garde, et ça ne fut pas long pour moi; au bout d'un mois, je fus quitte
et je fus mis au bataillon. La discipline n'était pas sévère; on
descendait pour l'appel du matin en sarrau de toile et caleçon (pas de
bas aux jambes), et on courait se remettre dans son lit. Mais il nous
vint un colonel, nommé Dorsenne, qui arrivait d'Égypte couvert de
blessures; il fallait un tel militaire pour faire un garde accompli pour
la discipline et la tenue. Au bout d'un an, nous pouvions servir de
modèle à toute l'armée. Sévère, il faisait trembler le plus terrible
soldat, il réforma tous les abus. On pouvait le citer pour le modèle de
tous nos généraux tant pour la tenue que pour la bravoure. On ne pouvait
pas voir de plus beau guerrier sur un champ de bataille. Je l'ai vu
couvert de terre par des obus. Une fois relevé, il disait: «Ce n'est
rien, grenadiers, votre général est près de vous.»
On nous fit part que le premier Consul devait passer dans notre caserne,
et qu'il fallait nous tenir sur nos gardes. Mais il trompa son monde, il
nous prit tous dans nos lits, il était accompagné du général Lannes, son
favori. Il venait de nous arriver des malheurs; des grenadiers s'étaient
suicidés, on ne sut pourquoi. Il parcourt toutes les chambres, et arrive
à mon lit. Mon camarade, qui avait six pieds quatre pouces, s'allongea
en voyant le Consul près de notre lit; ses jambes passent de plus d'un
pied notre couchette. Le Consul croit que c'est deux grenadiers au bout
l'un de l'autre et vient à la tête de notre lit pour s'assurer du fait,
et suit de sa main tout le long de mon camarade pour s'assurer. «Mais,
dit-il, ces couchettes sont trop courtes pour mes grenadiers. Vois-tu,
Lannes? il faut réformer tout le coucher de ma garde. Prends note, et
que toute la literie soit mise à neuf; celle-ci passera pour la
garnison.»
Mon camarade de lit fut cause d'une dépense de plus d'un million, et
toute la garde eut des lits neufs de sept pieds.
Le Consul fît une morale sévère à tous nos chefs, et il voulut tout
voir; il se fit donner du pain: «Ce n'est pas cela, dit-il, je paie pour
du pain blanc, je veux en avoir tous les jours. Tu entends, Lannes? tu
enverras ton aide de camp chez le fournisseur pour qu'il vienne me
parler.»
Le Consul nous dit: «Je vous passerai en revue dimanche, j'ai besoin de
vous voir. Il y a des mécontents parmi vous; je recevrai leurs
réclamations.»
Ils s'en retournèrent aux Tuileries. Sur l'ordre qu'il passerait la
revue le dimanche, le colonel Dorsenne se donna du mouvement pour que
rien ne manquât pour la tenue. Tout le magasin d'habillement fut
bouleversé, tous les vieux habits furent réformés, et il passa son
inspection à dix heures; il était d'une sévérité à faire trembler les
officiers. À onze heures, on part pour se rendre aux Tuileries; à midi,
le Consul descend pour passer la revue, monté sur le cheval blanc que
Louis XVI montait, disait-on. Ce cheval était de la plus grande beauté,
couvert par sa queue et sa crinière; il marchait dans les rangs au pas
d'un homme; on pouvait dire que c'était le plus fier cheval.
Le Consul fit ouvrir les rangs; il marchait au pas, il reçut beaucoup de
pétitions; il les prenait lui-même et les remettait au général Lannes.
Il s'arrêtait partout où il voyait un soldat lui présenter les armes, et
il lui parlait. Il fut content de la tenue, et nous fit défiler. Nous
trouvâmes des tonneaux de bon vin à la caserne, et la distribution se
fit à chacun son litre. Les pétitions furent presque toutes accordées;
le contentement était général.
QUATRIÈME CAHIER
MA DÉCORATION--JE SUIS EMPOISONNÉ.--RETOUR AU PAYS.--LE CAMP DE BOULOGNE
ET LA PREMIÈRE CAMPAGNE D'AUTRICHE.
Fait général des grenadiers à pied, le général Dorsenne forma un
deuxième régiment. La garde devint nombreuse et, par sa sévérité, il en
fit un modèle de discipline. Sévère et juste, soldat à toute épreuve,
brillant sur le champ de bataille comme aux Tuileries, voilà le portrait
de ce général. On fit venir les sous-officiers et soldats marqués pour
recevoir la croix, et nous nous trouvâmes dix-huit cents dans la garde.
Le 14 juin 1804, la cérémonie eut lieu au dôme des Invalides. Voilà
comme nous étions placés: à droite en entrant, sur des gradins jusqu'en
haut, était la garde; les soldats de l'armée étaient à gauche sur des
gradins pareils, et les invalides étaient au fond jusqu'au plafond. Le
corps d'officiers occupait le parterre; toute la chapelle était pleine.
Le Consul arrive à midi, monté sur un cheval couvert d'or, les étriers
étaient massifs en or. Ce riche coursier était un cadeau du Grand Turc;
on fut obligé de mettre des gardes autour pour ne pas le laisser
approcher (ce n'était que diamants sur la selle).
Il se présente; le plus grand silence règne dans la chapelle, il
traverse tout ce corps d'officiers et va se placer à droite, dans le
fond, sur son trône; Joséphine était en face, à gauche, dans une loge;
Eugène, au pied du trône, tenait une pelote garnie d'épingles, et Murat
avait une nacelle remplie de croix. La cérémonie commence par les grands
dignitaires, qui furent appelés par leur rang d'ordre. Après que toutes
les grandes croix furent distribuées, on fit porter une croix à
Joséphine dans sa loge sur un plat que Murat et Eugène lui présentèrent.
Alors on appela: «Jean-Roch Coignet!» J'étais sur le deuxième gradin; je
passai devant mes camarades, j'arrivai au parterre et au pied du trône.
Là, je fus arrêté par Beauharnais qui me dit: «Mais on ne passe pas.»
Et Murat lui dit: «Mon prince, tous les légionnaires sont égaux; il est
appelé, il peut passer.»
Je monte les degrés du trône. Je me présente droit comme un piquet
devant le Consul, qui me dit que j'étais un brave défenseur de la
patrie et que j'en avais donné des preuves. À ces mots: «Accepte la
croix de ton Consul», je retire ma main droite qui était collée contre
mon bonnet à poil, et je prends ma croix par le ruban. Ne sachant qu'en
faire, je redescendis les degrés du trône en reculant, mais le Consul me
fit remonter près de lui, prit ma croix, la passa dans la boutonnière de
mon habit et l'attacha à ma boutonnière avec une épingle prise sur la
pelote que Beauharnais tenait. Je descendis et, traversant tout cet
état-major qui occupait le parterre, je rencontrai mon colonel, M.
Lepreux, et mon commandant Merle, qui attendaient leurs décorations. Ils
m'embrassèrent tous les deux au milieu de tout ce corps d'officiers, et
je sortis du dôme.
Je ne pouvais avancer, tant j'étais pressé par la foule qui voulait voir
ma croix. Les belles dames qui pouvaient m'approcher, pour toucher à ma
croix, me demandaient la permission de m'embrasser; j'ai vu l'heure que
j'allais servir de patène à toutes les dames et messieurs qui se
trouvaient sur mon passage. J'arrivai au pont de la Révolution, où je
trouvai mon ancien régiment qui formait la haie sur le pont. Les
compliments pleuvaient de tous côtés; enfin, pressé de toutes parts, je
finis par entrer dans le jardin des Tuileries, où j'eus bien du mal à
pouvoir gagner ma caserne. En arrivant à la porte, le factionnaire porte
les armes. Je me retourne pour voir s'il n'y avait pas d'officier près
de moi, et j'étais tout seul. Je vais près du factionnaire, je lui dis:
«C'est donc pour moi que vous portez les armes?--Oui, me dit-il, nous
avons la consigne de porter les armes aux légionnaires.»
Je lui pris la main, la serrai fortement et lui demandai son nom et sa
compagnie. Lui mettant cinq francs dans la main, en le forçant de les
prendre, je lui dis: «Je vous invite à déjeuner lors de la descente de
votre garde.»
Dieu! que j'avais faim! Je fis venir dix litres de vin pour mon
ordinaire, et je dis au cuisinier: «Voilà pour mes camarades!»
Le caporal voit ces bouteilles et dit: «Qui a fait venir ce vin?--C'est
Coignet qui mourait de faim. Je lui ai donné son souper de suite, car le
lieutenant est venu le chercher, ils sont partis bras dessus, bras
dessous, et il a dit de boire à sa santé.»
Mon lieutenant, qui m'avait vu décorer le premier, ne m'avait pas perdu
de vue, et s'était emparé de moi. Il me dit obligeamment: «Vous ne me
quitterez pas de la soirée. Nous allons voir les illuminations et, de
là, nous irons au Palais-Royal prendre notre demi-tasse de café. L'appel
se fait à minuit, et nous ne rentrerons que quand nous voudrons; je
réponds de tout.»
Nous nous promenâmes dans le jardin pendant une heure: il me mena au
café Borel, au bout du Palais-Royal, et me fit descendre dans un grand
caveau où il y avait beaucoup de monde. Là, nous fûmes entourés tous les
deux. Le maître du café vint près de mon lieutenant, et lui dit: «Je
vais vous servir ce que vous désirez, les membres de la Légion d'honneur
sont régalés gratis.»
Les gros matadors[45], qui avaient entendu M. Borel, nous regardent, et
ils s'emparèrent de nous. Le punch se faisait partout, et mon lieutenant
leur dit que c'était moi le premier décoré; alors tout le monde de se
rabattre sur moi, criant: «Allons! buvons à sa santé!»
J'étais confus. On me dit: «Buvez, mon brave.--Je ne puis boire,
Messieurs, je vous remercie.»
Enfin, nous fûmes fêtés de tout le monde; toutes les tables voulaient
nous avoir. Nous fûmes saluer le maître de la maison et le remercier; à
minuit, nous rentrâmes à notre caserne. Mon lieutenant était sobre comme
moi; nous ne prîmes que très peu de chose... Que cette soirée fut belle
pour moi qui n'avais jamais rien vu de pareil!
Mon lieutenant me mena chez mon capitaine le lendemain matin; nous fûmes
embrassés tous les deux, et il fallut prendre le petit verre: «À midi,
dit mon capitaine, vous irez avec le lieutenant qui vous présentera à M.
de Lacépède comme le premier décoré; c'est l'ordre. Et les grenadiers à
deux heures.»
Nous prîmes un fiacre et, arrivés dans la cour, on monte de grands
escaliers. Puis, les deux battants s'ouvrirent et nous fûmes annoncés.
Le chancelier paraît avec un gros et long nez; mon lieutenant lui dit
que j'avais été décoré le premier; il m'embrassa et me fit signer en
tenant ma main pour faire toutes les lettres de mon nom sur le grand
registre. Il nous accompagna jusqu'à la porte du grand perron, et toute
la garde fut en voiture à la chancellerie. Je fis des visites chez le
frère de mon colonel, porte Saint-Denis, où je fis emplette de nankin
pour me faire des culottes courtes. Bas, boucles d'argent de
jarretières, c'était de rigueur pour l'uniforme d'été. Lorsque je fus
prêt à me présenter chez le général Hulin, il me reçut et me fit cadeau
d'une pièce de ruban de la Légion d'honneur.
Le lendemain, je voulais aller chez M. Champromain, marchand de bois, de
Druyes, demeurant près le Jardin des Plantes; je suivais la rue
Saint-Honoré. Arrivant près du Palais-Royal, je rencontrai un superbe
homme qui m'accoste pour voir ma croix, me dit-il, et me prie de lui
faire l'amitié de venir prendre une demi-tasse de café avec lui. Je
refusai, et il insista tant que je me laissai tenter; il me mena au café
de la Régence, place du Palais-Royal, qui longe cette place à droite.
Arrivé dans ce beau café, il fait venir deux demi-tasses. Moi, je
regardais la dame dans son comptoir qui était si belle (avec mes 27 ans,
je la brûlais des yeux).
Ce monsieur me dit: «Votre café va refroidir, prenez votre tasse.»
Et, sitôt prise, il se lève et me dit: «Je suis pressé.» Il va payer et
sort. Je ne venais que finir ma tasse; je me levai, qu'il était disparu.
En sortant du café, je tombai sur le pavé. Tout mon corps se tortillait,
j'étais en double; des coliques me tordaient les boyaux. On vint à mon
secours; le monde du café, je crois, me fit porter à notre hôpital, au
Gros-Caillou, et je fus de suite traité. On me fit boire je ne sais
quoi, on me fit bassiner un bon lit, et l'on fit venir M. Suze, le
premier médecin, très grêlé et borgne, un excellent homme. Il s'aperçut
de suite que j'étais empoisonné; il ordonna un bain et des frictions
avec de l'huile qui infectait. Un infirmier, bras nus, me frottait le
ventre à tour de bras; un autre était tout prêt pour le relayer; et
ainsi toute la nuit et tout le jour, pendant huit jours. Et les coliques
ne se passaient pas.
Il fallut mettre les ventouses sur le ventre, souffler avec un soufflet;
et, lorsque le feu était éteint, on coupait la peau avec un canif. Et
puis on mettait un bocal renversé sur mon ventre pour pomper le sang. On
m'épuisa de cette manière que l'on pouvait voir, avec une chandelle, au
travers de mon corps. Et les infirmiers de frotter nuit et jour, et de
me changer de draps quatre fois par jour, à cause des sueurs qui
sortaient. Tous les matins, je donnais 24 sous à mes deux infirmiers
pour leurs bons soins, M. Suze venait trois fois par jour. Et toujours
des ventouses et des remèdes qui ne faisaient rien; ce que l'on me
donnait à prendre par le haut ne passait pas.
Il en fut fait rapport au premier Consul qui donna l'ordre de mettre
deux médecins de nuit près de moi pour me garder, et des infirmiers nuit
et jour... Un officier de service venait tous les matins savoir de mes
nouvelles. Tous les soins me furent prodigués; on donna l'ordre de
laisser entrer ceux qui viendraient me voir sans permission, et ma plus
grande consolation c'était de voir ma croix qui était près de moi. Je
supportais toutes les souffrances possibles pour me guérir.
Cette situation dura pendant quarante jours. Il y eut une consultation
où fut appelé le baron Larrey et des médecins qui me mirent sur une
table bien couvert sur des matelas: «Messieurs, leur dit-il, ce brave
militaire est rempli de courage, consultez-vous et dites-moi votre
avis.»
Ils délibèrent, et je n'entendis rien; M. Larrey dit: «Il faut faire
apporter un baquet de glace et de la limonade, et nous lui en ferons
prendre. Si elle passe, nous verrons.»
On me présenta un grand gobelet d'argent plein de limonade bien sucrée,
je la bois et je ne vomis pas. Ces messieurs attendaient, et une
demi-heure après ils m'en donnèrent un second verre. M. Larrey leur dit:
«J'ai sauvé le haut, sauvez le bas!» Ils délibèrent pour me faire
prendre un remède de leur composition, et il fit son effet; je rendis
comme trois boules dont une comme une noix et les autres moins grosses,
et la première était pleine de vert-de-gris; elles furent emportées
soigneusement, et ils restèrent deux heures près de moi.
M. Larrey me dit: «Vous êtes sauvé, je viendrai vous voir», et il est
venu trois fois me visiter. Je dois la vie à lui et à M. Suze. Je fus
soigné: on me donna des confitures, et, quand je pus manger, on me donna
du chocolat excellent et quatre onces de vin de Malaga que je ne pouvais
pas boire (je le donnais au plus malade de ma chambre). Au bout de huit
jours, on me donna du poisson frit, du mouton et une bouteille de vin de
Nuits; j'en donnais la moitié à mes camarades. Les confitures venaient
du dehors, je ne sais de quelle main bienfaisante. Je recevais des
visites tous les jours. M. Morin, qui possédait un château dans mon
pays, apprit que j'étais à l'hôpital, il vint me voir et m'offrit son
château pour me rétablir. Je l'acceptai avec reconnaissance. «Vous
trouverez du bon laitage, dit-il, je donnerai des ordres pour que vous
soyez soigné.»
Les bons soins des médecins et des infirmiers me sauvèrent de la
vengeance que l'on exerçait contre moi, ne pouvant pas atteindre le
premier Consul, car c'est un des mouchards de Cadoudal qui me guettait
pour me détruire.
Lorsque je fus convalescent, on me portait dans un fauteuil près de la
croisée pour prendre l'air. M. Suze me fit peigner et dit à l'infirmier
qu'il ne voulait pas que mes cheveux soient coupés. Il fallut mettre
beaucoup de temps et de poudre, et il fit mettre un masque à
l'infirmier. Il y avait deux verres à son masque pour qu'il ne soit pas
empoisonné, tout le vert-de-gris étant dans ma chevelure. Cette
opération dura une heure; je donnai trois francs à l'infirmier pour la
conservation de ma chevelure. Nous portions alors des ailes de pigeons,
et il fallait mettre des papillotes les soirs, et le perruquier venait
nous coiffer tous les jours au corps de garde le matin. À midi, on ne
connaissait pas la garde descendante avec la garde montante. Nous fûmes
bien débarrassés lorsque l'ordre fut donné de couper les queues, quoique
ça fît une révolution dans l'armée, surtout dans la cavalerie.
Ma convalescence venait à vue d'oeil. Je dis à M. Suze que je me portais
bien et que je désirais avoir une permission pour prendre l'air du pays
natal, vu que j'étais invité dans un château pour me rétablir et que le
lait me ferait du bien. «Je vous donnerai, dit-il, trois mois si vous
voulez. Je vous recommande de ne pas habiter avec une femme au moins
d'un an, car vous pourriez tomber de la poitrine. Soyez prudent! il faut
me le promettre.--Je vous le jure!»
Il me donna mon billet de sortie, et, arrivé à la caserne, je présentai
mon billet et ma permission de convalescence au capitaine qui obtint ma
paye entière. Je partis habillé tout à neuf, aux frais du Gouvernement,
par le coche, et, arrivé à Auxerre, je fus logé chez Monfort, porte de
Paris. Je me rappelai d'un parent, le père Toussaint-Armancier; je le
fis venir et lui demandai s'il n'aurait pas entendu dire où était passé
mon petit frère que je n'avais pas vu depuis l'âge de six ans. Il me
répond: «Je sais où. Il est à Beauvoir, chez le meunier Thibault.--Il
faut l'envoyer chercher. Dieu, que je suis content!»
Le lendemain, il arrive, se jette dans mes bras; il ne pouvait pas se
contenir de joie de me voir si beau, dans un bel uniforme avec la croix.
«Mon bon frère, me disait-il, que je suis content!--Je vais dans notre
pays et si tu veux, je t'emmènerai, je te placerai dans le commerce,
j'ai de bonnes connaissances à Paris.--Eh bien! me dit-il, viens me
chercher, je partirai avec toi.--Je te le promets, lui dis-je;
apprête-toi. As-tu de l'argent?--Oui, me dit-il, j'ai sept cents
francs.--Ça prouve ta bonne conduite, mon ami.»
Et nous dînâmes comme deux enfants retrouvés. Le lendemain, après notre
déjeuner, nous partîmes chacun de notre côté. Arrivant à Courson, je fus
arrêté par le brigadier de gendarmerie nommé Trubert, qui me demande si
j'étais en ordre; je lui dis: «Regardez ma croix et mon uniforme, c'est
mon passeport.» Il fut sot... Je me fis conduire à Druyes. J'arrivai, le
samedi à la nuit, au château du Bouloy, chez M. Morin, où l'on
m'attendait. Suivant la vallée, je ne fus aperçu de personne.
Le lendemain, dimanche matin, je me mets en grande toilette pour me
rendre à la messe. Je demandai où je pourrais me placer dans une stalle;
on m'indiqua celle à côté du maire, M. Trémeau, qui existe encore, et
j'arrivai dans le choeur. Je me plaçai dans la place indiquée, et le
maire se met à ma gauche. Je le salue. «C'est bien vous, Coignet?--Oui,
monsieur.--Je vous attendais, j'ai reçu une lettre de M. Morin qui
m'annonçait votre arrivée.--Je vous remercie; j'aurai l'honneur d'aller
vous faire ma visite après la messe.--Je vous attends.»
Tout le monde se portait du côté du choeur pour voir ce beau militaire
décoré. Je reconnus ma belle-mère en face de moi, et mon père qui me
tournait le dos; il chantait au lutrin. Je ne laissai pas finir la messe
tout entière pour sortir de l'église; je me présente chez mon père. La
porte n'était pas fermée; je me tiens debout, mon père arrive et me voit
qui l'attendais au milieu de la chambre. Je fus à lui pour l'embrasser,
il me serra dans ses bras et je lui rendis la pareille. Ma belle-mère
paraît pour venir m'embrasser. «Halte-là! lui dis-je, je n'aime pas les
baisers de Judas. Retirez-vous, vous êtes une horreur pour moi.--Allons!
mon fils, dit mon père, assieds-toi là. Pourquoi n'es-tu pas venu chez
ton père!--Je ne voulais pas y recevoir l'hospitalité sous les yeux de
votre femme que je déteste. Des étrangers m'ont offert un asile par
amitié; je l'ai accepté. Je vais faire ma visite à M. le Maire, et
demain je viendrai vous voir à midi, si vous le permettez.--Je
t'attendrai.»
Je partis pour monter à la ville, et je trouvai la foule qui m'attendait
à mon passage, disant: «Le voilà, ce cher M. Coignet; il n'a pas perdu
son temps, il a une belle croix, le bon Dieu l'a béni à cause de toutes
les souffrances que sa belle-mère lui a fait endurer.--Laissez-moi! leur
dis-je. Je vous verrai tous, mes bons amis; laissez-moi monter à la
ville chez M. Trémeau.»
Je fus reçu à bras ouverts chez M. Trémeau, qui dit: «Vous avez votre
couvert mis chez moi, et nous vous mènerons à la chasse avec mes frères
pour vous désennuyer; vous portez votre port d'armes sur votre
poitrine.--Je vous remercie, je viendrai vous voir.»
Quel baume pour moi que cet accueil de l'amitié! Je rentrai à mon hôtel,
et le lendemain, je descendis chez mon père. Je lui dis: «J'ai enfin
retrouvé mon petit frère, après avoir eu le malheur d'avoir perdu les
deux autres, dont un est venu mourir près de vous sans que vous lui
donniez l'hospitalité. Voilà encore une barbarie de votre femme, et
vous, homme faible, vous avez pu fermer la porte à votre fils aîné. Il
faudra cependant nous rendre compte, vous savez que vous nous devez
trois mille francs.»
Ma belle-mère, qui était au coin du feu, me dit: «Comment ferions-nous
pour vous donner tout cet argent?--Il n'est pas permis à une marâtre de
femme comme toi de se mêler de mes affaires. Cela me regarde avec mon
père, si je n'avais pas tout le respect que je lui dois, je te ferais
sauter la tête de dessus tes épaules; tu ne prendras plus les pincettes
pour m'arracher le nez. Malheureuse! tu n'as pas de honte d'avoir mené
ces deux innocents dans les bois et les avoir abandonnés à la merci de
Dieu. Vois ton crime, serpent! Si Dieu ne retenait pas mon bras, je ne
sais pas, je ferais un malheur.»
Mon père était tout pâle; je frémis de la sortie que je m'étais permis
de faire devant lui, mais j'avais le coeur soulagé.
Il ne fut parlé que de moi dans tout le pays et aux environs. Je reçus
des visites de toutes parts, que je rendis et je fus reçu partout avec
amitié. Je reçus une lettre de M. de la Bergerie, préfet de l'Yonne, sur
l'ordre du maréchal Davoust qui était arrivé à Auxerre, pour être près
du maréchal pour une chasse au loup dans la forêt de Frétoy, près de
Courson. J'y fus accompagné de MM. Trémeau, qui me dirent très
obligeamment qu'il fallait être en chasseur pour ménager mon uniforme;
j'étais comme un vrai chasseur avec mon ruban de la Légion d'honneur. Le
maréchal me reconnut de suite: «Voilà mon grenadier, dit-il au préfet;
vous nous suivrez à la chasse toute la journée.»
Les gardes nous placèrent, et les traqueurs partirent après le signal.
Il fut tué deux loups et des renards; il était défendu de tirer sur le
chevreuil, mais on permit de chasser le gibier le soir et de tirer sur
tout. La chasse fut terminée à quatre heures, et nous fûmes invités, moi
et les MM. Trémeau. Le dîner fut brillant: je fus fêté. Le maréchal dit
au préfet: «C'est le plus petit de mes grenadiers. Allons! amusez-vous
bien dans votre pays.»
Nous partîmes à onze heures du soir, et les MM. Trémeau furent enchantés
du bon accueil du préfet et du maréchal; nos carniers étaient bien
garnis de lièvres.
Je passai mon temps à chasser, je fus voir mon père, qui m'invita à
faire une partie de chasse; je ne pus refuser. Arrivé au rendez-vous, il
me dit: «Voilà le train de trois chevreuils qui ont passé la nuit dans
ce taillis; ils ne sont pas loin. Viens, que je te place. Tu tiendras ma
chienne et, au bout d'un quart d'heure, tu marcheras droit devant toi.
Sitôt que j'aurai tiré, tu la lâcheras.»
Je pars, et, arrivé au milieu de ma course, j'entends deux coups de
fusil. Je lâche le chien, et j'entends mon père me crier: «Par ici!»
J'arrive. Quel fut mon étonnement! Deux chevreuils par terre. «Je les ai
tués tous les deux, je devais les avoir tous les trois, dit-il, je me
suis trop pressé. Allons à la ferme, on viendra les chercher; mais, me
dit-il, il nous faut deux lièvres. Chacun le nôtre! je sais où les
trouver.»
Au bout d'une heure, les lièvres étaient dans le carnier: «C'est
suffisant, lui dis-je, allons-nous-en.»
Je fis tous mes adieux de porte en porte pour me rendre à Beauvoir, chez
le père Thibault, pour prendre mon petit frère et l'emmener avec moi à
Paris. Je cachai mon départ, je ne le dis qu'à mon camarade Allart, et
je partis à deux heures du matin. Arrivé à Paris, je plaçai de suite mon
frère garçon marchand de vin; je me rendis à ma caserne, où mes
camarades me souhaitèrent la bienvenue. Je touchai ma solde entière et
trois mois de ma Légion ce qui me donna deux cents francs; ça remonta
mes finances. Exempt de service pendant un mois par ordre du capitaine,
je fus tout à fait rétabli pour rentrer en campagne.