Nous partîmes le lendemain par des chemins de traverse, toujours d'un

bois à l'autre. Nous arrivâmes à trois lieues de Varsovie dans un état

de misère la plus complète, les yeux caves et les joues enfoncées, la

barbe pas faite. Nous ressemblions à des cadavres sortant du tombeau. Le

général Dorsenne nous fit former le cercle autour de lui et nous fit des

reproches sévères, disant que l'Empereur était mécontent de ne pas voir

plus de courage dans l'adversité, qu'il avait tout supporté comme nous:

«Aussi, dit-il, il vous traite de _grognards_.» Nous criâmes: «Vive le

Général!»

Les habitants de Varsovie nous reçurent à bras ouverts le 1er janvier

1807; le peuple ne savait que nous faire, et l'Empereur nous laissa

reposer dans cette belle ville. Mais cette petite campagne de quatorze

jours nous avait vieillis de dix ans.

Après avoir passé quelque temps à Varsovie, on nous fit partir en avant,

dans de mauvais villages. Les habitants avaient tout emporté, et emmené

leurs bestiaux dans des forêts très éloignées de leurs villages. Comme

la faim met le loup hors du bois, étant réduits à la dernière misère,

nous partîmes douze hommes bien armés pour fouiller la forêt à une lieue

de notre village, par des neiges d'un pied de haut. Arrivés là, nous

trouvâmes les pas d'un homme, nous les suivîmes, et nous arrivâmes dans

un camp de paysans sur le revers d'une montagne. Tous leurs animaux

étaient attachés, et les marmites au feu; ils furent saisis et n'osèrent

faire feu sur nous. Il y avait des chevaux, des vaches, des moutons:

tout fut détaché, et nous prîmes de la farine et du pain en très petite

quantité. Nous arrivâmes à notre village avec 208 bêtes, et le partage

se fit moitié pour nous, moitié pour les paysans. On leur laissa tous

leurs chevaux, moins quatre pour faire la correspondance d'un village à

l'autre, et quatre paysans pour nous servir de guides. Ce furent les

conditions du partage, et les malheureux repartirent avec leur part.

Nous fîmes du pain de suite, il y avait si longtemps que nous en avions

mangé qu'aussitôt sorti du four, mes camarades le mangèrent au point

d'en être victimes; deux étouffèrent; nous ne pûmes les sauver. Nous

trouvâmes dans notre maison des pommes de terre sous le carrelage d'une

chambre, à six pieds de profondeur; cela nous sauva la vie.

Nous n'avons pas à nous louer des Polonais, ils avaient tout enfoui;

tous leurs villages étaient déserts; ils auraient laissé périr un soldat

à leur porte sans le secourir. Les Allemands ne quittaient jamais leurs

maisons, c'est l'humanité en personne. J'ai vu un maître de poste tué

dans sa maison par un Français, et sa maison servir d'ambulance, le

maître était sur le lit de mort, tandis que sa fille et sa femme

cherchaient du linge pour panser nos blessés. Elles disaient: «C'est la

volonté de Dieu.» Ce trait est sublime.

Dans les derniers jours de janvier, nous reçûmes l'ordre de nous tenir

prêts à partir. Les Russes avaient fait un mouvement sur Varsovie.

Quelle joie pour des affamés! on va donc nous sortir de la misère. Le

général Dorsenne reçut l'ordre de faire lever les cantonnements et de

partir le 30 janvier. L'Empereur était parti le même jour pour se porter

en avant; nous ne le joignîmes que le 2 février, il s'en alla de suite;

le 3, nous partîmes pour le rattraper. On nous dit que nous marchions

sur Eylau et que les Russes gagnaient la ville de Koenigsberg pour

s'embarquer, mais ils nous attendaient dans une position en avant

d'Eylau qui nous coûta cher. Les bois et les hauteurs furent emportés,

et on les serrait de près; ils prirent la route qui conduit à Eylau à

droite sur des mamelons, là, ils se battirent en déterminés. Ils

perdirent enfin leurs positions; le prince Murat et le maréchal Ney les

poursuivirent dans Eylau pêle-mêle dans les rues. La ville fut occupée

par nos troupes malgré les efforts faits pour la reprendre. Le 7

février, l'Empereur nous fit camper sur une hauteur en face d'Eylau; il

nous fit faire son feu. Nous portâmes du bois, des bottes de paille, et

il nous demanda une pomme de terre par ordinaire; nous lui en portâmes

une vingtaine. Il s'assit au milieu de ses vieux grognards sur une botte

de paille, un bâton à la main. Nous le voyions retourner ses pommes de

terre, en faire le partage à ses aides de camp.

Le 8 février, les Russes nous souhaitèrent le bonjour de grand matin par

des bordées de canon. Tout le monde sur pied; l'Empereur, à cheval, nous

fit porter en avant sur le lac avec toute notre artillerie et toute la

cavalerie de sa garde. La foudre venait nous trouver sur ce lac gelé;

ils avaient vingt-deux pièces de siège amenées de Koenigsberg qui nous

foudroyaient; les obus traversaient les maisons et faisaient des ravages

épouvantables dans nos rangs. Il n'est pas possible de souffrir

davantage que d'attendre la mort sans pouvoir se défendre. Un beau trait

de notre fourrier, un boulet lui emporte la jambe; il coupe un peu de

chair qui restait, et nous dit: «J'ai trois paires de bottes à

Courbevoie, j'en ai pour longtemps.» Il prit deux fusils pour se servir

de béquilles, et fut à l'ambulance tout seul. À force de perdre du

monde, l'Empereur nous fit porter en avant sur la hauteur, notre gauche

appuyée à l'église, et lui présent avec son état-major près de cette

église et observant l'ennemi. Il eut la témérité de se porter près du

séminaire où il se passait un carnage horrible et répété. Ce cimetière

fut le tombeau d'une quantité considérable de Français et de Russes.

Nous fûmes les maîtres de cette position. Mais, à droite en face de

nous, le 14e de ligne fut taillé en pièces, les Russes pénétrèrent dans

leur carré et ce fut un carnage horrible. Le 43e de ligne perdit la

moitié de son monde. Un boulet vint couper le bâton de notre aigle entre

les jambes du sergent-major, et fit un trou à sa redingote par devant et

par derrière; heureusement il ne fut pas blessé.

Nous criâmes: «En avant! Vive l'Empereur!» Comme il était dans le péril

aussi, il se décida à faire partir le 2e régiment de grenadiers et les

chasseurs commandés par le général Dorsenne. Les cuirassiers avaient

enfoncé des carrés et fait un carnage épouvantable; nos grenadiers

tombèrent à la baïonnette sur la garde russe sans tirer un seul coup de

fusil, et en même temps l'Empereur fit charger deux escadrons de

grenadiers à cheval et deux de chasseurs. Ils se portèrent si rapidement

en avant que les grenadiers traversèrent toutes leurs lignes et firent

le tour de l'armée russe; ils revinrent couverts de sang et perdirent

quelques hommes démontés et faits prisonniers; ils eurent pour prison

Koenigsberg, et le lendemain l'Empereur leur envoya cinquante napoléons.

Lorsque ces charges eurent repoussé les Russes et rabattu leur fureur,

ils ne furent plus tentés de recommencer. Il était temps. Nos troupes

étaient à bout, les rangs se dégarnissaient à vue d'oeil; sans la garde,

notre bonne infanterie aurait succombé. Nous ne perdîmes pas le champ de

bataille, mais nous ne le gagnâmes pas.

Le soir, l'Empereur nous ramena à notre position de la veille; il fut

enchanté de sa garde, et dit au général: «Dorsenne, tu n'as pas

plaisanté avec mes grognards, je suis content de toi.» La faim et le

froid nous firent passer une mauvaise nuit.

Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés; ce n'était

qu'un cri. On ne peut se faire une idée de cette journée. Le lendemain

fut consacré à faire des fosses pour enterrer les victimes et porter les

blessés à l'ambulance. Sur le midi, il arrive des tonneaux d'eau-de-vie

que des juifs amenaient de Varsovie, escortés par une compagnie de

grenadiers. L'ordre fut établi pour que chacun puisse en avoir à son

tour; on mit un tonneau debout et défoncé. Deux grenadiers tenaient le

sac, quatre à la fois laissaient tomber chacun six francs, et puisaient

avec un verre réglé dans le tonneau. Et défense de recommencer; puis

venaient quatre autres, ainsi de suite: ces quatre tonneaux sauvèrent

l'armée, et les juifs firent fortune. Ils furent escortés jusqu'à

Varsovie par une compagnie de grenadiers, à trois francs par jour.

Une trêve fut convenue; il n'était pas possible de continuer; l'armée

avait trop souffert. L'Empereur nous fit prendre nos cantonnements, mais

avant de partir, on évacua les blessés et malades dans des traîneaux,

ainsi que les pièces de canon prises à l'ennemi et les prisonniers. Le

17 février, nous partîmes pour Thorn et Marienbourg où nous trouvâmes de

meilleurs cantonnements. Il était temps, car nous n'avions pas changé de

linge depuis un mois. Nous vînmes dans un grand village désert nommé

Osterode, c'était tout à fait misère, mais nous trouvâmes des pommes de

terre. L'Empereur était logé dans une grange; on finit par lui trouver

un logement plus convenable et toujours au milieu de nous, il vivait

souvent de ce que donnaient ses soldats. Les pauvres officiers, sans les

soldats, ils seraient morts de faim. Les habitants avaient tout enfoui

dans les forêts et dans leurs maisons. À force de chercher, nous finîmes

par découvrir leurs cachettes. En sondant avec nos baguettes de fusil,

nous découvrîmes des vivres de toute espèce, du riz, du lard, du blé, de

la farine, des jambons; on faisait de suite la déclaration à nos chefs,

et ils présidaient à l'enlèvement des objets mis en ordre en magasin.

Notre cher Empereur faisait tout pour se procurer des vivres, mais ils

n'arrivaient pas, et les rations manquaient souvent. Alors il fallait

aller à la maraude et par un temps rigoureux. «Allons, partons demain!

dis-je un jour. À une vingtaine, bien armés, nous fouillerons ces

grandes forêts de sapins, on dit que nous trouverons des daims et des

cerfs! La neige nous fera découvrir du gibier. Il faut partir au petit

jour, ne rien dire à personne, notre sergent répondra pour nous.--C'est

décidé, dirent-ils; notre petit intrépide veut manger du daim. Allons,

en route!»

Nos fusils bien chargés, nous nous enfonçâmes très loin. Voilà un

troupeau de daims qui passe à deux cents pas, et puis beaucoup de

lièvres, mais à balle on manquait à tout coup. Voyant un lièvre sauter,

je me dis qu'il n'est pas loin, et comme il se trouvait là des petits

sapins très épais de quatre à cinq pieds de haut, je les détourne pour

voir mon lièvre au gîte. Voilà un sapin qui me reste dans la main, j'en

prends un autre, il s'arrache aussi. Je continue, je me mets à appeler

mes camarades: «Par ici! par ici! il y a du nouveau; les sapins ne

tiennent pas dans cet endroit.--Comment? me dirent-ils.--Tenez, voyez!»

Certains que c'était une cachette fameuse, nous voilà à sonder, mais nos

baguettes de fusil n'étaient pas assez longues, et le carré était de

cent pieds, quelle joie! Je dis: «C'est pourtant mon lièvre qui est la

cause de notre trouvaille, il faut marquer l'endroit. Il n'y a pas de

chemin pour arriver; comment ont-ils pu faire? Les malins ont porté à

dos. Maintenant il faut nous orienter. Lardons les sapins pour demain»,

et nous voilà avec nos sabres traçant notre chemin, enlevant l'écorce

des sapins à droite et à gauche. Toujours le nez en l'air, je vois une

planche clouée après un gros sapin, et puis une autre à vingt-cinq pieds

de hauteur. Il faut voir cela. On coupe des sapins, on entaille leurs

branches pour servir d'échelle. Arrivés à la boîte, on ôte la cheville

qui tient la planche qui avait de cinq à six pieds de haut, et on trouve

viandes salées, langues fourrées, oies, jambon, lard, miel, enfin, deux

cents boîtes remplies, avec des chemises en quantité. Nous emportâmes

des chemises, des langues fourrées et des oies. Notre chemin marqué, mes

camarades dirent: «Notre furet a bon nez.»

Nous arrivâmes fort tard, bien chargés, mais le coeur content. De suite,

le sergent-major prévient les officiers de notre bonne journée. Le

capitaine vient nous voir: «Voilà notre furet, dirent mes camarades,

c'est lui qui a tout trouvé.--Oui, capitaine, une cachette de cent pieds

de long, creusée à ne pouvoir la sonder avec nos baguettes de fusil.

Voilà du jambon, du lard, de l'oie; prenez votre part. Demain, nous

partirons avec des voitures, des pelles et des pioches, et beaucoup de

monde, et des vivres, car il faudra coucher dans le bois.--Les deux

lieutenants iront avec cinquante hommes, dit notre capitaine, il faut

aussi des sacs, des haches. Le lieutenant prendra mon cheval et une

botte de foin; s'il faut coucher, il reviendra rendre compte.»

Nous partîmes avec nos officiers et tous les sacs des ordinaires.

Arrivés sur les lieux, on fit la découverte de cette cachette avec des

peines inouïes. Quel trésor! Nous restâmes vingt-quatre heures pour

débarrasser cette cachette; il fallait voir la joie sur toutes les

figures. Des quantités de blé, de farine, de riz, de lard. Des grands

tonneaux pleins de toile de chemises, des viandes salées de toutes

espèces. Ils avaient replanté les sapins, replacé la mousse; il fallait

chasser un lièvre pour découvrir ce trésor. Le lieutenant partit pour

faire son rapport et faire venir des voitures et du monde des autres

compagnies. Ce trou renfermait vingt-cinq voitures à quatre chevaux; il

fallut faire un chemin pour arriver. Quelle fête pour nos grognards en

voyant arriver les voitures. Ça fit renaître la gaîté sur toutes les

figures. «Ce n'est pas tout, leur dis-je, il faut aller dénicher nos

boîtes de miel que nous avons trouvées hier, et regarder en l'air pour

découvrir des boîtes après les gros sapins.» La découverte fut riche;

plus de cent boîtes furent trouvées remplies de viandes salées, de linge

et de miel. Et nous voilà à grimper et à remplir nos sacs. De retour,

avec toutes nos provisions, on fit un bon feu pour cuire les grillades

et se régaler aux dépens des Polonais qui voulaient nous faire mourir de

faim. Car dans nos cantonnements d'hiver, nous avons été cinquante jours

sans goûter de pain. Ils avaient quitté leurs demeures, s'il en restait

quelques-uns, c'était pour surveiller leurs cachettes. Quand nous leur

demandions des vivres, c'était toujours _non!_ C'est une race sans

humanité, l'homme mourait à leurs portes. Vivent nos bons Allemands

toujours résignés, qui jamais n'abandonnèrent leurs maisons! À mon

cantonnement, je fus fêté de tout le régiment. Le riz fut distribué aux

grenadiers; le blé fut moulu pour faire du pain. Ce fut la cause de

grandes recherches, les sondes faisaient leur jeu, toutes les granges

furent fouillées, les maisons, décarrelées ainsi que les écuries.

Partout des cachettes! partout des vivres! Les Russes mouraient de faim

aussi, et ils venaient mendier des pommes de terre à nos soldats; ils ne

pensaient plus à se battre, et nous laissaient tranquilles dans nos

quartiers. Ce malheureux hiver nous coûta bien des souffrances.

Voyant un paysan regarder dans un jardin tous les matins, j'en fis la

remarque et je fus sonder. Je rencontre un objet qui faiblit, je vais

prévenir mes camarades. De suite à l'oeuvre, nous découvrîmes deux vaches

pourries; c'était une infection. Mais, sous ces charognes, il y avait de

gros tonneaux remplis de riz, de lard et de jambon, avec tous les outils

du village: scies, haches, pelles et pioches, enfin tout ce dont nous

avions besoin, et du raisiné pour notre dessert. Je sautais de joie

d'avoir persisté à enlever ces maudites charognes (le coeur en sautait);

on en fit la déclaration à nos officiers; cela donna plus de quinze

cents livres de riz et des bandes de lard. L'Empereur voyant la fonte

des neiges, fit venir ses ingénieurs pour dresser un camp dans une belle

position en avant de Finkenstein. Des lignes furent tracées en forme de

carré. Au milieu, une place pour faire un palais qui fut bâti en

briques. Le plan fait, on alla chercher des planches pour nos baraques.

Dans ce pays, les enclos sont fermés de gros poteaux et de planches de

sapin de vingt pieds de long et d'un pied de large. Nous voilà à défaire

planches et poteaux; vingt voitures partaient, d'autres revenaient; à

trois lieues à la ronde, tous les enclos furent démolis. Dans quinze

jours, nos baraques étaient montées, et le palais de l'Empereur était

presque fini. Il n'était pas possible de voir un plus beau camp; les

rues portaient les noms des batailles remportées depuis le commencement

de la guerre. Nos officiers étaient bien logés, et toute l'armée fut

campée dans de belles positions. L'Empereur allait visiter et faire

faire la manoeuvre. De Dantzick, il fit venir de l'eau-de-vie et des

vivres, du vin pour l'état-major: la joie était sur toutes les figures.

Il venait souvent nous voir manger notre soupe: «Que personne ne se

dérange! disait-il, je suis content de mes grognards, ils m'ont bien

logé et mes officiers ont des chambres parquetées. Les Polonais peuvent

en faire une ville.» Comme nous avions trouvé des pièces de toile dans

les cachettes, nous fîmes des pantalons et de beaux sacs de six pieds de

haut pour coucher. Les Polonais venaient avec de belles dames en voiture

pour voir cette ville en planches.

Nous passâmes le mois de mai à faire la belle jambe, frais et poudrés

comme à Paris. Mais le 5 juin, notre intrépide maréchal Ney fut attaqué,

et poursuivi par une forte armée russe. Le courrier arrive près de

l'Empereur pour lui apprendre cette nouvelle; de suite le camp fut levé

et prêt à partir. Le 6, à trois heures du matin, on partit pour

rejoindre l'armée. Arrivés le même jour, on nous mit de suite à notre

rang de bataille avec notre artillerie. Nous étions près d'Eylau; on

nous fit prendre à droite et remonter pour rejoindre les Russes, dans la

belle plaine de Friedland, au passage d'une rivière. Ils nous

attendaient dans une belle position; beaucoup de redoutes sur des

hauteurs, avec des ponts derrière eux. Le brave maréchal Lannes arriva

de Varsovie, fort mécontent des Polonais. Dans une discussion avec

l'Empereur devant le front des grenadiers, nous entendîmes qu'il lui

disait: «Le sang d'un Français vaut mieux que toute la Pologne.»

L'Empereur lui répondit: «Si tu n'es pas content, va-t'en!--Non! lui

répondit Lannes, tu as besoin de moi.»

Il n'y avait que ce grand guerrier qui tutoyait l'Empereur. Lui serrant

la main, celui-ci dit: «Pars de suite avec les grenadiers Oudinot, ton

corps et la cavalerie. Marche sur Friedland; je t'envoie le maréchal

Ney.»

Ces deux grands guerriers se trouvèrent contre des forces plus que

doubles des leurs; ils souffrirent jusqu'à midi. Les grenadiers, les

voltigeurs et la cavalerie purent contenir l'ennemi jusqu'à notre

arrivée; mais il était temps. L'Empereur passa au galop devant toutes

les troupes qui allaient au pas de course; il traversait un bois où les

blessés d'Oudinot passaient. «Allez vite, dirent-ils, au secours de nos

camarades. Les Russes sont les plus forts dans ce moment.» L'Empereur

trouvant les Russes près d'une rivière, voulut leur couper les ponts; il

donna cette tâche périlleuse à l'intrépide Ney qui partit au galop.

Toutes les troupes arrivèrent; l'Empereur donna une heure de repos,

visita ses lignes, revient au galop vers sa garde, change de cheval et

donne le signal de pousser les Russes sur tous les points. Les Russes se

battirent comme des lions; ils ne voulurent pas se rendre et préférèrent

se noyer. Après cette mémorable journée, qui finit fort tard à la lueur

de l'incendie de Friedland et des villages voisins, le combat cessa, et

ils profitèrent de la nuit pour battre en retraite sur Tilsitt. Notre

Empereur coucha sur le champ de bataille comme de coutume pour faire

ramasser ses blessés; il fit poursuivre les Russes le lendemain sur le

Niémen.

Nos soldats ne purent que joindre l'arrière-garde, les traînards; ils

firent prisonniers des sauvages que l'on nomme Kalmucks, avec de gros

nez, des figures plates, des oreilles larges, et des carquois pleins de

flèches. Ils étaient 1,800 hommes de cavalerie, mais nos _gilets de fer_

tombèrent dessus et les chassèrent comme des moutons; ils étaient

commandés par des officiers et sous-officiers russes. Nous eûmes la

permission d'aller les voir dans leur camp; on leur faisait la

distribution de viande, et de suite elle était dévorée par ces sauvages.

Le 19 juin, nos troupes se trouvèrent en face des Russes qui avaient

passé le Niémen et détruit tous les ponts. Le fleuve n'est pas large

dans cet endroit; il coule au bas d'une belle rue très large qui

traverse Tilsitt et qui est fermée par une espèce de caserne où la garde

russe était logée pour faire le service du souverain; il était campé au

bout d'un lac sur la droite de la ville. L'Empereur arriva sur le Niémen

avec la cavalerie; les Russes étaient de l'autre côté, sans pain; nous

fûmes obligés de leur faire passer des vivres qui nous coûtaient des

courses de six à sept lieues.

Enfin, le 19 juin, un envoyé de l'empereur de Russie passe le fleuve

pour parlementer, il fut présenté au prince Murat, et aussitôt à

Napoléon qui répondit de suite, car il donna l'ordre de nous tenir prêts

en grande tenue pour le lendemain. Le lendemain, arrive un prince de

Russie, et les ordres furent donnés partout de prendre les armes pour

recevoir l'empereur de Russie, devant toutes les troupes en grande

tenue. On dit qu'on allait faire un radeau sur le fleuve, et que les

deux empereurs allaient se voir pour faire la paix. Dieu, quelle joie

pour nous! tout le monde était fou.

Les officiers étaient parmi nous pour que rien ne manque à notre belle

tenue: les queues bien faites et bien poudrées, les buffleteries bien

blanches; défense de s'éloigner. Lorsque tout fut prêt, nous eûmes

l'ordre de prendre les armes à onze heures pour nous porter sur le

fleuve. Là nous attendait le plus beau spectacle que jamais homme verra

sur le Niémen. Sur le milieu du fleuve, se trouvait un radeau magnifique

garni de belles tentures très larges, et sur le côté, à gauche, une

tente. Sur les deux rives, une belle barque richement décorée et montée

par les marins de la garde. L'Empereur arrive à une heure, et se place

dans sa barque avec son état-major. Les Empereurs partirent au même

signal, ils avaient chacun les mêmes degrés à monter et le même trajet à

parcourir, mais le nôtre arriva le premier sur le radeau. On voit ces

deux grands hommes s'embrasser comme deux frères revenant de l'exil. Ah!

quels cris de «vive l'Empereur!» des deux côtés!

Cette entrevue fut longue, et ils se retirèrent chacun de leur côté...

Le lendemain nous recommençâmes la même manoeuvre, c'était pour recevoir

le roi de Prusse; heureusement que le grand Alexandre était là pour

prendre sa défense, il avait l'air d'une victime. Dieu, qu'il était

maigre, le vilain souverain! mais aussi il avait une bien belle reine.

Cette entrevue entre les trois souverains fut courte, et il fut convenu

que notre Empereur leur donnerait dans la ville le logement et la table;

c'était glorieux après les avoir bien rossés, mais pas de rancunes! La

ville fut donc partagée par moitié, et le lendemain toute la garde sons

les armes dans la belle rue de Tilsitt sur trois rangs de chaque côté.

Notre Empereur fut au-devant de l'empereur de Russie au bord du fleuve

avec des chevaux de selle pour faire monter l'empereur et les princes,

mais le roi de Prusse n'y était pas ce jour-là. Quel beau coup d'oeil que

ces souverains, princes et maréchaux, avec le fier Murat qui ne cédait

en rien en beauté à l'empereur de Russie, tous dans le plus beau

costume. L'empereur de Russie vint devant nous et dit au colonel

Frédéric: «Vous avez une belle garde, colonel.--Et bonne, Sire», dit-il

à l'empereur qui répondit: «Je le sais.»

Le lendemain, il les régala d'une belle revue de sa garde et du

troisième corps commandé par le maréchal Davoust, dans une plaine à une

lieue de Tilsitt. Ce fut un beau jour, la garde était brillante comme à

Paris, et le corps du maréchal ne laissait rien à désirer (toute sa

troupe en pantalons blancs). Après la revue de ces trois souverains, on

nous fit défiler par division; on commença par le troisième corps; puis

les grognards (c'était un rempart mouvant). L'empereur de Russie, le roi

de Prusse et tous leurs généraux saluèrent la garde, à chaque division

qui passait.

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 12 / 28 段