Au centre de la division, se trouvait une grange entourée de grands

murs, où un régiment de dragons autrichiens était caché; ils fondirent

sur un bataillon de la 43e demi-brigade et l'entourèrent; il fut fait

prisonnier tout entier, et ce beau bataillon fut conduit dans

Alexandrie. Heureusement, le brave général Kellermann est accouru avec

ses dragons pour rétablir l'ordre. Ses charges firent faire silence à la

cavalerie autrichienne, et l'ordre fut rétabli.

Cependant leur nombreuse artillerie nous accablait, et nous ne pouvions

plus tenir. Nos rangs se dégarnissaient à vue d'oeil; de loin, on ne

voyait que blessés, et les soldats qui les portaient ne revenaient pas

dans leurs rangs; ça nous affaiblit beaucoup. Il fallut céder du

terrain, et personne pour nous soutenir! Leurs colonnes se

renouvelaient, personne ne venait à notre secours. À force de brûler des

cartouches, il n'était plus possible de les faire descendre dans le

canon de notre fusil. Il fallut pisser dans nos canons pour les

décrasser, puis les sécher en y brûlant de la poudre sans la bourrer.

Nous recommençâmes à tirer et à battre en retraite, mais en ordre. Les

cartouches allaient nous manquer, et nous avions déjà perdu une

ambulance, lorsque la garde consulaire arriva avec huit cents hommes

chargés de cartouches dans leurs sarraux de toile; ils passèrent

derrière les rangs et nous donnèrent des cartouches. Cela nous sauva la

vie.

Alors le feu redoubla et le Consul parut. Nous fûmes une fois plus

forts: il fit mettre sa garde en ligne au centre de l'armée et les fit

marcher en avant. Ils arrêtèrent l'ennemi de suite, formant le carré et

marchant en bataille. Les beaux grenadiers à cheval arrivèrent au galop,

et chargèrent de suite l'ennemi, ils culbutèrent leur cavalerie. Ah! ça

nous fit respirer un moment, ça nous donna de la confiance pour une

heure.

Mais ne pouvant pas tenir contre les grenadiers à cheval consulaires,

ils rabattent sur notre demi-brigade et enfoncent les premiers pelotons

qu'ils sabrent. Je reçus un coup de sabre si fort sur le cou que ma

queue fut coupée à moitié. Heureusement que j'avais la plus forte de

tout le régiment. Mon épaulette fut coupée avec l'habit, la chemise; et

la chair, un peu atteinte. Je tombai à la renverse dans un fossé.

Les charges de cavalerie furent terribles; Kellermann en fit trois de

suite avec ses dragons; il les menait et les ramenait. Toute cette

cavalerie sautait par-dessus moi qui étais étourdi dans le fossé. Je me

débarrassai de mon sac, de ma giberne et de mon sabre; je pris la queue

du cheval d'un dragon qui était en retraite, laissant tout mon

fourniment dans le fossé. Je faisais des enjambées derrière ce cheval

qui m'emportait, et je tombai roide, ne pouvant plus souffler. Mais,

Dieu merci! j'étais sauvé. Sans ma chevelure (que j'ai encore à

soixante-douze ans), j'avais la tête à bas.

J'eus le temps de retrouver un fusil, une giberne et un sac (la terre en

était couverte), et je repris mon rang dans la deuxième compagnie de

grenadiers qui me reçurent avec amitié. Le capitaine vint me serrer les

mains: «Je vous croyais perdu, mon brave, dit-il, vous avez reçu un

fameux coup de sabre, car vous n'avez plus de queue et votre épaule a

bien du mal. Vous devriez vous mettre en serre-file.--Je vous remercie,

j'ai une giberne pleine de cartouches et je vais bien me venger sur les

cavaliers que je pourrai joindre, ils m'ont trop fait de mal; ils me le

payeront.»

Nous battions en retraite en bon ordre, mais les bataillons se

dégarnissaient à vue d'oeil, tous prêts à lâcher pied, si ce n'avait été

la bonne contenance des chefs. Nous arrivâmes à midi sans être ébranlés.

Regardant derrière nous, nous vîmes le Consul assis sur la levée du

fossé de la grande route d'Alexandrie, tenant son cheval par la bride,

faisant voltiger des petites pierres avec sa cravache. Les boulets qui

roulaient sur la route, il ne les voyait pas. Quand nous fûmes près de

lui, il monte sur son cheval et part au galop derrière nos rangs: «Du

courage, soldats, dit-il, les réserves arrivent. Tenez ferme.»

Et il fut sur la droite de l'armée. Les soldats de crier: «Vive

Bonaparte!» Mais la plaine était jonchée de morts et de blessés, car on

n'avait pas le temps de les ramasser; il fallait faire face partout. Les

feux de bataillon par échelons en arrière les arrêtaient, mais ces

maudites cartouches ne voulaient plus descendre dans nos canons de

fusil; il fallait encore pisser dedans pour pouvoir les décrasser. Ça

nous faisait perdre du temps.

Mon brave capitaine Merle passe derrière le deuxième bataillon, et le

capitaine lui dit: «J'ai un de vos grenadiers, il a reçu un fameux coup

de sabre.--Où est-il? faites-le sortir que je le voie? Ah! c'est vous,

Coignet?--Oui, mon capitaine.--Je vous croyais au rang des morts, je

vous avais vu tomber dans le fossé.--Ils m'ont donné un fameux coup de

sabre; tenez, voyez! ils m'ont coupé ma queue.--Allons! tâtez dans mon

sac, prenez mon _sauve-la-vie_[31] et vous boirez un coup de rhum pour

vous remettre; ce soir, si nous y sommes, je viendrai vous chercher.--Me

voilà sauvé pour la journée, mon capitaine, je vais joliment me battre.»

L'autre capitaine dit: «J'ai voulu le mettre en serre-file; il n'a pas

voulu.--Je le crois, il m'a sauvé la vie à Montebello.»

Ils me prirent la main. Que c'est donc beau la reconnaissance! J'en

sentirai le prix toute ma vie.

En attendant, nous avions beau faire, nous baissions l'oreille. Il était

deux heures; «la bataille est comme perdue», dirent nos officiers,

lorsqu'arrive un aide de camp ventre à terre, qui crie: «Où est le

premier Consul? Voilà la réserve qui arrive, du courage! vous allez

avoir du renfort de suite, dans une demi-heure.» Et voilà le Consul qui

arrive: «Tenez ferme! dit-il en passant, voilà ma réserve!» Nos pauvres

petits pelotons regardaient du côté de la route de Montebello, à tous

les demi-tours que l'on nous faisait faire.

Enfin cris de joie: «Les voilà! les voilà!»

Cette belle division venait l'arme au bras; c'était comme une forêt que

le vent fait vaciller. La troupe arrivait sans courir, avec une belle

artillerie dans les intervalles des demi-brigades, et un régiment de

grosse cavalerie qui fermait la marche.

Arrivés à leur hauteur[32], ils se trouvaient comme si on l'avait

choisie pour se mettre en bataille. Sur notre gauche, à gauche de la

grande route, une haie très élevée les masquait: on ne voyait même pas

la cavalerie, et nous battions toujours en retraite. Le Consul donnait

ses ordres, et les Autrichiens venaient comme s'ils faisaient route pour

aller chez eux, l'arme sur l'épaule; ils ne faisaient plus attention à

nous, ils nous croyaient tout à fait en déroute.

Nous avions dépassé la division du général Desaix de trois cents pas, et

les Autrichiens étaient prêts aussi à dépasser la ligne, lorsque la

foudre part sur leur tête de colonne... Mitraille, obus, feux de

bataillon pleuvent sur eux, et on bat la charge partout! Tout le monde

fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on hurlait...

L'intrépide 9e demi-brigade passe comme des lapins au travers de la

haie; ils fondent sur les grenadiers hongrois à la baïonnette, et ne

leur donnent pas le temps de se reconnaître. Les 30e et 59e fondent à

leur tour sur l'ennemi et font quatre mille prisonniers. Le régiment de

grosse cavalerie tombe sur la masse. Voilà toute leur armée en pleine

déroute. Tout le monde fit son devoir, mais la neuvième par-dessus tout.

Notre autre cavalerie se réunit à celle-là, et se jette comme une masse

sur la cavalerie autrichienne qu'ils mirent dans une telle déroute

qu'ils se sauvèrent à toute bride dans Alexandrie. Une division

autrichienne venant de l'aile droite vient sur nous à la baïonnette, et

nous courûmes aussi baïonnette croisée; nous les renversâmes, et je

reçus une petite incision dans le cil de l'oeil droit, en parant le coup

que me portait ce grenadier. Je ne le manquai pas, mais le sang me

bouchait l'oeil, ils en voulaient à ma tête ce jour-là. C'était peu de

chose. Je continuai de marcher et je ne sentais pas mon mal; nous les

poursuivîmes jusqu'à neuf heures du soir, nous les jetâmes dans les

fossés pleins d'eau. Leurs corps servaient de pont pour laisser passer

les autres. C'était affreux de voir ces malheureux se noyer, et le pont

tout embarrassé. On n'entendait que des cris; ils ne pouvaient plus

rentrer en ville, et nous prenions les voitures, les canons. À dix

heures, mon capitaine m'envoie chercher par son domestique pour me faire

souper avec lui, et mon oeil fut pansé, ma chevelure fut remise en état.

Nous couchâmes sur le champ de bataille, et le lendemain à quatre heures

du matin, il sort de la ville des parlementaires; ils demandaient une

suspension d'armes, et ils allaient au quartier général du premier

Consul; ils furent bien escortés.

La joie renaissait par tout le camp. Je dis à mon capitaine: «Si vous

vouliez me permettre d'aller au quartier général.--Pourquoi faire?--J'ai

des connaissances dans la garde. Donnez-moi un camarade.--Mais c'est

bien loin.--C'est égal, nous serons de retour de bonne heure, je vous le

promets.--Eh bien, allez!»

Nous voilà partis, le sabre au côté. Arrivé à la grille du château de

Marengo, je fais demander un maréchal des logis qui soit ancien dans le

corps, et voilà un bel homme qui se présente: «Que me voulez-vous?

dit-il.--Je désire savoir depuis combien de temps vous êtes dans la

garde du Directoire.--Il y a neuf ans.--C'est moi qui ai dressé vos

chevaux et qui les ai montés au Luxembourg. Si vous vous rappelez, c'est

M. Potier qui vous les a vendus.--C'est vrai, me dit-il, entrez je vais

vous présenter à mon capitaine.»

Il dit à mon camarade de m'attendre, et m'annonce ainsi: «Voilà le jeune

homme qui a dressé nos chevaux à Paris.--Et qui montait si bien à

cheval, dit celui-ci.--Oui, capitaine.--Mais vous êtes blessé.--Ah!

c'est un coup de baïonnette d'un Hongrois; je l'ai puni. Mais c'est ma

queue qu'ils m'ont coupée à moitié. Si j'avais été à cheval, ça ne me

serait pas arrivé.--J'en réponds pour vous, dit-il, je vous connais sur

cet article. Maréchal des logis, donnez-lui la goutte.--Avez vous du

pain, mon capitaine?--Allez-lui chercher quatre pains! Je vais vous

faire voir vos chevaux, si vous les reconnaîtrez!»

Je lui en montrai douze. «C'est cela, me dit-il, vous les reconnaissez

très bien.--Je suis content, capitaine. Si j'avais été monté sur un de

ces chevaux, ils ne m'auraient pas coupé ma chevelure, mais ils me le

payeront. Je viendrai dans la garde du Consul. Je suis marqué pour un

fusil d'argent, et lorsque j'aurai quatre campagnes, le Consul m'a

promis de me faire entrer dans sa garde.--C'est possible, mon brave

grenadier. Si jamais vous venez à Paris, voilà mon adresse. Comment se

nomme votre capitaine?--Merle; première compagnie de grenadiers de la

96e demi-brigade de ligne.--Voilà cinq francs pour boire à ma santé, je

vous promets d'écrire à votre capitaine. Il faut lui donner de

l'eau-de-vie dans une bouteille.--Je vous remercie de votre bonté, je

m'en vais, j'ai mon camarade à la grille qui m'attend, il faut lui

porter du pain de suite.--Je ne le savais pas, allez! Prenez un pain de

plus, et partez rejoindre votre corps.--Adieu, capitaine, vous avez

sauvé l'armée avec vos belles charges. Je vous ai bien vu.--C'est vrai!»

dit-il.

Il vient me reconduire avec son maréchal des logis jusqu'à la grille.

Dans la cour, les blessés de la garde étaient étendus sur la paille, et

l'on faisait des amputations. C'était déchirant d'entendre des cris

partout. Je sortis le coeur navré de douleur, mais il se passait un

spectacle plus douloureux dans la plaine. Nous vîmes le champ de

bataille couvert de soldats autrichiens et français qui ramassaient les

morts et les mettaient en tas, et les traînaient avec les bretelles de

leurs fusils. Hommes et chevaux, on mettait tout pêle-mêle dans le même

tas, et l'on y mettait le feu pour nous préserver de la peste. Pour les

corps éloignés, on jetait un peu de terre dessus pour les couvrir.

Je fus arrêté par un lieutenant qui me dit: «Où allez-vous?--Je vais

porter du pain à mon capitaine.--Vous l'avez pris au quartier général du

Consul. Peut-on en avoir un morceau?--Oui, lui dis-je; je dis à mon

camarade: vous en avez un morceau, donnez-le au lieutenant.--Je vous

remercie, mon brave grenadier, vous me sauvez la vie. Passez à gauche de

la route.»

Et il eut l'obligeance de nous conduire un bon bout de chemin, crainte

de nous voir arrêtés. Je le remerciai de son obligeance, et j'arrive

près de mon capitaine qui rit en me voyant un paquet: «Est-ce que vous

venez de la maraude?--Oui, capitaine, je vous apporte du pain et de

l'eau-de-vie.--Et comment avez-vous pu trouver cela?»

Je lui contai mon aventure: «Ah! dit-il, vous êtes né sous une bonne

étoile.--Allons! voilà un pain et une bouteille de bonne eau-de-vie.

Mettez-en dans votre sauve-la-vie. Si vous voulez prendre un pain pour

le colonel et le général, vous leur partagerez; ils ont peut-être bien

faim.--C'est une heureuse pensée, je vais faire votre commission avec

plaisir, et je vous remercie pour eux.--Allons! mangez d'abord et buvez

de cette bonne eau-de-vie. Je suis bien content de pouvoir me venger[33]

de celle que vous m'avez donnée, et du bon repas que vous m'avez fait

faire.--Vous me conterez tout cela plus tard, je vais porter ce pain au

colonel et au général.»

Tout cela fut mis en ligne de compte de la part du capitaine. Le 16,

l'armée eut l'ordre de porter des lauriers, et les chênes[34] n'eurent

pas bon temps. À midi, nous défilâmes devant le premier Consul, et notre

excellent général défila à pied devant les débris de sa division. Le

général Chambarlhac avait paru à cheval devant la division; mais il fut

salué de coups de fusil de notre demi-brigade, et il disparut. Nous ne

l'avons jamais revu, et tout cela reste secret pour nous[35]. Mais nous

criâmes: «Vive notre petit général!» pour celui qui s'était si bien

conduit le jour de la bataille.

Le 16 au matin, le général Mélas nous renvoie nos prisonniers, il

pouvait y en avoir douze cents et ce fut une grande joie pour nous; on

leur avait donné des vivres et ils furent bien fêtés à leur arrivée. Le

26, la première colonne autrichienne défila devant nous, et nous les

regardâmes passer. Cette superbe colonne, il y en avait assez pour nous

battre pour le moment, vu le peu que nous étions. C'était effrayant de

voir autant de cavalerie, d'artillerie; et trois jours de même. Ce

n'était que bagages. Ils nous laissèrent la moitié de tous leurs

magasins; nous eûmes des vivres et des munitions considérables. Ils nous

donnèrent quarante lieues de pays, ils se retirèrent derrière le Mincio,

et nous fermions la marche de la dernière colonne. Nous faisions route

ensemble; nos éclopés montaient sur leurs chariots; ils tenaient le côté

gauche, et nous le côté droit de la route. Personne ne se rencontrait,

et nous étions les meilleurs amis du monde.

Nous arrivâmes dans cet ordre jusqu'au pont volant sur le bord du Pô. Là

nous vîmes un spectacle hideux. Nos maraudeurs entrèrent dans un

château, prirent de l'argenterie et la vendirent à une cantinière qui

eut le malheur de recéler ces objets. Le maître du château qui vit les

soldats déposer ses objets dans le tablier de cette femme, monte à

cheval et arrive au bord du fleuve; il vient trouver le colonel et lui

désigne la recéleuse des objets volés, et la marque de son argenterie,

et la quantité. Tout cela vérifié, la cantinière fut condamnée à être

tondue et menée sur son âne toute nue et à défiler devant le front du

régiment. Huit militaires menaient l'âne, et cette malheureuse tremblait

nue sur cet âne à poil[36].

Le maître de l'argenterie demandait grâce; elle pleurait, mais le soldat

rit de tout. La malheureuse, épuisée de fatigue dans cette position,

lâcha tout sur le dos de son âne, et les militaires qui conduisaient la

victime par devant et par derrière ne voulaient plus faire leur service

parce que l'odeur ne leur convenait pas. Ils jetèrent l'âne et la femme

dans le Pô pour la laver et on les retira de suite. La femme fut chassée

du régiment, et le seigneur du château lui donna une bourse; il pleurait

sincèrement.

Comme on ne pouvait passer que cinq cents hommes à la fois sur ce pont

volant, nous ne perdîmes pas de temps, et nous poursuivîmes notre marche

sur Crémone, lieu de notre garnison pendant trois mois de trêve

convenue. Crémone est une grande ville qui peut se défendre d'un coup de

main; de beaux remparts et des portes solides. La place est

considérable, il y a une belle cathédrale, un cadran d'une grande

dimension; une flèche en fait le tour tous les cent ans. Sur les

marchés, on pèse tout, oignons et herbages; c'est rempli de melons que

l'on nomme pastèques (c'est délicieux). On y trouve des cabarets de

lait, mais c'est la plus mauvaise garnison de l'Italie; nous étions

couchés sur de la paille en poussière et nous étions remplis de vermine;

nos culottes, vestes et tricots étaient dans un état déplorable. L'idée

me prit de tâcher de détruire la vermine qui me rongeait. Je fis une

cendrée dans une chaudière et j'y mis ma veste. Quel malheur pour moi!

Il ne me resta que la doublure, le tricot était fondu comme du papier.

Me voilà tout nu, et rien dans mon sac pour me changer.

Mes bons camarades vinrent à mon secours. Sur-le-champ, je fis écrire à

mon père et à mon oncle pour leur demander des secours, je leur faisais

part de ma détresse et les priais de m'envoyer un peu d'argent. Cette

réponse fut longue, mais elle arriva. Je reçus les deux lettres à la

fois (pas affranchies); elles coûtaient chacune un franc cinquante,

trois francs de port. Mon vieux sergent se trouve là: «Faites-moi ce

plaisir de les lire.»

Il prend mes deux lettres, et me les lit. Mon père me disait: «Si tu

étais un peu plus près de moi, je t'enverrais un peu d'argent!» Et mon

oncle me disait: «Je viens de payer des biens nationaux, je ne peux rien

t'envoyer.» Voilà mes deux charmantes lettres, jamais je ne leur ai

récrit de ma vie. Après la trêve, je fus obligé de monter quatre gardes

aux avant-postes, en sentinelle perdue, sur le bord du Mincio, à quinze

sous la garde, pour payer cette dette.

Ces deux lettres m'ont éloigné de mon sujet. Je reviens à Crémone où

nous passâmes trois mois dans la misère la plus complète. Notre

demi-brigade fut complétée, et notre compagnie fut organisée; on prit un

tiers dans les deux compagnies pour les mettre au pair, et on tira des

grenadiers dans le bataillon pour nous compléter. Tous les jours, on

nous menait à la promenade militaire, sac au dos, sur la grande route,

avec défense de quitter son rang; la discipline était sévère. Le général

Brune forma une compagnie de guides pour son escorte (des hommes

magnifiques). Il était le général en chef de cette belle armée. Nous

pouvions nous dire commandés par un bon général. Que la France nous en

donne de pareils! on pouvait passer partout avec lui. Donc, durant les

trois mois de trêve, notre armée se mit au grand complet, les troupes

arrivaient de toutes parts. Les Italiens prirent les armes avec nous,

mais ces soldats ne sont propres qu'au pillage et au jeu. Il faut

toujours être sur ses gardes avec ce peuple jaloux; votre vie est en

danger jour et nuit. Comme nous aspirions au quinze septembre pour

rentrer en campagne, et sortir de cette mauvaise garnison!

Ce beau jour arriva et ce fut une joie pour toute l'armée. Nous partîmes

le premier septembre pour nous porter sur la ligne, à un fort bourg

nommé Viédane, où nous commençâmes à respirer et trouvâmes des vivres.

Nos fureteurs découvrirent une cave sous une montagne; on tint conseil

comment on pourrait avoir du vin. Il y avait danger de violer le

domicile, vu que la guerre n'était pas déclarée. Il fut décidé que l'on

ferait un bon. Mais qui le signera?--«La plume, dit le fourrier, en

écrivant de la main gauche.--Combien de rations?--Cinq cents, dit le

sergent-major. Il faut montrer le bon au lieutenant, nous verrons ce

qu'il dira.--Portez-le à l'alcade, dit le lieutenant, et vous verrez si

ça peut prendre.--Allons, partons! nous verrons.»

On part, après avoir mis le cachet du colonel (son domestique nous avait

dit: «J'ai votre affaire, et je vais vous appliquer cela au bas avec du

noir de fumée.»)

On se présente chez l'alcade, la distribution se fit de suite et la

plume nous donna cinq cents rations de bon vin. Le lieutenant et le

capitaine rirent de bon coeur le lendemain.

Nous partîmes pour Brescia où l'on rassembla l'armée dans une belle

plaine; nous passâmes la revue du général en chef. Brescia est une ville

forte qui peut se défendre; il y passe une rivière qui n'est pas large,

mais profonde. Nous partîmes le lendemain pour marcher sur le Mincio;

là, toute l'armée était en ligne, les préparatifs du passage de cette

rivière se firent sur de belles hauteurs, et le passage fut décidé à la

pointe d'une hauteur très élevée qui dominait l'autre rive. Ce passage

se fit à l'abri d'un village qui le masquait à l'armée autrichienne qui

était très nombreuse, et l'on fit passer vingt-cinq mille hommes pour

les attirer sur ce point. Il y eut une bataille terrible; nos troupes,

battues à plate couture, furent contraintes de se replier sur le Mincio,

avec pertes.

Heureusement, pour protéger notre armée, nous avions une position très

élevée qui dominait la plaine et qui leur empêchait de nous culbuter

dans le Mincio. Le général Suchet avec cinquante pièces de gros calibre

leur envoyait des bordées qui passaient par-dessus nos colonnes,

foudroyaient leurs masses, et les maintenaient dans la plaine. Tout le

monde servait les pièces, et nous étions trois bataillons de grenadiers

à voir tout ce spectacle sans pouvoir porter secours.

J'ai vu ce trait d'un petit voltigeur. Resté seul de l'armée en retraite

dans la plaine, il fait feu sur la colonne qui marchait en avant, et

crie aussi: _En avant!_ Son intrépidité fit faire demi-tour à la

division: ils battirent la charge et furent à son secours.

Le général le tenait à l'oeil; il fit partir son aide de camp pour aller

le chercher. L'aide de camp arrive au point désigné et voit le voltigeur

qui était encore en avant de la ligne; il court sur lui et lui dit: «Le

général vous demande.--Non! dit-il.--Venez avec moi, obéissez à votre

général!--Mais je n'ai pas fait de mal.--C'est pour vous

récompenser.--Ah! c'est différent. Je vous suis.»

Arrivé près du général, il fut fêté de tous les officiers, et porté pour

un fusil d'honneur.

Le soir nous partîmes pour trois lieues plus haut, auprès d'un moulin

qui était à notre gauche avec une belle hauteur derrière nous. Le beau

régiment de hussards de la mort demanda de passer les premiers pour se

venger de Montebello. Le colonel promit cinquante louis au hussard qui

donnerait le premier coup de sabre avant lui, et on leur donna dix-huit

cents hommes d'infanterie polonaise[37], sans sacs. Ils défilèrent sur

le pont et prirent à droite le long du Mincio; les Polonais au pas de

course les suivirent. Ils tombèrent sur la tête de colonne des

Autrichiens, ne leur donnèrent pas le temps de se mettre en bataille,

les sabrèrent et ramenèrent six mille prisonniers et quatre drapeaux.

Nos trois bataillons de grenadiers passèrent de suite, et le premier

dont je faisais partie était commandé par le général Lebrun, bon soldat.

Le général Brune lui donna l'ordre de prendre la redoute qui battait sur

le pont, et nous marchâmes dessus de suite. À portée de fusil, ils se

rendirent; ils étaient deux mille hommes et deux drapeaux. Toute l'armée

passa et l'on se mit en bataille. Les colonnes se virent face à face; on

les renversa et on leur prit des bagages, des caissons, des pièces de

canon. La frottée fut terrible.

Ils prirent la route de Vérone pour passer l'Adige. Avant d'arriver à

Vérone, nos divisions les poursuivirent, on bloqua le fort qui domine la

ville de plus de trois cents pieds. Le général Brune envoya un

parlementaire dans la citadelle pour les prévenir qu'il allait faire son

entrée dans Vérone, et que s'il y avait un coup de canon de tiré sur la

ville durant son passage, il ferait sauter le fort de suite. Nos trois

bataillons de grenadiers traversent la ville, et les Autrichiens de nous

regarder. Nous fûmes campés à deux lieues en avant, et, à minuit, on

nous fit prendre l'aile droite de l'armée en avant-postes.

Je fus de garde au poste avancé. L'adjudant-major vient nous placer;

c'était moi le premier pour la faction; on me met dans un pré en me

donnant la consigne: «Tout ce qui viendra de votre droite, il faut faire

feu, ne pas crier qui vive et bien écouter, sans te laisser surprendre.»

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 7 / 28 段