mieux, notre canot glissait plus vite. Voilà que le général Chambarlhac
passe et veut faire allonger le pas; il va vers le canonnier et prend le
ton de maître, mais il fut mal reçu.
«Ce n'est pas vous qui commandez ma pièce, dit le canonnier, c'est moi
qui en suis responsable. Aussi, passez votre chemin! Ces grenadiers ne
vous appartiennent pas dans ce moment, c'est moi seul qui les commande.»
Il voulut venir vers le canonnier, mais celui-ci fit faire halte: «Si
vous ne vous retirez pas devers ma pièce, dit-il, je vous assomme d'un
coup de levier. Passez, ou je vous jette dans le précipice.»
Il fut contraint de passer son chemin, et nous arrivâmes avec des
efforts inouïs au pied du couvent. A quatre cents pas, la montée est
très rapide, et là nous vîmes que des troupes avaient passé devant nous;
le chemin était frayé; pour gagner le couvent, on avait formé des
marches. Nous déposâmes nos trois pièces et nous entrâmes quatre cents
grenadiers, avec une partie de nos officiers, dans la maison de Dieu où
ces hommes dévoués à l'humanité sont pour secourir tous les passagers et
leur donner l'assistance. Leurs chiens sont toujours en faction pour
guider les malheureux qui pourraient tomber dans les avalanches de neige
et les reconduisent dans cette maison où l'on trouve tous les secours
dus à l'humanité. Pendant que nos officiers et notre colonel étaient
dans les salles avec de bons feux, nous reçûmes de ces hommes vénérables
un seau de vin pour douze hommes, un quarteron de fromage de Gruyère et
une livre de pain; on nous mit dans des corridors très larges. Ces bons
religieux nous firent tout ce qui dépendait d'eux, et je crois qu'ils
furent bien traités. Pour notre compte, nous serrâmes les mains de ces
bons pères en les quittant, et nous embrassions leurs chiens qui nous
caressaient comme s'ils nous connaissaient. Je ne puis trouver
d'expressions dans mon intelligence pour pouvoir exprimer toute la
vénération que je porte à ces hommes.
Nos officiers décidèrent de prendre nos pièces pour les descendre et
notre tâche fut terminée là. Notre brave capitaine Merle fut désigné
pour conduire les trois compagnies. On passe sur le lac qui est au pied
du couvent, où nous vîmes, en une place, que la glace était trouée. Le
bon religieux qui nous fit faire le tour nous dit que c'était la
première fois depuis quarante ans qu'il avait vu l'eau. Il serra la main
de notre capitaine et nous salua tous. On redescend à pic; en deux
heures, on arrive à Saint-Rémy. Ce village est tout à fait dans des
enfers de neige; les maisons sont très basses et couvertes en laves très
larges, nous y passâmes la nuit. Je me fourrai dans le fond d'une écurie
où je trouvai de la paille, et je passai une bonne nuit avec une
vingtaine de mes camarades; nous n'eûmes pas froid. Le matin, rappel, et
départ pour faire trois lieues plus loin. Enfin nous sortîmes de l'enfer
pour descendre au paradis. «Ménagez vos biscuits, nous dit notre
capitaine, nous ne sommes pas encore dans le Piémont. Nous avons de
mauvais passages pour arriver en Italie.»
Nous arrivâmes au rendez-vous du rassemblement de tous les régiments,
qui était une longue gorge et un village adossé à cette montagne. À
droite, une pente rapide qui montait à un rocher très élevé. Dans cette
plaine, tout notre matériel se réunit dans deux jours; nos braves
officiers arrivèrent sans bottes, n'ayant plus de drap aux manches de
leur redingote; ils faisaient pitié à voir.
Mais ce rendez-vous, c'était le bout du monde, il n'y avait pas de
chemin pour passer. Le premier Consul arrive et fait de suite apporter
des pièces de bois très fortes; il se présente avec tous ses ingénieurs
et fait faire un trou dans ce rocher qui était au bord d'un précipice.
Cette roche était comme si on l'avait sciée[28]. Une première pièce de
charpente est posée dans le trou. Il en fit mettre une autre en travers
(ce fut le plus difficile à faire), et un homme au bout.
Lorsque la deuxième pièce fut posée, avec des poutres sur les deux
premières, il ne fut plus difficile d'établir notre pont. On fit mettre
des garde-fous du côté du précipice, et ce chef-d'oeuvre fut terminé dans
deux jours. Durant ce temps, tout notre matériel fut remonté et rien ne
fut perdu.
De l'autre côté, on pouvait descendre facilement dans la vallée qui
conduit au fort de Bard qui est entouré de rochers. Ce fort est
imprenable; il ne peut être battu en brèche; ce n'est qu'un roc et des
rochers tout autour qui le dominent et que l'on ne peut franchir. Là, le
Consul prit bien des prises de tabac, et eut fort à faire avec tout son
grand génie. Ses ingénieurs se mirent à l'oeuvre pour passer à portée des
canons. Ils découvrirent un sentier dans des murgers[29] de pierres, qui
avaient plus de deux cents toises de long, et il le fit aplanir. Ce
sentier arrivait vers le pied d'une montagne, il fit fabriquer un
sentier dans le flanc de cette montagne à coup de masse de fer pour
pouvoir faire passer un cheval, mais ce n'était pas le plus difficile à
faire. Le matériel était là, dans un petit enfoncement à l'abri du fort,
mais il ne pouvait monter le sentier, il fallait le passer près du fort.
Et voilà qu'il prend toutes ses mesures; il commence par placer deux
pièces sur la route en face du fort, et fait tirer dessus. Il fallut les
retirer de suite, car un boulet entra dans une de nos pièces. Il envoya
un parlementaire pour sommer le chef du fort de se rendre, mais la
réponse ne fut pas en notre faveur; il fallut agir de finesse. Il
choisit des bons tirailleurs et leur donna des vivres et des cartouches,
les plaça dans des fentes, et leur fit faire des niches dans des roches
qui dominaient le fort. Leur feu tombait sur le dos des soldats; ils ne
pouvaient faire aucun mouvement dans leur cour. Le même jour, il
découvrit à gauche du fort une roche plate très large. Il en fit de
suite faire la reconnaissance pour y monter deux pièces. Les hommes, les
cordages, tout fut mis à l'oeuvre, et les deux pièces placées sur cette
plate-forme qui dominait de plus de cent pieds le fort. Elles le
foudroyaient à mitraille, et ils ne pouvaient sortir dans le jour de
leurs casemates; mais il restait nos pièces et nos caissons qu'il
fallait passer.
Dès que Bonaparte apprit que les chevaux du train étaient passés, il fit
ses préparatifs pour faire passer son artillerie sous les murs du fort;
il fit empailler les roues et tout ce qui pouvait faire du bruit, et
jusqu'à nos souliers pour ne pas éveiller l'attention. Tout fut prêt à
minuit. Les canonniers de notre demi-brigade demandèrent des grenadiers
pour le passage de leur artillerie, et l'on nomma les vingt hommes qui
avaient monté le mont Saint-Bernard, et ça leur fut accordé. Je fus du
nombre avec le même canonnier qu'au passage du Saint-Bernard, il me mit
à la tête de la première pièce, et tout le monde à son poste. Nous eûmes
le signal du départ; il ne fallait pas souffler. Nous passâmes sans
être aperçus.
Arrivés de l'autre côté, on tourne à gauche tout court; en longeant le
chemin de quarante pas, on se trouve garanti par le rocher qui tend la
tête sur le chemin et qui masque le fort. Nous trouvâmes les chevaux
tout prêts; ils furent de suite attelés et partis. Nous revînmes par le
même chemin sur la pointe du pied, _à la queue au loup_[30], mais ils
nous entendirent et nous lancèrent des grenades par-dessus le rempart.
Comme elles tombaient de l'autre côté du chemin, nous ne fûmes pas
atteints, personne; nous en fûmes quittes pour la peur, et nous revînmes
prendre nos fusils. On fit là une faute; il fallait mettre nos fusils
sur les caissons, et nous faire continuer notre chemin; on nous a
exposés, mais on ne pense pas à tout.
En arrivant de notre pénible corvée, le colonel nous fit compliment de
notre bon succès. «Je vous croyais perdus, mes braves.» Notre capitaine
nous fit former le cercle autour de lui, et nous dit: «Mes grenadiers,
vous venez de remplir une belle mission. C'est une bonne épreuve pour la
compagnie!» Il nous serra la main à tous, et me dit: «Je suis content de
votre premier début, je vous noterai.» Et il me serra fortement le bras,
en répétant: «Je suis content!»
Et nous de répondre: «Capitaine, nous vous aimons tous.--Ah! c'est bien,
grenadiers, je m'en rappellerai, je vous remercie.»
Nous remontâmes ce sentier si rapide, et arrivés au sommet de cette
montagne, on découvre les belles plaines du Piémont. La descente est
praticable, et nous nous trouvâmes descendus dans le paradis, à marches
forcées jusqu'à Turin, où les habitants furent surpris de voir arriver
une armée avec son artillerie.
C'est la ville la mieux bâtie de l'Europe; elle est bâtie sur un même
modèle, toutes les maisons sont pareilles, avec des ruisseaux d'une eau
limpide; toutes les rues sont droites, des rues magnifiques. Nous
partîmes le lendemain pour Milan; nous n'eûmes point de séjour; la
marche fut forcée. Nous fîmes notre entrée dans la belle ville de Milan
où tout le peuple formait la haie pour nous voir. Ce peuple est
magnifique. La rue qui va à la porte de Rome est tout ce que l'on peut
voir de plus beau. En sortant de cette porte à droite, nous trouvâmes un
camp tout formé et les baraques toutes faites; nous vîmes qu'il y avait
une armée devant nous. On nous fit former les faisceaux, on commande des
hommes de corvée pour aller aux vivres et je fus du nombre; personne ne
pouvait rentrer en ville. Je me détachai durant la distribution pour
voir la cathédrale; l'oeil ne peut voir rien de pareil, tout n'est que
colonnes en marbre blanc. Je revins porter mon sac de pain et on nous
fit une bonne distribution.
Nous partîmes le lendemain matin et nous prîmes à droite pour descendre
sur le Pô qui est un fleuve très profond. Là, nous trouvâmes un pont
volant qui pouvait contenir cinq cents hommes, et, au moyen d'une grosse
corde qui traversait le fleuve, on parvenait de l'autre côté en tirant
la corde. Cela demanda beaucoup de temps, surtout pour notre artillerie.
Nous arrivâmes fort tard sur des hauteurs toutes ravagées où nous
couchâmes. On fit partir notre division pour Plaisance, une superbe
ville. Le général Lannes battait les Autrichiens et les rabattait sur le
Pô, et nous de nous porter sur tous les points sans nous battre. On nous
faisait marcher de tous les côtés au secours des divisions
d'avant-garde, et nous ne brûlâmes pas une cartouche. Ce n'étaient que
des manoeuvres.
Nous redescendîmes sur le Pô. Là, les Autrichiens s'emparèrent des
hauteurs avant d'arriver à Montebello. Leur artillerie ravageait toutes
nos troupes qui montaient, et il fallut faire marcher la 24e et la 43e
demi-brigade pour être maître de ces positions. Enfin le général Lannes
les renversa sur Montebello et les poursuivit jusqu'à la nuit. Le
lendemain, il leur souhaitait le bonjour, et notre demi-brigade occupa
les hauteurs qui coûtèrent tant de peine à prendre, vu qu'ils étaient le
double de nous. Nous partîmes le matin pour suivre le mouvement de
cette grosse avant-garde, et on nous plaça à une demi-lieue en arrière
de Montebello, dans une belle plantation de mûriers, dans une allée très
large. On nous fit former les faisceaux par bataillon.
Nous étions à nous régaler de mûres (les arbres en étaient chargés),
lorsque sur les onze heures nous entendîmes la canonnade. Nous la
croyions très loin. Pas du tout! Elle se rapprochait de nous. Il arrive
un aide de camp pour nous faire avancer le plus vite possible. Le
général était forcé de tous les côtés. «Aux armes! dit notre colonel,
allons, mon brave régiment! c'est notre tour aujourd'hui de nous
signaler!» Et nous de crier: «Vive notre colonel, vivent nos bons
officiers!»
Notre capitaine, avec ses cent soixante quatorze grenadiers, dit: «Je
réponds de ma compagnie. Je serai le premier à la tête.»
On nous met par sections sur la route, on nous fait charger nos armes en
marchant, et c'est là que je mis ma première cartouche dans mon fusil.
Je fis le signe de la croix avec ma cartouche et elle me porta bonheur.
Nous arrivons à l'entrée du village de Montebello où nous voyons
beaucoup de blessés, et voilà la charge qui bat...
Je me trouvai à la première section, au troisième rang, par mon rang de
taille. En sortant du village une pièce de canon fit feu à mitraille sur
nous et ne fit de mal à personne. Je baissai la tête à ce coup de canon.
Mais mon sergent-major me donne un coup de sabre sur mon sac: «On ne
baisse pas la tête! me dit-il.--Non! lui répondis-je.»
Le coup parti de cette pièce, le capitaine Merle crie pour prévenir le
second coup: «À droite et à gauche dans les fossés!»
Comme je n'avais pas entendu le commandement de mon capitaine, je me
trouvais tout à fait à découvert. Je cours sur la pièce, je dépasse nos
tambours et tombe sur les canonniers. Comme ils finissaient de charger,
ils ne me virent pas; je les passai à la baïonnette tous les cinq. Et
moi de sauter sur la pièce, et mon capitaine de m'embrasser en passant!
Il me dit de garder ma pièce, ce que je fis, et nos bataillons se
jetèrent sur l'ennemi. C'était un carnage à la baïonnette, avec des feux
de peloton; les hommes de notre demi-brigade étaient devenus des lions.
Je ne restai pas longtemps. Le général Berthier vint au galop et me dit:
«Que fais-tu là?--Mon général, vous voyez mon ouvrage. C'est à moi cette
pièce, je l'ai prise tout seul.--Veux-tu du pain?--Oui, mon général.»
Il parlait du nez et dit à son piqueur: «Donne-lui du pain.» Puis, il
tire un petit calepin vert et me demande comment je m'appelle:
«Jean-Roch Coignet.--Ta demi-brigade?--Quatre-vingt-seizième.--Ton
bataillon?--Premier.--La compagnie?--Première.--Ton
capitaine?--Merle.--Tu diras à ton capitaine qu'il t'amène à dix heures
près du Consul. Va le trouver, laisse là ta pièce!»
Et il part au galop. Moi, bien content, je pars à toutes jambes
rejoindre ma compagnie qui avait pris dans un chemin à droite. Ce chemin
était creux, bordé de haies et encombré de grenadiers autrichiens. Nos
grenadiers les attaquaient à la baïonnette, ils étaient dans un désordre
complet, sur tous les points. Je me présente à mon capitaine, et lui dis
qu'on m'avait mis en écrit: «C'est bien, dit-il. Passons par ce trou
pour gagner le devant de la compagnie; ils pourraient être coupés, ils
vont trop vite. Suivez-moi!»
Je passe par le même trou; à deux cents pas, de l'autre côté du chemin,
il se trouvait un gros poirier sauvage, et derrière, un grenadier
hongrois qui attendait que mon capitaine fût en face de lui pour
l'ajuster. Mais comme il le vit, il me cria: «À vous, grenadier!»
Comme j'étais en arrière, je le mets en joue à dix pas; il tombe roide
mort, et mon capitaine de m'embrasser: «Ne me quittez pas de la journée,
dit-il, vous m'avez sauvé la vie!» Et nous voilà à courir pour gagner le
devant de la compagnie qui était trop avancée.
Voilà un sergent qui passe de l'autre côté comme nous; il est enveloppé
par trois grenadiers. Moi de courir pour le délivrer: ils le tenaient
et me disaient de me rendre. Je leur tends mon fusil de la main gauche
et je lui fais faire bascule de la main droite, en plongeant ma
baïonnette dans le ventre d'un, et ainsi de suite à son camarade; le
troisième fut jeté par terre par le sergent qui le prit par le haut de
la tête et le mit sous ses pieds. Le capitaine finit la besogne.
Le sergent reprit sa ceinture et sa montre, et les dépouilla à son tour.
Nous le laissâmes se remettre et se rhabiller, nous courûmes pour gagner
le devant de la compagnie qui débouchait dans une grande prairie où le
capitaine prit la tête pour la réunir au bataillon qui marchait toujours
au pas de charge.
Nous étions embarrassés de trois cents prisonniers qui s'étaient rendus
dans le chemin creux; on les remit à des hussards de la mort qui avaient
échappé, car ils avaient été massacrés le matin; il n'en restait pas
deux cents de mille. On faisait des prisonniers; on ne savait qu'en
faire, personne ne voulait les conduire et ils s'en allaient tout seuls.
C'était une déroute complète. Ils ne faisaient plus feu sur nous; ils se
sauvaient comme des lapins, surtout la cavalerie, qui avait mis
l'épouvante dans toute leur infanterie... Le Consul arriva pour voir la
bataille gagnée et le général Lannes couvert de sang (il faisait peur),
car il était partout au milieu du feu, et c'est lui qui fit la dernière
charge. Si nous avions eu deux régiments de cavalerie, toute leur
infanterie était prise.
Le soir, le capitaine me prit par le bras, me présente au colonel, et
lui dit ce que j'avais fait dans ma journée. Il répond: «Mais,
capitaine, je n'en savais rien du tout.»
Il vient me serrer la main et dit: «Il faut le noter.--Le général
Berthier veut le présenter au Consul à dix heures ce soir, dit mon
capitaine; je le mène.--Ah! c'est bien, mon grenadier.»
En arrivant près de Berthier, mon capitaine lui dit: «Voilà mon
grenadier qui a pris la pièce, puis il m'a sauvé la vie et a délivré mon
premier sergent; il a tué trois grenadiers hongrois.--Je vais le
présenter au Consul.»
Le général Berthier et mon capitaine vont près du Consul, et lui parlent
un peu de temps. On me fait approcher. Le Consul vint et me prit par
l'oreille. Je croyais que c'était pour me gronder. Pas du tout! c'était
de l'amitié. Me tenant l'oreille, il dit: «Combien as-tu de
services?--C'est le premier jour que je vais au feu.--Ah! c'est bien
débuté. Berthier, lui dit-il, marque-lui un fusil d'honneur. Tu es trop
jeune pour être dans ma garde; il faut quatre campagnes. Berthier,
marque-le de suite et porte-le dans le portefeuille des notes... Va, me
dit-il, tu viendras dans ma garde.»
Et mon capitaine me prit, et nous vînmes bras dessus, bras dessous,
comme si j'étais son égal. «Savez-vous écrire, me dit-il?--Non, mon
capitaine.--Oh! que c'est fâcheux pour vous; votre carrière serait
ouverte.--Mais c'est égal; vous serez bien noté.--Je vous remercie, mon
capitaine.»
Tous les officiers me serrèrent la main, et le brave sergent que j'avais
délivré vint m'embrasser devant toute la compagnie qui me fit
compliment. Comme j'étais heureux!
Ainsi finit la bataille de Montebello.
TROISIÈME CAHIER
LA JOURNÉE DE MARENGO.--POINTE EN ESPAGNE.
Le lendemain, après avoir réglé nos comptes avec les Autrichiens, nous
couchâmes sur le champ de bataille, car nous ne leur donnions pas le
temps de se reconnaître. Le 10, au matin, on bat le rappel. Lannes et
Murat partirent avec leur avant-garde pour souhaiter le bonjour aux
Autrichiens, mais ils ne les trouvèrent pas, ils n'avaient pas dormi et
avaient marché toute la nuit. Notre demi-brigade finit de ramasser les
blessés autrichiens et français que nous n'avions pas trouvés la nuit;
nous les portâmes à l'ambulance, et nous ne partîmes du champ de
bataille que très tard.
Nous fûmes toute la nuit en marche dans des chemins de traverse. Sur le
minuit, M. Lepreux, notre colonel, fit faire halte et passa dans les
rangs, disant: «Faites le plus grand silence, il faut un silence
absolu.» Et il fit commencer le mouvement par notre premier bataillon.
Nous passâmes dans des défilés où l'on ne se voyait pas; les chefs qui
étaient à cheval avaient mis pied à terre, et le plus grand silence
régnait dans les rangs. Nous sortîmes, et l'on nous mit dans des terres
labourées: il fut encore défendu de faire du bruit et de faire du feu:
il fallut se coucher entre des grosses mottes de terre, la tête sur le
sac, et attendre le jour.
Le matin, on nous fit lever, et rien dans le ventre! On part pour
descendre dans des villages tout ravagés, on traverse des fossés, des
marécages, un gros ruisseau et des villages remplis de bosquets. Pas de
vivres, toutes les maisons étaient désertes; nos chefs étaient accablés
de fatigue et de faim. Nous partîmes de ces bas-fonds pour remonter à
gauche, dans un village entouré de vergers et d'enclos; nous y trouvâmes
de la farine, un peu de pain, quelques bestiaux. Il était temps: nous
serions morts de faim.
Le 12, nos deux demi-brigades vinrent appuyer notre droite, et voilà
notre division réunie; on nous dit que ce village se nommait le village
de Marengo. Le matin, on fit battre la breloque. Quelle joie! Il venait
d'arriver 17 fourgons de pain. Quel bonheur pour des affamés! tout le
monde voulait aller à la corvée. Mais quel fut notre désappointement! il
se trouvait tout moisi et tout bleu... Enfin, il fallut s'en contenter.
Le 13, au point du jour, on fit marcher en avant dans une grande plaine,
et à deux heures on nous mit en bataille. On forma les faisceaux; il
arrive des aides de camp qui venaient de notre droite et qui volaient de
tous côtés. Voilà un mouvement qui se fait partout, et l'on détache la
24e demi-brigade en avant à la découverte. Elle marcha très loin,
découvrit les Autrichiens et eut une affaire sérieuse; ils perdirent du
monde. Il n'y eut plus de doute que les Autrichiens étaient devant nous,
dans la ville d'Alexandrie.
Toute la nuit sous les armes. On plaça des avant-postes le plus loin
possible, et des petits postes avancés. Le 14, à trois heures du matin,
ils surprirent deux de nos petits postes de quatre hommes, et les
égorgèrent. Ce fut le signal du réveille-matin, et nous prîmes les
armes. À quatre heures, fusillade sur notre droite, on bat la générale
sur toute la ligne, et les aides de camp vinrent nous faire prendre nos
lignes de bataille. On nous fit rétrograder un peu en arrière, derrière
une belle pièce de blé qui se trouvait sur une petite éminence qui nous
masquait, et nous attendîmes un peu de temps. Tout à coup, leurs
tirailleurs sortirent de derrière des saules et des marais, et puis
l'artillerie commence. Un obus éclate dans la première compagnie et tue
sept hommes; il arrive un boulet qui tue le gendarme en ordonnance près
du général Chambarlhac qui se sauve à toute bride. Nous ne le revîmes
pas de la journée.
Arrive un petit général qui avait de belles moustaches; il vint trouver
notre colonel et demande où est notre général. On lui répond: «Il est
parti.»--Eh bien! je vais prendre le commandement de la division.»
Et il prit de suite la compagnie de grenadiers dont je faisais partie,
et nous mena pour l'attaque, sur un rang. Nous commençâmes le feu. «Ne
vous arrêtez pas en chargeant vos armes, dit-il. Je vous ferai rentrer
par un rappel.»
Et il court rejoindre sa division. Il ne fut pas sitôt à son poste que
la colonne des Autrichiens débusque de derrière des saules, se déploie
devant nous, fait un feu de bataillon, et nous crible de mitraille.
Notre petit général répond, et nous voilà entre deux feux, sacrifiés.
Je cours derrière un gros saule; je m'appuie contre et tirai dans cette
colonne, mais je ne pus y tenir... Les balles venaient de toutes parts,
et je fus contraint de me coucher la tête par terre pour me garantir de
cette mitraille qui faisait tomber les branches sur moi; j'en étais
couvert. Je me voyais perdu.
Heureusement, toute la division avance par bataillon. Je me relevai et
me trouvai dans une compagnie du bataillon, j'y restai toute la journée,
car il ne restait plus que quatorze de nos grenadiers sur cent
soixante-quatorze, le reste fut tué ou blessé. Nous fûmes obligés de
venir reprendre notre première position, criblés par la mitraille. Tout
tombait sur nous qui tenions la gauche de l'armée, contre la grande
route d'Alexandrie, et nous avions la position la plus difficile à
soutenir. Ils voulaient toujours nous tourner, et il fallait toujours
appuyer pour les empêcher de nous prendre par derrière.
Notre colonel se multiplie partout derrière la demi-brigade pour nous
maintenir; notre capitaine, qui avait perdu sa compagnie et qui était
blessé au bras, faisait les fonctions d'aide de camp près de notre
intrépide général. On ne se voyait plus dans la fumée. Les canons mirent
le feu dans la grande pièce de blé, et ça fit une révolution dans les
rangs. Des gibernes sautèrent; on fut obligé de rétrograder en arrière,
pour nous reformer le plus vite possible. Cela nous fit beaucoup de
tort, mais ça fut rétabli par l'intrépidité des chefs qui veillaient à
tout.