Nous atteignîmes ces horreurs de neiges perpétuelles, et nous étions

mieux, notre canot glissait plus vite. Voilà que le général Chambarlhac

passe et veut faire allonger le pas; il va vers le canonnier et prend le

ton de maître, mais il fut mal reçu.

«Ce n'est pas vous qui commandez ma pièce, dit le canonnier, c'est moi

qui en suis responsable. Aussi, passez votre chemin! Ces grenadiers ne

vous appartiennent pas dans ce moment, c'est moi seul qui les commande.»

Il voulut venir vers le canonnier, mais celui-ci fit faire halte: «Si

vous ne vous retirez pas devers ma pièce, dit-il, je vous assomme d'un

coup de levier. Passez, ou je vous jette dans le précipice.»

Il fut contraint de passer son chemin, et nous arrivâmes avec des

efforts inouïs au pied du couvent. A quatre cents pas, la montée est

très rapide, et là nous vîmes que des troupes avaient passé devant nous;

le chemin était frayé; pour gagner le couvent, on avait formé des

marches. Nous déposâmes nos trois pièces et nous entrâmes quatre cents

grenadiers, avec une partie de nos officiers, dans la maison de Dieu où

ces hommes dévoués à l'humanité sont pour secourir tous les passagers et

leur donner l'assistance. Leurs chiens sont toujours en faction pour

guider les malheureux qui pourraient tomber dans les avalanches de neige

et les reconduisent dans cette maison où l'on trouve tous les secours

dus à l'humanité. Pendant que nos officiers et notre colonel étaient

dans les salles avec de bons feux, nous reçûmes de ces hommes vénérables

un seau de vin pour douze hommes, un quarteron de fromage de Gruyère et

une livre de pain; on nous mit dans des corridors très larges. Ces bons

religieux nous firent tout ce qui dépendait d'eux, et je crois qu'ils

furent bien traités. Pour notre compte, nous serrâmes les mains de ces

bons pères en les quittant, et nous embrassions leurs chiens qui nous

caressaient comme s'ils nous connaissaient. Je ne puis trouver

d'expressions dans mon intelligence pour pouvoir exprimer toute la

vénération que je porte à ces hommes.

Nos officiers décidèrent de prendre nos pièces pour les descendre et

notre tâche fut terminée là. Notre brave capitaine Merle fut désigné

pour conduire les trois compagnies. On passe sur le lac qui est au pied

du couvent, où nous vîmes, en une place, que la glace était trouée. Le

bon religieux qui nous fit faire le tour nous dit que c'était la

première fois depuis quarante ans qu'il avait vu l'eau. Il serra la main

de notre capitaine et nous salua tous. On redescend à pic; en deux

heures, on arrive à Saint-Rémy. Ce village est tout à fait dans des

enfers de neige; les maisons sont très basses et couvertes en laves très

larges, nous y passâmes la nuit. Je me fourrai dans le fond d'une écurie

où je trouvai de la paille, et je passai une bonne nuit avec une

vingtaine de mes camarades; nous n'eûmes pas froid. Le matin, rappel, et

départ pour faire trois lieues plus loin. Enfin nous sortîmes de l'enfer

pour descendre au paradis. «Ménagez vos biscuits, nous dit notre

capitaine, nous ne sommes pas encore dans le Piémont. Nous avons de

mauvais passages pour arriver en Italie.»

Nous arrivâmes au rendez-vous du rassemblement de tous les régiments,

qui était une longue gorge et un village adossé à cette montagne. À

droite, une pente rapide qui montait à un rocher très élevé. Dans cette

plaine, tout notre matériel se réunit dans deux jours; nos braves

officiers arrivèrent sans bottes, n'ayant plus de drap aux manches de

leur redingote; ils faisaient pitié à voir.

Mais ce rendez-vous, c'était le bout du monde, il n'y avait pas de

chemin pour passer. Le premier Consul arrive et fait de suite apporter

des pièces de bois très fortes; il se présente avec tous ses ingénieurs

et fait faire un trou dans ce rocher qui était au bord d'un précipice.

Cette roche était comme si on l'avait sciée[28]. Une première pièce de

charpente est posée dans le trou. Il en fit mettre une autre en travers

(ce fut le plus difficile à faire), et un homme au bout.

Lorsque la deuxième pièce fut posée, avec des poutres sur les deux

premières, il ne fut plus difficile d'établir notre pont. On fit mettre

des garde-fous du côté du précipice, et ce chef-d'oeuvre fut terminé dans

deux jours. Durant ce temps, tout notre matériel fut remonté et rien ne

fut perdu.

De l'autre côté, on pouvait descendre facilement dans la vallée qui

conduit au fort de Bard qui est entouré de rochers. Ce fort est

imprenable; il ne peut être battu en brèche; ce n'est qu'un roc et des

rochers tout autour qui le dominent et que l'on ne peut franchir. Là, le

Consul prit bien des prises de tabac, et eut fort à faire avec tout son

grand génie. Ses ingénieurs se mirent à l'oeuvre pour passer à portée des

canons. Ils découvrirent un sentier dans des murgers[29] de pierres, qui

avaient plus de deux cents toises de long, et il le fit aplanir. Ce

sentier arrivait vers le pied d'une montagne, il fit fabriquer un

sentier dans le flanc de cette montagne à coup de masse de fer pour

pouvoir faire passer un cheval, mais ce n'était pas le plus difficile à

faire. Le matériel était là, dans un petit enfoncement à l'abri du fort,

mais il ne pouvait monter le sentier, il fallait le passer près du fort.

Et voilà qu'il prend toutes ses mesures; il commence par placer deux

pièces sur la route en face du fort, et fait tirer dessus. Il fallut les

retirer de suite, car un boulet entra dans une de nos pièces. Il envoya

un parlementaire pour sommer le chef du fort de se rendre, mais la

réponse ne fut pas en notre faveur; il fallut agir de finesse. Il

choisit des bons tirailleurs et leur donna des vivres et des cartouches,

les plaça dans des fentes, et leur fit faire des niches dans des roches

qui dominaient le fort. Leur feu tombait sur le dos des soldats; ils ne

pouvaient faire aucun mouvement dans leur cour. Le même jour, il

découvrit à gauche du fort une roche plate très large. Il en fit de

suite faire la reconnaissance pour y monter deux pièces. Les hommes, les

cordages, tout fut mis à l'oeuvre, et les deux pièces placées sur cette

plate-forme qui dominait de plus de cent pieds le fort. Elles le

foudroyaient à mitraille, et ils ne pouvaient sortir dans le jour de

leurs casemates; mais il restait nos pièces et nos caissons qu'il

fallait passer.

Dès que Bonaparte apprit que les chevaux du train étaient passés, il fit

ses préparatifs pour faire passer son artillerie sous les murs du fort;

il fit empailler les roues et tout ce qui pouvait faire du bruit, et

jusqu'à nos souliers pour ne pas éveiller l'attention. Tout fut prêt à

minuit. Les canonniers de notre demi-brigade demandèrent des grenadiers

pour le passage de leur artillerie, et l'on nomma les vingt hommes qui

avaient monté le mont Saint-Bernard, et ça leur fut accordé. Je fus du

nombre avec le même canonnier qu'au passage du Saint-Bernard, il me mit

à la tête de la première pièce, et tout le monde à son poste. Nous eûmes

le signal du départ; il ne fallait pas souffler. Nous passâmes sans

être aperçus.

Arrivés de l'autre côté, on tourne à gauche tout court; en longeant le

chemin de quarante pas, on se trouve garanti par le rocher qui tend la

tête sur le chemin et qui masque le fort. Nous trouvâmes les chevaux

tout prêts; ils furent de suite attelés et partis. Nous revînmes par le

même chemin sur la pointe du pied, _à la queue au loup_[30], mais ils

nous entendirent et nous lancèrent des grenades par-dessus le rempart.

Comme elles tombaient de l'autre côté du chemin, nous ne fûmes pas

atteints, personne; nous en fûmes quittes pour la peur, et nous revînmes

prendre nos fusils. On fit là une faute; il fallait mettre nos fusils

sur les caissons, et nous faire continuer notre chemin; on nous a

exposés, mais on ne pense pas à tout.

En arrivant de notre pénible corvée, le colonel nous fit compliment de

notre bon succès. «Je vous croyais perdus, mes braves.» Notre capitaine

nous fit former le cercle autour de lui, et nous dit: «Mes grenadiers,

vous venez de remplir une belle mission. C'est une bonne épreuve pour la

compagnie!» Il nous serra la main à tous, et me dit: «Je suis content de

votre premier début, je vous noterai.» Et il me serra fortement le bras,

en répétant: «Je suis content!»

Et nous de répondre: «Capitaine, nous vous aimons tous.--Ah! c'est bien,

grenadiers, je m'en rappellerai, je vous remercie.»

Nous remontâmes ce sentier si rapide, et arrivés au sommet de cette

montagne, on découvre les belles plaines du Piémont. La descente est

praticable, et nous nous trouvâmes descendus dans le paradis, à marches

forcées jusqu'à Turin, où les habitants furent surpris de voir arriver

une armée avec son artillerie.

C'est la ville la mieux bâtie de l'Europe; elle est bâtie sur un même

modèle, toutes les maisons sont pareilles, avec des ruisseaux d'une eau

limpide; toutes les rues sont droites, des rues magnifiques. Nous

partîmes le lendemain pour Milan; nous n'eûmes point de séjour; la

marche fut forcée. Nous fîmes notre entrée dans la belle ville de Milan

où tout le peuple formait la haie pour nous voir. Ce peuple est

magnifique. La rue qui va à la porte de Rome est tout ce que l'on peut

voir de plus beau. En sortant de cette porte à droite, nous trouvâmes un

camp tout formé et les baraques toutes faites; nous vîmes qu'il y avait

une armée devant nous. On nous fit former les faisceaux, on commande des

hommes de corvée pour aller aux vivres et je fus du nombre; personne ne

pouvait rentrer en ville. Je me détachai durant la distribution pour

voir la cathédrale; l'oeil ne peut voir rien de pareil, tout n'est que

colonnes en marbre blanc. Je revins porter mon sac de pain et on nous

fit une bonne distribution.

Nous partîmes le lendemain matin et nous prîmes à droite pour descendre

sur le Pô qui est un fleuve très profond. Là, nous trouvâmes un pont

volant qui pouvait contenir cinq cents hommes, et, au moyen d'une grosse

corde qui traversait le fleuve, on parvenait de l'autre côté en tirant

la corde. Cela demanda beaucoup de temps, surtout pour notre artillerie.

Nous arrivâmes fort tard sur des hauteurs toutes ravagées où nous

couchâmes. On fit partir notre division pour Plaisance, une superbe

ville. Le général Lannes battait les Autrichiens et les rabattait sur le

Pô, et nous de nous porter sur tous les points sans nous battre. On nous

faisait marcher de tous les côtés au secours des divisions

d'avant-garde, et nous ne brûlâmes pas une cartouche. Ce n'étaient que

des manoeuvres.

Nous redescendîmes sur le Pô. Là, les Autrichiens s'emparèrent des

hauteurs avant d'arriver à Montebello. Leur artillerie ravageait toutes

nos troupes qui montaient, et il fallut faire marcher la 24e et la 43e

demi-brigade pour être maître de ces positions. Enfin le général Lannes

les renversa sur Montebello et les poursuivit jusqu'à la nuit. Le

lendemain, il leur souhaitait le bonjour, et notre demi-brigade occupa

les hauteurs qui coûtèrent tant de peine à prendre, vu qu'ils étaient le

double de nous. Nous partîmes le matin pour suivre le mouvement de

cette grosse avant-garde, et on nous plaça à une demi-lieue en arrière

de Montebello, dans une belle plantation de mûriers, dans une allée très

large. On nous fit former les faisceaux par bataillon.

Nous étions à nous régaler de mûres (les arbres en étaient chargés),

lorsque sur les onze heures nous entendîmes la canonnade. Nous la

croyions très loin. Pas du tout! Elle se rapprochait de nous. Il arrive

un aide de camp pour nous faire avancer le plus vite possible. Le

général était forcé de tous les côtés. «Aux armes! dit notre colonel,

allons, mon brave régiment! c'est notre tour aujourd'hui de nous

signaler!» Et nous de crier: «Vive notre colonel, vivent nos bons

officiers!»

Notre capitaine, avec ses cent soixante quatorze grenadiers, dit: «Je

réponds de ma compagnie. Je serai le premier à la tête.»

On nous met par sections sur la route, on nous fait charger nos armes en

marchant, et c'est là que je mis ma première cartouche dans mon fusil.

Je fis le signe de la croix avec ma cartouche et elle me porta bonheur.

Nous arrivons à l'entrée du village de Montebello où nous voyons

beaucoup de blessés, et voilà la charge qui bat...

Je me trouvai à la première section, au troisième rang, par mon rang de

taille. En sortant du village une pièce de canon fit feu à mitraille sur

nous et ne fit de mal à personne. Je baissai la tête à ce coup de canon.

Mais mon sergent-major me donne un coup de sabre sur mon sac: «On ne

baisse pas la tête! me dit-il.--Non! lui répondis-je.»

Le coup parti de cette pièce, le capitaine Merle crie pour prévenir le

second coup: «À droite et à gauche dans les fossés!»

Comme je n'avais pas entendu le commandement de mon capitaine, je me

trouvais tout à fait à découvert. Je cours sur la pièce, je dépasse nos

tambours et tombe sur les canonniers. Comme ils finissaient de charger,

ils ne me virent pas; je les passai à la baïonnette tous les cinq. Et

moi de sauter sur la pièce, et mon capitaine de m'embrasser en passant!

Il me dit de garder ma pièce, ce que je fis, et nos bataillons se

jetèrent sur l'ennemi. C'était un carnage à la baïonnette, avec des feux

de peloton; les hommes de notre demi-brigade étaient devenus des lions.

Je ne restai pas longtemps. Le général Berthier vint au galop et me dit:

«Que fais-tu là?--Mon général, vous voyez mon ouvrage. C'est à moi cette

pièce, je l'ai prise tout seul.--Veux-tu du pain?--Oui, mon général.»

Il parlait du nez et dit à son piqueur: «Donne-lui du pain.» Puis, il

tire un petit calepin vert et me demande comment je m'appelle:

«Jean-Roch Coignet.--Ta demi-brigade?--Quatre-vingt-seizième.--Ton

bataillon?--Premier.--La compagnie?--Première.--Ton

capitaine?--Merle.--Tu diras à ton capitaine qu'il t'amène à dix heures

près du Consul. Va le trouver, laisse là ta pièce!»

Et il part au galop. Moi, bien content, je pars à toutes jambes

rejoindre ma compagnie qui avait pris dans un chemin à droite. Ce chemin

était creux, bordé de haies et encombré de grenadiers autrichiens. Nos

grenadiers les attaquaient à la baïonnette, ils étaient dans un désordre

complet, sur tous les points. Je me présente à mon capitaine, et lui dis

qu'on m'avait mis en écrit: «C'est bien, dit-il. Passons par ce trou

pour gagner le devant de la compagnie; ils pourraient être coupés, ils

vont trop vite. Suivez-moi!»

Je passe par le même trou; à deux cents pas, de l'autre côté du chemin,

il se trouvait un gros poirier sauvage, et derrière, un grenadier

hongrois qui attendait que mon capitaine fût en face de lui pour

l'ajuster. Mais comme il le vit, il me cria: «À vous, grenadier!»

Comme j'étais en arrière, je le mets en joue à dix pas; il tombe roide

mort, et mon capitaine de m'embrasser: «Ne me quittez pas de la journée,

dit-il, vous m'avez sauvé la vie!» Et nous voilà à courir pour gagner le

devant de la compagnie qui était trop avancée.

Voilà un sergent qui passe de l'autre côté comme nous; il est enveloppé

par trois grenadiers. Moi de courir pour le délivrer: ils le tenaient

et me disaient de me rendre. Je leur tends mon fusil de la main gauche

et je lui fais faire bascule de la main droite, en plongeant ma

baïonnette dans le ventre d'un, et ainsi de suite à son camarade; le

troisième fut jeté par terre par le sergent qui le prit par le haut de

la tête et le mit sous ses pieds. Le capitaine finit la besogne.

Le sergent reprit sa ceinture et sa montre, et les dépouilla à son tour.

Nous le laissâmes se remettre et se rhabiller, nous courûmes pour gagner

le devant de la compagnie qui débouchait dans une grande prairie où le

capitaine prit la tête pour la réunir au bataillon qui marchait toujours

au pas de charge.

Nous étions embarrassés de trois cents prisonniers qui s'étaient rendus

dans le chemin creux; on les remit à des hussards de la mort qui avaient

échappé, car ils avaient été massacrés le matin; il n'en restait pas

deux cents de mille. On faisait des prisonniers; on ne savait qu'en

faire, personne ne voulait les conduire et ils s'en allaient tout seuls.

C'était une déroute complète. Ils ne faisaient plus feu sur nous; ils se

sauvaient comme des lapins, surtout la cavalerie, qui avait mis

l'épouvante dans toute leur infanterie... Le Consul arriva pour voir la

bataille gagnée et le général Lannes couvert de sang (il faisait peur),

car il était partout au milieu du feu, et c'est lui qui fit la dernière

charge. Si nous avions eu deux régiments de cavalerie, toute leur

infanterie était prise.

Le soir, le capitaine me prit par le bras, me présente au colonel, et

lui dit ce que j'avais fait dans ma journée. Il répond: «Mais,

capitaine, je n'en savais rien du tout.»

Il vient me serrer la main et dit: «Il faut le noter.--Le général

Berthier veut le présenter au Consul à dix heures ce soir, dit mon

capitaine; je le mène.--Ah! c'est bien, mon grenadier.»

En arrivant près de Berthier, mon capitaine lui dit: «Voilà mon

grenadier qui a pris la pièce, puis il m'a sauvé la vie et a délivré mon

premier sergent; il a tué trois grenadiers hongrois.--Je vais le

présenter au Consul.»

Le général Berthier et mon capitaine vont près du Consul, et lui parlent

un peu de temps. On me fait approcher. Le Consul vint et me prit par

l'oreille. Je croyais que c'était pour me gronder. Pas du tout! c'était

de l'amitié. Me tenant l'oreille, il dit: «Combien as-tu de

services?--C'est le premier jour que je vais au feu.--Ah! c'est bien

débuté. Berthier, lui dit-il, marque-lui un fusil d'honneur. Tu es trop

jeune pour être dans ma garde; il faut quatre campagnes. Berthier,

marque-le de suite et porte-le dans le portefeuille des notes... Va, me

dit-il, tu viendras dans ma garde.»

Et mon capitaine me prit, et nous vînmes bras dessus, bras dessous,

comme si j'étais son égal. «Savez-vous écrire, me dit-il?--Non, mon

capitaine.--Oh! que c'est fâcheux pour vous; votre carrière serait

ouverte.--Mais c'est égal; vous serez bien noté.--Je vous remercie, mon

capitaine.»

Tous les officiers me serrèrent la main, et le brave sergent que j'avais

délivré vint m'embrasser devant toute la compagnie qui me fit

compliment. Comme j'étais heureux!

Ainsi finit la bataille de Montebello.

TROISIÈME CAHIER

LA JOURNÉE DE MARENGO.--POINTE EN ESPAGNE.

Le lendemain, après avoir réglé nos comptes avec les Autrichiens, nous

couchâmes sur le champ de bataille, car nous ne leur donnions pas le

temps de se reconnaître. Le 10, au matin, on bat le rappel. Lannes et

Murat partirent avec leur avant-garde pour souhaiter le bonjour aux

Autrichiens, mais ils ne les trouvèrent pas, ils n'avaient pas dormi et

avaient marché toute la nuit. Notre demi-brigade finit de ramasser les

blessés autrichiens et français que nous n'avions pas trouvés la nuit;

nous les portâmes à l'ambulance, et nous ne partîmes du champ de

bataille que très tard.

Nous fûmes toute la nuit en marche dans des chemins de traverse. Sur le

minuit, M. Lepreux, notre colonel, fit faire halte et passa dans les

rangs, disant: «Faites le plus grand silence, il faut un silence

absolu.» Et il fit commencer le mouvement par notre premier bataillon.

Nous passâmes dans des défilés où l'on ne se voyait pas; les chefs qui

étaient à cheval avaient mis pied à terre, et le plus grand silence

régnait dans les rangs. Nous sortîmes, et l'on nous mit dans des terres

labourées: il fut encore défendu de faire du bruit et de faire du feu:

il fallut se coucher entre des grosses mottes de terre, la tête sur le

sac, et attendre le jour.

Le matin, on nous fit lever, et rien dans le ventre! On part pour

descendre dans des villages tout ravagés, on traverse des fossés, des

marécages, un gros ruisseau et des villages remplis de bosquets. Pas de

vivres, toutes les maisons étaient désertes; nos chefs étaient accablés

de fatigue et de faim. Nous partîmes de ces bas-fonds pour remonter à

gauche, dans un village entouré de vergers et d'enclos; nous y trouvâmes

de la farine, un peu de pain, quelques bestiaux. Il était temps: nous

serions morts de faim.

Le 12, nos deux demi-brigades vinrent appuyer notre droite, et voilà

notre division réunie; on nous dit que ce village se nommait le village

de Marengo. Le matin, on fit battre la breloque. Quelle joie! Il venait

d'arriver 17 fourgons de pain. Quel bonheur pour des affamés! tout le

monde voulait aller à la corvée. Mais quel fut notre désappointement! il

se trouvait tout moisi et tout bleu... Enfin, il fallut s'en contenter.

Le 13, au point du jour, on fit marcher en avant dans une grande plaine,

et à deux heures on nous mit en bataille. On forma les faisceaux; il

arrive des aides de camp qui venaient de notre droite et qui volaient de

tous côtés. Voilà un mouvement qui se fait partout, et l'on détache la

24e demi-brigade en avant à la découverte. Elle marcha très loin,

découvrit les Autrichiens et eut une affaire sérieuse; ils perdirent du

monde. Il n'y eut plus de doute que les Autrichiens étaient devant nous,

dans la ville d'Alexandrie.

Toute la nuit sous les armes. On plaça des avant-postes le plus loin

possible, et des petits postes avancés. Le 14, à trois heures du matin,

ils surprirent deux de nos petits postes de quatre hommes, et les

égorgèrent. Ce fut le signal du réveille-matin, et nous prîmes les

armes. À quatre heures, fusillade sur notre droite, on bat la générale

sur toute la ligne, et les aides de camp vinrent nous faire prendre nos

lignes de bataille. On nous fit rétrograder un peu en arrière, derrière

une belle pièce de blé qui se trouvait sur une petite éminence qui nous

masquait, et nous attendîmes un peu de temps. Tout à coup, leurs

tirailleurs sortirent de derrière des saules et des marais, et puis

l'artillerie commence. Un obus éclate dans la première compagnie et tue

sept hommes; il arrive un boulet qui tue le gendarme en ordonnance près

du général Chambarlhac qui se sauve à toute bride. Nous ne le revîmes

pas de la journée.

Arrive un petit général qui avait de belles moustaches; il vint trouver

notre colonel et demande où est notre général. On lui répond: «Il est

parti.»--Eh bien! je vais prendre le commandement de la division.»

Et il prit de suite la compagnie de grenadiers dont je faisais partie,

et nous mena pour l'attaque, sur un rang. Nous commençâmes le feu. «Ne

vous arrêtez pas en chargeant vos armes, dit-il. Je vous ferai rentrer

par un rappel.»

Et il court rejoindre sa division. Il ne fut pas sitôt à son poste que

la colonne des Autrichiens débusque de derrière des saules, se déploie

devant nous, fait un feu de bataillon, et nous crible de mitraille.

Notre petit général répond, et nous voilà entre deux feux, sacrifiés.

Je cours derrière un gros saule; je m'appuie contre et tirai dans cette

colonne, mais je ne pus y tenir... Les balles venaient de toutes parts,

et je fus contraint de me coucher la tête par terre pour me garantir de

cette mitraille qui faisait tomber les branches sur moi; j'en étais

couvert. Je me voyais perdu.

Heureusement, toute la division avance par bataillon. Je me relevai et

me trouvai dans une compagnie du bataillon, j'y restai toute la journée,

car il ne restait plus que quatorze de nos grenadiers sur cent

soixante-quatorze, le reste fut tué ou blessé. Nous fûmes obligés de

venir reprendre notre première position, criblés par la mitraille. Tout

tombait sur nous qui tenions la gauche de l'armée, contre la grande

route d'Alexandrie, et nous avions la position la plus difficile à

soutenir. Ils voulaient toujours nous tourner, et il fallait toujours

appuyer pour les empêcher de nous prendre par derrière.

Notre colonel se multiplie partout derrière la demi-brigade pour nous

maintenir; notre capitaine, qui avait perdu sa compagnie et qui était

blessé au bras, faisait les fonctions d'aide de camp près de notre

intrépide général. On ne se voyait plus dans la fumée. Les canons mirent

le feu dans la grande pièce de blé, et ça fit une révolution dans les

rangs. Des gibernes sautèrent; on fut obligé de rétrograder en arrière,

pour nous reformer le plus vite possible. Cela nous fit beaucoup de

tort, mais ça fut rétabli par l'intrépidité des chefs qui veillaient à

tout.

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 6 / 28 段