cheval veut faire quelques écarts; je lui allonge deux coups de cravache
sous le poitrail, et lui fais faire une pirouette sous lui, et le rends
docile. Je le mène au trot, je reviens au galop; je recommence au pas,
c'est la marche essentielle pour la cavalerie... Je mets pied à terre,
je dis à l'officier: «Marquez ce cheval _numéro_ 1; il est bon.» Je dis
au vétérinaire: «Voyez la bouche de tous les chevaux, et surtout les
dents, je les visiterai après.»
Je continue, je fais trois lots et les fais marquer par le capitaine de
chasseurs. Arrivé au trentième, je demande un verre de vin que le
général me fait apporter, disant: «Je vous laisse faire, jeune homme!
Dites-moi, pourquoi ces trois lots?--Le premier pour vos officiers, le
deuxième pour vos chasseurs, et le troisième, réformé.--Comment
réformé?--Eh bien! général, je vais me faire comprendre. Les quatre
chevaux du troisième lot sont des chevaux refaits qui ne peuvent être
acceptés sans une visite des experts. Voilà la sévérité que j'y mets.
Cela vous regarde. Maintenant faut-il que je continue de faire mon
devoir?--Oui, je vous approuve: sévère et juste.»
Je continuai toute la journée... J'avais monté cinquante chevaux; six du
premier lot et quatre du second étaient mauvais; il en restait quarante
pour les chasseurs. Lorsque les officiers connurent mon opération, ils
me prirent la main: «Vous savez faire votre devoir, nous ne serons pas
trompés.--Vous avez, dis-je, six chevaux parfaits, ils peuvent monter
des officiers.»
Le général me fit venir près de lui, il était près de M. Potier avec son
aide de camp: «Vous avez bien opéré, je vous ai suivi de l'oeil, je suis
content de vous. Continuez... Vous devez être fatigué, demain nous
prendrons les chevaux de hussards, vous opérerez de même. À onze
heures!--Ça suffit, général.--Savez-vous écrire?--Non, général.--J'en
suis fâché, je vous aurais pris avec moi.--Je vous remercie; je ne
quitte pas mon maître; c'est lui qui m'a élevé.--Vous êtes un fidèle
garçon.»
Il fit appeler les officiers, et leur dit: «Vous allez vous emparer de
ce jeune homme. Faites-le dîner avec vous; il travaille dans vos
intérêts. Que les fournisseurs ne lui parlent pas! Vous le ramènerez
chez moi à neuf heures. Monsieur l'inspecteur vient dîner avec moi.»
Je fus fêté de tous les officiers: le dîner fut très gai. À neuf heures,
nous arrivâmes chez le général, et le café fut servi, je reçus l'accueil
le plus aimable de la part du général: «Demain nous visiterons les
chevaux que vous devez monter, et je vous ferai seconder par un maréchal
des logis qui monte bien, cela vous avancera.--Je lui ferai monter les
juments.--Pourquoi cela?--Général, la jument est meilleure que le cheval
hongre; elle résiste mieux à la fatigue; je l'examinerai avant de faire
monter.--Ah! pour le coup, je suis content de votre observation. Je
l'approuve.--Si votre militaire est content de sa jument, il la mettra
au premier lot, et ainsi de suite; moi, de même.--Eh bien, messieurs!
que dites-vous de cela? Nous sommes bien tombés. On ne nous donnera plus
de ces mauvais chevaux qui ne durent pas six mois.--Je puis me tromper,
mais je ferai de mon mieux.--Allons, messieurs, à demain onze heures
précises!»
Nous prîmes congé du général; mon maître me mit en voiture pour gagner
notre hôtel. «Jean, le général est content de vous; il est enchanté.
Tâchons de faire une bonne journée demain; il faudrait pouvoir recevoir
cent chevaux. Comme vous serez deux, ça nous avancerait beaucoup.--Je
ferai mon possible.»
Le lendemain, à dix heures, nous reçûmes la visite du capitaine de
hussards; mon maître lui dit: «Faites-moi l'amitié d'accepter une
côtelette et une tasse de café. Nous partons de suite. Le fiacre est
prêt.--Dépêchons-nous! Le général ne plaisante pas.»
À dix heures et demie, nous étions près du Champ de Mars à voir les
chevaux; mon maître dit: «Préparez encore cinquante chevaux.»
À onze heures, le général arrive; nous passons les chevaux en revue, et
nous montâmes à cheval deux à la fois. Ces chevaux étaient charmants; je
fus content; je le dis au général qui fut content aussi. Il n'en fut
réformé que deux sur cent. Ces pauvres marchands de chevaux n'étaient
plus si chagrins que la veille. Enfin, nous reçûmes cent chevaux par
jour, et tout fut terminé dans neuf jours. Je fus bien remercié de tous
les officiers et du général qui me fit remettre trente francs pour les
dix chevaux réformés. Je fus avec mon maître remercier le général qui
nous dit: «J'ai fait mon rapport du soin que vous avez mis dans le choix
des chevaux pour les officiers et la réforme que vous avez faite, c'est
ce qui a fait donner trente francs de récompense à votre jeune homme.»
Je remercie et nous allâmes finir nos affaires; mon maître toucha
dix-huit cents francs pour son voyage, et nous partîmes le lendemain
pour Coulommiers. Mon maître me dit: «Nous avons mené notre affaire
grand train et tout le monde est content.»
Je lui dis: «Si jamais je suis soldat, je ferai mon possible pour être
dans les hussards, ils sont trop beaux.--Il ne faut pas penser à cela;
nous verrons plus tard; ce sera mon affaire: le métier de soldat n'est
pas tout rose, je vous en préviens.--Je le crois; aussi je ne suis pas
parti; il faudrait que je fusse forcé de partir pour vous quitter.--Eh
bien! je suis content de votre réponse.»
Nous arrivâmes à la maison le samedi, et le dimanche fut une fête pour
tout le monde; monsieur ne tarissait pas sur mon compte. Je me remis à
mes occupations habituelles, mais un jour je fus invité à passer à la
mairie. Là, on me demande mes nom et prénoms, ma profession, mon âge.
«Je me nomme Jean-Roch Coignet, né à Druyes-les-Belles-Fontaines,
département de l'Yonne.--Quel âge avez-vous?--Je suis né le 16 août
1776.--Vous pouvez vous retirer.»
Que diable me veulent-ils? Ça me mit martel en tête. «Je n'ai pourtant
rien fait», me disais-je. Je dis cela de suite à mes maîtres qui me
disent: «C'est pour vous enregistrer pour la conscription.--Je vais donc
être soldat.--Pas encore, mais c'est une mesure qu'ils prennent. Si vous
voulez, nous vous achèterons un homme.--Je vous remercie; nous verrons
cela plus tard.»
Je me trouvais accablé de cette nouvelle; j'aurais voulu être parti de
suite, mais cela se prolongea jusqu'au mois d'août où j'eus tout le
temps de faire toutes mes réflexions. Ma tête travaillait nuit et jour,
je me voyais sur le point de quitter cette maison où j'avais passé des
jours si heureux, avec de si bons maîtres et de bons camarades.
Je termine la première partie de mon ouvrage pour ne pas faire trop de
répétitions qui pourraient ennuyer. Je vais commencer mon état
militaire, et j'ai fini la première partie de mes peines.--Celles-là ne
sont que des roses.
DEUXIÈME CAHIER
DÉPART POUR L'ARMÉE.--MA VIE MILITAIRE JUSQU'À LA BATAILLE DE
MONTEBELLO.
Le 6 fructidor an VII, deux gendarmes se présentèrent pour me donner une
feuille de route pour partir le 10 fructidor pour Fontainebleau. Je fis
de suite mes préparatifs pour partir; on voulait me faire remplacer; je
remerciai en pleurant: «Je vous promets que je reviendrai avec un fusil
d'argent, ou je serai tué!»
Mes adieux furent tristes; je fus comblé d'égards par tout le monde,
conduit un bout de chemin, et bien embrassé. Mon petit paquet sous le
bras, je viens coucher à Rozoy, première étape militaire. Je fus
chercher mon billet de logement que je présente à mon hôte qui ne fait
pas attention à moi. Je sors et vais acheter un pot-au-feu, que le
boucher me mit dans la main. Je fus blessé de voir cette viande dans le
creux de ma main. Je la présente à ma bourgeoise pour qu'elle ait la
complaisance de me la faire cuire et je vais lui chercher des légumes.
On finit par mettre mon petit pot-au-feu; j'eus alors les bonnes grâces
de mes hôtes qui voulurent bien m'adresser la parole, mais je ne leur en
tins aucun compte.
Le lendemain, j'arrive à Fontainebleau où des officiers peu ardents au
service nous reçurent, et nous mirent dans une caserne en très mauvais
état. Notre beau bataillon s'est formé dans la quinzaine; il était de
l,800 hommes: comme il n'y avait pas de discipline, il se forma de suite
une révolution, et la moitié s'en allèrent chez eux. Le chef de
bataillon en fit son rapport à Paris, et il fut accordé quinze jours
pour rejoindre le bataillon, sans quoi on serait porté déserteur et
poursuivi comme tel.
Le général Lefèvre fut envoyé de suite pour nous organiser. On fit
former les compagnies et tirer les grenadiers; je fus du nombre de cette
compagnie qui se montait à cent vingt hommes et nous fûmes habillés de
suite. Nous reçûmes tout au grand complet, et de suite à l'exercice deux
fois par jour!... Les retardataires furent ramenés par les gendarmes, et
l'on nous mit à la raison.
Le dimanche c'était le décadi[20] pour tout le bataillon. Il fallait
chanter la victoire, et les officiers brandissaient leurs sabres;
l'église en retentissait, et puis on criait: Vive la République! tous
les soirs, autour de l'arbre de la liberté, qui était dans la belle rue;
il fallait chanter: _Les aristocrates à la lanterne!_ Comme c'était
amusant!
Cette vie dura à peu près deux mois lorsque la nouvelle circula, dans
les journaux, que le général Bonaparte était débarqué, qu'il venait à
Paris, et que c'était un grand général. Nos officiers en devenaient
fous, parce que le chef de bataillon le connaissait, et ce fut une joie
dans le bataillon. On nous passait des revues de propreté; on faisait
porter et présenter les armes, croiser la baïonnette; on voulait nous
faire soldats dans deux mois. Nous en avions des durillons dans les
mains à force de taper sur la crosse de nos fusils. Toute la journée
sous les armes! Nos officiers nous colletaient, ajustaient nos
habillements; ils se mettaient en quatre pour que rien n'y manquât.
Enfin, il nous arrive un courrier que Bonaparte passerait par
Fontainebleau et qu'il devait passer la nuit. On nous mit sous les armes
toute la journée, et rien ne venait. On ne voulait pas nous donner le
temps de manger; les boulangers et les traiteurs de la grande rue firent
une bonne recette. Des vedettes furent placées dans la forêt; à chaque
instant on criait: _Aux armes!_ et tout le monde au balcon, mais en pure
perte, car Bonaparte n'arriva qu'à minuit.
Dans la grande rue de Fontainebleau où il mit pied à terre, il fut
enchanté de voir un si joli bataillon; il fit venir les officiers autour
de lui, et leur donna l'ordre de partir le lendemain pour Courbevoie. Il
remonte dans sa voiture, et nous de crier «Vive Bonaparte!», et de
rentrer dans nos casernes faire nos sacs, faire lever les
blanchisseuses, et payer partout.
Nous venons coucher à Corbeil; nous y fûmes reçus en enfants du pays par
tous les habitants, et le lendemain nous partîmes pour Courbevoie où
nous trouvâmes une caserne dépourvue de tout le nécessaire; même pas de
paille pour nous coucher! Nous fûmes obligés d'aller chercher les
paisseaux dans les vignes pour nous chauffer et faire bouillir nos
marmites.
Nous ne restâmes que trois jours et nous reçûmes l'ordre de partir pour
l'École militaire, où l'on nous mit dans des chambres qui ne contenaient
que des paillasses, et au moins cent hommes dans chaque chambre. Puis,
on nous fit la distribution de trois paquets de cartouches (de quinze
par paquet); et trois jours après, l'on nous fit partir pour Saint-Cloud
où nous vîmes des canons partout, des cavaliers enveloppés dans leurs
manteaux.
On nous dit que c'étaient des _gros talons_[21], que c'était la foudre
quand ils chargeaient sur l'ennemi, qu'ils étaient couverts de fer. Tout
cela n'était pas; ils avaient seulement de vilains chapeaux à trois
cornes et deux plaques de fer en croix sur la forme de leurs chapeaux.
Ces hommes ressemblaient à de gros paysans, avec des chevaux gros,
pesants à faire trembler la terre, et des sabres de quatre pieds. Voilà
les hommes de notre grosse cavalerie qui furent plus tard nos beaux
cuirassiers qui se nommèrent les _gilets de fer_. Enfin, ce régiment
était à Saint-Cloud. Les grenadiers du Directoire et des Cinq-Cents dans
la première cour formaient la haie; une demi-brigade d'infanterie était
près de la grande grille, et quatre compagnies de grenadiers, derrière
la garde du Directoire.
On entend crier: «Vive Bonaparte!» de tous les côtés, et il paraît. Les
tambours battent aux champs: il passe devant le beau corps de
grenadiers, salue tout le monde, nous fait mettre en bataille, et parle
aux chefs. Il était à pied, il avait un petit chapeau et une petite
épée; il monte les degrés seul.
Tout à coup nous entendons des cris, et Bonaparte de sortir et de tirer
sa petite épée, et de remonter avec un peloton de grenadiers de la
garde. Et puis on crie encore plus fort; les grenadiers étaient sur le
perron et dans l'entrée. Et puis nous voyons de gros monsieurs[22] qui
passaient par les croisées; les manteaux, les beaux bonnets et les
plumes tombaient par terre; les grenadiers arrachaient les galons de ces
beaux manteaux[23].
Bonaparte rappelle son frère Lucien qui était le président, et lui dit
de se placer dans le beau fauteuil, avec Cambacérès à sa droite et
Lebrun à sa gauche. Et les voilà installés.
À trois heures, on nous donne l'ordre de partir pour Paris, mais les
grenadiers ne partirent pas avec nous. Nous mourions de faim; en
arrivant on fit la distribution d'eau-de-vie. Les Parisiens nous
serraient de tous les côtés pour savoir des nouvelles de Saint-Cloud:
nous ne pouvions pas passer dans les rues pour arriver au Luxembourg où
l'on nous mit dans une chapelle, en entrant dans le jardin (il fallait
monter des marches). Et puis à gauche, c'était une grande pièce voûtée
que l'on nous dit être la sacristie, où l'on nous fit établir des
grandes marmites pour quatre cents grenadiers. Devant le corps de
bâtiment, il y avait de beaux tilleuls, mais cette belle place devant le
palais, ce n'étaient que des masures démolies. Il n'existait dans ce
beau jardin que les vieux marronniers qui y sont encore, et une sortie
derrière, au bout de notre chapelle. C'était pitié de voir ce beau
jardin avec des démolitions.
Voilà qu'il nous arrive un beau grenadier qui se présente avec le chef
de bataillon qui fait prendre les armes pour recevoir M. Thomas (ou
Thomé) pour lieutenant dans la 96e demi-brigade; et là sur-le-champ, il
nous dit: «C'est moi qui ai sauvé la vie avec mon camarade à Bonaparte.
La première fois qu'il est entré dans la salle, deux ont foncé sur lui
avec des poignards et c'est moi et mon camarade qui avons paré les
coups. Et puis il est sorti; ils lui criaient: _hors la loi!_ C'est là
qu'il a tiré son épée et nous a fait croiser la baïonnette, et leur a
crié: _hors la salle!_ en appelant son frère. Tous les _pigeons battus_
se sont sauvés par les croisées, et nous avons été maîtres de la salle.»
Il nous dit encore que Joséphine lui avait donné une bague qui valait
bien quinze mille francs, avec défense de la vendre, disant qu'elle
pourvoirait à tous ses besoins.
Tout notre beau bataillon fut définitivement incorporé dans la 96e
demi-brigade de ligne, vieux soldats à l'épreuve qui avaient des
officiers distingués qui nous menaient ferme. Notre colonel se nommait
M. Lepreux, natif de Paris, bon soldat et doux à ses officiers. Notre
capitaine se nommait Merle, il possédait tous les talents militaires:
sévère, juste, toujours avec ses grenadiers aux distributions, à
l'exercice deux fois par jour, sévère pour la discipline; il assistait
aux repas; il nous faisait apprendre à tirer des armes. Tout notre temps
se trouvait employé; dans trois mois, nos compagnies pouvaient manoeuvrer
devant le premier Consul.
Je devins très fort dans les armes; j'étais souple, j'avais deux bons
maîtres d'armes qui me poussèrent. Ils m'avaient tâté et ils avaient
senti ma ceinture[24]; ils me faisaient la cour. Je leur payais la
goutte (il fallait cela à ces deux ivrognes). Je n'eus pas lieu de m'en
plaindre, car, au bout de deux mois, ils me mirent à une forte épreuve;
ils me firent chercher une querelle, et je puis dire sans sujet:
«Allons! me dit ce crâne, prends ton sabre! Et que je te tire une petite
goutte de sang!--Eh bien! voyons, monsieur le faquin.--Prends un
témoin.--Je n'en ai pas.» Et mon vieux maître, qui était du complot, me
dit: «Veux-tu que je sois ton témoin?--Je le veux bien, mon père
Palbrois.--En route! dit-il, pas tant de raisons!»
Et nous voilà partis tous les quatre: nous ne fûmes pas loin dans le
jardin du Luxembourg, il s'y trouvait de vieilles masures, et ils me
mènent entre des vieux murs. Là, habit bas, je me mets en garde. «Eh
bien! attaque le premier, lui dis-je.--Non, me dit-il.--Eh bien! en
garde!»
Je fonce sur lui; je ne lui donnais pas le temps de se reconnaître.
Voilà mon maître qui se met en travers, le sabre à la main. Je le
repoussais, disant: «Ôtez-vous, que je le tue!--Allons! c'est fini,
embrassez-vous!»
Et nous allons boire une bouteille. Je disais: «Et cette goutte de sang,
il n'en veut donc plus?»--C'est pour rire, me dit mon maître.
Je fus reconnu pour un bon grenadier. Je vis où ils voulaient en venir,
c'était une épreuve pour me faire payer l'écot; c'est ce que je fis de
bonne grâce, et ils m'en tinrent bon compte. Le grenadier qui voulait me
tuer le matin, fut le meilleur de mes amis, il eut tous les égards pour
moi, il me rendait de petits services.
Mes deux maîtres me poussèrent ferme: quatre heures d'exercice, deux
heures de salle d'armes, ce qui faisait six heures par jour. Cette vie
dura trois mois, et je payais bien des gouttes à ces ivrognes.
Heureusement que M. et Mme Potier avaient garni ma ceinture. Je m'en
sentis longtemps.
Nous passâmes l'hiver à Paris. La revue du premier Consul eut lieu au
mois de février aux Tuileries; les trois demi-brigades (24e légère, 43e
de ligne et 96e de ligne) formaient une division de quinze mille hommes,
dont il donna le commandement au général Chambarlhac. Le premier Consul
nous fit manoeuvrer, passa dans les rangs et fut content; il fit appeler
les colonels et voulut voir les conscrits à part. On lui présenta la
compagnie de grenadiers du bataillon de Seine-et-Marne; il dit à notre
capitaine Merle de nous faire manoeuvrer devant lui; il fut surpris:
«Mais c'est des vieux que vous faites manoeuvrer.--Non, lui dit le
capitaine, c'est la compagnie du bataillon auxiliaire qui a été formé à
Fontainebleau.--Je suis content de cette compagnie. Faites-la rentrer au
bataillon. Tenez-vous prêts à partir.»
Nous reçûmes l'ordre de partir pour le camp de Dijon qui n'existait pas,
car je ne l'ai pas vu. Nous partîmes toute la division ensemble pour
Corbeil, où Chambarlhac nous fit camper dans les vignes de ce brave
département de Seine-et-Marne qui avait fait tant de sacrifices pour
notre bataillon; tout le long de la route nous avons ainsi campé.
D'Auxerre, il nous amène à Sainte-Nitasse; les citoyens voulaient nous
loger, ils nous amenaient des voitures de bois et de paille[25]. Tout
cela fut inutile; il fallut brûler leurs paisseaux et couper leurs
peupliers. On nous appelait les _brigands de Chambarlhac_, cependant il
ne couchait pas au bivouac avec ses soldats. Cette vie dura jusqu'à
Dijon, où on nous logea chez le bourgeois; nous y restâmes près de six
semaines.
Le général Lannes forma son avant-garde, et il partit pour la Suisse;
nous ne partîmes que les derniers de Dijon pour Auxonne où nous
logeâmes. Le lendemain à Dôle où nous ne fûmes que coucher, et de là à
Poligny. De là à Morez; le lendemain nous fûmes coucher aux Rousses; de
là à Nyon où nous fîmes toute notre petite réunion dans une belle
plaine. Nous passâmes la revue du premier Consul assisté de ses généraux
dont Lannes faisait partie; on nous fit manoeuvrer et former des carrés.
Le Consul nous tint toute la journée; il nous fit défiler, et le
lendemain nous partîmes pour Lausanne, une très jolie ville; le Consul y
coucha et nous fûmes bien reçus.
De ces côtés, on arrive sur une hauteur boisée qui domine toute
l'étendue du pays, on découvre Genève à droite de l'autre côté du lac;
on aperçoit le rivage boisé à perte de vue qui longe ce lac majestueux
bordé de rochers, avec une eau bleue, dans toute sa longueur. On prend à
gauche le chemin qui longe cette belle côte, qui est cultivée en
amphithéâtre, ce ne sont que des murs jusqu'au sommet qui sont garnis
d'espaliers. Cette côte est une richesse pour tout le pays; c'est un
chef-d'oeuvre de la nature. Dans tous les villages de la Suisse, pays de
montagnes et de bois, il faut des guides pour conduire. C'est un bon
peuple pour le soldat; nous ne partions pas sans un bon morceau de
jambon dans du papier; on nous reconduisait sur notre route, car il y
avait de quoi se perdre.
De Lausanne, après avoir tourné le lac de Genève, on remonte la vallée
du Rhône, et on arrive à Saint-Maurice. De là nous partîmes pour
Martigny (tous ces villages sont tout ce que l'on peut voir de plus
malheureux); on prend une autre vallée que l'on peut dire la vallée de
l'Enfer; là, on quitte la vallée du Rhône pour prendre la vallée qui
conduit au Saint-Bernard; et l'on arrive au bourg de Saint-Pierre, situé
au pied de la gorge du Saint-Bernard.
Ce village n'est composé que de baraques couvertes de planches, avec des
granges d'une grandeur immense où nous couchâmes tous pêle-mêle. Là, on
démonta tout notre petit parc, le Consul présent. L'on mit nos trois
pièces de canon[26] dans une auge; au bout de cette auge il y avait une
grande mortaise pour conduire notre pièce gouvernée par un canonnier
fort et intelligent qui commandait quarante grenadiers. Avec le silence
le plus absolu, il faut lui obéir à tous les mouvements que sa pièce
pourrait faire. S'il disait: _Halte_, il ne fallait pas bouger; s'il
disait: _En avant_, il fallait partir. Enfin il était le maître.
Tout fut prêt pour le lendemain matin au petit jour, et on nous fit la
distribution de biscuits. Je les enfilai dans une corde pendue à mon cou
(le chapelet me gênait beaucoup), et on nous donna deux paires de
souliers. Le même soir, notre canonnier forma son attelage qui se
montait de quarante grenadiers par pièce, vingt pour traîner la pièce
(dix de chaque côté, tenant des bâtons en travers de la corde qui
servait de prolonge), et les vingt autres portaient les fusils, les
roues et le caisson de la pièce. Le Consul avait eu la précaution de
faire réunir tous les montagnards pour ramasser toutes les pièces qui
pourraient rester en arrière, leur promettant six francs par voyage et
deux rations par jour. Par ce moyen, tout fut rassemblé au lieu du
rendez-vous, et rien ne fut perdu.
Le matin, au point du jour, notre maître nous place tous les vingt à
notre pièce: dix de chaque côté. Moi je me trouvais le premier devant, à
droite; c'était le côté le plus périlleux, car c'était le côté des
précipices, et nous voilà partis avec nos trois pièces. Deux hommes
portaient un essieu; deux portaient une roue; quatre portaient le dessus
du caisson; huit, le coffre; huit autres, les fusils; tout le monde
était occupé, chacun à son poste.
Ce voyage fut des plus pénibles. De temps en temps, on disait: _Halte!_
ou _En avant!_ et personne ne disait mot. Tout cela n'était que pour
rire, mais arrivé aux neiges, ça devient tout à fait sérieux. Le sentier
était couvert de glace qui coupait nos souliers, et notre canonnier ne
pouvait être maître de sa pièce qui glissait; il fallait la remonter, il
fallait le courage de cet homme pour y tenir. «_Halte!... En avant!..._»
criait-il à chaque instant. Et tout le monde restait silencieux.
Nous fîmes une lieue dans ce pénible chemin; il fallut nous donner un
moment de répit pour mettre des souliers (les nôtres étaient en
lambeaux) et casser un morceau de biscuit. Comme je détachais ma corde
autour de mon cou pour en prendre un, ma corde m'échappe et tous mes
biscuits dégringolent dans le précipice. Quelle douleur pour moi de me
voir sans pain! et mes quarante camarades de rire comme des fous!
«Allons, dit notre canonnier, il faut faire la quête pour mon cheval de
devant qui entend à la parole[27].»
Cela fit rire tous mes camarades. «Allons, dirent-ils tous, il faut
donner chacun un biscuit à notre cheval de devant.»
Et la gaîté reparaît en moi-même. Je les remerciai de tout mon coeur, et
je me trouvais plus riche que mes camarades. Nous voilà partis bien
chaussés de souliers neufs. «Allons, mes chevaux, dit notre canonnier, à
vos postes, en avant! Gagnons les neiges, nous serons mieux, nous
n'aurons pas tant de peine.»