faire des hamacs pour toute la garde, avec une couverture pour chacun.
Le camp de Boulogne était en grande activité, et nous faisions la belle
jambe à Paris. Mais notre tour arriva pour prendre part aux manoeuvres de
terre et de mer, après de grandes revues et de grandes manoeuvres dans la
plaine de Saint-Denis, où il fallut endurer la pluie toute la journée;
les canons de nos fusils se remplissaient d'eau, l'arme au bras. Le
_grand homme_ ne bougeait pas; l'eau lui coulait sur les cuisses; il ne
nous fit pas grâce d'un quart d'heure. Son chapeau lui couvrait les
épaules, ses généraux baissaient l'oreille, et lui ne voyait rien.
Enfin, il nous fit défiler et, rendus à Courbevoie, nous barbotions
comme des canards dans la cour, mais le vin était là, et on n'y pensait
plus.
Le lendemain, on nous lit à l'ordre du jour qu'il fallait se tenir prêt
à partir. «Faites vos sacs, dirent nos officiers, faites vos adieux à
tout le monde, car il ne reste que les vétérans.»
L'ordre arrive, il faut porter toute la literie au magasin et coucher
sur la paillasse, prêts à partir pour Boulogne. On nous campa au port
d'Ambleteuse, où nous formâmes un beau camp; le général Oudinot était
au-dessus de nous avec douze mille grenadiers, qui faisaient partie de
la réserve. Et tous les jours à la manoeuvre. Nous fûmes embrigadés pour
faire le service sur mer chacun notre tour. On nous mit très loin, sur
une ligne de deux cents péniches. Toute cette petite flottille, divisée
par sections, était commandée par un bon amiral, qui était monté sur une
belle frégate, au milieu de nous. Pendant vingt jours, toujours
manoeuvrant les pièces, nous étions canonniers et marins. Les marins,
canonniers et soldats, tout ne faisait qu'un seul homme, l'accord était
parfait à bord. La nuit, on criait: _Bon quart!_ et le dernier criait:
_Bon quart partout!_ Le matin, les porte-voix demandaient le rapport de
la nuit:
«Qu'est-ce qu'il y a de nouveau à votre bord?--On vous fait savoir qu'il
y a deux grenadiers qui se sont jetés à l'eau.--Sont-ils noyés? répétait
le porte-voix.--Oui, répétait l'autre; oui, mon commandant.--À la bonne
heure!» (Il disait _à la bonne heure_, parce qu'il avait compris le mot
d'ordre.)
Une fois, j'étais monté sur une corvette avec dix pièces de gros
calibre, cent grenadiers et un capitaine couvert de blessures. J'étais
servant de droite d'une pièce, car il fallait tout faire, et la moitié
restait sur le pont la nuit. Lorsque mon tour arrivait de descendre pour
me coucher dans mon hamac, je disais: «Allons, vieux soldat, te voilà
donc dans ton hamac! Allons, repose-toi!»
Le maître cambusier m'entendit: «Où est-il le vieux soldat?--Me voilà,
lui dis-je.--Où est votre hamac? Je vais vous mettre dans une bonne
place.»
Et il descendit mon hamac près des caisses de biscuit, et leva une
planche: «Mangez du biscuit, et demain je vous donnerai le _boujaron_»
(c'est la petite mesure d'eau-de-vie).
On mangeait dans des vases de bois, avec les cuillers de même, des
fèves qui dataient de la création du monde; toutes les rations par
ordinaire étaient dans des filets; c'était de la viande fraîche et de la
sole.
Un jour, messieurs les Anglais vinrent nous faire une visite avec une
forte escadre; un vaisseau de soixante-quatorze fut assez insolent pour
arriver près du rivage, il s'embosse et nous envoie des boulets à toute
volée dans notre camp. Nous avions de gros mortiers sur la hauteur, un
sergent de grenadiers demanda la permission de tirer sur ce vaisseau,
disant qu'il répondait de le couler du premier ou du second coup.
«Mets-toi à l'oeuvre! comment te nommes-tu? dit le
Consul.--Despienne.--Voyons ton adresse.»
La première bombe passe par-dessus: «Tu as manqué ton coup, dit notre
petit caporal.--Eh bien! dit-il, voyez celle-ci.»
Il ajuste et fait tomber sa bombe sur le milieu du vaisseau. Ce ne fut
qu'un cri de joie. «Je te fais lieutenant dans mon artillerie», dit-il à
Despienne.
Voilà les Anglais qui tirent à poudre pour appeler à leur secours, et
voilà le feu dans le vaisseau. Les Anglais sautaient dans nos barques
comme dans les leurs. Notre petite flottille poursuivit leurs gros
bâtiments, il fallait voir tous ces petits carlins après des gros
dogues! c'était curieux. Les Anglais voulurent revenir à la charge, mais
ils furent mal reçus; nous étions en règle. Nos petits bateaux faisaient
des dégâts; tous les coups portaient, et leurs bordées passaient
par-dessus nos péniches. Nous eûmes l'ordre de rentrer dans le port pour
faire une grande manoeuvre sur toute la ligne. Jamais on n'avait vu cent
cinquante mille hommes faire des feux de bataillon; tout le rivage en
tremblait.
Tous les préparatifs se faisaient pour la descente; c'était un jeudi
soir que nous devions mettre à la voile pour arriver sur les côtes
d'Angleterre le vendredi. Mais, à dix heures du soir, on nous fit
débarquer, sac au dos, et partir pour le pont de Briques pour déposer
nos couvertures. C'était des cris de joie. Dans une heure, toute
l'artillerie était en marche pour la belle ville d'Arras. Jamais on n'a
fait une marche aussi pénible, on ne nous a pas donné une heure de
sommeil, jour et nuit en marche par peloton. On se tenait par rang les
uns aux autres pour ne pas tomber; ceux qui tombaient, rien ne pouvait
les réveiller. Il en tombait dans des fossés, les coups de plat de sabre
n'y faisaient rien du tout. La musique jouait, les tambours battaient la
charge, rien n'était maître du sommeil. Les nuits étaient terribles pour
nous. Je me trouvais à la droite d'une section. Sur le minuit, je
dérivai à droite sur le penchant de la route. Me voilà renversé sur le
côté; je dégringole et je ne m'arrête qu'après être arrivé dans une
prairie. Je n'abandonnais pas mon fusil, mais je roulais dans l'autre
monde; mon brave capitaine fit descendre pour venir me chercher; j'étais
brisé. Ils prirent mon sac et mon fusil, et je fus bien réveillé.
Lorsque nous fûmes sur les hauteurs de Saverne, il fallut prendre des
voitures pour les dormeurs. Arrivés enfin à Strasbourg, nous trouvâmes
l'Empereur, qui nous passa la revue le lendemain et distribua des croix.
Deux nuits nous rétablirent; nous passâmes le Rhin et nous marchâmes à
grandes journées sur Augsbourg, et de là sur Ulm, où nous trouvâmes une
armée considérable, qu'il fallut repousser au delà d'une forte rivière,
avant de parvenir à un couvent, sur une hauteur imprenable. Le maréchal
Ney, dans l'eau jusqu'au ventre de son cheval, faisait rétablir le pont,
malgré la mitraille; les sapeurs tombaient et cet intrépide Ney ne
bougeait pas. Aussitôt la première travée posée, les grenadiers et
voltigeurs passèrent pour soutenir les sapeurs, le maréchal revint au
galop près du prince Murat, lui prend la main, disant: «Le pont est
fini, mon prince. J'ai besoin de vous pour me soutenir.--Je pars de
suite, dit-il, avec ma division de dragons.»
Les voilà partis au galop. Le temps était si horrible que le pont était
inondé, on ne le voyait plus. Nous étions près de cette rivière, dans un
pré; l'eau nous gagna, elle nous monta jusqu'aux genoux. Il fallait
voir la garde barboter comme des canards; tout le monde de rire et de se
promener dans l'eau. J'avais la marmite sur mon sac; elle n'était pas
renversée, elle se remplissait d'eau, je la versais dans les jambes de
mes camarades; nos canons de fusils se remplissaient aussi. Nous ne
pouvions pas changer de position, tout le corps du maréchal attendant
que l'eau diminue pour passer; les soldats étaient dans la boue, c'est
encore nous qui étions les mieux placés. Voilà l'eau qui diminue, on
voit les planches du pont, les troupes s'arrachent de la boue et se
lavent les jambes en passant sur le pont. Nos canards sortent du pré à
leur tour, et les colonnes arrivent au pied de cette montagne
monstrueuse, défendue par des forces considérables, mais rien ne put
résister au maréchal Ney. Arrivé au village d'Elchingen, il le fait
attaquer, les maisons l'une après l'autre, avec les enclos entourés de
murs qu'il fallait escalader. Ce village extraordinaire fut pris à la
baïonnette, et nos colonnes arrivèrent au couvent, tout en haut du
bourg. L'Empereur nous fit alors monter au pas de charge pour finir de
renverser l'armée du général Mack. Les Autrichiens se battirent en
déterminés. Derrière ce village, ce sont des plaines où l'on peut
manoeuvrer, un peu boisées, et la chaîne de montagnes se prolonge depuis
le couvent jusqu'en face d'Ulm. On ne laissa pas l'ennemi un moment
tranquille. Murat se couvrit de gloire dans ses belles charges, et le
maréchal Ney ne s'arrêta que devant Ulm. L'Empereur fit cerner la ville
de toutes parts, et nous donna enfin le temps de nous faire sécher. Le
malheur voulut que le feu prît à une jolie maison bourgeoise: il ne fut
pas possible de la sauver. L'Empereur dit, dans sa colère: «Vous la
paierez. Je vais donner six cents francs et vous donnerez un jour de
votre paie. Que cela soit versé de suite au propriétaire de la maison.»
Nos officiers faisaient la grimace, mais il fallut passer par là, et la
garde a une maison dans ce village. Le propriétaire a fait une bonne
journée, car il a reçu une somme considérable.
L'Empereur fit sommer le général Mack qui se rendit prisonnier de guerre
le 19 octobre. On donna les ordres pour partir le lendemain à cinq
heures du matin; toute la garde se porta au pied du Michelberg, en face
d'Ulm. L'Empereur se plaça sur le haut de ce pain de sucre et fit faire
un bon feu; c'est là qu'il brûla sa capote grise. Toute sa garde était
autour de lui, et cinquante pièces de canon braquées sur la ville.
J'étais de garde sur le mamelon, près de l'Empereur, qui parlait au
comte Hulin, général des grenadiers à pied. Tout à coup, on voit sortir
de la ville d'Ulm une colonne qui n'en finissait pas, et arrivait en
face de l'Empereur, dans une plaine au bas de la montagne. Tous les
soldats avaient passé leurs gibernes sur leurs sacs pour se débarrasser
en arrivant au lieu de désarmement; ils jetaient les armes et les
gibernes dans un tas en passant. Le général Mack à leur tête vint
remettre son épée à l'Empereur qui la refusa (tous ses officiers et
généraux gardèrent leurs épées et leurs sacs) et qui s'entretint avec
les officiers supérieurs fort longtemps. Cette sortie dura bien quatre à
cinq heures (il y en avait vingt-sept mille), et la ville était pleine
de blessés et de malades. Nous fîmes notre entrée dans Ulm aux cris de
tout le peuple, les officiers furent renvoyés dans leur pays sur parole
de ne pas prendre les armes contre la France, et l'Empereur nous fit une
proclamation. Le lendemain de la reddition d'Ulm, Napoléon partit pour
Augsbourg avec toute sa garde; on fit des marches forcées pour arriver à
Vienne.
Des marches de dix-huit et vingt lieues par jour, c'était la ration du
soldat. Aussi, ils disaient: «Notre Empereur ne se sert pas de nos bras
pour faire la guerre, mais de nos jambes.»
Lorsque l'Empereur apprit que le prince Ferdinand s'était sauvé d'Ulm
avec sa cavalerie, il fit partir le prince Murat et les grenadiers
d'Oudinot à leur poursuite. Nous les rencontrâmes à dix lieues de
chemin; ce n'était que voitures, canons, caissons et cavalerie; ils
avaient pris la moitié de leurs armes avec quatre mille chevaux; les
routes étaient couvertes de prisonniers.
Nous étions partis à minuit pour rejoindre les avant-gardes, et il
fallait traverser les troupes qui se trouvaient sur la route sans les
déranger de leur chemin, sur les côtés de la route. Il fallait prendre
le milieu, dans la boue et traverser des colonnes de deux lieues. Nos
grenadiers faisaient des enjambées d'une toise et dépassaient deux
soldats à chaque pas, et moi avec mes petites jambes, je trottais pour
suivre mes camarades. L'Empereur dormait dans sa voiture, et lorsqu'il
s'arrêtait, il fallait monter la garde, et les corps d'armée passaient.
Lorsque ces troupes avaient fait quinze lieues, l'Empereur repartait à
son tour; il nous fallait mettre sac au dos et avaler tout le trajet
toujours la nuit. Nous ne pouvions voir ni ville ni village.
Heureusement, les Russes nous attendaient. Les grenadiers d'Oudinot avec
le maréchal Lannes et Murat firent connaissance; ça nous donna le temps
d'arriver à Lintz, un peu à gauche de la grande route de Vienne. Cette
ville est adossée à de fortes montagnes, et le Danube passe au pied,
entre des rochers; il est si serré, qu'il s'est fait jour dans les
fentes des rochers; ce torrent fait frémir. Nous passâmes deux jours; il
arrivait des princes envoyés de Vienne, puis, un aide de camp du
maréchal Lannes, annonçant que les Russes étaient battus. Le lendemain,
l'Empereur partit au galop; il était maussade. «Ça ne va pas bien,
disaient nos chefs, il est fâché.»
Il donne l'ordre de partir sur-le-champ pour Saint-Polten. Avant
d'arriver, à gauche, se trouvent des montagnes boisées très hautes; il y
avait là un corps d'armée campé. Puis nous partîmes pour Schoenbrunn,
résidence de l'empereur d'Autriche. Ce palais est magnifique, avec des
forêts entourées de murs et remplies de gibier. Nous restâmes quelques
jours pour nous reposer; les carrosses venaient de Vienne; on faisait la
cour à Napoléon pour qu'il ménageât la ville. Les corps d'armée
arrivaient sur tous les points; celui du maréchal Mortier avait souffert
beaucoup; il resta en réserve pour se rétablir. L'Empereur ne perdit pas
grand temps, il donna ses ordres pour que sa garde se mît en grande
tenue et il se mit à sa tête pour traverser cette grande ville aux
acclamations d'un peuple en joie de voir un si beau corps[46]. Nous
passâmes sans nous arrêter; nous arrivâmes près des ponts, à une petite
distance des faubourgs, dans des endroits boisés où ils se trouvent un
peu masqués. Le grand pont en bois est superbe; nous nous disions: «Mais
comment se fait il que les Autrichiens nous aient laissés passer sur un
aussi beau pont sans le faire sauter?» Nos chefs nous dirent que c'était
un tour de finesse du prince Murat, du maréchal Lannes et des officiers
du génie.
Nous allâmes coucher dans des villages tout dévastés, par un temps
terrible de neige. L'Empereur prit le devant, il se porta aux
avant-postes pour visiter ses corps d'armée, et de là il se remit en
route pour Brunn, en Moravie, où il établit son quartier général. Nous
ne pouvions pas le rattraper; cette marche était des plus pénibles; nous
avions quarante lieues à faire pour le rejoindre. Nous arrivâmes le
troisième jour abîmés de fatigue. Cette ville est belle; nous eûmes le
temps de nous reposer. Nous étions près d'Austerlitz; l'Empereur allait
faire des courses tous les jours sur la ligne et revenait content. Nous
le voyions joyeux; les prises de tabac faisaient leur jeu (c'était la
preuve de sa joie) et, ses mains derrière son dos, il parlait à tout son
monde. On donne l'ordre de nous porter en avant près des montagnes de
Pratzen. Devant nous, une rivière à franchir, mais elle était si gelée
qu'elle ne fit aucun obstacle.
Nous campons à gauche de la route des montagnes de Pratzen, avec les
grenadiers d'Oudinot à droite, la cavalerie derrière nous. Le 1er
décembre, à deux heures, Napoléon vient faire visite avec ses maréchaux,
à notre front de bandière. Nous étions à manger du cotignac, nous en
avions trouvé des pleins saloirs dans des villages, et nous faisons des
tartines. L'Empereur se mit à rire: «Ah! dit-il, vous mangez des
confitures! Ne bougez pas, il faut mettre des pierres neuves à vos
fusils. Demain matin, nous en aurons besoin, tenez-vous prêts!»
Les grenadiers à cheval amenaient une douzaine de gros cochons; ils
passèrent devant nous. Nous mîmes le sabre à la main, et tous les
cochons furent pris. L'Empereur de rire, il fit la distribution: six
pour nous, et les six autres pour les grenadiers à cheval. Les généraux
se tirent une pinte de bon sang, et nous eûmes de quoi faire de bonnes
grillades. Le soir, l'Empereur sortit de sa tente, monta à cheval pour
visiter les avant-postes avec son escorte. C'était la brune, et les
grenadiers à cheval portaient quatre torches allumées. Cela donna le
signal d'un spectacle charmant: toute la garde prit des poignées de
paille après leurs baraques et les allumèrent. On se les allumait les
uns aux autres, une de chaque main, et tout le monde de crier: «Vive
l'Empereur!» et de sauter. Ce fut le signal de tous les corps d'armée:
je peux certifier deux cent mille torches allumées. La musique jouait et
les tambours battaient au champ. Les Russes pouvaient voir de leurs
hauteurs, à plus de cent pieds, sept corps d'armée, sept lignes de feux
qui leur faisaient face.
Le lendemain, de bon matin, tous les musiciens eurent l'ordre d'être à
leur poste sous peine d'être punis sévèrement.
Nous voici au 2 décembre; l'Empereur partit de grand matin pour visiter
ses avant-postes et voir la position de l'armée russe: il revint sur un
plateau au-dessus de celui où il avait passé la nuit; il nous fait
mettre en bataille derrière lui avec les grenadiers d'Oudinot. Tous ses
maréchaux étaient près de lui; il les fit partir à leur poste. L'armée
montait ce mamelon pour redescendre dans les bas-fonds, franchir un
ruisseau et arriver au pied de la montagne de Pratzen, où les Russes
nous attendaient le plus tranquillement du monde. Lorsque les colonnes
furent passées, l'Empereur nous fit suivre le mouvement. Nous étions
vingt-cinq mille bonnets à poil, et des gaillards.
Nos bataillons montèrent cette côte l'arme au bras et, arrivés à
distance, ils souhaitèrent le bonjour à la première ligne par des feux
de bataillon, puis la baïonnette croisée sur la première ligne des
Russes, en battant la charge. La musique se faisait entendre, sur l'air:
_On va leur percer le flanc._
Les tambours répétaient:
Rantanplan, tirelire en plan!
On va leur percer le flanc,
Que nous allons rire!
Du premier choc, nos soldats enfoncèrent la première ligne, et nous,
derrière les soldats, la seconde ligne. On perça le centre de leur armée
et nous fûmes maîtres du plateau de Pratzen, mais notre aile droite
souffrit beaucoup. Nous les voyions qui ne pouvaient monter cette
montagne si rapide. Toute la garde de l'empereur de Russie était en
masse sur cette hauteur. Mais on nous fit appuyer fortement à droite.
Leur cavalerie s'avança sur un bataillon du 4e qui couvrit de ses débris
le champ de bataille. L'Empereur l'aperçoit et dit au général Rapp de
charger. Rapp s'élance avec les chasseurs à cheval et les mamelucks,
délivre le bataillon, mais est ramené par la garde russe. Le maréchal
Bessières part au galop avec les grenadiers à cheval qui prennent la
revanche. Il y eut une mêlée pendant plusieurs minutes, tout était
pêle-mêle, on ne savait qui serait maître, mais nos grenadiers furent
vainqueurs et ils revinrent se placer derrière l'Empereur. Le général
Rapp revint couvert de sang, amenant un prince avec lui. On nous avait
fait avancer au pas de charge pour soutenir cette lutte; l'infanterie
russe était derrière cette masse et nous croyions notre tour arrivé,
mais ils battirent en retraite dans la vallée des étangs.
Ne pouvant pas passer sur la chaussée qui était encombrée, il leur
fallut passer sur l'étang de gauche en face de nous, et l'Empereur, qui
s'aperçut de leur embarras, fait descendre son artillerie et le 2e
régiment de grenadiers. Nos canonniers se mettent en batterie. Voilà
boulets et obus qui tombent sur la glace, elle cède sous cette masse de
Russes qui se voient forcés de prendre un bain, le 2 décembre. Toutes
les troupes tapaient des mains, et notre Napoléon se vengeait sur sa
tabatière; c'était la défaite totale. La journée se termine à poursuivre
et prendre des canons, des équipages et des prisonniers. Le soir, nous
couchâmes sur la belle position que la garde russe occupait le matin, et
l'Empereur donna tous ses soins à faire ramasser les blessés. Il y avait
deux lieues de champ de bataille à parcourir pour les ramasser, et tous
les corps fournirent du monde pour cette pénible corvée.
Le soir, nous allâmes chercher du bois et de la paille dans un village,
sur le revers de cette montagne, qui fait face aux étangs. Il fallait
descendre rapidement, on ne voyait pas pour se conduire. Mais nos
maraudeurs trouvèrent des ruches, et, pour prendre le miel, ils mirent
le feu à un hangar immense. L'incendie nous éclaira pour transporter
tout ce dont nous avions le plus grand besoin pour passer une nuit
glaciale, et pour remonter des sentiers tortueux. Ne trouvant pas de
vivres, je m'emparai d'un grand tonneau en sapin. Je prends un lit de
plume; je le fourre dans mon tonneau et le fais mettre sur mon dos par
les camarades. Puis, je remontai la côte; ce malheureux tonneau roulait
sur mon dos, mais j'eus le courage d'arriver à mon bivouac. Je déposai
mon fardeau, et mon capitaine Renard vint de suite me prier de lui
donner place dans mon tonneau. Je repars de suite au village et rapporte
une charge de paille, que je mets dans mon tonneau, puis je mets le lit
de plume. Nous nous fourrons la tête dans le fond, et les pieds près du
feu. Jamais on n'a passé une nuit plus heureuse. Mon capitaine disait:
«Je me rappellerai toute ma vie de vous.»
Le lendemain, nous partîmes pour Austerlitz, pauvre village couvert en
paille, avec un vieux château, mais nous trouvâmes six cents moutons
dans les écuries de ce manoir, et la distribution en fut faite à la
garde. L'empereur d'Autriche vint là trouver Napoléon. Après que les
deux empereurs se furent entendus, nous partîmes pour Vienne à journées
raisonnables, et nous arrivâmes à Schoenbrunn, dans ce beau palais où on
nous laissa reposer jusqu'au règlement des affaires. La garde eut
l'ordre de rentrer en France par étapes à petites journées. Quelle joie
pour nous! et bien nourris! mais l'armée ne rentrait pas, il fallait que
la paix fût signée, et nos troupes eurent le temps de se refaire. Les
étapes n'étaient plus de vingt lieues; c'était bien commode pour nous de
trouver la nourriture prête en arrivant. Nous fûmes bien reçus en
Bavière et nous repassâmes le Rhin avec des transports de joie en
revoyant notre patrie.
Nous fûmes reçus à Strasbourg et fêtés de ce bon peuple; je fus droit à
mon logement, où j'avais laissé mes effets en passant. Je trouvai tout
dans un état parfait. Ces braves gens me tâtaient et me disaient: «Vous
n'êtes pas blessé?» Leur demoiselle disait: «Nous avons prié pour vous;
tout votre linge est bien blanc et vos boucles d'argent sont brillantes;
je les ai fait nettoyer par l'orfèvre.--Eh bien! ma jeune demoiselle, je
vous rapporte de Vienne un joli châle que je vous prie d'accepter.»
Elle devint rouge devant sa mère; le père et la mère étaient ivres de
joie. Je leur dis: «Si j'étais mort, c'était pour votre demoiselle.» Il
me prit par la main: «Allons au café, me dit-il; la garde fait séjour,
vous aurez le temps de vous reposer.»
Ce beau châle me venait du château impérial où j'avais été en
sauvegarde. La dame me demanda si j'étais marié; je lui dis: «Oui,
Madame.--Je vous ferai un cadeau pour votre épouse, pour votre conduite
avec mon mari.»
Nous nous dirigeâmes sur la belle ville de Nancy, et de Nancy à Épernay.
On détacha le premier bataillon au bourg d'Ay, à une lieue d'Épernay:
c'est là qu'on récolte le vin mousseux, cette ville est très riche par
le produit de ses vins; il y avait quinze ans qu'ils n'avaient logé de
troupes. Il n'est pas possible d'être mieux reçu que nous; ils ne
voulurent pas que la garde dépense rien; ils se chargèrent de tout
défrayer: «Vous ne boirez pas de vin mousseux, dirent-ils, mais ce soir
nous verrons. Soyez tranquilles, vous serez régalés.» Le soir, après
dîner, le vin mousseux arrive, et les propriétaires furent obligés de
mener leurs soldats coucher, en les conduisant par-dessous les bras; ils
n'avaient plus de jambes. Le lendemain, tous les propriétaires nous
firent la conduite avec leurs domestiques qui portaient des paniers de
vin, et nos officiers furent obligés de prier ces braves gens de s'en
aller. Nos ivrognes tombaient dans les fossés; c'était un désordre; il
fallut trois heures de repos dans la plaine, à deux lieues d'Épernay,
pour donner le temps de rejoindre, et les propriétaires d'Ay furent
obligés de ramasser et de ramener nos traînards. Nous ne fûmes réunis
que le lendemain, mais personne ne fut puni.