Me voilà seul pour la première fois en sentinelle perdue, ne voyant pas

clair du tout, et mettant mon genou à terre pour écouter. Enfin la lune

se lève; j'étais content de voir autour de moi, je n'avais plus peur.

Voilà que j'aperçois à cent pas un grenadier hongrois avec son bonnet à

poil. Ça ne bougeait pas; je l'ajuste de mon mieux, et à mon coup de

fusil, toute la ligne répond[38]. Je croyais que l'ennemi était partout;

je recharge mon fusil, et le caporal arrive avec ses trois hommes. Je

lui montre mon Hongrois; on me dit: «Tirez dessus et nous irons voir

tous les cinq.»

J'ajuste, je tire, rien ne bouge. L'adjudant-major arrive: «Tenez, lui

dis-je, le voyez-vous, là-bas?--Tirez», dit-il.

Je donne mon second coup, et nous marchâmes dessus. C'était un saule à

grosse tête qui m'avait fait peur... Le major me dit que j'avais bien

fait, qu'il y aurait été trompé lui-même, et que j'avais fait mon

devoir.

Nous marchâmes sur Vicence, jolie ville; mais les Autrichiens filaient

sur Padoue à grandes journées. La joie était partout, à cause de nos

bons cantonnements, mais notre demi-brigade fut désignée avec un

régiment de chasseurs à cheval pour aller du côté de Venise.

Le général qui commandait cette expédition n'avait qu'un bras. Il fit

faire des lanternes pour nous faire marcher de nuit, et le jour nous

restions cachés dans des roseaux. Il fallait faire des petits ponts sur

des grands fossés pour passer notre artillerie et notre cavalerie; ce ne

sont que marais et chaumières de pêcheurs. À force de courage, nous

arrivâmes au lieu désigné. C'était une forte rivière avec une chaussée

la séparant de la mer; cette rivière va se joindre à quatre autres qui

tombent aussi dans la mer et forment la patte d'oie. Il fallait prendre

toutes ces rivières pour être maître des eaux douces.

Sur la grande chaussée était un corps de garde autrichien à l'avancée;

des redoutes à un quart de lieue faisaient face aux rivières. On plaça

un factionnaire sur la chaussée; le factionnaire parlait allemand et fit

connaissance avec le factionnaire autrichien. Le nôtre lui demanda du

tabac, et l'allemand lui demanda du bois. Le nôtre lui dit: «Je vous en

apporterai avec deux de mes camarades lorsque je serai descendu de

faction.» Voilà nos grenadiers partis avec du bois; les autres leur

apportent du tabac. Le lendemain on leur promit une grande provision et

les voilà enchantés et disant: «Nous vous donnerons du tabac.»

Le matin, cinquante grenadiers arrivent chargés de bois et sont bien

reçus; ils s'emparent des fusils des Autrichiens, et les font

prisonniers. De suite la tranchée est ouverte, et des pièces mises en

batterie. C'était un bon point d'appui.

Les bâtiments qui descendaient pour gagner la mer chargés de farine,

tombent en notre pouvoir ainsi que deux bâtiments chargés d'anguilles et

de poissons. Nous en eûmes un bâtiment à notre discrétion, et nous en

mangeâmes à toutes sauces.

Lorsque les Vénitiens eurent soif, ils vinrent faire de l'eau et le

général en eut tout ce qu'il voulut; il nous avait promis trois francs

par jour, mais les comptes furent bientôt réglés; il ne donna pas un sou

et envoya tout chez lui. Puis le général Clausel prit le commandement.

Nous restâmes peu de temps; Mantoue se rendit, nous vîmes passer sa

garnison, et nous eûmes ordre de partir pour Vérone pour célébrer la

paix.

Dans cette place, qui est magnifique, on nous lit à l'ordre du jour que

notre demi-brigade était désignée pour Paris. Quelle joie pour nous!

Nous traversâmes tout le pays d'Italie; l'on ne peut rien voir de plus

beau jusqu'à Turin; c'est magnifique. Nous passâmes le Mont-Cenis, nous

arrivâmes à Chambéry, et de Chambéry à Lyon.

Lorsque notre vieux régiment arriva sur la place Bellecourt, tous les

incroyables avec leurs lorgnons nous demandaient si nous venions

d'Italie. Nous leur disions: «Oui, messieurs!--Vous n'avez pas la

gale?--Non, messieurs!»

Et refrottant leurs lorgnons sur leurs manches, ils nous répondaient:

«C'est incroyable!»

Ils ne voulaient pas nous loger en ville, mais le général Leclerc les

força à nous donner des billets de logement, et de suite il fut accordé

sept congés par compagnie des plus anciens. Quelle joie pour ces vieux

soldats! Jamais le Consul n'en a tant donné que cette fois. Le lendemain

on nous annonça que nous n'allions pas à Paris comme nous comptions,

mais bien en Portugal. Le général nous comprit dans les quarante mille

hommes de son armée; il fallut se résigner et partir dans un état

déplorable (des habits faits de toutes pièces).

Nous partîmes pour Bayonne; cette route fut très longue; nous souffrîmes

des chaleurs; enfin nous arrivâmes au pont d'Irun.

Nos camarades furent dénicher un nid de cigognes et prirent les deux

petits. Les autorités vinrent les réclamer au colonel; l'alcade lui dit

de les rendre parce que ces animaux étaient nécessaires dans leur climat

pour détruire les serpents et les lézards, qu'il y avait peine de

galères dans leur pays pour qui tue les cigognes. Aussi l'on en voit

partout; les plaines en sont couvertes, et elles se promènent dans les

villes; on leur monte de vieilles roues sur des poteaux très élevés, et

elles font leurs nids sur les pignons des édifices.

Arrivés à notre première étape, nos soldats trouvèrent du vin de Malaga

à trois sous la bouteille et ils en burent comme du petit-lait; ils

tombèrent morts-ivres. Il fallut mettre des voitures en réquisition pour

les charger comme des veaux (ils étaient comme morts). Au bout de huit

jours il fallut faire manger nos ivrognes, la soupe ne restait pas dans

leurs cuillers. Le soldat ne pouvait pas boire sa ration, tant le vin

était fort.

Nous arrivâmes à Victoria, jolie ville; de là, à Burgos, et de Burgos à

Valladolid, belle grande ville où nous restâmes longtemps dans la

vermine. C'est les poux qui font les lits des soldats à force de remuer

la paille qui ressemble à de la balle. Les trois quarts des Espagnols

prennent les poux à pincée, et les jettent par terre en disant: «Celui

qui t'a créé, qu'il te nourrisse!»--Voilà ce sale peuple.

J'eus le bonheur d'être sapeur; j'avais un collier de barbe très long,

et je fus choisi par le colonel Lepreux. Je fus habillé à neuf (petite

et grande tenue) et nous fûmes logés chez le bourgeois où nous pûmes

nous débarrasser de la vermine, mais il fallait bien se renfermer de

crainte d'être égorgés la nuit.

Me promenant le long de la rivière, je rencontrai deux prêtres français

émigrés qui étaient dans un état de misère complète; ils m'accostèrent

pour me demander des nouvelles de France. Je leur dis que je n'avais

fait que passer, que l'on disait que les émigrés seraient rappelés, et

que s'ils voulaient aller voir le général Leclerc, ils seraient bien

reçus, que le général était le beau-frère du premier Consul. Ils y

furent le lendemain et ils reçurent de bonnes nouvelles; ils me

retrouvèrent et me prirent les mains et me dirent que j'étais leur

sauveur. Quinze jours après, ils reçurent l'ordre de rentrer en France,

et je fus embrassé par ces malheureux proscrits; je leur donnai le

conseil de se déguiser crainte d'être insultés en rentrant en France.

De Valladolid nous partîmes pour Salamanque, grande ville où nous

restâmes longtemps à passer des revues et faire la petite guerre; notre

avant-garde poussait sa pointe sur la frontière du Portugal et la guerre

n'eut pas lieu. Ils amenèrent dix-sept voitures bien escortées[39], et

la paix fut faite sans se battre.

Nous rentrâmes en France par Valladolid. En partant de cette ville, les

Espagnols nous tuèrent nos fourriers[40] à coups de masse, et eurent la

hardiesse de venir prendre nos drapeaux dans le corps de garde chez le

colonel, dans un bourg près de Burgos. Tous les hommes étaient endormis;

le factionnaire crie: _Aux armes!_ et il était temps; ils sortaient du

village. Ils furent pincés par nos grenadiers qui les passèrent à la

baïonnette sans miséricorde[41].--Voilà ce peuple fanatique.

Nous arrivâmes à Burgos et partîmes pour Vittoria. De là, nous passâmes

la frontière pour nous rendre à Bayonne, notre ville frontière. Nous

suivîmes toutes les étapes jusqu'à Bordeaux, où nous eûmes séjour.

Je fus logé chez une vieille dame qui était malade. Je me présentai avec

mon billet de logement, et elle fut un peu effrayée de voir ma grande

barbe. Je la rassurai de mon mieux, mais elle me dit: «J'ai peur des

militaires.--Ne craignez rien, madame, je ne vous demande rien; mon

camarade est très doux.--Eh bien! je vous garde chez moi; vous serez

nourris et bien couchés.»

Le bon logement! Après dîner, elle me fit appeler par sa femme de

chambre: «Je vous fais venir près de moi pour vous dire que je suis

rassurée, que vous êtes bien tranquille chez moi; j'ai recommandé de

bien vous traiter.--Je vous remercie, madame, nous ne sortirons que

demain pour passer la revue.--Vous me voyez dans un mauvais état; ce

sont des malheurs que j'ai éprouvés. Robespierre a fait guillotiner

quatorze personnes de ma famille; le scélérat m'a fait donner pour

trente mille francs de bijoux et d'argenterie, et il exigeait que je

couchasse avec lui pour sauver la vie de mon mari; le lendemain, il lui

fit couper la tête. Voilà, monsieur, les malheurs de ma famille. Ce

scélérat a été puni, mais trop tard[42].»

Nous partîmes pour nous rendre à Tours par les étapes désignées, et là

nous fûmes passés en revue par le général Beauchou, qui nous présenta un

vieux soldat qui avait servi quatre-vingt-quatre ans simple soldat dans

notre demi-brigade[43]. Le Consul lui avait donné pour retraite la table

du général; il avait cent deux ans, et son fils était chef de bataillon.

On lui fit apporter un fauteuil; il était habillé en officier, mais

point d'épaulettes. Il y avait au corps un sergent de son temps qui

avait trente-trois ans de service.

Après avoir quitté cette belle ville de Tours, nous partîmes pour

prendre garnison au Mans (département de la Sarthe), que l'on peut citer

la meilleure garnison de France. La belle garde nationale vint au-devant

de nous, et ce fut de la joie pour la ville de voir un bon vieux

régiment prendre garnison.--Les murs de la caserne étaient encore teints

du sang des victimes qui avaient été égorgées par les chouans, et on

nous mit, pendant deux mois, chez le bourgeois, où nous fûmes reçus

comme des frères. On répara la caserne, où je restai un an.

Le colonel se maria avec une demoiselle d'Alençon, fort riche, et ce fut

des fêtes pour la ville. Les invitations furent considérables; je fus

désigné pour porter les invitations dans les maisons de campagne. Le

colonel fut généreux avec le régiment; tous ses officiers furent

invités.

Au bout de trois mois, la caserne rendit le pain bénit, et l'on fit

faire trois brancards garnis en velours, chargés de brioches, et portés

par six sapeurs. L'épouse du colonel fit la quête, et mon capitaine

Merle, nommé commandant, conduisait notre belle quêteuse; le

tambour-major était le suisse; moi, je portais le plat, et madame

faisait la révérence.

La quête fut de neuf cents francs pour les pauvres; tout le régiment

était à la messe. On fit porter un brancard chargé de pain bénit chez le

colonel, et là on fit des parts, avec une branche de laurier sur chaque

part et une lettre d'invitation. Deux sapeurs portaient la grande

bannette pleine de pain bénit, et je fus nommé pour accompagner les deux

sapeurs qui portaient la bannette. Ils restaient à la porte: je prenais

une part et la lettre; je me présentais: on me donnait six francs ou le

moins trois francs. Cette grande promenade dans la ville et les maisons

de campagne me valut cent écus. Le colonel voulut savoir si j'avais été

bien récompensé; je lui vidai mes goussets. Quand il vit tout cet

argent, il fit deux parts et me dit: «Voilà la moitié pour vous, et

l'autre que vous partagerez aux sapeurs.»

Mes deux porteurs ne savaient rien de ce qui s'était passé; je les

ramenai à la caserne, et devant le sergent et le caporal, je déposai

l'argent. Ils furent confus de joie en me voyant leur mettre des

poignées d'argent sur la table: «Vous avez donc volé la caisse du

régiment. Pour qui tout cet argent? dit le sergent.--C'est pour nous,

partagez-le, c'est le pain bénit.»

Nous eûmes chacun quinze francs; ils étaient contents de moi, ils me

serraient la main. J'eus mes quinze francs et mes cent cinquante francs,

c'était une fortune pour moi. Ils voulurent me régaler; je m'y opposai:

«Je ne le veux pas. Demain, je paie une bouteille d'eau-de-vie, et voilà

toute la dépense qu'il faut faire. Et c'est moi qui régale, vous

entendez, mon sergent?--Rien à répliquer, dit-il, il est plus sage que

nous.»

Et le lendemain, je fus chercher une bouteille de cognac, et ils furent

contents. Ce beau dîner du colonel me valut un louis, qu'il me donna

pour avoir passé la nuit. Le bal ne finit qu'au jour; on se mit à table

à trois heures, et je fus bien récompensé.

Quinze jours après, je reçus une lettre de Paris, et je fus surpris

(mais quelle surprise!). C'était ma chère soeur qui m'avait découvert par

le moyen des recherches faites par son maître qui avait un parent au

ministère de la guerre. Ce fut une joie pour moi de la savoir à Paris,

cuisinière chez un chapelier, place du Pont-Neuf.

Le conseil d'administration du régiment avait ordre de porter des

militaires pour la croix, et je fus porté avec les officiers qui

avaient droit. Mon commandant Merle et le colonel me firent appeler pour

m'en faire part et que c'était parti au ministère de la guerre. Je

répondis: «Je vous remercie, mon commandant.--Le colonel et moi, nous

avons réclamé la promesse du premier Consul à votre égard pour la garde,

et j'ai signé cette demande avec le colonel, cela vous est dû.»

Quinze jours après, le colonel me fit appeler: «Voilà la bonne nouvelle

arrivée! Vous êtes nommé dans la garde: on va vous faire votre décompte

et vous partirez. Je vous donnerai une lettre de recommandation pour le

général Hulin, qui est mon grand ami. Allez-en faire part à votre

commandant, il sera content de l'apprendre.»

J'étais heureux de partir pour Paris et de pouvoir aller embrasser ma

bonne soeur, que je n'avais pas vue depuis l'âge de sept ans; mon

commandant me fît compliment en disant: «Si jamais je vais à Paris, je

vous ferai demander pour vous voir. Ne perdez pas de temps, rentrez à la

caserne.»

Je fis part de la bonne nouvelle à tous mes camarades, qui me dirent:

«Nous vous conduirons tous.» Le sergent et le caporal aussi dirent:

«Nous irons tous faire la conduite à notre brave sapeur.» Mon décompte

terminé, je partis du Mans avec deux cents francs dans ma bourse (une

fortune pour un soldat), bien accompagné de mes bons camarades, le

sergent et le caporal en tête. Il fallut faire halte pour nous quitter à

une lieue, et j'arrivais à Paris le 2 germinal an XI, dans la caserne

des Feuillants, près la place Vendôme. Un passage longeait notre caserne

jusqu'aux Tuileries; à peine si l'on pouvait passer deux de front; on

l'appelait la caserne des Capucins.

Je fus mis en subsistance dans la troisième compagnie du premier

bataillon; mon capitaine se nommait Renard; il n'avait qu'un défaut,

c'était d'être trop petit. En compensation, il avait une voix de

stentor; il était grand quand il commandait, c'était un homme à

l'épreuve; il a toujours été mon capitaine. On me mena chez lui: il me

reçut avec affabilité. Ma grande barbe le fit rire, et il me demanda la

permission de la toucher. «Si vous étiez plus grand, je vous ferais

entrer dans nos sapeurs; vous êtes trop petit.--Mais, capitaine, j'ai un

fusil d'honneur.--C'est possible.--Oui, capitaine. J'ai une lettre pour

le général Hulin de la part de mon colonel, une lettre pour son frère,

marchand de drap, porte Saint-Denis.--Eh bien! je vous garde dans ma

compagnie. Demain, à midi, je vous conduirai au ministère, et là nous

verrons.--C'est lui, le ministre, qui m'a trouvé sur ma pièce de canon à

Montebello.--Ah! vous m'en direz tant que je voudrais être à demain pour

voir si le ministre vous reconnaîtra.--Je n'avais point de barbe à

Montebello, mais il a mes noms, car il les a mis sur un petit calepin

vert.--Eh bien! à demain à midi! Je vous présenterai.»

Le lendemain, à midi, nous partîmes pour nous rendre au ministère; il se

fit annoncer, et nous fûmes introduits près du ministre.

«Eh! capitaine, vous m'amenez un beau sapeur. Que me veut-il?--Il dit

que vous l'aviez inscrit pour le faire venir dans la garde.--Comment te

nommes-tu?--Jean-Roch Coignet. C'est moi qui étais sur la pièce de canon

à Montebello.

--Ah! c'est toi.--Oui, mon général.--Tu as reçu ma lettre?--C'est mon

colonel, M. Lépreux.--C'est juste. Va dans les bureaux en face.--Tu

demanderas le carton des officiers de la 96e demi-brigade: tu diras ton

nom, et tu m'apporteras une pièce que j'ai signée pour toi.»

Je demandai dans ce bureau; ils regardent ma barbe sans me servir. Cette

barbe avait treize pouces de long, et ils croyaient qu'elle était

postiche: «Est-elle naturelle?» me dit le chef.

Je la prends à poignée et la tire: «Voyez, lui dis-je, elle tient à mon

menton, et bien plantée.--Tenez, mon beau sapeur, voilà un papier digne

de vous.--Je vous remercie.»

Et je porte ce papier au ministre, qui me dit: «Vois-tu que je ne t'ai

pas oublié? Tu porteras une petite _machine_! dit-il en touchant mon

habit... Et toi, Renard, tu recevras demain, à dix heures, une lettre

pour lui. C'est un soldat à l'épreuve; tâche de le garder dans ta

compagnie.»

Je remerciai le ministre, et nous partîmes de suite pour nous rendre

chez le général Davoust, colonel-général des grenadiers à pied. Il nous

reçut très bien, en disant: «Vous m'amenez un sapeur qui a une belle

barbe.--Je voudrais le garder dans ma compagnie, lui dit mon capitaine;

il a un fusil d'honneur.--Mais il est bien petit.»

Il me fit mettre à côté de lui et dit: «Tu n'as pas la taille pour les

grenadiers.--Je désirerais le garder, mon général.--Il faut tromper la

toise. Quand il passera sous la toise, tu lui feras mettre des jeux de

carte dans ses bas. Voyons cela, dit-il;... il lui manque six lignes. Eh

bien! tu vois qu'avec deux jeux de cartes sous chaque pied, il aura ses

six pouces; tu l'accompagneras.--Ah! certainement, mon général.--S'il

est accepté, ce sera le plus petit de mes grenadiers.--Mon général, il

va être décoré.--Ah! c'est différent, fais ton possible pour le faire

recevoir.» Et nous partîmes pour nous procurer des cartes, mettre des

bas. Mon capitaine menait tout cela grand train; il était vif comme un

poisson et en vint à bout. Le soir même, je me tenais droit comme un

piquet sous la toise, et mon capitaine était là qui se redressait,

croyant me faire grandir. Enfin, j'avais mes six pouces, grâce à mes

jeux de cartes. Je sortis victorieux.

Mon capitaine fut joyeux de son côté; je fus admis dans sa compagnie.

«Il faudra, dit-il, couper cette belle barbe.--Je vous demande la

permission de la garder quinze jours; je voudrais faire quelques visites

avant de la faire couper.--Je vous donne un mois, mais il vous faudra

faire l'exercice.--Je vous remercie de toutes vos peines pour moi.--Je

vais vous faire porter sur les contrôles à compter d'hier pour votre

solde.--Je vous demande la permission de porter ma

lettre.--Certainement», dit-il.

Il envoie chercher un sergent-major, et lui dit: «Voilà un petit

grenadier. Vous donnerez une permission à Coignet pour faire ses

commissions, et vous allez la lui faire délivrer de suite pour qu'il

puisse sortir et rentrer. Il faut le mettre dans l'ordinaire le plus

faible[44]. Vous y avez l'homme le plus grand, eh bien! vous aurez le

plus petit.--Justement, il se trouve seul en ce moment; c'est un bon

camarade; nous pourrons dire: le plus petit avec le plus grand.» Le

sergent-major me mena dans ma chambre, et il me présenta à mes

camarades. Un grenadier, gaillard de six pieds quatre pouces, se mit à

rire en me voyant si petit. «Eh bien, lui dit-il, voilà votre camarade

de lit.--Je pourrai l'emporter en contrebande sous ma redingote.»

Ça me fit rire, et, le souper servi (on ne mangeait pas ensemble; chacun

avait sa soupière), je donnai dix francs au caporal. Tout le monde fut

enchanté de mon procédé.

Le caporal me dit: «Il faut vous acheter une soupière demain, vous irez

avec votre camarade.» Le lendemain, nous allâmes acheter ma soupière, et

je régalai mon camarade de lit de deux bouteilles de bière. Rentré à la

caserne, je demandai la permission de sortir jusqu'à l'appel de midi.

«Allez!» dit mon caporal.

Je vole pour aller voir cette bonne soeur place du Pont-Neuf, chez un

chapelier. Je me présente avec la lettre que le maître de la maison

avait eu l'obligeance de m'écrire, et ils furent surpris de voir une

barbe comme la mienne: «Je suis le militaire à qui vous avez eu

l'obligeance d'écrire au Mans. Je viens voir ma soeur Marianne; voilà

votre lettre.--C'est bien cela, venez, me dit-il. Attendez un moment,

votre grande barbe pourrait lui faire peur.»

Il revient et me dit: «Elle vous attend, je vais avec vous.»

J'arrive vers cette grosse mère, et lui dit: «Je suis ton frère, viens

m'embrasser sans crainte.»

Elle vient en pleurant de joie de me voir; je lui dis: «J'ai deux

lettres de mon père, datées de Marengo.»

Et le maître de me dire: «Il faisait chaud.--C'est vrai,

monsieur.--Mais, dit-elle, mon frère l'aîné est ici à Paris.--Est-il

possible?--Mais oui! il va venir me voir à midi.--Quel bonheur pour moi!

Je suis dans la garde du Consul, je vais courir à l'appel et je

reviendrai le voir; à une heure, je serai de retour.»

Je remerciai le maître et je cours à l'appel; je reviens le plus vite

possible, mais mon frère était arrivé. Ma soeur lui dit que j'étais dans

la garde du Consul. «Fais bien attention, lui dit-il, de ne pas faire

connaissance d'un soldat, ne va pas nous déshonorer; nous avons été

assez malheureux.--Mais, mon ami, dit-elle, il va venir après son appel,

tu le verras.»

J'arrive; elle me voit et le fait cacher. Je lui dis: «Eh bien! ma soeur,

et mon frère Pierre n'est donc pas venu.--Mais si, dit-elle; il dit que

vous n'êtes pas mon frère.--Ah! lui dis-je, eh bien! il faut lui dire

que c'est lui qui m'a emmené de Druyes pour Etais où il m'a loué, et il

avait du mal au bras.»

Là-dessus, il vint fondre sur moi, et nous voilà tous les trois dans les

bras l'un de l'autre, pleurant si fort que tout le monde de la maison

est accouru pour voir des malheureux se retrouver au bout de dix-sept

ans. La joie et la douleur furent si grandes que mon frère et ma soeur ne

purent la surmonter; je les perdis tous les deux. J'enterrai ma pauvre

soeur au bout de six semaines; la maladie se déclara au bout de huit

jours, et il a fallu la conduire à l'hôpital où elle succomba; je la

conduisis au champ du repos. Mon frère ne put survivre à cette perte; je

le renvoyai au pays où il mourut. Je les perdis dans l'espace de trois

mois; voilà des malheurs que je ne puis oublier.

Mes devoirs de famille terminés, je repris mes devoirs militaires, et je

contai mes malheurs à mon capitaine qui m'a plaint sincèrement. Je fus

habillé promptement et je fus à l'exercice. Comme j'étais déjà fort dans

les armes, l'escrime, je continuai; je fus présenté aux maîtres qui me

poussèrent rapidement. Au bout d'un an, on livra un assaut, et je fus

applaudi pour ma force et ma modestie à leur laisser le point d'honneur.

Plus tard, je me fis présenter par le premier maître dans la rue de

Richelieu pour faire assaut avec des jeunes gens très forts, et là je

fis voir ce dont j'étais capable. Je fus embrassé par les maîtres et

invité par les forts élèves; le maître d'armes de chez nous me combla

d'amitié, et dit: «Ne vous y fiez pas! Vous n'avez rien vu, il a caché

son jeu et s'est conduit comme un ange. On peut en faire un maître s'il

voulait, mais il dit: _Non, je reste écolier..._ Voilà sa réponse.»

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 8 / 28 段