On donna l'ordre de se préparer pour donner un repas à la garde russe,

et de faire des tentes très longues et larges, avec toutes les

ouvertures sur la même ligne, et des plantations de beaux sapins. La

moitié partit avec des officiers pour en chercher, et l'autre moitié fit

les tentes. On donna huit jours et huit lieues de pays en arrière pour

se procurer des vivres. On partit en bon ordre; et le même jour, les

provisions étaient chargées... Le lendemain on arrivait au camp avec

plus de cinquante voitures chargées et les paysans pour les conduire;

ils se prêtèrent de bonne grâce à cette réquisition, et ils furent

renvoyés tous contents. Ils croyaient bien que les voitures traînées par

des boeufs resteraient au camp, mais elles furent congédiées de suite, et

ils sautaient de joie.

Le 30 juin 1807, notre repas était sur table à midi; on ne peut pas voir

des tables mieux décorées, avec des surtouts en gazon garnis de fleurs.

Au fond de chaque tente, deux étoiles et les noms des deux grands hommes

tracés en fleurs, avec les drapeaux français et russes.

Nous partîmes en corps pour aller au-devant de cette belle garde qui

arrivait par compagnie; nous prîmes chacun notre géant par-dessous le

bras, et comme ils n'étaient pas aussi nombreux que nous, nous en avions

un pour deux. Ils étaient si grands que nous pouvions leur servir de

béquilles. Moi, qui étais le plus petit, j'en tenais un seulement;

j'étais obligé de regarder en l'air pour lui voir la figure; j'avais

l'air d'être son petit garçon. Ils furent confus de nous voir dans une

tenue si brillante: il fallait voir nos cuisiniers bien poudrés, en

tabliers blancs pour servir; on peut dire que rien n'y manquait.

Nous plaçâmes nos convives à table, entre nous, et le dîner fut bien

servi. Voilà la gaîté qui se fait parmi tout le monde!... Ces hommes

affamés ne purent se contenir; ils ne connaissaient pas la réserve que

l'on doit observer à table. On leur servit à boire de l'eau-de-vie;

c'était la boisson du repas, et, avant de la leur présenter, il fallait

en boire, et leur présenter le gobelet en fer-blanc qui contenait un

quart de litre, son contenu disparaissait aussitôt; ils avalaient les

morceaux de viande gros comme un oeuf à chaque bouchée. Ils se trouvèrent

bientôt gênés; nous leur fîmes signe de se déboutonner, en en faisant

autant. Les voilà qui se mettent à leur aise; ils étaient serrés dans

leur uniforme par des chiffons pour se faire une poitrine large; c'était

dégoûtant à voir tomber ces chiffons.

Il nous arrive deux aides de camp, un de notre Empereur et un de

l'empereur de Russie pour nous prévenir de ne pas bouger, que nous

allions recevoir leur visite. Les voilà qui arrivent; du signe de la

main notre Empereur dit que personne ne bouge; ils firent le tour de la

table, et l'empereur de Russie nous dit: «Grenadiers, c'est digne de

vous, ce que vous avez fait.»

Après leur départ, nos Russes qui étaient à leur aise recommencèrent à

manger de plus belle. Nous voilà à les pousser en viande et en boisson,

et comme ils ne peuvent plus manger tant de rôtis servis sur la table,

que font-ils? Ils mettent leurs doigts dans leurs bouches, rendent leur

dîner en tas entre leurs jambes, et recommencent comme de plus belle.

C'était dégoûtant à voir de pareilles orgies; ils firent ainsi trois

cuvées dans leur dîner. Nous reconduisîmes le soir ceux que nous pûmes

emmener; une partie resta dans ses vomissements sous les tables.

Un de nos farceurs voulut se déguiser en Russe, et fit quitter à un

d'eux l'uniforme; ils échangèrent et partirent bras dessus bras dessous.

Arrivés dans la belle rue de Tilsitt, notre farceur quitte le bras de

son Russe (habillé en Français), et va pour épancher de l'eau. Aussitôt

fini, il court pour rejoindre et rencontre un sergent russe, auquel il

ne fait pas de salut, et qui lui applique deux coups de canne sur les

épaules. Se voyant frappé, il oublie son déguisement, saute sur le

sergent, le terrasse, il l'aurait tué, si on l'avait laissé faire, sous

le balcon des deux empereurs qui regardaient la troupe joyeuse. Cette

scène les fit bien rire; le sergent russe resta sur place et tout le

monde fut content, surtout les soldats russes.

Lorsque l'Empereur eut terminé ses affaires, il fit ses adieux à

l'empereur de Russie, et partit le 10 juillet de Tilsitt pour Koenigsberg

où il arriva le même jour. On nous mit de suite en route pour le

rejoindre, nous passâmes par Eylau; là nous vîmes les tombeaux de nos

bons camarades morts pour la patrie; nos chefs nous firent porter les

armes en traversant le champ de repos avec un silence religieux. Nous

arrivâmes à Koenigsberg, belle ville maritime, et nous fûmes logés et

nourris chez l'habitant. Les Anglais, ne sachant pas la paix faite,

arrivèrent dans le port avec des bâtiments chargés de provisions pour

l'armée russe. Un des bâtiments était chargé de harengs, et l'autre de

tabac. On fit cacher les troupes dans les maisons le long du port.

Aussitôt entrés dans le bassin, on fit feu dessus et ils se rendirent.

Dieu, que de tabac et de harengs! Toute la troupe fut pourvue de six

paquets, et d'une douzaine de harengs par homme. Les Russes qui étaient

à bord de cette belle prise, furent contents de se trouver pris, et

notre Empereur les renvoya à leur souverain.

Nous reçûmes en ce moment l'ordre de planter des arbres le long de la

grande rue et de la sabler pour recevoir la reine de Prusse qui venait

rendre une visite à notre Empereur. Elle arriva à dix heures du soir.

Dieu, qu'elle était belle avec son turban autour de la tête! On pouvait

dire que c'était une belle reine pour un vilain roi, mais je crois

qu'elle était roi et reine en même temps. L'Empereur vint la recevoir au

bas du grand perron et lui présenta la main, mais elle ne put le faire

plier. J'eus le bonheur de me trouver le soir de faction au pied du

perron pour la voir de près, et, le lendemain à midi, je me trouvais à

mon même poste; je la contemplai. Quelle belle figure, avec un port de

reine! à trente-trois ans, j'aurais donné une de mes oreilles pour

rester avec elle aussi longtemps que l'Empereur. Ce fut la dernière

faction que j'ai faite comme soldat.

Le général Dorsenne reçut alors l'ordre de nous faire distribuer des

souliers et des chemises dans les magasins russes et prussiens, et de

nous passer l'inspection, l'Empereur devant passer la revue de sa garde

avant de partir. Tout fut mis en mouvement; nous trouvâmes de tout dans

cette belle ville. En propreté rien ne peut la rivaliser; les dames

françaises n'ont qu'à y passer pour voir des appartements brillants;

pelles, pincettes, entrées de portes, balcons, tout reluit; il y a des

crachoirs dans tous les coins d'appartements, et du linge blanc comme

neige. C'est un modèle de propreté. La distribution de linge et de

chaussures faite, le général fit prévenir les capitaines de passer leur

inspection par compagnie; à onze heures sur la place, on devait passer

la revue. Le capitaine Renard fut trouver l'adjudant-major, M.

Belcourt, pour s'entendre avec lui à mon sujet; ils me firent venir pour

me dire que j'allais passer caporal dans ma compagnie, qu'on voulait me

récompenser: «Mais, leur dis-je, je ne sais ni lire, ni écrire.--Vous

apprendrez.--Mais ça n'est pas possible; je vous remercie.--Vous serez

caporal aujourd'hui, et si le général vous demande si vous savez lire et

écrire, vous lui répondrez: _Oui, général,_ et je me charge de vous

faire apprendre. J'ai des jeunes vélites instruits qui se feront un

plaisir de vous montrer.»

J'étais bien triste, à trente-trois ans, d'apprendre à lire et à écrire;

je maudissais mon père de m'avoir abandonné. Enfin, à midi, M. Belcourt

et mon capitaine furent au-devant du général et lui parlèrent de moi:

«Faites-le sortir du rang.»

Il me toise des pieds à la tête, et, voyant ma croix, il me demande:

«Depuis combien de temps êtes-vous décoré?--Des premiers, je l'ai été

aux Invalides.--Le premier? me dit-il.--Oui, général.--Faites-le

reconnaître caporal de suite.»

Il était temps; je tremblais devant cet homme si dur et si juste. Toute

la compagnie fut surprise en me voyant nommer caporal dans la même

compagnie; personne ne s'en doutait; tous les caporaux vinrent

m'entourer et me dire obligeamment: «Soyez tranquille, nous vous

montrerons à écrire.»

Rentré dans mon logement, je fus de suite trouver mon sergent-major qui

me prit la main: «Allons de suite chez le capitaine.»

Il me reçut avec amitié, et dit qu'il fallait me donner de suite un

ordinaire de dix-neuf hommes et y mettre sept vélites des plus

négligents, mais des plus instruits. «Il les dressera, dit-il au

sergent-major, et ils lui montreront à lire et à écrire. Je vous charge

de cette bonne oeuvre; il le mérite; il nous a sauvé la vie; c'était

toujours à son bivouac que nous trouvions à manger». Je rendis visite à

M. Belcourt qui se rappela l'empressement avec lequel je lui avais remis

une montre perdue. (Le voyant chercher au galop en arrière, je lui avais

dit: «Où courez-vous, major, vous avez perdu votre montre, la voilà!»)

«C'est de ces actions que l'on n'oublie pas, dit M. Belcourt. Allez,

faites bien votre service; vous ne resterez pas là.»

Dieu, que j'étais content de cette belle réception! Me voilà donc chef

d'ordinaire de 12 grognards et de 7 vélites instruits; le sergent-major

leur fit la leçon, car ils partirent de suite chez le libraire pour

m'acheter papier, plumes, règle, crayon et un vieil évangile. Me voilà

bien surpris de voir sept maîtres pour un écolier: «Eh bien! me

dirent-ils, voilà de quoi travailler.--Moi, dit le nommé Galot, je vous

ferai des modèles.» Et le nommé Gobin dit: «Je vous ferai lire.--Nous

vous ferons lire chacun à son tour, dirent-ils.--Allons! je vous aime

tous, leur dis-je. Je vous récompenserai en soignant votre tenue qui a

besoin d'être rectifiée.»

Mais ce n'était pas fini. Voilà les sept caporaux de la compagnie qui

m'apportent deux paires de galons, et le tailleur pour les coudre:

«Allons de suite, dit-on, ôtez votre habit! Ces galons viennent de nos

deux camarades morts au champ d'honneur.--Eh bien! leur dis-je, vous

vous occupez donc tous de moi; il faut les arroser.--Non, dirent-ils,

nous sommes trop.--C'est égal, nous prendrons chacun une demi-tasse et

le petit verre. Mais je vous prie de laisser venir mes maîtres et le

tailleur qui a cousu mes galons.--Eh bien, soit! dirent-ils, partons.»

Et me voilà avec mes quinze hommes au café; je les fis mettre à table,

et fus trouver le maître. Je lui dis: «C'est moi qui paie, vous

m'entendez.--Ça suffit, dit-il.--De l'eau-de-vie de France,

surtout.--Vous allez être servis.»

J'en fus quitte pour douze francs, et nous partîmes tous contents. Me

voilà à mes études comme un enfant, commençant par faire des bâtons et

apprendre mon évangile et le réciter à mon maître. Mais il fallut passer

la revue du départ, et le lendemain, 13 juillet, nous partîmes pour

Berlin, la joie dans l'âme. À Berlin, le peuple vint au-devant de nous;

il savait la paix faite. On nous reçut on ne peut mieux, nous fûmes bien

logés, et la plus grande partie nous menèrent au café. Ils demandaient:

«Eh! les Russes ont donc trouvé leurs maîtres? Ils disent cependant que

nos soldats ne se battent pas bien.--Ils sont aussi braves que les

Russes, vos soldats, et l'Empereur a eu bien soin de vos blessés; nous

les portions à l'ambulance comme les nôtres. Vous avez aussi un grand

général qui a eu bien soin de nos prisonniers. Notre Empereur le connaît

bien.»

Et ils nous serraient les mains, disant: «C'est bien là les

Français!--Mais, leur dis-je, vos prisonniers sont plus heureux que vos

soldats: bon pain, de l'ouvrage bien payé, pas battus.--Aimable caporal,

vous nous comblez de joie, vous vous êtes conduits à Berlin comme des

enfants du pays.--Je vous remercie pour mes camarades.»

Nous partîmes par étapes; les grandes villes de Potsdam, Magdebourg,

Brunswick, Francfort, Mayence nous fêtèrent; la joie était sur toutes

les figures; les habitants des campagnes venaient sur les routes nous

voir passer. Il y avait des rafraîchissements partout le long des

villages. On peut dire que les villages rivalisaient avec les villes en

soins. Bien nourris, bien fêtés, nous arrivons aux portes de notre

capitale, c'est encore elle qui surpasse toutes celles que j'ai vues. Là

nous attendaient des arcs de triomphe, des réceptions magnifiques, et la

comédie, et les belles dames de Paris qui nous regardaient en dessous,

cherchant à reconnaître leur favori.

L'Empereur voulut nous voir aux Tuileries avec nos habits râpés, mais

propres. Puis, nous traversons le jardin des Tuileries pour nous mettre

à table dans l'avenue de l'Étoile, et de là à Courbevoie pour prendre du

repos. Mais l'Empereur ne nous laissa pas longtemps tranquilles, il

forma de suite des écoles régimentaires, et il fit venir de Paris deux

professeurs pour nous instruire, un le matin et l'autre le soir. Que

cela faisait bien mon affaire! De suite, je fis emplette d'une grammaire

et d'une théorie. Deux fois par jour en classe, secondé par mes vélites,

je fis des progrès; je n'en quittais pas, sinon pour monter ma garde.

Sorti de la classe, je partais me cacher dans le bois de Boulogne, dans

un endroit bien retiré, et là j'apprenais ma théorie. Au bout de deux

mois j'écrivais en gros, et je peux dire bien[48], les professeurs me

disaient: «Si nous vous tenions pendant un an, vous en sauriez assez;

vous avez une bonne main.» Comme j'étais fier!

L'Empereur forma en même temps une école de natation pour nous apprendre

à nager, il fit établir des barques près du pont de Neuilly, et là on

mettait une large sangle sous le ventre du grenadier qui ne savait pas

nager. Tenu par deux hommes dans chaque barque, ce militaire était

hardi, et en deux mois il y avait déjà huit cents grenadiers qui

pouvaient traverser la Seine. On me dit qu'il fallait que j'apprenne à

nager, je répondis que je craignais trop l'eau: «Eh bien! dit

l'adjudant-major, il faut le laisser tranquille, ne pas le forcer.--Je

vous remercie.»

L'Empereur donna l'ordre de tenir prêts les plus forts nageurs en petite

tenue et pantalon de toile pour midi. Le lendemain, il arrive dans la

cour de notre caserne; on fait descendre les nageurs. Il était

accompagné du maréchal Lannes, son favori; il demande cent nageurs des

plus forts. On nomme les plus avancés: «Il faut, dit-il, qu'ils puissent

passer avec leurs fusils et des cartouches sur la tête.» Il dit à M.

Belcourt: «Tu peux les conduire?--Oui, Sire.--Allons, prépare-les, je

vous attends.»

Il se promenait dans la cour; me voyant si petit à côté des autres, il

dit à l'adjudant-major: «Fais approcher ce petit grenadier décoré.» Me

voilà bien sot: «Sais-tu nager? me dit-il.--Non, Sire.--Et pourquoi?--Je

ne crains pas le feu, mais je crains l'eau.--Ah! tu ne crains pas le

feu. Eh bien! dit-il à M. Belcourt, je l'exempte de nager.»

Je me retire bien content. Les cent nageurs prêts, on se rendit au bord

de la Seine; il y avait des barques montées par les marins de la garde

pour suivre, et l'Empereur descendit à pied sur la berge.

Tous les nageurs passèrent au-dessous du pont, en face du château de

Neuilly, sans accident. Il n'y eut que M. Belcourt qui fut accroché par

des grandes herbes qui traînent en deux eaux et qui s'entortillèrent

autour de ses jambes, mais il fut secouru de suite par les bateliers, et

il passa comme les autres. Arrivés de l'autre côté dans une île, les

voilà à faire feu. L'Empereur part au galop, fait le tour et arrive; il

fait de suite donner du bon vin aux grognards et les fit repasser dans

les barques. Il y eut distribution de vin pour tout le monde et

vingt-cinq sous pour les nageurs. Il prit aussi fantaisie à l'Empereur

de faire traverser la Seine à un escadron de chasseurs à cheval, en face

des Invalides, avec armes et bagages, dans la même place qu'occupe le

pont aujourd'hui. Ils passèrent sans accident et arrivèrent dans les

Champs-Élysées; l'Empereur fut ravi, mais les chasseurs et leurs bagages

furent mouillés.

Je me multipliais dans mes fonctions de caporal: deux leçons par jour et

une de mes deux vélites, sans compter ma théorie qu'il fallait réciter

tous les jours. Je la savais en partant de l'endroit où je venais de

l'apprendre, mais arrivé devant M. Belcourt, je ne savais plus le

premier mot: «Eh bien! disait-il... Allons, remettez-vous!--Je la savais

cependant.--Eh bien, voyons!--J'y suis.»

Et je récitais sans manquer: «C'est cela, disait-il. Ça viendra. Demain,

pas de théorie, nous apprendrons le ton du commandement.»

Le lendemain, rangés autour de lui: «Voyons, faisait-il, je vais

commencer.» Il fallait répéter son commandement, chacun à son tour. Je

déployai si bien ma voix qu'il en fut surpris, et me dit: «Recommencez,

ne vous pressez pas. Je vais vous faire le commandement, vous n'aurez

qu'à répéter après moi. Point de timidité! nous sommes ici pour nous

instruire.»

Me voilà à crier!... «C'est cela, dit-il. Voyez, Messieurs! Le petit

caporal Coignet fera un bon répétiteur. Dans un mois, il nous

dépassera.--Ah! major, vous me rendez confus.--Vous verrez, me dit-il,

quand vous aurez de l'aplomb.»

Pour ma théorie, je n'eus pas bon temps, j'avais toujours le nez dedans,

mais j'étais loin d'atteindre mes camarades qui récitaient comme des

perroquets. En revanche, dans la pratique je les surpassais; je devins

fort pour montrer l'exercice et je me trouvais dédommagé de mon peu de

savoir. J'avais fait emplette de deux cents petits soldats de bois que

je faisais manoeuvrer.

Quand on faisait la grande manoeuvre, je retenais tous les commandements.

Le brave général Harlay qui commandait, ne laissait rien à désirer; on

pouvait apprendre sous ses ordres. C'est la marche de flanc qui est la

plus difficile; par bataillon, il faut partir comme un seul homme, faire

halte de même, front par un _à-gauche_, tout le monde conservant sa

distance, aussi bien aligné que les guides généraux sur la ligne.

Aussi, il fallait bien préciser le commandement de _marche_, comme celui

de _halte_, sur le pied gauche. De ces savantes manoeuvres, je n'en

perdis pas une syllabe. Je ne sortais pas de ma caserne.

À la fin d'août, l'Empereur fit faire de grandes manoeuvres dans la

plaine de Saint-Denis, des revues souvent. Nous nous aperçûmes qu'il

prenait ses mesures pour rentrer en campagne. Les cartes se brouillaient

du coté de Madrid.

Jusqu'au mois d'octobre 1808, nous eûmes le temps de faire la belle

jambe à Paris, de passer de belles revues, de faire des cartouches, et

moi de me fortifier dans mon écriture et ma théorie. Le général Dorsenne

passait des inspections tous les dimanches; il fallait voir ce général

sévère visiter les chambres, passer le doigt sur la planche à pain. Et

s'il trouvait de la poussière, quatre jours de salle de police pour le

caporal! Il levait nos gilets pour voir si nos chemises étaient

blanches, il regardait si nos pieds étaient propres, si nos ongles

étaient faits, et jusque dans nos oreilles. Il regardait dans nos malles

pour s'assurer qu'elles ne renfermaient pas de linge sale; il regardait

sous les matelas; il nous faisait trembler. Tous les quinze jours, il

venait avec le chirurgien-major nous visiter dans nos lits. Il fallait

se présenter en chemise, et défense de se soustraire à cette visite sous

peine de prison! S'il en trouvait qui avaient attrapé du mal, ils

partaient de suite à l'hôpital; il leur était retenu quatre sous par

jour, et à leur sortie ils avaient quatre jours de salle de police.

Enfin l'Empereur, dans les premiers jours d'octobre, donna l'ordre de

nous tenir prêts à partir sous peu de jours; nos officiers firent faire

nos malles pour les porter au magasin. Il était temps; l'ordre arriva de

partir pour Bayonne. Je dis à mes camarades: «Nous allons en Espagne,

gare les puces et les poux! ils soulèvent la paille dans les casernes,

et se promènent comme des fourmis sur le pavé. Gare nos ivrognes! le vin

du pays rend fou, on ne peut le boire[49].»

De Bayonne, nous allâmes à Irun, puis à Vittoria, jolie ville; puis à

Burgos où nous restâmes quelques jours. La ville est pourvue d'une belle

église; l'intérieur de l'édifice est de toute beauté: le cadran de

l'horloge est en dedans; à midi les deux battants s'ouvrent, et on voit

défiler des objets curieux. La principale flèche de ce bel édifice est

flanquée de petites tours qui forment quatre faces, et de jolies

chambres qui communiquent l'une dans l'autre; un petit escalier qui part

d'un grand vestibule longe à gauche l'édifice; au bout, est un beau

jardin. Nos grenadiers à cheval placèrent leurs chevaux sous les beaux

arceaux qui étaient occupés du côté gauche par des balles de coton. Ils

allaient partir pour aller au fourrage, lorsqu'au pied du petit

escalier, paraît un petit garçon de onze à douze ans qui se présente à

nos grenadiers. Étant aperçu par un d'eux, il se retire pour regagner

son escalier, mais le grenadier le suit et parvient à le joindre au haut

de l'édifice. Arrivé sur le palier, le petit garçon fait ouvrir la porte

et le grenadier entre avec lui. La porte se referme et les moines lui

coupent la tête; le petit garçon redescend, se fait voir encore et un

autre grenadier le suit; il subit le même sort. Le petit garçon revint

une troisième fois, mais un grenadier qui avait vu monter ses camarades

dit à ceux qui rentraient de la corvée du fourrage: «Voilà deux des

nôtres montés au clocher qui ne reviennent pas. Nos camarades sont

peut-être enfermés dans le clocher; faut voir cela de suite.»

Les voilà partis pour suivre l'enfant; ils prennent leurs carabines,

montent le petit escalier étroit, et pour ne pas être surpris, ils font

feu en arrivant en haut, enfoncent la porte et trouvent leurs deux

camarades, la tête tranchée, baignant dans leur sang. Quelle fureur pour

nos vieux soldats! Ils firent un carnage de ces moines scélérats, ils

étaient huit avec des armes et des munitions de toutes espèces, et des

vivres et du vin, c'était une vraie citadelle. On jeta les capucins et

le petit garçon par les lucarnes dans leur jardin. Après avoir rendu les

derniers devoirs à nos camarades, nous partîmes de Burgos pour marcher

en avant. À deux lieues nous trouvâmes le roi d'Espagne qui venait

au-devant de son frère, notre Empereur, et ils partirent pour rejoindre

l'armée qui se portait sur Madrid. On joignit l'avant-garde que l'on

poursuivit l'épée dans les reins. Le 30 novembre 1808, eut lieu la

bataille de la Sierra. C'était une position des plus difficiles, mais

l'Empereur ne balança pas, il fit rassembler tous ses tirailleurs et les

fit longer les montagnes. Lorsqu'il les vit arriver près du flanc de

l'artillerie, il fait partir les lanciers polonais sur la grande route,

avec les chasseurs à cheval de sa garde, et leur donna l'ordre de

franchir la montagne sans s'arrêter. C'était hérissé de pièces de canon;

on part au galop, en culbutant tout. Le sol était jonché de chevaux et

d'hommes. Les sapeurs désencombrèrent la route, en jetant tout dans les

ravins.

Les Espagnols firent tous leurs efforts pour défendre leur capitale,

mais l'Empereur fit tourner Madrid qui fut bloquée. La garnison était

faible, mais le peuple et les moines avaient pris les armes; ils

s'étaient tous révoltés, avaient dépavé la ville et avaient monté les

pavés dans leurs chambres. On nous fit camper près d'un château peu

éloigné de Madrid, où nous restâmes deux jours; le puits du château ne

put nous fournir d'eau pour notre nécessaire; il fallut partir chercher

des vivres. Nous revînmes avec 200 ânes chargés d'outres en peau de bouc

et nous fûmes obligés de faire nos barbes avec du vin. Nous attachâmes

nos quadrupèdes à des piquets pour passer la nuit, mais le lendemain

matin ils firent entendre une musique si bruyante que l'Empereur ne

pouvait plus s'entendre; il envoya un aide de camp pour faire cesser ce

tintamarre. On lâcha ces pauvres bêtes; se trouvant en liberté, elles se

sauvèrent dans la plaine où elles se dévoraient les unes les autres,

n'ayant pas de quoi manger.

Le canon ne cessait pas, on envoyait des boulets dans la ville de tous

côtés, mais ils ne voulaient toujours pas capituler; ils éprouvèrent des

pertes si considérables qu'ils finirent par se rendre à discrétion.

L'Empereur leur déclara que s'il tombait un pavé sur ses soldats, tout

le peuple serait passé au fil de l'épée; ils en furent quittes pour

repaver leur grande rue.

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 13 / 28 段