Nous arrivâmes à Meaux, en Brie, où nous fûmes bien reçus. J'étais seul;

je vais présenter mon billet de logement dans la rue Basse, qui va à

Paris. Je fais lire mon billet, comme je ne savais pas lire. Un gros

monsieur me dit: «Cette dame est riche, mais elle va vous mener à

l'auberge. Tenez! allez à cette boutique de serrurier.» Je me présente

chez ce serrurier et lui montre mon billet: «Mon brave, dit-il, ma

propriétaire va vous mener à l'auberge.--Soyez tranquille! j'espère

convenir à cette dame. Vous viendrez me voir dans une heure.--Mais vous

n'y serez plus.--Vous verrez cela sans bruit.»

Je monte au premier: «Madame, je vous salue, voilà votre billet.--Mais,

Monsieur, je ne loge pas.--Je le sais, Madame, mais je suis bien

fatigué, je vais me reposer un peu. Si Madame voulait avoir la bonté

d'aller me chercher une bouteille de vin, voilà quinze sous, et je

partirai après.»

Elle va avec mes quinze sous me chercher une bouteille et, aussitôt

sortie, je mets habit bas et mon mouchoir autour de ma tête; je me

fourre dans son lit, et me mets à trembler de toutes mes forces. Voilà

madame qui arrive; me voyant dans son lit, elle fit un cri, elle fut

chercher ses locataires qui avaient le mot. Ils lui dirent: «Il faut lui

faire chauffer du vin bien sucré et lui mettre le pot-au-feu pour lui

faire du bon bouillon, le bien couvrir; c'est un fort frisson.»

Les malins se régalèrent aux dépens de l'avare. Le soir, on vient me

visiter, et la dame passa la nuit dans son fauteuil. Le lendemain,

madame me remit les quinze sous et l'on me fit la conduite; les voisins

furent enchantés de la farce que j'avais jouée. Nous arrivâmes à Claye

et de Claye à la porte Saint-Denis, où le peuple de Paris nous

attendait; on nous avait fait dresser un arc de triomphe. Nous

trouvâmes, aux Champs-Élysées, des tentes et des tables servies de

viandes froides, avec des vins cachetés, mais le malheur voulut que la

pluie tombât tellement fort que les plats se remplissaient d'eau. Nous

ne pûmes manger, on faisait sauter les cous de bouteilles avec les

bouchons et ou buvait debout. C'était pitié de nous voir, tous trempés

comme des canards.

Nous partîmes pour Courbevoie trois bataillons; un resta pour faire le

service. L'Empereur nous donna du repos, et nous fûmes habillés tout à

neuf. Nous passâmes de belles revues, et la bonne ville de Paris nous

servit un dîner magnifique sous les galeries de la place Royale; rien

n'y manquait. Le soir, comédie gratis à la porte Saint-Martin, on nous

donna pour représentation le _Passage du mont Saint-Bernard_, et nous

vîmes les bons moines qui descendaient de cette montagne avec leurs gros

chiens qui les suivaient. En voyant ces bons capucins et leurs chiens,

je me croyais encore à traîner ma pièce de canon. J'en tapais des pieds

et des mains. Mes camarades me disaient: «Vous êtes donc fou.» Je

répondais: «Mais je les ai vus au mont Saint-Bernard, ces beaux chiens,

et voilà les mêmes capucins.»

L'appel ne se fit qu'à deux heures du matin, personne ne fut puni et

toutes les petites escapades furent pardonnées.

CINQUIÈME CAHIER.

CAMPAGNES DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--ENTREVUE DE TILSIT.--ON ME FAIT

CAPORAL.--CAMPAGNES D'ESPAGNE ET D'AUTRICHE.--JE SUIS NOMMÉ SERGENT.

Les princes alliés venaient faire leur cour à Napoléon, et il les

régalait de belles revues. Nous montions la garde chez ces princes qui

nous donnaient tous, plus ou moins. Pour les grands fonctionnaires,

c'est Mgr Cambacérès qui était le moins généreux; jamais plus d'une

demi-bouteille au factionnaire qui était à l'entrée. Aussi, nous

faisions la grimace lorsque notre tour tombait chez lui.

Nous étions surchargés de service: huit heures de faction et deux heures

de patrouille, qui font dix heures par nuit; de planton pendant vingt

quatre heures, sans se déshabiller; il fallait descendre au premier coup

de rappel et répondre: présent. Tous les jours la garde descendante

avait vingt-quatre heures de planton à faire. Puis, c'étaient de grandes

manoeuvres qui nous tenaient toute la journée dans la plaine des Sablons

et aux Tuileries.

L'Empereur fit venir beaucoup d'artillerie, des fourgons, des caissons,

il les fit ouvrir pour s'assurer si rien n'y manquait. Il montait sur

les roues pour voir si rien n'était oublié, surtout la pharmacie, les

pelles et pioches; il faisait l'inspection sévère, M. Larrey présent

pour la pharmacie, et les chefs du génie pour les pelles et pioches; il

les menait durement si tout n'était pas complet. C'était l'homme le plus

dur et le meilleur; tous tremblaient et tous le chérissaient. L'ordre

fut donné de passer la revue de linge et chaussures, et l'inspection des

armes pour faire campagne. L'Empereur nous passa en revue, et nous eûmes

l'ordre de nous tenir prêts à partir. Nos officiers nous disaient que

nous partions pour un congrès, que l'empereur de Russie et le roi de

Prusse s'y trouveraient réunis. Mais arrivés sur les frontières de

Prusse, on nous lit à l'ordre que la guerre était déclarée avec la

Prusse et la Russie.

Nous partîmes dans les premiers jours de septembre 1806 pour nous

diriger sur Wurtzbourg où l'Empereur nous attendait. Cette ville est

belle, elle a un château magnifique; il y eut grande réception des

princes par Napoléon. De là, les corps d'armée furent dirigés sur Iéna,

à marches forcées; nous y arrivâmes le 13 octobre, à dix heures du soir.

Nous traversâmes cette ville sans la voir; pas une seule lumière ne nous

éclairait; tout le monde était parti. Silence absolu. Arrivés contre la

ville, au pied d'une montagne raide comme le toit d'une maison, il

fallut grimper et nous mettre en bataille de suite sur le plateau. Sur

le bord de ce précipice, il fallait nous placer à tâtons; personne ne se

voyait. Il fallait faire le plus grand silence; l'ennemi était près de

nous. On nous fit mettre de suite en carré, l'Empereur au milieu de la

garde. Notre artillerie arrivait au pied de cette terrible montagne, et,

ne pouvant pas la franchir, il fallut élargir le chemin et couper les

roches. L'Empereur était là qui faisait travailler le génie, il ne

quitta que lorsque le chemin fut terminé et que la première pièce de

canon passa devant lui attelée de douze chevaux, sans parler ni faire

le moindre bruit.

On montait quatre pièces par voyage, et on les mettait de suite en

batterie devant notre front de bandière. Puis, on retournait avec les

mêmes chevaux au pied de cette montagne pour les atteler à d'autres. Une

partie de la nuit fut employée à ce pénible travail, et l'ennemi ne s'en

aperçut pas.

L'Empereur se plaça au milieu de son carré, et nous permit de faire deux

à trois feux par compagnie. (Nous étions deux cent vingt par compagnie.)

Il nous fut permis de partir pour aller chercher des vivres (à vingt par

compagnie). Le voyage n'était pas long; nous pouvions jeter une pierre

du haut dans la ville. Toutes les maisons étaient désertes; ces pauvres

habitants avaient tout abandonné. Nous trouvâmes tout ce dont nous

avions besoin: surtout du vin, du sucre. Il y avait des officiers pour

maintenir l'ordre, et dans trois quarts d'heure nous étions en route

pour remonter chargés de vin, sucre, chaudières, et des vivres de toutes

espèces. Nous avions des bougies pour nous éclairer pour descendre dans

les caves, et nous trouvâmes dans les gros hôtels beaucoup de vin

cacheté. On fit porter du bois, et les feux s'allumèrent, avec le vin et

le sucre dans les chaudières. Nous bûmes à la santé du roi de Prusse

toute la nuit, et tout le vin cacheté fut partagé. Il y en avait en

profusion; chaque grenadier avait trois bouteilles: deux dans le bonnet

à poil et une dans sa poche. Toute la nuit, on eut le vin chaud; nous en

portâmes à nos braves canonniers qui étaient morts de fatigue et ils

nous remercièrent. Leurs officiers furent invités à venir prendre le vin

chaud avec les nôtres, nos moustaches furent bien arrosées, mais défense

de faire du bruit. Quelle punition peur nous de ne pouvoir parler, ni

chanter! Tout le monde avait de l'esprit dans la tête.

L'Empereur nous voyait si sages que cela le rendait joyeux; avant le

jour, il était à cheval pour visiter son monde. L'obscurité était si

profonde qu'il fut obligé de se faire éclairer pour se conduire, et les

Prussiens voyant des lumières qui se promenaient le long de leur ligne,

firent feu sur Napoléon, mais il continua sa course, rentra à son

quartier général, et fit prendre les armes.

Le petit jour ne paraissait pas encore que les Prussiens nous

souhaitèrent le bonjour (le quatorze octobre) par des coups de canon qui

passèrent par-dessus nos têtes, et un vieux soldat d'Égypte dit: «Les

Prussiens sont enrhumés; les voilà qui toussent. Il faut leur porter du

vin sucré.»

Toute l'armée se porta en avant sans y voir d'un pas, il fallait tâter

comme des aveugles, nous heurtant les uns contre les autres. Au bruit du

mouvement qui s'entendait devant nous, on reconnut qu'il fallait faire

halte et commencer l'attaque. Notre brave maréchal Lannes se fit

entendre à notre gauche; ce fut le signal pour toute la ligne, on ne se

voyait qu'à la lumière de la fusillade. L'Empereur nous fit avancer

rapidement contre leur centre. Il fut obligé de nous dire de nous

modérer et de nous arrêter (leur ligne était percée comme celle des

Russes à Austerlitz). Le maudit brouillard nous gênait, mais nos

colonnes avançaient toujours et nous avions du terrain pour nous

reconnaître. Sur les dix heures, le soleil vient nous éclairer sur un

beau plateau. Là, nous pûmes nous voir en face.

Nous aperçûmes à notre droite un beau carrosse et des chevaux blancs, on

nous dit que c'était la reine de Prusse qui se sauvait. Napoléon nous

fit arrêter pendant une heure, et nous entendîmes sur notre gauche une

fusillade épouvantable. L'Empereur envoie de suite un officier pour

savoir ce qui se passait, il était en colère, il prenait des prises de

tabac et il piétinait devant nous. L'officier arrive et lui dit: «Sire,

c'est le maréchal Ney qui est aux prises avec ses grenadiers et ses

voltigeurs contre une masse de cavalerie.»

Il fit partir de suite sa cavalerie, et tout le monde marcha en avant;

Lannes et Ney furent maîtres de la gauche; l'Empereur s'y porta et il ne

grogna plus.

Le prince Murat arrive avec ses dragons et ses cuirassiers; ses chevaux

tendaient la langue. On ramena une division entière de Saxons, c'était

pitié à voir, car le sang ruisselait sur la moitié de ces malheureux.

L'Empereur les passa en revue, et nous leur donnâmes tout notre vin,

surtout aux blessés, ainsi qu'à nos braves cuirassiers et dragons. Nous

avions bien encore mille bouteilles de vin cacheté, et nous leur

sauvâmes la vie. L'Empereur leur donna le choix de rester avec nous ou

d'être prisonniers, disant qu'il ne faisait pas la guerre à leur

souverain.

L'Empereur, après la bataille gagnée, nous laissa à Iéna; il partit pour

voir les corps de Davoust et Bernadotte. Sur notre droite, on entendait

le canon de très loin, et l'Empereur envoya l'ordre de nous tenir prêts

à partir. Nous passâmes la nuit dans cette malheureuse ville déserte.

L'Empereur revint, on ramassa les blessés et nous les emmenâmes sur

Weimar, une belle ville. Nous eûmes une affaire sérieuse à l'attaque de

Hassenhausen contre beaucoup de cavalerie, mais le prince Murat en fit

son affaire. Nous marchâmes sur Erfurt, sans pouvoir rattraper les corps

d'armée de Davoust et Bernadotte qui ramassèrent tous les bagages des

Prussiens et des canons. Nous perdîmes beaucoup de monde.

Le 25, nous arrivâmes à Potsdam; nous eûmes séjour le 26 et le 27 à

Charlottembourg, beau palais du roi de Prusse qui fait face à Berlin.

Cet endroit est boisé jusqu'à la porte d'entrée de cette belle capitale;

on ne peut rien voir de plus joli. Cette porte est surmontée d'un beau

char de triomphe et les rues sont tirées au cordeau. De la porte de

Charlottembourg pour arriver au palais, il y a une allée au milieu et

des bancs pour les curieux.

L'Empereur fit son entrée, le 28, à la tête de 20,000 grenadiers et de

nos cuirassiers, et de toute notre belle garde à pied et à cheval. On

peut dire que la tenue était aussi belle qu'aux Tuileries; l'Empereur

était fier dans son modeste costume, avec son petit chapeau et sa

cocarde d'un sou. Son état-major avait le grand uniforme, et c'était

curieux pour des étrangers de voir le plus mal habillé maître d'une si

belle armée.

Le peuple était aux croisées comme les Parisiens, le jour de notre

arrivée d'Austerlitz. C'était magnifique de voir un si beau peuple se

porter en foule sur notre passage et nous suivre.

On nous forma en bataille devant le palais qui est isolé devant et

derrière par de belles places et un beau carré d'arbres où le grand

Frédéric est sur un piédestal avec ses petites guêtres.

Nous fûmes logés chez les habitants et nourris à leurs frais, avec une

bouteille de vin par jour. C'était terrible pour les bourgeois, car le

vin valait trois francs la bouteille. Ils nous prièrent, ne pouvant pas

se procurer de vin, de prendre de la bière en cruchon. À l'appel, tous

les grenadiers en parlèrent à nos officiers, qui nous dirent de ne pas

les contraindre à donner du vin, que la bière était excellente. Nous

portâmes la consolation dans toute la ville, et la bière en cruchon ne

fut pas épargnée (il n'est pas possible d'en boire de meilleure). La

paix et la bonne harmonie régnaient partout: il n'était pas possible

d'être mieux, et tous les bourgeois venaient avec leurs domestiques nous

apporter notre repas, et bien servi. La discipline était sévère; le

comte Hulin était gouverneur de Berlin: le service était rigoureux.

L'Empereur passa la revue de sa garde devant le palais, du côté de la

statue du grand Frédéric, auprès de beaux tilleuls; derrière la statue

sont trois rangées de bornes de cinq pieds de haut, avec barres de fer

enclavées. Nous étions en bataille devant le palais; l'Empereur arrive,

fait porter les armes, croiser la baïonnette (notre colonel répétait le

commandement). Il commande: _Demi-tour!_ (le colonel répète) puis: «_En

avant, pas accéléré, marche!_» Et nous voilà arrêtés contre les bornes

de cinq pieds de haut.

L'Empereur, nous voyant arrêtés, dit: «Pourquoi ne marches-tu pas?» Le

colonel répond: «On ne peut passer.--Comment t'appelles-tu?--Frédéric.»

L'Empereur avec un ton sévère, lui dit: «Pauvre Frédéric! Commande: _En

avant!_»

Et nous voilà sautant par-dessus les bornes et les barres de fer; il

fallait nous voir escalader. Le corps du maréchal Davoust fit son entrée

dans Berlin le premier et marcha sur la frontière de Pologne. Nous

apprîmes avant de partir de Berlin que Magdebourg s'était rendu.

L'Empereur régla ses comptes avec les autorités de Berlin, et nous

partîmes pour rejoindre les corps qui se portaient sur la Pologne.

Arrivés à Posen, nous fîmes séjour. Nos corps marchaient sans relâche

sur Varsovie. Les Russes eurent la bonté de nous céder ces deux belles

villes, mais ils ne furent pas généreux pour les vivres; ils emportèrent

tout de l'autre côté et ravagèrent tout le pays, ne laissant que ce

qu'ils ne purent emporter; ils firent sauter tous les ponts, emmenèrent

tous les bateaux. L'Empereur montra du mécontentement. Déjà, à Posen, je

l'avais vu monter à cheval si en colère qu'il sauta par-dessus son

cheval de l'autre côté, et donna un coup de cravache à son écuyer.

On nous fit mettre en position avant d'arriver à Varsovie. Nous

aperçûmes les Russes de l'autre côté d'une rivière, sur une hauteur

commandant la route. On rassembla 1,500 nageurs, on les fit passer à la

nage avec leurs cartouches et leurs fusils sur leurs têtes; à minuit,

ils tombèrent sur les Russes endormis autour de leurs feux. On s'empara

de la position et nous fûmes maîtres de la droite du fleuve; mais les

barques nous manquaient. Le maréchal Ney qui avait fait des prodiges

sur Thorn, nous envoya des barques pour faire des ponts. L'Empereur fut

au comble de sa joie, et dit: «Cet homme est un lion.»

L'Empereur fit son entrée la nuit dans Varsovie; les grenadiers

d'Oudinot et nous arrivâmes de jour; ce bon peuple vint au-devant de

nous pour voir cette belle colonne de grenadiers. Ils s'efforcèrent de

bien nous recevoir. Les Russes leur avaient tout emporté. Il fallut

acheter des grains et des boeufs pour nourrir l'armée, et les juifs

firent de bonnes affaires avec Napoléon. Il nous arriva des vivres de

tous côtés; on fit faire du biscuit. On peut dire que les juifs

sauvèrent l'armée tout en faisant leur fortune.

Lorsque l'Empereur fut en mesure pour recommencer la campagne et que ses

troupes furent pourvues de vivres, il passa de grandes revues; la

dernière eut lieu par un froid des plus rigoureux. Il arrive pendant la

revue un bel équipage; un petit homme descend de voiture, et se présente

à l'Empereur devant la garde. Il avait cent dix-sept ans, et il marchait

comme à soixante. L'Empereur voulut lui donner le bras. «Je vous

remercie, Sire», dit-il. C'était, à ce qu'il paraît, le doyen de la

Pologne[47].

Les gelées étant arrivées au point où on le désirait, on fit faire la

distribution de biscuits pour quatorze jours. J'achetai du jambon pour

vingt francs, et je n'en avais pas une livre; personne ne pouvait rien

avoir pour de l'argent.

Nous entrâmes par un temps des plus rigoureux, en décembre, dans un pays

tout désert, couvert de bois, avec des routes de sable. On ne trouva

personne dans ces malheureux villages; les Russes nous faisaient place

et nous trouvions leurs bivouacs déserts. On nous fit marcher la nuit,

et nous arrivâmes près d'un château à minuit. Ne sachant pas où nous

étions, nous posâmes nos sacs sous des noisetiers dans un bivouac

abandonné par les Russes. En posant mon sac, je sens une petite hauteur,

je tâte dans la paille. Dieu, quelle joie pour moi! deux pains de

munition de trois livres chacun. Je me mets à genoux devant mon sac, je

l'ouvre, je prends un de mes pains, et le place dans mon sac. Pour

l'autre, je le partage en morceaux. Il faisait si nuit que personne ne

me vit. «Que faites-vous?» dit mon capitaine Renard.

Lui prenant la main, et y mettant un morceau de pain, je lui dis:

«Silence! gardez mon sac et mangez... Je vais chercher du bois.»

Je partis avec quatre hommes de mon ordinaire, et nous trouvâmes une

pièce de canon braquée devant le château. Nous démontâmes la pièce et

nous apportâmes les roues et les affûts. Arrivés près de notre capitaine

avec ces morceaux monstrueux, nous fîmes un feu pour toute la nuit.

Quelle bonne nuit! Nous fûmes nous cacher, nous deux mon capitaine, pour

nous régaler de ce bon pain. Je lui dis: «J'en ai un dans mon sac, vous

aurez votre part demain soir.»

Le lendemain, nous partîmes pour prendre à droite dans des sables et des

bois, et voilà un temps affreux, neige, pluie et dégel. Voilà le sable

qui plie sous nos pieds, et l'eau qui surnage sur le sable mouvant. Nous

enfoncions jusqu'aux genoux. Il fallait prendre des cordes pour attacher

nos souliers sur le cou-de-pied, et quand nous arrachions nos jambes de

ce sable mouvant, les cordes cassaient et les souliers restaient dans la

boue détrempée. Parfois, il fallait prendre la jambe de derrière pour

l'arracher comme une carotte, et la porter en avant, puis aller

rechercher l'autre avec ses deux mains et la rejeter aussi en avant,

avec nos fusils en bandoulière pour pouvoir nous servir de nos mains. Et

toujours la même manoeuvre pendant deux jours.

Le découragement commençait à se faire sentir dans les rangs des vieux

soldats; il y en eut qui se suicidèrent dans le transport des

souffrances. Nous en perdîmes bien soixante dans le trajet de deux jours

pour arriver à Pultusk, un mauvais village couvert en paille. La

chaumière que l'Empereur habitait ne valait pas mille francs. C'était là

le but de notre misère, il ne fut pas possible d'aller plus loin.

Nous campâmes sur le front de ce pauvre village que l'on nomme Pultusk.

Pour établir notre bivouac, nous fûmes chercher de la paille pour mettre

sous nos pieds. N'en trouvant pas, nous prîmes des gerbes de blé pour

pouvoir nous maintenir sur terre, et les granges furent pillées. Je fis

plusieurs voyages, je rapportais une auge que les grenadiers à cheval

n'avaient pu enlever; ils me la chargèrent sur le dos, et j'arrive à mon

bivouac en faisant trembler mes camarades qui étaient des colosses

auprès de moi. Mais Dieu m'avait donné des jambes fines comme celles

d'un cheval arabe. Je retourne encore au village, je rapporte un petit

pot, deux oeufs et du bois; j'étais mort de fatigue.

Non! jamais l'homme ne pourra peindre cette misère, toute notre

artillerie était embourbée; les pièces labouraient la terre; la voiture

de l'Empereur, avec lui dedans, ne put s'en tirer. Il fallut lui mener

un cheval près de sa portière pour le sortir de ce mauvais pas pour se

rendre à Pultusk, et c'est là qu'il vit la désolation dans les rangs de

ses vieux soldats qui se faisaient sauter la cervelle. C'est là qu'il

nous traita de _grognards_, nom qui est resté et qui nous fait honneur

aujourd'hui.

Je reviens à mes deux oeufs, je les mis dans mon petit pot devant le feu.

Le colonel Frédéric qui nous commandait vint vers mon feu, car c'est moi

qui, le plus courageux dans l'adversité, avais le premier fait un feu de

maître. Voyant un aussi bon feu, il vint à notre bivouac, et voyant un

petit pot devant, il dit: «Il va bien, le pot-au-feu?--Oui, colonel,

c'est deux oeufs que j'ai trouvés.--Ah bien, dit-il, puis-je compter sur

un?--Oui, colonel.--Eh bien! je reste près de votre feu.»

Je fus chercher deux gerbes de blé pour le faire asseoir, et je lui mets

ses deux gerbes. Puis je vais prendre mes deux oeufs et lui en donne un.

En le prenant, il me donne un napoléon, et me dit: «Si vous ne prenez

pas ces vingt francs, je ne mangerai pas votre oeuf; il vaut cela

aujourd'hui.»

Je fus contraint de prendre les vingt francs pour un oeuf.

Les grenadiers à cheval occupaient le village de Pultusk; ils

découvrirent un énorme cochon et le poursuivirent dans notre camp. Comme

il passait devant notre bivouac, je me lance après cette bonne proie, le

sabre à la main. Le colonel Frédéric qui parlait gras, me criait:

«Coupe-lui le jarret.» Je me lance, le joins et lui coupe les deux

jarrets, puis, je lui passe mon sabre au travers du cou. Le colonel

arrive avec les grenadiers, et il fut décidé que, l'ayant arrêté, il

m'en appartenait un quartier et les deux rognons. Je fus chercher de

suite du sel chez l'Empereur, je trouvai mon lieutenant de service, je

lui demandai du sel et un pot de la part du colonel, ajoutant que

j'avais arrêté un gros cochon que les grenadiers à cheval poursuivaient.

«C'est, me dit-il, le cochon de la maison. L'Empereur est furieux, on a

enlevé son pot-au-feu. Heureusement, ses cantines viennent d'arriver et

il a fini par en rire, mais il avait le ventre serré comme les

autres.--Mon lieutenant, je vous apporterai une grillade dans une

heure.--C'est bien, mon brave, allez vite la faire cuire!»

Arrivé, je trouve le colonel qui m'attendait: «Voilà du sel et une

grande marmite.--Nous sommes sauvés, dit-il.--Mais, colonel, c'est le

cochon de la maison de l'Empereur, et on lui a pris son pot-au-feu.--Ça

n'est pas possible.--C'est la vérité.»

Les grenadiers et les chasseurs à cheval partirent à la maraude pour

tâcher d'avoir des vivres pour demain; ils arrivèrent le soir avec des

pommes de terre et l'on fut à la distribution. Faite par ordinaire, elle

donna vingt pommes pour dix-huit hommes. C'était pitié, pour chacun une

pomme de terre. Le colonel et mon petit capitaine Renard furent bien

chauffés, et mangèrent chacun un rognon; tout fut partagé en famille. Le

colonel me prit à l'écart et me demanda si je savais lire et écrire:

«Non, lui répondis-je.--Que c'est fâcheux! je vous aurais fait passer

caporal.--Je vous remercie.»

L'Empereur fit appeler le comte Dorsenne et lui dit: «Tu vas partir avec

ma garde à pied et rentrer à Varsovie, voilà la carte. Il ne faut pas

suivre la même route, tu perdrais mes vieux grognards. Tu me feras ton

rapport des manquants. Vois ta route pour rentrer à Varsovie.»

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 11 / 28 段