bois à l'autre. Nous arrivâmes à trois lieues de Varsovie dans un état
de misère la plus complète, les yeux caves et les joues enfoncées, la
barbe pas faite. Nous ressemblions à des cadavres sortant du tombeau. Le
général Dorsenne nous fit former le cercle autour de lui et nous fit des
reproches sévères, disant que l'Empereur était mécontent de ne pas voir
plus de courage dans l'adversité, qu'il avait tout supporté comme nous:
«Aussi, dit-il, il vous traite de _grognards_.» Nous criâmes: «Vive le
Général!»
Les habitants de Varsovie nous reçurent à bras ouverts le 1er janvier
1807; le peuple ne savait que nous faire, et l'Empereur nous laissa
reposer dans cette belle ville. Mais cette petite campagne de quatorze
jours nous avait vieillis de dix ans.
Après avoir passé quelque temps à Varsovie, on nous fit partir en avant,
dans de mauvais villages. Les habitants avaient tout emporté, et emmené
leurs bestiaux dans des forêts très éloignées de leurs villages. Comme
la faim met le loup hors du bois, étant réduits à la dernière misère,
nous partîmes douze hommes bien armés pour fouiller la forêt à une lieue
de notre village, par des neiges d'un pied de haut. Arrivés là, nous
trouvâmes les pas d'un homme, nous les suivîmes, et nous arrivâmes dans
un camp de paysans sur le revers d'une montagne. Tous leurs animaux
étaient attachés, et les marmites au feu; ils furent saisis et n'osèrent
faire feu sur nous. Il y avait des chevaux, des vaches, des moutons:
tout fut détaché, et nous prîmes de la farine et du pain en très petite
quantité. Nous arrivâmes à notre village avec 208 bêtes, et le partage
se fit moitié pour nous, moitié pour les paysans. On leur laissa tous
leurs chevaux, moins quatre pour faire la correspondance d'un village à
l'autre, et quatre paysans pour nous servir de guides. Ce furent les
conditions du partage, et les malheureux repartirent avec leur part.
Nous fîmes du pain de suite, il y avait si longtemps que nous en avions
mangé qu'aussitôt sorti du four, mes camarades le mangèrent au point
d'en être victimes; deux étouffèrent; nous ne pûmes les sauver. Nous
trouvâmes dans notre maison des pommes de terre sous le carrelage d'une
chambre, à six pieds de profondeur; cela nous sauva la vie.
Nous n'avons pas à nous louer des Polonais, ils avaient tout enfoui;
tous leurs villages étaient déserts; ils auraient laissé périr un soldat
à leur porte sans le secourir. Les Allemands ne quittaient jamais leurs
maisons, c'est l'humanité en personne. J'ai vu un maître de poste tué
dans sa maison par un Français, et sa maison servir d'ambulance, le
maître était sur le lit de mort, tandis que sa fille et sa femme
cherchaient du linge pour panser nos blessés. Elles disaient: «C'est la
volonté de Dieu.» Ce trait est sublime.
Dans les derniers jours de janvier, nous reçûmes l'ordre de nous tenir
prêts à partir. Les Russes avaient fait un mouvement sur Varsovie.
Quelle joie pour des affamés! on va donc nous sortir de la misère. Le
général Dorsenne reçut l'ordre de faire lever les cantonnements et de
partir le 30 janvier. L'Empereur était parti le même jour pour se porter
en avant; nous ne le joignîmes que le 2 février, il s'en alla de suite;
le 3, nous partîmes pour le rattraper. On nous dit que nous marchions
sur Eylau et que les Russes gagnaient la ville de Koenigsberg pour
s'embarquer, mais ils nous attendaient dans une position en avant
d'Eylau qui nous coûta cher. Les bois et les hauteurs furent emportés,
et on les serrait de près; ils prirent la route qui conduit à Eylau à
droite sur des mamelons, là, ils se battirent en déterminés. Ils
perdirent enfin leurs positions; le prince Murat et le maréchal Ney les
poursuivirent dans Eylau pêle-mêle dans les rues. La ville fut occupée
par nos troupes malgré les efforts faits pour la reprendre. Le 7
février, l'Empereur nous fit camper sur une hauteur en face d'Eylau; il
nous fit faire son feu. Nous portâmes du bois, des bottes de paille, et
il nous demanda une pomme de terre par ordinaire; nous lui en portâmes
une vingtaine. Il s'assit au milieu de ses vieux grognards sur une botte
de paille, un bâton à la main. Nous le voyions retourner ses pommes de
terre, en faire le partage à ses aides de camp.
Le 8 février, les Russes nous souhaitèrent le bonjour de grand matin par
des bordées de canon. Tout le monde sur pied; l'Empereur, à cheval, nous
fit porter en avant sur le lac avec toute notre artillerie et toute la
cavalerie de sa garde. La foudre venait nous trouver sur ce lac gelé;
ils avaient vingt-deux pièces de siège amenées de Koenigsberg qui nous
foudroyaient; les obus traversaient les maisons et faisaient des ravages
épouvantables dans nos rangs. Il n'est pas possible de souffrir
davantage que d'attendre la mort sans pouvoir se défendre. Un beau trait
de notre fourrier, un boulet lui emporte la jambe; il coupe un peu de
chair qui restait, et nous dit: «J'ai trois paires de bottes à
Courbevoie, j'en ai pour longtemps.» Il prit deux fusils pour se servir
de béquilles, et fut à l'ambulance tout seul. À force de perdre du
monde, l'Empereur nous fit porter en avant sur la hauteur, notre gauche
appuyée à l'église, et lui présent avec son état-major près de cette
église et observant l'ennemi. Il eut la témérité de se porter près du
séminaire où il se passait un carnage horrible et répété. Ce cimetière
fut le tombeau d'une quantité considérable de Français et de Russes.
Nous fûmes les maîtres de cette position. Mais, à droite en face de
nous, le 14e de ligne fut taillé en pièces, les Russes pénétrèrent dans
leur carré et ce fut un carnage horrible. Le 43e de ligne perdit la
moitié de son monde. Un boulet vint couper le bâton de notre aigle entre
les jambes du sergent-major, et fit un trou à sa redingote par devant et
par derrière; heureusement il ne fut pas blessé.
Nous criâmes: «En avant! Vive l'Empereur!» Comme il était dans le péril
aussi, il se décida à faire partir le 2e régiment de grenadiers et les
chasseurs commandés par le général Dorsenne. Les cuirassiers avaient
enfoncé des carrés et fait un carnage épouvantable; nos grenadiers
tombèrent à la baïonnette sur la garde russe sans tirer un seul coup de
fusil, et en même temps l'Empereur fit charger deux escadrons de
grenadiers à cheval et deux de chasseurs. Ils se portèrent si rapidement
en avant que les grenadiers traversèrent toutes leurs lignes et firent
le tour de l'armée russe; ils revinrent couverts de sang et perdirent
quelques hommes démontés et faits prisonniers; ils eurent pour prison
Koenigsberg, et le lendemain l'Empereur leur envoya cinquante napoléons.
Lorsque ces charges eurent repoussé les Russes et rabattu leur fureur,
ils ne furent plus tentés de recommencer. Il était temps. Nos troupes
étaient à bout, les rangs se dégarnissaient à vue d'oeil; sans la garde,
notre bonne infanterie aurait succombé. Nous ne perdîmes pas le champ de
bataille, mais nous ne le gagnâmes pas.
Le soir, l'Empereur nous ramena à notre position de la veille; il fut
enchanté de sa garde, et dit au général: «Dorsenne, tu n'as pas
plaisanté avec mes grognards, je suis content de toi.» La faim et le
froid nous firent passer une mauvaise nuit.
Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés; ce n'était
qu'un cri. On ne peut se faire une idée de cette journée. Le lendemain
fut consacré à faire des fosses pour enterrer les victimes et porter les
blessés à l'ambulance. Sur le midi, il arrive des tonneaux d'eau-de-vie
que des juifs amenaient de Varsovie, escortés par une compagnie de
grenadiers. L'ordre fut établi pour que chacun puisse en avoir à son
tour; on mit un tonneau debout et défoncé. Deux grenadiers tenaient le
sac, quatre à la fois laissaient tomber chacun six francs, et puisaient
avec un verre réglé dans le tonneau. Et défense de recommencer; puis
venaient quatre autres, ainsi de suite: ces quatre tonneaux sauvèrent
l'armée, et les juifs firent fortune. Ils furent escortés jusqu'à
Varsovie par une compagnie de grenadiers, à trois francs par jour.
Une trêve fut convenue; il n'était pas possible de continuer; l'armée
avait trop souffert. L'Empereur nous fit prendre nos cantonnements, mais
avant de partir, on évacua les blessés et malades dans des traîneaux,
ainsi que les pièces de canon prises à l'ennemi et les prisonniers. Le
17 février, nous partîmes pour Thorn et Marienbourg où nous trouvâmes de
meilleurs cantonnements. Il était temps, car nous n'avions pas changé de
linge depuis un mois. Nous vînmes dans un grand village désert nommé
Osterode, c'était tout à fait misère, mais nous trouvâmes des pommes de
terre. L'Empereur était logé dans une grange; on finit par lui trouver
un logement plus convenable et toujours au milieu de nous, il vivait
souvent de ce que donnaient ses soldats. Les pauvres officiers, sans les
soldats, ils seraient morts de faim. Les habitants avaient tout enfoui
dans les forêts et dans leurs maisons. À force de chercher, nous finîmes
par découvrir leurs cachettes. En sondant avec nos baguettes de fusil,
nous découvrîmes des vivres de toute espèce, du riz, du lard, du blé, de
la farine, des jambons; on faisait de suite la déclaration à nos chefs,
et ils présidaient à l'enlèvement des objets mis en ordre en magasin.
Notre cher Empereur faisait tout pour se procurer des vivres, mais ils
n'arrivaient pas, et les rations manquaient souvent. Alors il fallait
aller à la maraude et par un temps rigoureux. «Allons, partons demain!
dis-je un jour. À une vingtaine, bien armés, nous fouillerons ces
grandes forêts de sapins, on dit que nous trouverons des daims et des
cerfs! La neige nous fera découvrir du gibier. Il faut partir au petit
jour, ne rien dire à personne, notre sergent répondra pour nous.--C'est
décidé, dirent-ils; notre petit intrépide veut manger du daim. Allons,
en route!»
Nos fusils bien chargés, nous nous enfonçâmes très loin. Voilà un
troupeau de daims qui passe à deux cents pas, et puis beaucoup de
lièvres, mais à balle on manquait à tout coup. Voyant un lièvre sauter,
je me dis qu'il n'est pas loin, et comme il se trouvait là des petits
sapins très épais de quatre à cinq pieds de haut, je les détourne pour
voir mon lièvre au gîte. Voilà un sapin qui me reste dans la main, j'en
prends un autre, il s'arrache aussi. Je continue, je me mets à appeler
mes camarades: «Par ici! par ici! il y a du nouveau; les sapins ne
tiennent pas dans cet endroit.--Comment? me dirent-ils.--Tenez, voyez!»
Certains que c'était une cachette fameuse, nous voilà à sonder, mais nos
baguettes de fusil n'étaient pas assez longues, et le carré était de
cent pieds, quelle joie! Je dis: «C'est pourtant mon lièvre qui est la
cause de notre trouvaille, il faut marquer l'endroit. Il n'y a pas de
chemin pour arriver; comment ont-ils pu faire? Les malins ont porté à
dos. Maintenant il faut nous orienter. Lardons les sapins pour demain»,
et nous voilà avec nos sabres traçant notre chemin, enlevant l'écorce
des sapins à droite et à gauche. Toujours le nez en l'air, je vois une
planche clouée après un gros sapin, et puis une autre à vingt-cinq pieds
de hauteur. Il faut voir cela. On coupe des sapins, on entaille leurs
branches pour servir d'échelle. Arrivés à la boîte, on ôte la cheville
qui tient la planche qui avait de cinq à six pieds de haut, et on trouve
viandes salées, langues fourrées, oies, jambon, lard, miel, enfin, deux
cents boîtes remplies, avec des chemises en quantité. Nous emportâmes
des chemises, des langues fourrées et des oies. Notre chemin marqué, mes
camarades dirent: «Notre furet a bon nez.»
Nous arrivâmes fort tard, bien chargés, mais le coeur content. De suite,
le sergent-major prévient les officiers de notre bonne journée. Le
capitaine vient nous voir: «Voilà notre furet, dirent mes camarades,
c'est lui qui a tout trouvé.--Oui, capitaine, une cachette de cent pieds
de long, creusée à ne pouvoir la sonder avec nos baguettes de fusil.
Voilà du jambon, du lard, de l'oie; prenez votre part. Demain, nous
partirons avec des voitures, des pelles et des pioches, et beaucoup de
monde, et des vivres, car il faudra coucher dans le bois.--Les deux
lieutenants iront avec cinquante hommes, dit notre capitaine, il faut
aussi des sacs, des haches. Le lieutenant prendra mon cheval et une
botte de foin; s'il faut coucher, il reviendra rendre compte.»
Nous partîmes avec nos officiers et tous les sacs des ordinaires.
Arrivés sur les lieux, on fit la découverte de cette cachette avec des
peines inouïes. Quel trésor! Nous restâmes vingt-quatre heures pour
débarrasser cette cachette; il fallait voir la joie sur toutes les
figures. Des quantités de blé, de farine, de riz, de lard. Des grands
tonneaux pleins de toile de chemises, des viandes salées de toutes
espèces. Ils avaient replanté les sapins, replacé la mousse; il fallait
chasser un lièvre pour découvrir ce trésor. Le lieutenant partit pour
faire son rapport et faire venir des voitures et du monde des autres
compagnies. Ce trou renfermait vingt-cinq voitures à quatre chevaux; il
fallut faire un chemin pour arriver. Quelle fête pour nos grognards en
voyant arriver les voitures. Ça fit renaître la gaîté sur toutes les
figures. «Ce n'est pas tout, leur dis-je, il faut aller dénicher nos
boîtes de miel que nous avons trouvées hier, et regarder en l'air pour
découvrir des boîtes après les gros sapins.» La découverte fut riche;
plus de cent boîtes furent trouvées remplies de viandes salées, de linge
et de miel. Et nous voilà à grimper et à remplir nos sacs. De retour,
avec toutes nos provisions, on fit un bon feu pour cuire les grillades
et se régaler aux dépens des Polonais qui voulaient nous faire mourir de
faim. Car dans nos cantonnements d'hiver, nous avons été cinquante jours
sans goûter de pain. Ils avaient quitté leurs demeures, s'il en restait
quelques-uns, c'était pour surveiller leurs cachettes. Quand nous leur
demandions des vivres, c'était toujours _non!_ C'est une race sans
humanité, l'homme mourait à leurs portes. Vivent nos bons Allemands
toujours résignés, qui jamais n'abandonnèrent leurs maisons! À mon
cantonnement, je fus fêté de tout le régiment. Le riz fut distribué aux
grenadiers; le blé fut moulu pour faire du pain. Ce fut la cause de
grandes recherches, les sondes faisaient leur jeu, toutes les granges
furent fouillées, les maisons, décarrelées ainsi que les écuries.
Partout des cachettes! partout des vivres! Les Russes mouraient de faim
aussi, et ils venaient mendier des pommes de terre à nos soldats; ils ne
pensaient plus à se battre, et nous laissaient tranquilles dans nos
quartiers. Ce malheureux hiver nous coûta bien des souffrances.
Voyant un paysan regarder dans un jardin tous les matins, j'en fis la
remarque et je fus sonder. Je rencontre un objet qui faiblit, je vais
prévenir mes camarades. De suite à l'oeuvre, nous découvrîmes deux vaches
pourries; c'était une infection. Mais, sous ces charognes, il y avait de
gros tonneaux remplis de riz, de lard et de jambon, avec tous les outils
du village: scies, haches, pelles et pioches, enfin tout ce dont nous
avions besoin, et du raisiné pour notre dessert. Je sautais de joie
d'avoir persisté à enlever ces maudites charognes (le coeur en sautait);
on en fit la déclaration à nos officiers; cela donna plus de quinze
cents livres de riz et des bandes de lard. L'Empereur voyant la fonte
des neiges, fit venir ses ingénieurs pour dresser un camp dans une belle
position en avant de Finkenstein. Des lignes furent tracées en forme de
carré. Au milieu, une place pour faire un palais qui fut bâti en
briques. Le plan fait, on alla chercher des planches pour nos baraques.
Dans ce pays, les enclos sont fermés de gros poteaux et de planches de
sapin de vingt pieds de long et d'un pied de large. Nous voilà à défaire
planches et poteaux; vingt voitures partaient, d'autres revenaient; à
trois lieues à la ronde, tous les enclos furent démolis. Dans quinze
jours, nos baraques étaient montées, et le palais de l'Empereur était
presque fini. Il n'était pas possible de voir un plus beau camp; les
rues portaient les noms des batailles remportées depuis le commencement
de la guerre. Nos officiers étaient bien logés, et toute l'armée fut
campée dans de belles positions. L'Empereur allait visiter et faire
faire la manoeuvre. De Dantzick, il fit venir de l'eau-de-vie et des
vivres, du vin pour l'état-major: la joie était sur toutes les figures.
Il venait souvent nous voir manger notre soupe: «Que personne ne se
dérange! disait-il, je suis content de mes grognards, ils m'ont bien
logé et mes officiers ont des chambres parquetées. Les Polonais peuvent
en faire une ville.» Comme nous avions trouvé des pièces de toile dans
les cachettes, nous fîmes des pantalons et de beaux sacs de six pieds de
haut pour coucher. Les Polonais venaient avec de belles dames en voiture
pour voir cette ville en planches.
Nous passâmes le mois de mai à faire la belle jambe, frais et poudrés
comme à Paris. Mais le 5 juin, notre intrépide maréchal Ney fut attaqué,
et poursuivi par une forte armée russe. Le courrier arrive près de
l'Empereur pour lui apprendre cette nouvelle; de suite le camp fut levé
et prêt à partir. Le 6, à trois heures du matin, on partit pour
rejoindre l'armée. Arrivés le même jour, on nous mit de suite à notre
rang de bataille avec notre artillerie. Nous étions près d'Eylau; on
nous fit prendre à droite et remonter pour rejoindre les Russes, dans la
belle plaine de Friedland, au passage d'une rivière. Ils nous
attendaient dans une belle position; beaucoup de redoutes sur des
hauteurs, avec des ponts derrière eux. Le brave maréchal Lannes arriva
de Varsovie, fort mécontent des Polonais. Dans une discussion avec
l'Empereur devant le front des grenadiers, nous entendîmes qu'il lui
disait: «Le sang d'un Français vaut mieux que toute la Pologne.»
L'Empereur lui répondit: «Si tu n'es pas content, va-t'en!--Non! lui
répondit Lannes, tu as besoin de moi.»
Il n'y avait que ce grand guerrier qui tutoyait l'Empereur. Lui serrant
la main, celui-ci dit: «Pars de suite avec les grenadiers Oudinot, ton
corps et la cavalerie. Marche sur Friedland; je t'envoie le maréchal
Ney.»
Ces deux grands guerriers se trouvèrent contre des forces plus que
doubles des leurs; ils souffrirent jusqu'à midi. Les grenadiers, les
voltigeurs et la cavalerie purent contenir l'ennemi jusqu'à notre
arrivée; mais il était temps. L'Empereur passa au galop devant toutes
les troupes qui allaient au pas de course; il traversait un bois où les
blessés d'Oudinot passaient. «Allez vite, dirent-ils, au secours de nos
camarades. Les Russes sont les plus forts dans ce moment.» L'Empereur
trouvant les Russes près d'une rivière, voulut leur couper les ponts; il
donna cette tâche périlleuse à l'intrépide Ney qui partit au galop.
Toutes les troupes arrivèrent; l'Empereur donna une heure de repos,
visita ses lignes, revient au galop vers sa garde, change de cheval et
donne le signal de pousser les Russes sur tous les points. Les Russes se
battirent comme des lions; ils ne voulurent pas se rendre et préférèrent
se noyer. Après cette mémorable journée, qui finit fort tard à la lueur
de l'incendie de Friedland et des villages voisins, le combat cessa, et
ils profitèrent de la nuit pour battre en retraite sur Tilsitt. Notre
Empereur coucha sur le champ de bataille comme de coutume pour faire
ramasser ses blessés; il fit poursuivre les Russes le lendemain sur le
Niémen.
Nos soldats ne purent que joindre l'arrière-garde, les traînards; ils
firent prisonniers des sauvages que l'on nomme Kalmucks, avec de gros
nez, des figures plates, des oreilles larges, et des carquois pleins de
flèches. Ils étaient 1,800 hommes de cavalerie, mais nos _gilets de fer_
tombèrent dessus et les chassèrent comme des moutons; ils étaient
commandés par des officiers et sous-officiers russes. Nous eûmes la
permission d'aller les voir dans leur camp; on leur faisait la
distribution de viande, et de suite elle était dévorée par ces sauvages.
Le 19 juin, nos troupes se trouvèrent en face des Russes qui avaient
passé le Niémen et détruit tous les ponts. Le fleuve n'est pas large
dans cet endroit; il coule au bas d'une belle rue très large qui
traverse Tilsitt et qui est fermée par une espèce de caserne où la garde
russe était logée pour faire le service du souverain; il était campé au
bout d'un lac sur la droite de la ville. L'Empereur arriva sur le Niémen
avec la cavalerie; les Russes étaient de l'autre côté, sans pain; nous
fûmes obligés de leur faire passer des vivres qui nous coûtaient des
courses de six à sept lieues.
Enfin, le 19 juin, un envoyé de l'empereur de Russie passe le fleuve
pour parlementer, il fut présenté au prince Murat, et aussitôt à
Napoléon qui répondit de suite, car il donna l'ordre de nous tenir prêts
en grande tenue pour le lendemain. Le lendemain, arrive un prince de
Russie, et les ordres furent donnés partout de prendre les armes pour
recevoir l'empereur de Russie, devant toutes les troupes en grande
tenue. On dit qu'on allait faire un radeau sur le fleuve, et que les
deux empereurs allaient se voir pour faire la paix. Dieu, quelle joie
pour nous! tout le monde était fou.
Les officiers étaient parmi nous pour que rien ne manque à notre belle
tenue: les queues bien faites et bien poudrées, les buffleteries bien
blanches; défense de s'éloigner. Lorsque tout fut prêt, nous eûmes
l'ordre de prendre les armes à onze heures pour nous porter sur le
fleuve. Là nous attendait le plus beau spectacle que jamais homme verra
sur le Niémen. Sur le milieu du fleuve, se trouvait un radeau magnifique
garni de belles tentures très larges, et sur le côté, à gauche, une
tente. Sur les deux rives, une belle barque richement décorée et montée
par les marins de la garde. L'Empereur arrive à une heure, et se place
dans sa barque avec son état-major. Les Empereurs partirent au même
signal, ils avaient chacun les mêmes degrés à monter et le même trajet à
parcourir, mais le nôtre arriva le premier sur le radeau. On voit ces
deux grands hommes s'embrasser comme deux frères revenant de l'exil. Ah!
quels cris de «vive l'Empereur!» des deux côtés!
Cette entrevue fut longue, et ils se retirèrent chacun de leur côté...
Le lendemain nous recommençâmes la même manoeuvre, c'était pour recevoir
le roi de Prusse; heureusement que le grand Alexandre était là pour
prendre sa défense, il avait l'air d'une victime. Dieu, qu'il était
maigre, le vilain souverain! mais aussi il avait une bien belle reine.
Cette entrevue entre les trois souverains fut courte, et il fut convenu
que notre Empereur leur donnerait dans la ville le logement et la table;
c'était glorieux après les avoir bien rossés, mais pas de rancunes! La
ville fut donc partagée par moitié, et le lendemain toute la garde sons
les armes dans la belle rue de Tilsitt sur trois rangs de chaque côté.
Notre Empereur fut au-devant de l'empereur de Russie au bord du fleuve
avec des chevaux de selle pour faire monter l'empereur et les princes,
mais le roi de Prusse n'y était pas ce jour-là. Quel beau coup d'oeil que
ces souverains, princes et maréchaux, avec le fier Murat qui ne cédait
en rien en beauté à l'empereur de Russie, tous dans le plus beau
costume. L'empereur de Russie vint devant nous et dit au colonel
Frédéric: «Vous avez une belle garde, colonel.--Et bonne, Sire», dit-il
à l'empereur qui répondit: «Je le sais.»
Le lendemain, il les régala d'une belle revue de sa garde et du
troisième corps commandé par le maréchal Davoust, dans une plaine à une
lieue de Tilsitt. Ce fut un beau jour, la garde était brillante comme à
Paris, et le corps du maréchal ne laissait rien à désirer (toute sa
troupe en pantalons blancs). Après la revue de ces trois souverains, on
nous fit défiler par division; on commença par le troisième corps; puis
les grognards (c'était un rempart mouvant). L'empereur de Russie, le roi
de Prusse et tous leurs généraux saluèrent la garde, à chaque division
qui passait.