dîner, et il arrive un homme par quatre chevaux pour les panser. Ces
messieurs réformèrent vingt chevaux de leurs écuries, que mon maître
prit, au prix de l'estimation par des marchands de chevaux. Après cette
brillante affaire, il me renvoie avec les beaux chevaux de carrosse de
ces messieurs. MM. Potier et Huzé restèrent huit jours à Paris pour
régler leur compte. Ils furent invités chez le gros pair de France qui
avait été reçu à Coulommiers. Pour mettre d'accord ces messieurs sur le
choix des attelages des chevaux neufs, il fut décidé qu'ils seraient
tirés au sort par quatre et que chacun donnerait son pourboire pour les
domestiques.
Ces messieurs furent si contents de la loyauté de mon maître que le
président en fit part au ministre de la guerre. Celui-ci fit appeler M.
Potier pour lui proposer une commande de deux cents chevaux pour le
train d'artillerie: «Voilà le prix et les tailles. À quelle époque
pouvez-vous les fournir?--Monsieur, je peux les livrer dans deux
mois.--Je vous fais observer que l'on est sévère pour les recevoir; les
chevaux qui ne sont pas reçus sont pour votre compte.--C'est juste, vous
m'en donnerez avis.--Ils seront reçus à l'École militaire. Vous savez
l'âge: quatre à cinq ans, et point de chevaux entiers. Pouvez-vous faire
les avances?--Oui, monsieur.--D'où les tirez-vous?--De Normandie et du
Bas-Rhin.--Ah! c'est cela; c'est de bonne race.»
M. Potier arrive à Coulommiers enchanté, et trouve ses vingt chevaux
dans le meilleur état possible: «Ils ne sont pas reconnaissables; il
faut les mener à la foire de Nangis; nous pourrons les vendre. Ils sont
pour rien, on peut gagner moitié dessus. Tenez-les prêts pour demain et
en route à six heures; ça presse, il faut partir pour la Normandie, j'ai
un marché de passé avec le ministre de la guerre.»
La foire de Nangis était si bonne que les chevaux furent vendus. M.
Potier dit: «J'ai doublé mon prix.» Quatre jours après il partit pour
Caen en Normandie, où il trouva une partie de son emplette; il les
envoie à la maison, et nous partons pour Colmar, où il fit de bonnes
affaires qu'il finit à Strasbourg complètement. M. Huzé fut chargé de
ramener tous les chevaux. Mon maître part pour Paris et rend compte au
ministre que dans quinze jours ses chevaux seraient arrivés. «Eh bien!
dit le ministre, faites-les diriger sur Paris, vous épargnerez de grands
frais. Donnez de suite vos ordres pour qu'ils arrivent; vous avez mis
beaucoup d'exactitude. Vous me donnerez avis, ne perdez pas de temps!»
M. Potier prend la diligence, fait diriger les deux cents chevaux sur
Paris, en écrivant à son épouse de me faire partir pour Saint-Denis avec
une voiture de son, ses chevaux devant rester quatre jours pour se
rafraîchir. J'eus le bonheur d'arriver à Saint-Denis le premier, et tout
fut prêt; les quatre jours furent suffisants pour re-ferrer tous les
chevaux, et arriver à l'École militaire comme si nos chevaux sortaient
d'une boîte, tant ils étaient frais. La voiture de son fut bien payée:
tous les chevaux furent reçus. Devant les officiers d'artillerie, des
inspecteurs, un général, on fut quatre heures à faire trotter, mais le
pourboire fut nul pour moi. Je fus bien désappointé de ce contre-temps.
Monsieur me dit: «Vous ne perdrez rien, je vous ferai cadeau d'une
montre.» Aussi il m'en donna une belle, et deux cents francs pour les
chevaux des représentants et deux louis pour le beau cheval. Quel
bonheur pour moi! En arrivant, je donne tout mon argent à madame, et le
dimanche suivant elle me fit cadeau de six cravates. Monsieur dit: «Mes
deux voyages me valent trente mille francs.» Il avait de plus placé cinq
cents sacs de farine.
Nous reprîmes nos travaux habituels. Je devins fort et intelligent. Je
montais les chevaux les plus fougueux, je les rendais dociles. Je repris
aussi la charrue; je fis présent à mon maître laboureur d'une blouse
bien brodée au collet; il était content. À seize ans, je portais un sac
comme un homme; à dix-huit ans, je portais le sac de trois cent
vingt-cinq; je ne rebutais à rien; mais l'état de domestique commençait
à devenir pour moi un fardeau pesant. Ma tête se portait vers l'état
militaire; je voyais souvent de beaux militaires avec de grands sabres
et de beaux plumets; ma petite tête travaillait toute la nuit. Enfin je
finis par me le reprocher, moi qui étais si heureux! Ces militaires
m'avaient tourné la tête, je les maudissais; l'amour du travail avait
repris ses droits, et je n'y pensais plus.
Les fermiers arrivaient de toutes parts pour livrer les blés vendus à M.
Potier. Chaque fermier avait un échantillon de son blé à la maison.
«Jean, disait mon maître, allez chercher dix sacs.» Que de sacs de mille
francs sortaient de son cabinet! Cela dura jusqu'à Noël.
Je finis une grosse pile de cent sacs dans deux mois. Puis, monsieur dit
à son épouse: «Fais tes invitations pour aujourd'hui en huit. Je pars
pour Paris. Je prends le cabriolet; nous irons voir nos enfants, et Jean
emportera des sacs vides, car il m'est dû beaucoup. Nous serons de
retour samedi. À dimanche ton grand repas.--Il faut m'apporter de la
marée, dit madame, et ce que tu voudras pour me faire deux plats, et
des huîtres.--Ça suffit, madame.»
Les recettes se trouvaient toutes faites le jeudi et employées à des
placements considérables. «C'est, dit mon maître, que vous me portez
bonheur. Voilà un voyage complet. Faisons nos emplettes, nous partirons
demain matin.»
Nous arrivons à cinq heures. Quelle joie pour madame de nous voir
arriver de bonne heure! Le lendemain, à cinq heures, cabriolets et
carrioles arrivaient de tous les côtés, je ne savais auquel entendre:
«Jean, allez à la ville chercher M. et Mme Brodart et sa demoiselle!...
Jean, repartez de suite chercher mon gendre et ma fille!» Et je faisais
ronfler la voiture, toujours au galop. «Jean, il faut servir à table!»
Et le pauvre Jean se multipliait.
La soirée fut magnifique, et ma part de friandises fut mise de côté par
madame. À onze heures, on me dit de me tenir prêt pour reconduire tout
le monde. À minuit je commence: je fis trois voyages qui me valurent
dix-huit francs. Mon maître et madame me firent appeler pour me
rafraîchir. «Prenez un bon verre de vin de votre pays et un morceau de
brioche; nous sommes contents de vous!--Ah! j'ai mis sa petite part de
côté», dit madame.
Le lendemain, je reçus mes petites provisions que je partage avec mes
camarades, et je repris le boisseau avec le garde-moulin, pour ensacher
de la farine pour Paris, pendant huit jours. Enfin j'étais de tous les
métiers.
Madame me prie de donner tous mes soins à son jardin. Je lui fis
d'abord un joli berceau au fond, en face de la porte, et je tirai au
cordeau deux belles plates-bandes. Je creusai l'allée de quatre pouces
pour relever mes deux plates-bandes; et je remplaçais la terre enlevée
avec du sable. Mon maître et madame viennent me voir. «Eh bien, Jean,
dit monsieur, vous nous allez donc faire une route dans notre
jardin.--Non, monsieur, mais une belle allée.--Vous ne pouvez pas faire
cela tout seul, je vais faire venir le jardinier.--Monsieur, le plus
difficile est fait.--Comment l'entendez-vous?--Voyez mes trois lignes
faites, mes piquets plantés; voilà le milieu de mon allée.--Vous avez
donc pris tous les cordeaux de mes charretiers?--Je ne pouvais pas tirer
ma ligne sans cela.--C'est juste.--Mon dernier piquet, vers le berceau,
c'est pour faire une corbeille pour madame.--Ah! c'est bien pensé, Jean.
Vous avez une bonne idée de me faire une jolie corbeille.--Il me faut du
buis pour faire une belle allée, et beaucoup de sable, et des planches
pour faire des bancs dans le berceau de madame.--Et pour votre maître,
que faites-vous?--Le maître reste à côté de madame.--À la bonne heure!
Mais, Jean, où prendrez-vous le sable?--Monsieur, je l'ai trouvé.--Et
où?--Sous le petit pont près de l'abreuvoir. Je l'ai visité tout à
l'heure; j'en ai trouvé trois pieds de hauteur.--Il faudra le faire
tirer.--Non, monsieur, on le chargera sous le pont cet été; vous savez
que toute la fausse rivière est à sec, et nous sortirons par
l'abreuvoir.--C'est cela!--Il nous en faut bien vingt tombereaux; vous
savez que l'allée a huit pieds de large.--Ma femme, dit mon maître, fais
venir ton jardinier, car Jean va nous faire une route dans notre
jardin.--Je prie madame de faire venir du buis et des rosiers pour
planter le long de l'allée.»
Le jardinier arrive le soir, et madame le mène de suite au jardin,
disant: «Jean, venez faire voir votre ouvrage?»
Le jardinier fut surpris. «Eh bien! dit-elle, que dites-vous de la folie
de Jean?--Mais, madame, c'est superbe pour le tracé. Vous pourrez vous
promener quatre de front, et, comme vous avez des enfants, ils ne
gâteront pas votre jardin.--C'est vrai, dit-elle. Eh bien! il faut venir
demain, car il se tuerait, il a mis cela dans sa tête pour me faire
plaisir.--Madame, il a du goût; il s'y est bien pris. Nous vous ferons
un beau jardin; il nous faut quarante rosiers à hautes tiges et du bois
pour l'allée et la corbeille. Il faut quinze jours pour mettre votre
jardin en état. Le sable est à votre portée.--Surtout ne laissez pas
Jean tout seul; il se dépêche trop, il tomberait malade.--Je le connais;
je le ménagerai.--Et vous ferez bien. Je l'ai trouvé avec sa chemise
toute trempée.»
Madame part, le jardinier me dit: «Je vous sais bon gré du commencement
de votre travail. Nous lui ferons une petite surprise devant son
berceau; nous ferons quatre pans coupés, et nous mettrons quatre lilas
de Perse, et du chèvrefeuille autour, et nous peindrons les bancs en
vert. Ça sera joli. Il faut prier madame de ne pas venir de huit jours
voir son jardin.»
Je lui dis le soir: «Madame, le jardinier m'a prié de vous dire de ne
pas venir voir votre jardin de huit jours.--Eh bien! dit M. Potier, je
vais aller à Paris placer de la farine et voir nos enfants.--Ah! c'est
bien aimable de ta part.--Je serai de retour samedi; et je verrai la
folie de Jean et du jardinier, après avoir vu si mon gros représentant
est content de ses chevaux.»
Il revient satisfait de la réception du représentant qui lui a dit: «Je
compte vous voir au printemps avec mon épouse; je lui ai parlé de votre
dame, et elle désire la connaître.--Je vous prie de m'en donner
avis.--C'est juste, il ne faut pas surprendre madame, qui fait si bien
les honneurs de chez elle.»
Monsieur et madame viennent nous retrouver, et sont surpris de voir la
grande allée terminée: «Ah! c'est joli; je suis content, c'est bien
travaillé. Tu pourras te promener et t'asseoir, voilà de beaux bancs.
Jean va nous ruiner avec ses folies.--Ne te dérange pas de huit jours
pour qu'il finisse mon jardin. Je t'en prie. Je voudrais que ça soit
sablé.--Eh bien! je vais surprendre Jean; nous allons faire détourner
l'eau qui passe sous le petit pont, et il pourra prendre du sable à son
aise, il ne sera pas toujours le plus fin.--Il va rire», dit madame.
Les huit jours suffirent pour finir tout le jardin, et je vins annoncer:
Monsieur et madame, votre jardin est fini. Vous pouvez venir le voir.
Ah! si j'avais du sable, ça serait joli.--Eh bien! Jean, vous en aurez
demain; mon mari a mis le sable à sec, et a fait passer l'eau de l'autre
côté du pont. Et demain vous aurez deux tombereaux et des hommes pour
charger; vous n'aurez qu'à le rentrer.--Ah! madame, nous sommes sauvés.
Dans quatre jours, tout sera fini.»
Monsieur et madame nous regardaient de leurs croisées sans venir nous
voir. Le jardinier va leur dire: «Tout est terminé.--Voyons cela, ma
femme.»
Me voilà le râteau sur l'épaule, à côté de la porte, le chapeau à la
main. M. Potier me prit par le bras et me frappa sur l'épaule: «Jean, me
dit-il, vous rendez votre maîtresse heureuse et moi content; c'est plus
joli que l'herbe qui était dans le jardin.--C'est charmant, dit madame,
si ton monde de Paris vient te voir, tu pourras les promener à
présent.--Vous ne verrez plus d'herbe pousser dans vos allées.»
Je me remis au moulin, à la charrue et à tout faire, surtout à dresser
des chevaux. Monsieur reçoit une lettre de Paris pour se rendre de suite
au Luxembourg, chez son représentant, pour affaires. «Jean, mon garçon,
il faut partir demain matin pour Paris. Je crois que c'est des chevaux
que l'on demande.--Si cela est, ils payeront votre folie de jardin.»
Nous partîmes à cinq heures; à onze heures, nous étions à Paris. Mon
maître se présente à l'adresse indiquée; le chef du Directoire[19] lui
dit: «Il nous faut vingt chevaux de première taille, tout noirs, sans
aucune tache; les prix sont de quarante-cinq louis. Où les
prenez-vous?--Monseigneur, dans le pays de Caux et à la foire de
Beaucaire. C'est là que je trouverai ces tailles-là.--Cela suffit.
Partez de suite! À quelle époque livrez-vous?--Il me faut trois mois et
je ne réponds pas d'être prêt à cette époque; ces tailles sont
difficiles à trouver.»
Le voilà de retour à Coulommiers: «Allons, dit-il, partons pour la
Normandie, et nous reviendrons par la foire de Beaucaire. Je vais faire
venir François de suite, lui donner mes ordres et faire part de notre
voyage à ma femme.»
Nous arrivons à Caen; on nous indique quelques chevaux. Dans tous les
environs, nous trouvons quatre chevaux, on en voulait cinquante louis.
«Eh bien! vous les mènerez à la foire, nous verrons cela!»
Nous visitons tout le pays de Caux; nous trouvons des fermes magnifiques
et de beaux élèves; nous pûmes en choisir quatre très beaux. La foire de
Caen fut bonne pour nous. Mon maître en acheta six superbes; il nous en
fallait encore dix. Quant au peuple du pays de Caux, il est magnifique,
les femmes surtout, avec leur coiffure belle, haute, large. Les petites
femmes paraissent grandes, car leur bonnet a bien un pied de haut! ça
leur fait paraître la figure petite. Le monde et les bestiaux, tout est
magnifique.
Nous partîmes pour Beaucaire, où nous trouvâmes nos dix chevaux. Je n'ai
jamais vu de si belles foires, tous les étrangers de toutes les
puissances s'y trouvent. On dirait une ville bâtie dans une plaine: des
cafés, des traiteurs, tout ce que l'on peut voir de plus beau. Il se
fait des affaires pour des millions; la foire dure six semaines.
Les affaires de mon maître terminées, nous partîmes après avoir réuni
nos chevaux et les avoir dirigés sur Coulommiers. Ce voyage fut long;
nous fûmes deux mois dehors de la maison. Quelle joie pour madame de
nous voir arriver!
Mon maître me dit: «Il faut que je fasse une dépense pour nos chevaux,
je vais leur faire faire de belles couvertures et des oreillères; ça les
parera; je veux qu'elles soient à raies. Allons chez M. Brodart de
suite; c'est une dépense nécessaire pour les présenter.» Tout fut
terminé dans huit jours. J'étais fier de voir mes beaux chevaux parés de
si belles couvertures. Aussitôt, M. Potier part pour Paris, va rendre
compte de son emplette à son représentant, annonce que les vingt chevaux
étaient chez lui, et que, si monseigneur voulait les voir, il venait le
prévenir. «Sont-ils beaux? dit-il. Dimanche nous serons chez vous à
deux heures; un de mes amis et son épouse et la mienne. Nous serons
quatre; prévenez Mme Potier que je lui mène deux dames.»
Leur belle chaise de poste arrive à deux heures devant la maison.
Monsieur et madame les reçoivent et les mènent de suite au salon où se
trouvait une collation superbe. Ces dames furent satisfaites du bon
accueil de madame; M. Potier avait invité les amis du représentant. Le
dîner fut superbe; madame invita à faire un tour de jardin qui fit
plaisir à ces dames, et les messieurs visitèrent les beaux chevaux; les
couvertures firent merveille: «Ils sont très beaux, vos chevaux; nos
gardes vont être bien montés, les tailles sont superbes. Je vous fais
mon compliment, je vais écrire de suite au président du Directoire; ils
seront reçus au Luxembourg; vous pouvez les faire partir dans les
vingt-quatre heures. Deux jours de repos suffiront pour les présenter;
nos messieurs seront satisfaits de les voir, laissez-leur les
couvertures; ils sont bien couverts comme cela, on vous payera vos
couvertures à part. Combien vous coûtent-elles?--Quatre cents
francs.--Bien, tout cela vous sera remboursé. Faites-les sortir que nous
les voyions dehors. Ils surpassent les chevaux de nos grenadiers; ça
montera nos sous-officiers; ce sont de belles bêtes. Faites-les partir
demain; il vous faut trois jours et deux jours de repos, je serai à
Paris pour les présenter à ces messieurs.»
Nous arrivâmes au Luxembourg le quatrième jour; tout était prêt pour
nous recevoir. Les beaux sous-officiers et grenadiers nous entourent,
prennent nos chevaux, et les placent, on peut dire, dans un palais. Je
n'avais jamais vu de si belles écuries. M. Potier nous fit ôter les
couvertures pour les panser, et les grenadiers s'en chargèrent: «Vous
pouvez les laisser à nos soins, dit un officier, cela nous regarde, vous
leur mettrez les couvertures après le pansement.»
Le lendemain, M. Potier reçut l'ordre de présenter ses chevaux à une
heure dans l'allée des beaux marronniers du jardin. À deux heures
arrivent une vingtaine de messieurs qui admirent nos chevaux et les font
trotter. Un officier vient près de moi, et me dit: «Jeune homme, on dit
que vous savez monter à cheval.--Un peu, monsieur.--Eh bien! voyons
cela. Montez le premier venu.--Ça suffit.»
Il me mène près d'un maréchal des logis, et lui dit: «Donnez votre
cheval à ce jeune garçon pour qu'il le monte.--Merci», lui dis-je.
Comme j'étais content! Me voilà parti au pas; mon maître me dit: «Au
trot!» et je reviens de même: «Repartez au galop.» Je fendais le vent.
Je présentai mon cheval devant tous ces gros messieurs, et les quatre
pieds sur la même ligne: «Qu'il est beau! ce cheval, dit-on.--Ils sont
tous de même, messieurs, dit M. Potier. Si vous voulez, mon jeune garçon
vous les montera tous.»
Ils se consultent tous ensemble et s'arrêtent devant un cheval qui avait
eu peur.
Ils me firent appeler:
«Jeune homme, dit le représentant qui me connaissait de Coulommiers,
faites voir ce cheval à ces messieurs; montez-le!»
Je le fais trotter sur tous les sens, et au galop encore une fois. Je
reviens le présenter. On dit: «C'est bien monter; il est hardi, votre
jeune homme.» M. Potier leur dit: «C'est lui qui a dressé le beau cheval
de Mgr le président; personne ne pouvait le monter, il a fallu le mener
en plaine et il l'a rendu docile comme un mouton.» Le président dit à un
officier: «Donnez un louis à ce jeune homme pour le cheval qu'il m'a
dressé et cent francs pour ceux-ci; il faut l'encourager.»
L'officier dit aux gardes: «Vous voyez ce garçon comme il manoeuvre un
cheval.» Je fus bien récompensé par tout le monde; les militaires me
pressaient les mains en disant: «C'est un plaisir de vous voir à
cheval.--Ah! je les fais obéir, je corrige les mutins et flatte les
dociles; il faut qu'ils plient sous moi.»
Enfin, M. Potier livre ses vingt chevaux qui furent tous acceptés, avec
les couvertures, sur un mémoire à part, et tous les frais de voyage à
leur compte. «Sans cela, leur dit M. Potier, je serais en perte.» On lui
répond: «Vous êtes connu, les remontes que vous avez fournies ne
laissent rien à désirer.--Je vous remercie, dit M. Potier.--Vous ferez
trois mémoires: on vous fera trois mandats que vous toucherez au Trésor;
ils seront signés par le trésorier du Gouvernement et seront payés à
vue. Maintenant, je vous nomme pour recevoir six cents chevaux qui
arrivent d'Allemagne; taille de chasseurs et hussards. Cela vous
convient-il? Il vous faut de huit à dix jours pour les recevoir. Vos
appointements seront de trois francs par cheval, y compris votre garçon,
qui les montera tous; et surtout soyez sévère avec les Allemands; vous
recevrez des ordres aussitôt l'arrivée.--Vous pouvez compter sur
moi.--Les officiers seront là pour recevoir leurs chevaux.»
M. Potier finit ses affaires et nous partîmes pour Coulommiers où
monsieur fut bien fêté à son arrivée de ce voyage de trois mois; toutes
les affaires de la maison étaient comme monsieur le désirait. «Eh bien!
mon ami, es-tu content de ton voyage?» dit Mme Potier.--Je suis enchanté
de ces messieurs. Tout s'est passé pour le mieux du monde. Jean s'est
surpassé d'adresse; il s'est fait remarquer de tout le monde; de plus,
il est invité à venir avec moi pour recevoir six cents chevaux de
remonte pour la cavalerie et c'est lui qui est nommé pour les monter;
tous ces messieurs l'ont compris dans les émoluments qui me sont
alloués. Tu peux lui faire ton cadeau, il le mérite. Il a soufflé le
pion aux grenadiers du Directoire pour manier un cheval.»
Madame me mène le dimanche à la ville et me fait cadeau d'un habillement
complet: «Vous enverrez tout cela à mon mari avec la facture acquittée.»
Combien je fus flatté de ce procédé! M. Potier me présente le paquet:
«Voilà le cadeau que vous avez mérité! Il faut lui faire faire son
habillement de suite. Demain nous reprendrons nos travaux au moulin; il
nous faut deux cents sacs de farine pour Paris.»
Toute la semaine fut employée au moulin; le dimanche nous passâmes nos
chevaux en revue; monsieur et madame furent dîner en ville. Et moi de
régaler tous les domestiques de nos voyages, racontant tout ce que
j'avais vu à Paris. Le soir, je fus chercher mes maîtres sans leur
permission. Ils furent contents de cette attention et je les ramenai à
minuit. Le lendemain, je reçus mes habillements; tout était complet.
«Allons, Jean! il faut voir si tout cela va bien!» Ils me mènent dans
leur chambre et président à ma toilette, disant: «On ne vous reconnaîtra
plus!... Tenez, ajoute madame, voilà des cravates et des mouchoirs de
poche. Je vous ai acheté une malle pour mettre toutes vos
affaires.--Monsieur et madame, je suis confus de toutes vos bontés.»
Le dimanche je m'habille et parais devant tout le monde de la maison,
comme si je sortais d'une boîte. Tous mes camarades de me toiser de la
tête aux pieds, et tout le monde de me faire des compliments. Je les
remerciai par une poignée de main, et je fus rempli d'attention pour
tous.
Les années se passaient dans une servitude douce, quoique pénible, car
je me multipliais, je veillais à tous les intérêts de la maison. Des
souvenirs s'étaient glissés dans ma tête, je pensais à mes frères, à ma
soeur, et surtout aux deux disparus de la maison à un âge si tendre, je
n'étais pas maître de retenir des larmes sur le sort de ces deux pauvres
innocents; je me disais: «Que sont-ils devenus? Les a-t-elle détruits,
cette mauvaise femme?» Cette idée me poursuivait partout, je voulais
aller m'en assurer, et je n'osais en demander la permission, par crainte
de perdre ma place. Ma présence était nécessaire à la maison, il fallut
patienter et me résigner à attendre tout du sort. Les années se
passaient sans ne pouvoir rien apprendre de leurs nouvelles; ma gaîté
s'en ressentait, je n'avais personne à qui je pouvais conter mes peines.
Je me fortifiai dans l'agriculture où je devins très fort, et je fus
reconnu tel; à vingt et un ans, je pouvais me passer de maître pour
mener la charrue, et conduire un chariot à huit chevaux.
Les ordres arrivèrent de Paris et il fallut partir de suite pour nous
rendre à l'École militaire, où nous trouvâmes un général et les
officiers de hussards et de chasseurs. Mon maître fut reçu par le
général pour passer les chevaux en revue; on lui remet sa nomination
d'inspecteur de la remonte. Le lendemain, les chevaux étaient amenés
dans le Champ de Mars, au nombre de cinquante chevaux. J'avais acheté
une culotte de peau de daim et une ceinture large pour me soutenir les
reins; cela me coûtait trente francs.
Mon maître se promenait avec le général qui me fit appeler: «C'est vous,
me dit-il, qui êtes désigné pour monter ces chevaux, nous allons voir
cela. Je suis difficile.--Soyez tranquille, général, lui dit M. Potier,
il connaît son affaire.--Eh bien, à cheval! les chevaux de chasseurs les
premiers!--Laissez-le faire, vous serez content de lui: il est
timide.--Eh bien! laissons-le, commençons par la droite, et ainsi de
suite.»