sont
point dégagés, on entre dans une cour d'honneur très mesquine avec un
corps de garde à gauche, le palais à droite est très bas du côté de la
ville, il est bâti devant un ravin ou précipice d'une immense
profondeur. La façade est superbe et l'on descend par un magnifique
escalier; le palais faisant face à la ville n'est qu'un rez-de-chaussée
avec de beaux degrés pour y monter. Les salons sont magnifiques; il y a
une pendule en acier très riche.
Le maréchal Lannes fut chargé de prendre Saragosse, qui coûta des pertes
considérables à notre armée; toutes les maisons étaient crénelées, il
fallut les enlever les unes après les autres. L'Empereur quitta Madrid
avec toute sa garde, et nous arrivâmes au pied d'une montagne formidable
avec de la neige comme au mont Saint-Bernard. Il fallut la franchir
avec des peines inouïes. Avant d'arriver à ce terrible passage, nous
fûmes saisis par une tempête de neige qui nous renversait; personne ne
se voyait; on était obligé de se tenir les uns aux autres; il fallait
avoir un empereur à suivre pour y résister. Nous couchâmes au pied de
cette montagne que notre artillerie eut toutes les peines du monde à
franchir, et nous redescendîmes dans une plaine où étaient de mauvais
villages dévastés par les Anglais. Arrivés au bord d'une rivière dont
les ponts étaient coupés, nous la trouvons d'une rapidité sans pareille;
il fallut la passer au gué, et se tenir les uns aux autres, sans lever
les pieds, crainte d'être entraînés par la rapidité du courant. Nos
bonnets étaient couverts de givre. Comme c'était amusant de prendre un
bain au mois de janvier! en mettant le pied dans cette rivière, on en
avait jusqu'à la ceinture. On nous recommanda d'ôter nos pantalons pour
traverser les deux bras de cette rivière. Sortis de l'eau, nous avions
les jambes et les cuisses rouges comme des écrevisses cuites.
De l'autre côté, était une plaine où notre cavalerie donnait une charge
complète aux Anglais; il fallut poursuivre pour la soutenir, et nous
arrivâmes au pas de course, sans nous arrêter, jusqu'à Bénévent que nous
trouvâmes ravagée par les Anglais; ils avaient tout emporté. Notre
cavalerie les poursuivit à outrance; ils détruisirent tous leurs
chevaux, abandonnèrent tout leur bagage et leur artillerie. L'Empereur
donna l'ordre de repasser la terrible rivière. Deux bains dans une
journée si froide, il y avait de quoi faire la grimace, mais il avait
tout prévu et avait fait préparer des feux à une petite distance pour
nous réchauffer.
Toute la garde se mit en route pour Valladolid, grande ville; là, les
moines avaient pris les armes, mais les couvents étaient déserts, et
nous ne manquions pas de logements. On nous mit en grande partie dans
ces beaux couvents en face des couvents de femmes qui tiennent les
jeunes filles de l'âge de douze à dix-huit ans jusqu'à l'âge d'être
mariées. Nos soldats cherchent dans les jardins avec leurs baguettes de
fusil pour trouver la cachette des moines; ils furent bien surpris de
trouver à chaque pas des enfants nouveau-nés, en terre à deux ou trois
pieds de profondeur dans le jardin même. Je frémis encore au souvenir
d'avoir vu de pareilles horreurs; elles donnent un aperçu de ce qui se
passait dans ce pays.
Nous eûmes l'ordre de rentrer en France à marches forcées, et l'Empereur
partit pour Paris; il nous fit préparer une petite surprise qui nous
attendait à notre arrivée dans Limoges, car il voulait conserver nos
jambes et nos souliers. Nous fûmes reçus dans cette belle ville et nous
y couchâmes; le lendemain nos officiers disent: «Il faut démonter les
batteries de nos fusils et les bien envelopper avec les vis et la
baïonnette, crainte de les perdre. Toute la garde montera en voiture
jusqu'à Paris. Les voitures sont prêtes hors la ville.»
En démontant mon fusil, je dis à notre capitaine: «Mais on nous prend
donc pour des veaux pour nous mettre sur la paille.»
Il se mit à rire: «C'est vrai, dit-il, mais ça presse! Les cartes se
brouillent, nous ne sommes pas près de coucher dans un lit, et d'ici
Paris, il ne faut pas y compter.»
Nos fusils démontés, nous voilà partis; le peuple était là en foule.
Hors de la ville, nous trouvâmes des charrettes garnies de bottes de
paille. Les gendarmes les gardaient rangées sur un rang à droite de la
route; on était distribué par compagnies dans un ordre parfait; on
montait suivant ce que devait contenir la charrette (s'il y avait trois
chevaux, c'était douze hommes). Arrivés aux relais, on donnait cinq
francs par collier, et si le cheval périssait, trois cents francs
étaient payés de suite. À la descente de la troupe, les payeurs se
trouvaient pour tout solder; d'autres charrettes étaient prêtes pour
repartir. Les billets de rafraîchissements étaient donnés par
compagnies; les habitants étaient à l'arrivée du convoi avec le billet
du nombre d'hommes qu'ils devaient avoir pour les faire manger, et les
emmenaient de suite pour se mettre à table. Tout était prêt partout;
nous n'avions que trois quarts d'heure pour manger, et il fallait de
suite partir. Le tambour-major était servi sur la place, jamais en
retard. En partant, le bataillon s'allongeait sur la route de manière
que chaque compagnie se trouvait en face de ses charrettes pour y monter
et distribuer les ordinaires. Il n'y avait pas une minute de perte,
chacun étant pénétré de son devoir. Nous faisions 25 lieues par jour,
c'était la foudre qui partait du midi pour se porter au nord. Ce grand
trajet de Limoges à Versailles fut bientôt fait.
Arrivés aux portes de cette jolie ville, on nous fit descendre des
charrettes pour faire l'entrée; il fallut remonter nos fusils, et
traverser cette ville dans un état de misère et de fatigue complet (ni
rasés ni brossés). Sortis de Versailles, nous pensions trouver des
voitures. Pas du tout! il fallut faire le voyage à pied pour aller
coucher à Courbevoie, où morts de faim et de fatigue nous reçûmes des
vivres et du vin.
Le lendemain fut employé à nous rapproprier, nous passâmes au magasin de
linge et de chaussures, et le surlendemain l'Empereur nous passa en
revue. Puis nous partîmes de suite, mais on nous fit une petite
galanterie en nous faisant monter dans des fiacres qui avaient tous été
mis en réquisition. Quatre grenadiers par fiacre avec nos sacs et nos
fusils, c'était suffisant. Arrivés à Claye, on fit manger l'avoine à ces
mauvaises rosses, et nous régalâmes notre cocher; nous repartîmes par la
même voiture. Et toujours le dîner sur la table partout!
Nous arrivâmes à la Ferté-sous-Jouarre où les grosses voitures de la
Brie, avec de gros chevaux et de bonnes bottes de paille, nous
attendaient (12 hommes par charrette). Ces maudites routes avaient des
ornières profondes et de grosses pierres; les cahots nous assommaient,
nous culbutaient les uns sur les autres. Dieu, quelles souffrances!
Nous faisions toujours nos 25 et 26 lieues par jour. Arrivés en
Lorraine, nous trouvâmes de petits chevaux légers et de petites voitures
basses qui nous menaient ventre à terre; ils passaient les uns devant
les autres. Nous pouvions faire 30 lieues avec de pareils chevaux; mais
c'était effrayant de descendre des montagnes rapides, surtout celle qui
tourne pour arriver à Metz. Arrivés aux portes de la ville, il fallut
lui rendre les honneurs, remonter nos fusils et nous mettre en grande
tenue, défaire les sacs pour changer de linge. Il y avait plus de dix
mille âmes pour nous voir, surtout des dames qui n'avaient jamais vu la
garde de l'Empereur. Nos fusils montés, nous défîmes nos sacs pour faire
notre toilette; il faisait un grand vent pour changer de chemise; tout
volait en l'air, de sorte que le champ fut bientôt libre, les dames
criant à l'horreur en voyant les plus beaux hommes de France tout nus,
mais nous ne pouvions pas faire autrement.
Notre entrée fut magnifique, nous fûmes tous logés chez le bourgeois et
bien traités. L'Empereur dit que les chevaux de Lorraine avaient fait
gagner 50 lieues à sa garde par leur vitesse. Nous partîmes de Metz pour
ne plus nous arrêter ni jour ni nuit, nous étions conduits par la
baguette des fées. Nous arrivâmes à Ulm de nuit, on nous donna nos
billets de logement, mais après avoir mangé, la _grenadière_[50] battit,
il fallut prendre les armes et partir de suite. Sur la route
d'Augsbourg, on fit l'appel, de 9 à 10 heures du soir. Plus de voitures!
nous étions sur le pays ennemi. Il fallut nous dégourdir les jambes et
marcher toute la nuit; nous arrivâmes à un bourg, le matin sur les 9
heures; on ne nous donna que trois quarts d'heure pour manger et partir
de suite. Il fallut faire vingt et une lieues le premier jour avec notre
pesant fardeau sur le dos; rien qu'une halte d'une demi-heure! Le
lendemain, point de repos que le temps de manger et de repartir. Nous
avions encore vingt lieues au moins à faire pour arriver à Schoenbrunn;
après avoir fait quinze à seize lieues, en avant d'un grand village, on
nous fit mettre en bataille, et là on demanda vingt-cinq hommes de bonne
volonté pour aller rejoindre l'Empereur aux portes de Vienne et monter
la garde au château de Schoenbrunn. Je le connaissais et j'y avais fait
faction bien des fois. Je sortis du rang le premier, «Je pars, dis-je à
mon capitaine.--C'est bien, dit le général Dorsenne, le plus petit
montre l'exemple.»
On fut au complet de suite, et en route! On nous promit une bouteille de
vin à trois lieues de Vienne. Nous y arrivâmes sur les 9 heures du soir,
bien fatigués et bien altérés, comptant sur la bouteille promise. Mais
point de vin! il fallut passer tout droit sans s'arrêter. Je me
détournai de la route pour trouver de l'eau pour étancher la soif qui me
dévorait. Je longe une rue, et je rencontre un paysan qui venait de mon
côté... En me voyant, il entre dans une maison d'apparence où se
trouvait un factionnaire; il portait un baquet plein; je passe mon
chemin, mais au détour de la rue, je me blottis le long du mur. Mon
paysan revient avec son baquet; je l'arrête en lui parlant sa langue.
Quelle surprise! Son baquet était plein de vin. Il fut contraint de
s'arrêter devant moi, tenant son baquet des deux mains, et moi, l'arme
aux pieds, je me mets à boire à grands traits, et recommence une seconde
fois. Je puis dire n'avoir jamais bu si avidement, cela me donna des
jambes pour faire mes trois lieues, et je rejoignis mes camarades le
coeur content.
Nous arrivâmes au village de Schoenbrunn à minuit; nos officiers eurent
l'imprudence de nous laisser reposer à un quart d'heure de chemin du
château pour prendre les ordres de l'Empereur qui fut surpris d'une
pareille nouvelle et furieux: «Comment, vous avez fait faire à mes vieux
soldats quarante et des lieues dans deux jours? Qui vous a donné
l'ordre? Où sont-ils.--Près d'ici.--Faites-les venir que je les voie!»
Ils vinrent aussitôt nous faire lever, mais nos jambes étaient raides
comme des canons de fusil, nous ne pouvions plus avancer, il fallut
prendre nos fusils pour nous servir de béquilles pour finir d'arriver.
Lorsque l'Empereur nous vit courbés sur la crosse de nos fusils, pas un
de droit, tous la tête penchée, ce n'était plus un homme, c'était un
lion: «Est-il possible de voir mes vieux soldats dans un pareil état! Si
j'en avais besoin! Vous êtes des...» Ils furent traités de toutes les
manières. Il dit aux grenadiers à cheval: «Faites de suite de grands
feux au milieu de la cour, allez chercher de la paille pour les coucher;
faites-leur chauffer des chaudières de vin sucré!»
De suite, on mit les grandes marmites au feu pour nous faire la soupe;
il fallait voir tous les cavaliers se multiplier, et l'Empereur faire
tout apporter. Dans le bombardement de Vienne, les habitants de la ville
avaient sauvé des voitures d'épicerie qui étaient devant les portes du
château; il s'y trouvait du sucre et des quatre mendiants. Voilà le
sucre qui paraît; on en fait mettre dans les bassines de vin chaud, on
apporte des tasses de toutes sortes. L'Empereur ne quittait pas, il
resta plus d'une heure; les tasses prêtes, les grenadiers à cheval
arrivèrent autour des feux pour nous faire boire. Ne pouvant nous
soulever, ils furent obligés de nous tenir la tête pour que nous
puissions boire; les malins grenadiers se moquaient de nous: «Eh bien!
les dessous-de-pieds et les bretelles de vos sacs vous ont anéantis.
Allons, buvez à la santé de l'Empereur et de vos bons camarades! nous
passerons la nuit près de vous à vous soigner; tout à l'heure, nous vous
donnerons encore à boire et vous pourrez dormir; la soupe se fait;
demain il n'y paraîtra plus.»
L'Empereur remonta dans son palais; à cinq heures, on nous mit sur notre
séant pour nous faire manger la soupe, de la viande, du pain et du bon
vin. À neuf heures, l'Empereur descendit pour nous voir, il dit aux
officiers de nous faire lever, mais il fallait deux hommes pour nous
promener; les jambes étaient raides. L'Empereur tapait des pieds de
colère, les grenadiers se moquaient de nous et nos officiers n'osaient
se faire voir par crainte d'être mal reçus. Le soir, on nous donna des
logements dans ce beau village très riche; toute la garde arriva et fut
bien logée.
Le bombardement de Vienne avait cessé, nos troupes avaient pris la
capitale; les armées d'Autriche avaient fait sauter les ponts après
avoir passé de l'autre côté du Danube. On prit toutes les mesures pour
recommencer; il fallait aller les trouver et se faire un passage sur ce
terrible fleuve qui avait augmenté et était d'une force effrayante;
l'eau était à pleins bords; on eut de la peine à maintenir les grosses
barques avec des ancres, il fallait des bateaux assez forts pour établir
un pont d'une longueur démesurée, avec un courant si rapide. Tous ces
préparatifs demandèrent du temps; l'Empereur fit descendre ces grandes
barques à trois lieues, dit-on, au-dessous de Vienne, en face de l'île
Lobau et la plaine d'Essling. Les deux ponts établis, l'Empereur fit
descendre le corps du maréchal Lannes pour attendre les ordres de
passage; il mit dans Vienne cent mille hommes pour maintenir la
capitale, s'emparer de tous les édifices de manière que personne ne
pouvait faire aucun signe au prince Charles de l'autre côté. On faisait
des patrouilles considérables dans les rues, tout le peuple était
renfermé. Puis on fit des démonstrations de passage en face de Vienne
pour maintenir l'armée du prince Charles en face de sa capitale, et les
empêcher de descendre du coté d'Essling.
Lorsque tout fut prêt, l'Empereur fit faire les promotions dans la
garde; je fus nommé sergent le 18 mai 1809 à Schoenbrunn. Ce fut une joie
que je ne puis exprimer de me voir sous-officier, rang de lieutenant
dans la ligne, avec droit, arrivé à Paris, de porter l'épée et la
canne. Je restais dans ma même compagnie, mais je n'avais point de
galons de sergent; il fallut rendre mes galons de caporal à mon
remplaçant, et me voilà simple soldat, mais patience! il s'en trouvera.
L'Empereur donna l'ordre au maréchal Lannes de faire passer le grand
pont du Danube à son corps d'armée et de se porter en avant de l'autre
côté d'Essling; les fusiliers de la garde, le maréchal Bessières et un
parc d'artillerie étaient en position dès le matin. Les Autrichiens ne
s'en aperçurent que lorsque notre intrépide Lannes leur souhaita le
bonjour à coups de canon, leur faisant tourner le dos à leur capitale,
pour venir au-devant de notre armée qui avait passé sans leur
permission. Toute l'armée du prince Charles arriva en ligne sur la
nôtre, et le feu commença de part et d'autre.
Plus de cent mille hommes arrivèrent sur le corps du maréchal Lannes, la
foudre tombait sur nos troupes, mais il se maintint jusqu'à la dernière
extrémité. L'Empereur nous fit partir dès le matin de Schoenbrunn pour le
Danube; toute l'infanterie de la garde et lui à la tête. À onze heures,
il donnait l'ordre de passer et de mettre nos bonnets à poil. Comme ça
pressait, en passant sur trois rangs le grand pont, nous nous défaisions
nos bonnets[51] les uns les autres en marchant. Cette opération fut
faite dans la traversée du pont, et tous nos chapeaux furent jetés dans
le Danube, nous n'en avons jamais porté depuis. Ce fut la fin des
chapeaux pour la garde.
Nous traversâmes la pointe de l'île et trouvâmes un second pont que nous
passâmes au galop; les chasseurs à pied passèrent les premiers,
débouchèrent dans la plaine et firent un _à-gauche en colonne_ au lieu
d'un _à-droite_. La fausse manoeuvre ne put se réparer, il fallut se
mettre de suite en bataille, notre droite près du bras du Danube.
Aussitôt en bataille, il arrive un boulet qui vient frapper la cuisse du
cheval de l'Empereur; tout le monde crie: «À bas les armes, si
l'Empereur ne se retire pas sur-le-champ!» Il fut contraint de repasser
le petit pont, et se fit établir une échelle en corde attachée en haut
d'un sapin; de là il voyait tous les mouvements de l'ennemi et les
nôtres.
Un second boulet frappa le sergent-tambour; un de mes camarades fut de
suite lui ôter ses galons et ses épaulettes et me les apporta, je le
remerciai en lui donnant une poignée de main. Ce n'était que le prélude;
l'ennemi plaça devant nous cinquante canons sur la gauche d'Essling.
L'envie me prend de faire mes besoins, mais défense d'aller en arrière!
il fallait se porter en avant de la ligne de bataille. Arrivé à la
distance voulue pour les bienséances, je pose mon fusil par terre, et me
mets en fonctions, tournant le derrière à l'ennemi. Voilà un boulet qui
fait ricochet et m'envoie beaucoup de terre sur le dos, je fus accablé
par ce coup terrible; heureusement j'avais gardé sac au dos, ce qui me
préserva.
Je ramasse mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, et reviens, les
reins meurtris, rejoindre mon poste. Mon commandant me voyant dans cet
état, arrive au galop près de moi: «Eh bien, me dit-il, êtes-vous
blessé?--Ce n'est rien, commandant; ils voulaient me nettoyer le
derrière, mais ils n'ont pas réussi.--Allons, buvez un coup de rhum pour
vous remettre.»
Il me présente une bouteille d'osier qu'il prend dans ses fontes de
pistolets et me la présente: «Après vous, s'il vous plaît.--Buvez un bon
coup! Vous reviendrez bien seul?--Oui», lui dis-je.--Il part au galop,
et j'arrive à mon poste mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, en
serre-file; c'était mon poste; là je me rétablis.
«Eh bien, me dit le capitaine Renard, vous l'avez échappé belle.--C'est
vrai, capitaine, leur papier est bien dur; je n'ai pu m'en servir. Ce
sont des butors.» Et voilà des poignées de main qui m'arrivent de tous
mes chefs et camarades.
Les cinquante pièces de canon des Autrichiens tonnaient sur nous sans
que nous puissions faire un pas en avant, ni tirer un seul coup de
fusil. Qu'on se figure les angoisses que chacun endurait dans une
pareille position, on ne pourra jamais le dépeindre; nous avions quatre
pièces de canon devant nous, et deux devant les chasseurs pour répondre
à cinquante. Les boulets tombaient dans nos rangs et enlevaient des
files de trois hommes à la fois, les obus faisaient sauter les bonnets à
poil à 20 pieds de haut. Sitôt une file emportée, je disais: «Appuyez à
droite, serrez les rangs!» Et ces braves grenadiers appuyaient sans
sourciller et disaient en voyant mettre le feu: «C'est pour moi.--Eh
bien, je reste derrière vous, c'est la bonne place, soyez tranquilles.»
Il arrive un boulet qui emporte la file, et les renverse tous les trois
sur moi; je tombe à la renverse: «Ce n'est rien, leur dis-je, appuyez de
suite!--Mais, sergent, votre sabre n'a plus de poignée; votre giberne
est à moitié emportée.--Tout cela n'est rien, la journée n'est pas
finie.»
Nos deux pièces n'avaient plus de canonniers pour les servir. Le général
Dorsenne les remplaça par douze grenadiers et leur donna la croix, mais
tous ces braves périrent près de leurs pièces. Plus de chevaux, plus de
soldats du train, plus de roues! les affûts en morceaux, les pièces par
terre comme des bûches! impossible de s'en servir! Il arrive un obus qui
éclate près de notre bon général et le couvre de terre, il se relève
comme un beau guerrier: «Votre général n'a point de mal, dit-il, comptez
sur lui, il saura mourir à son poste.»
Il n'avait plus de chevaux, deux avaient péri sous lui. À de tels hommes
que la patrie soit reconnaissante! Et la foudre tombait toujours... Un
boulet emporte une file près de moi, je suis frappé au bras, mon fusil
tombe; je crois mon bras emporté, je ne le sens plus. Je regarde; je
vois attaché à ma saignée un morceau de chair. Je crois que j'ai le bras
fracassé. Pas du tout! c'était un morceau d'un de mes braves camarades
qui était venu me frapper avec tant de violence qu'il s'était collé à
mon bras.
Le lieutenant arrive près de moi, me prend le bras, me le remue et le
morceau de viande tombe; je vois le drap de mon habit. Il me secoue et
dit: «Il n'est qu'engourdi.» On ne peut se figurer ma joie de remuer les
doigts. Le commandant me dit: «Laissez votre fusil, prenez votre
sabre.--Je n'en ai plus, le boulet qui m'a renversé a emporté la
poignée.» Je prends mon fusil de la main gauche.
Les pertes devenaient considérables; il fallut mettre la garde sur un
rang pour faire voir à l'ennemi la même ligne sur le terrain. Sitôt
cette opération faite, il arrive sur notre gauche un brancard porté par
des grenadiers qui déposèrent au centre de la garde leur précieux
fardeau. L'Empereur, du haut de son sapin, avait reconnu son favori; il
avait quitté son poste d'observation et était accouru pour recevoir les
dernières paroles du maréchal Lannes, frappé à mort à la tête de son
corps d'armée. L'Empereur mit un genou à terre pour le prendre dans ses
bras, et le fit transporter dans l'île, mais il ne put supporter
l'amputation. Là finit la carrière de ce grand général. Tout le monde
fut dans la consternation d'une pareille perte.
Il restait de notre côté le maréchal Bessières qui était comme les
autres démonté; il parut devant nous. La canonnade continuait; un de nos
officiers est frappé par un boulet qui lui emporte la jambe, le général
donne la permission à deux grenadiers de le porter dans l'île, ils le
mettent sur deux fusils, ils n'avaient pas fait 400 pas qu'un boulet les
tue tous les trois. Mais voilà un plus grand malheur qui nous arrive: le
corps du maréchal Lannes battait en retraite; une partie vint se jeter
sur nous, tous épouvantés et couvrant notre ligne de bataille. Comme
nous étions sur un rang, nos grenadiers les prenaient par le collet et
les mettaient derrière eux en disant: «Vous n'aurez plus peur.»
Heureusement, ils avaient tous leurs armes et des cartouches; le village
d'Essling était en notre pouvoir quoique pris, repris et incendié, les
braves fusiliers en restèrent les maîtres toute la journée. Le calme
étant un peu rétabli chez les soldats qui étaient derrière notre rang,
le maréchal Bessières vint les prendre, et les rassurant leur dit: «Je
vais vous mener en tirailleurs et je serai, comme vous, à pied.»
Tous ces soldats partent avec ce bon général, il les fait mettre sur un
rang, à portée de fusil des cinquante pièces qui faisaient feu sur nous
depuis onze heures du matin. Voilà une ligne de tirailleurs qui
protégeait le feu de file commencé sur l'artillerie autrichienne. Le
brave maréchal, les mains derrière le dos, n'arrêtant pas d'un bout à
l'autre, fit taire pour un moment leur furie contre nous. Cela nous
donne un peu de répit, mais le temps est bien long quand on attend la
mort sans pouvoir se défendre. Les heures sont des siècles. Après avoir
perdu un quart de nos vieux soldats sans avoir brûlé une amorce, je ne
fus plus en peine d'avoir des galons et des épaulettes de sergent, mes
grenadiers m'en donnèrent plein mes poches. Cette cruelle journée vit
des pertes considérables... Le brave maréchal resta derrière ses
tirailleurs plus de quatre heures; le champ de bataille ne fut ni perdu
ni gagné. Nous ne savions pas que les ponts sur le grand fleuve étaient
emportés, et que notre armée passait le Danube à Vienne.