mes forces; je n'arrive pas assez à temps. Voilà un des cochons qui
enfile la porte, et suit le courant. M. Potier qui s'aperçoit que j'ai
un déserteur de parti, court à l'angle de sa maison, me crie: «Prenez
votre bidet et tâchez de gagner le devant.» Je cours à l'écurie, mets le
bridon à mon bidet, et fais jaillir l'eau pour rattraper mon déserteur.
M. Potier me crie: «Doucement! appuyez à droite.»
Ses paroles se perdent. Je prends trop à gauche; je me plonge dans un
trou où l'on avait amorti de la chaux. Du même bond, mon cheval me sort
du trou. Je ne voyais plus. Comme je tenais mon cheval ferme de la main
droite, je m'essuyai la figure et poursuivis ma bête, qui filait dans
les prés. Enfin, en luttant contre l'eau, je gagne le devant de mon
cochon; lorsqu'il eut le nez tourné du côté de la maison, il revient
comme je le désirais. Arrivé dans la cour, je lâche mon bidet, bien
transi de froid. Mes maîtres m'attendaient sur le perron, et les grosses
filles de regarder ce pauvre petit orphelin trempé, pâle comme la mort,
mais j'avais sauvé le cochon de mon maître.
«Venez, mon ami, me disent monsieur et madame, venez vous changer.» Ils
me mènent dans leur belle chambre où un bon feu était allumé, et les
voilà à me déshabiller tout nu comme je suis venu au monde. «Buvez,
disent-ils, ce verre de vin chaud!»
Les voilà qui m'essuient comme leur propre enfant, et m'enveloppent dans
un drap. M. Potier dit à son épouse: «Ma chère amie, si tu lui donnais
une de mes chemises neuves, il pourrait bien l'essayer.--Tu as raison,
ce pauvre petit n'en a que deux.--Eh bien! il faut lui donner la
demi-douzaine. Tiens! il faut lui payer sa bonne action: je vais lui
faire cadeau du pantalon et du gilet rond que tu m'as fait faire; il
sera habillé tout à neuf.--Bien, mon ami, tu me fais plaisir.»
M. Potier me dit: «Vous gagnerez dix-huit francs par mois et les
profits: trois francs par cheval.--Monsieur et madame, combien je vous
remercie!--Si vous vous étiez noyé en sauvant notre cochon! Vous avez
mérité cette récompense.»
Je me vois habillé comme le maître de la maison. Dieu! que j'étais fier!
Je n'étais plus le petit Morvandiau.
Comme ils se prêtaient à m'habiller, je dis: «Mais, monsieur, il ne faut
pas m'habiller. Et les chevaux! et les cochons! Il faut je retourne à
mon poste, mes habits seraient perdus.--Tu as raison, mon enfant.»
Ils vont chercher des vêtements à leur neveu et me voilà en petite
tenue. Je me trouvais seul, le garçon d'écurie était à la ville et les
garde-moulins ne voulaient pas se mettre les pieds à l'eau. On me donne
un grand verre de vin de Bourgogne bien sucré, et je me remets à l'eau.
Je donne le foin aux chevaux. Je bloque mes dix-huit cochons dans une
écurie qui était vide. Pour cela je prends une grande perche et poursuis
tous mes gaillards devant moi, et finis par être le maître. Je peux
dire que j'ai barboté deux heures ce jour-là. Le soir, l'eau avait
disparu et les charretiers arrivent de toutes parts. Et moi de rentrer à
la maison, de changer de tout et de me coucher de suite. Le vin sucré me
fit dormir; le lendemain je n'y pensais plus.
Monsieur et madame me firent demander de venir et m'emmenèrent dans leur
chambre; ils m'habillèrent tout à neuf. Après le déjeuner, M. Potier dit
au garçon d'écurie: «Selle nos bidets!» Et nous voilà partis pour voir
des gros fermiers et acheter des blés. Mon maître fit des affaires pour
dix mille francs, et nous fûmes traités en amis. Sans doute que M.
Potier avait parlé à ces gros fermiers; on me fit beaucoup d'amitiés, et
je fus mis à table près de mon maître.
Il faut dire que j'étais bien décrassé. J'avais l'air d'un secrétaire.
S'ils avaient su que je ne savais pas la première lettre de
l'alphabet!... mais les habits de M. Potier me servaient de garantie
auprès de ces messieurs. Et dame! après dîner, nous partîmes au galop,
nous arrivâmes à sept heures, et on me fit changer de place à table. Je
vois mon couvert près de M. Potier, à sa gauche, et madame à sa droite.
Et le premier garde-moulin près de madame, qui servait nos maîtres les
premiers. Il faut dire que monsieur et madame étaient toujours au bout
de la table; on pouvait dire que c'était une table de famille. Jamais on
ne disait _toi_ à personne, toujours _vous_. Le dimanche, monsieur
demandait: «Qui veut de l'argent[17]?»
Tous les domestiques étant réunis, M. Potier leur dit: «Je nomme ce
jeune homme pour vous transmettre mes ordres. Je lui confie les clés du
foin et de l'avoine, c'est lui qui fera la distribution à tous les
attelages.»
Tout le monde me regarde, et moi qui ne savais rien du tout de cet
arrangement, j'étais tout confus, je n'osais lever la tête. Enfin mon
maître me dit: «Vous allez venir avec moi à la ville.» J'étais content
d'être hors de table.
M. Potier me donne des clés et me dit: «Partons! nous allons voir des
greniers de blé considérables. Eh bien! êtes-vous content de moi? Ma
femme aura soin de vous.--Monsieur, je ferai tout mon possible pour que
vous soyez content de moi.»
Aussi, je me multipliais: le soir, le dernier couché; le matin, le
premier levé.
Le lendemain, la sonnette m'appelle pour me donner l'ordre que je
transmis à tous les domestiques. Le plus grand me dit: «Monsieur, que
dites-vous?--Je ne suis pas _monsieur_, je suis votre bon camarade,
dites-le à tout le monde. Je suis aux gages comme vous; je ferai mon
service; je n'abuserai jamais de la confiance de monsieur et de madame,
j'ai besoin de vos conseils.--Comme je suis le plus ancien de la maison,
vous pouvez compter sur moi», dit-il.
Je peux dire que tout le monde me fit bonne mine. Comme c'était moi qui
faisais la distribution du son, de l'avoine et du foin, on me faisait la
cour pour avoir la bonne mesure. M. Potier me grondait quand il trouvait
du son dans les auges. «Mes chevaux sont trop gras, je vais y veiller
pour que cela n'arrive plus; il ne faut pas leur faire la ration aussi
forte.--Donnez-moi la mesure du son et de l'avoine, je m'y conformerai;
ils prennent des corbeilles et vont au moulin les remplir. Maintenant
ils n'y mettront pas les pieds, toutes les distributions seront à leur
place.--C'est très bien», dit mon maître.
Voilà tous les charretiers et laboureurs rentrés; se voyant servir, ils
me disent: «On nous fait donc notre part?--Vous m'avez fait gronder,
c'est monsieur qui a mesuré le son et l'avoine, et m'a dit: ne tolérez
personne, je veillerai à tout cela, soyez-en sûr.»
Le lendemain, il arrive deux gros fermiers qui déjeunent. M. Potier me
sonne et dit: «Passez dans mon cabinet. Vous m'apporterez dix sacs.»
Je les apporte. Dieu! que de piles d'écus dans ces sacs! Je reste
chapeau à la main: «Jean, dit-il, faites seller nos bidets et nous
partirons avec ces messieurs.» Madame me dit: «Habillez-vous proprement.
Voilà un mouchoir et une cravate. Elle a la bonté de m'arranger.»
«Allez, mon petit garçon, vous voilà propre!»
Comme j'étais fier! je présentai le cheval à mon maître, et je tins
l'étrier. (Cela l'a flatté beaucoup devant ces messieurs, car il me l'a
dit depuis.) Les voilà tous trois à cheval. Je suivais en arrière,
plongé dans mes petites réflexions. Arrivés à une belle ferme, on met
nos chevaux à l'écurie, et moi je me tiens dans la cour à voir ces
belles meules de blé et de foin; un domestique vient me chercher pour me
faire mettre à table. Je refusai, disant: «Je vous remercie.» Le maître
de la maison me prend par le bras et dit à mon maître: «Faites-le mettre
à table près de vous.»
Je n'étais pas à mon aise; enfin je mangeai du premier plat servi, et je
me levai de table. «Où allez-vous? me dit le maître de la maison.--M.
Potier m'a permis de me retirer.--C'est différent.»
J'étais flatté de me voir à une table servie comme celle-là. Je me la
rappelle toujours. Mme la fermière, après le dîner, m'invite à voir sa
laiterie. Je n'ai jamais rien vu de si propre: des robinets partout.
«Tous les quinze jours, me dit-elle, je vends une voiture de fromages.
J'ai quatre-vingts vaches!»
Elle me ramène au réfectoire pour me faire voir sa batterie de cuisine;
tout était reluisant de propreté. La table, les bancs, tout était ciré.
Ne sachant que dire à cette aimable dame, je lui dis: «Je conterai tout
ce que j'ai vu à Mme Potier.--Nous y allons trois fois l'hiver dîner et
passer la soirée. Comme l'on est bien reçu chez M. et Mme Potier!»
Ces messieurs arrivent. Je me retire. M. Potier me fait signe et me met
vingt-quatre sous dans la main. «Vous donnerez cela au garçon d'écurie:
faites brider, nous partirons.»
On amène nos deux bidets, la belle fermière dit à M. Potier: «Le bidet
de votre domestique est charmant, il me conviendrait. Si mon mari était
galant, il me l'achèterait, car le mien est bien vieux.--Eh bien! voyons
cela, dit celui-ci, veux-tu l'essayer? Fais mettre ta selle, et
monte-le. Tu verras comme il va.»
On apporte la selle de côté. Je lui dis: «Madame, il est très doux, vous
pouvez le monter sans crainte.»
Voilà madame à cheval et qui part au trot, va en tous sens à droite et
à gauche, disant: «Il a le trot très doux. Je t'en prie, mon mari,
fais-moi cadeau de ce bidet.--Eh bien! monsieur Potier, il faut le lui
laisser, dit le mari. Nous nous arrangerons. Combien me le
vendrez-vous?--Trois cents francs.--Ça suffit, te voilà contente.
Maintenant, c'est toi qui donneras le pourboire au garçon.--Oh! de
suite, venez! me dit-elle.
Elle me met six francs dans la main et me fait seller son vieux cheval.
Et nous voilà partis au bon trot. «Quelle bonne journée pour moi!... M.
Potier me dit: «Je suis content de vous.--Je vous remercie, monsieur.
Cette dame m'a fait voir la laiterie et sa batterie de cuisine. Que tout
cela est beau! Ce sont de vrais amis, madame n'est pas fière.»
Le lendemain, on vient chercher le vieux bidet, et M. Potier me dit:
«Vous prendrez celui que nous avons amené de votre pays. Demain nous
allons ensacher de la farine: il nous en faut cent sacs pour Paris,
c'est vous qui prendrez le boisseau, je vous montrerai cela. Demain vous
boirez un coup à sec, il faut que vous appreniez à tout faire. Chez
nous, vous n'aurez jamais d'ouvrage comme les autres; je vous mettrai au
courant de bien des ouvrages; il faut que vous sachiez tout faire.»
Le lendemain matin, il me présente au garde-moulin, et lui dit:
«Baptiste, voilà Jean que je vous amène, il faut lui montrer à manier le
boisseau, il sera à votre disposition toutes les fois que vous en aurez
besoin, il est rempli de bonne volonté.--Mais, monsieur, sera-t-il assez
fort pour manier le boisseau avec moi?--Soyez tranquille, je vais
présider à tout cela.»
Voilà M. Potier qui prend le boisseau, et me montre: «Faites comme
cela.» Je voulais lui prendre la mesure des mains. «Non, me dit-il,
laissez-moi finir ce sac!»
Je m'empare du boisseau et je le manie comme une plume. À mon premier
sac, Baptiste dit à M. Potier: «Nous en ferons un homme.»--Je vais
rester près de vous, dit mon maître.--C'est inutile, dit Baptiste, nous
nous tirerons d'affaire tous les deux.»
Enfin je m'en acquittai de mon mieux, avec cet homme un peu dur. Cela
dura toute la journée. Comme j'avais mal aux reins! Nous n'en avions
fait que cinquante baches, il fallut recommencer le lendemain. Enfin,
j'en vins à bout à mon honneur.
Monsieur et madame s'aperçurent d'une petite pointe de jalousie de la
part des domestiques à mon sujet, et ils profitèrent du moment de mon
absence pour leur conter mes malheurs. Ils leur dirent que je n'étais
pas destiné à faire un domestique, que mon père avait beaucoup de bien
et qu'il avait perdu ses quatre enfants. «C'est moi, dit M. Potier, qui
ai retrouvé celui-ci, les autres sont perdus; je veux qu'il sache tout
faire.--Je lui montrerai à tenir la charrue, lui dit le premier
laboureur.--Ah! c'est bien, je vous reconnais là.--Je le mènerai avec
moi quand vous voudrez.--Eh bien! prenez-le sous votre protection, je
vous le confie; ne le fatiguez pas, car il est plein de courage.--Soyez
tranquille, je lui montrerai à semer, je lui donnerai mes trois
chevaux.»
J'arrive le soir de porter des invitations à trois lieues, et je
rapportais les réponses. Je me mis à table: monsieur et madame me firent
des questions sur les personnes à qui j'avais remis les lettres. Je
répondis que partout l'on avait voulu me faire rafraîchir, que je
n'avais rien pris; je vois tous les domestiques qui me regardent.
Le premier laboureur dit à table: «Jean, si vous voulez, je vous mènerai
avec moi demain; je vous ferai faire un sillon avec ma charrue.--Ah!
vous me faites bien plaisir, mon père Pron (c'était le nom de ce brave
homme); si monsieur le permet, je partirai avec vous.--Non, dit M.
Potier, nous irons ensemble.»
En route, monsieur me dit que ce brave homme s'était offert de me
montrer de tenir la charrue et il ajoutait: «Il faut en profiter, car
c'est le plus fort de notre pays.»
Une fois arrivés: «Voilà votre élève, dit monsieur, tâchez d'en faire un
bon laboureur.--Je m'en charge, monsieur.--Voyons, faites-lui faire un
enrayage.
Voilà le père Pron qui dresse sa charrue et place ses trois chevaux sur
une ligne droite, et me fait prendre des points de vue très loin, et des
points intermédiaires de place en place. Il me dit: «Regardez entre les
deux oreilles de votre cheval de devant les points que je vous montre,
ne faites pas attention à votre charrue, tenez vos guides et fixez bien
vos trois points. Aussitôt que le premier sera dépassé, vous en
ressaisirez un autre.»
De suite, j'arrive au bout de mon rayage, je regarde ma première raie;
elle était droite. «C'est bien, me dit M. Potier, ça n'est pas tremblé.
Je suis content; ça va bien; continuez.»
Il eut la complaisance de rester deux heures et il me ramena à la
maison, où madame l'attendait. «Eh bien! lui dit-elle, et la charrue,
comment s'en est-il tiré?--Très bien. Je t'assure que Pron est content
de lui; ça fera un bon laboureur.--Ah! tant mieux; ce pauvre enfant.
Pron a eu une bonne idée de se charger de lui montrer à tenir la
charrue. Je veux qu'il apprenne à semer; il commencera par semer des
vesces, et puis du blé.»
Le lendemain, je m'aperçus que tous les domestiques me faisaient une
mine gracieuse. Je ne savais ce que cela voulait dire. C'étaient
monsieur et madame qui leur avaient conté mon histoire. Enfin je fus
l'ami de tout le monde. M. Potier avait sept enfants; c'est moi qui
allais les chercher dans les pensions et les ramenais. C'étaient des
fêtes pour eux et pour moi. J'étais de toutes les parties, à pied et en
voiture. C'est moi qui réglais tous les petits différends entre les
demoiselles et leurs frères.
M. Potier me dit: «Nous partirons demain pour la foire de Reims, il me
faut des chevaux pour Paris, il m'en faut qui soient bien appareillés,
c'est pour des pairs de France[18]; ils les veulent tout dressés et de
quatre à cinq ans. Vous aurez le temps de vous exercer.»
Il fait appeler son garçon marchand de chevaux: «Je vous emmène avec
nous à cinq heures demain matin, à cheval, pour la foire de Reims. Il
nous faut cinquante chevaux, voilà les tailles et les couleurs. Je n'ai
pas besoin de vous en dire davantage; vous connaissez votre affaire.
Partez ce soir.»
On fait prévenir M. Huzé de venir s'entendre pour le départ et de
prendre un domestique avec lui pour mener le cheval qui portait les
valises. Nous voilà partis à midi, nous arrivâmes à Reims trois jours
avant la foire. Le vieux piqueur de M. Potier eut tout le temps de
parcourir toutes les campagnes pour signaler tous les chevaux qui nous
convenaient, et il revient avec le signalement de trente, et des arrhes
avaient été données. Le vieux piqueur dit: «Je crois avoir fait une
bonne affaire. J'ai une liste de cent chevaux que j'ai tenus; j'ai tous
les noms des particuliers.»
La foire fut terminée en trois jours; le total fut de cinquante-huit
chevaux. Nous eûmes le bouquet de la foire; ces messieurs étaient
contents de leur voyage, et tout fut réglé dans deux jours. Et en route
pour Coulommiers, où nous arrivâmes sans accidents.
C'est là que je fus mis à l'épreuve pour dresser tant de chevaux. Au
bout de deux jours on les met au manège: vingt par jour avec des
caparaçons sur le nez. Comme ils faisaient des sauts! on finit par les
réduire et les rendre dociles. Pas un jour de repos, pendant un mois de
manège. Et puis, au char à bancs, au cabriolet, à la selle. Comme ils
s'allongeaient sur la paille! ils dormaient comme un pauvre qui a sa
besace pleine de pain. Nous les menions dans les plaines, et ils étaient
sots dans les terres labourées; je montais sur l'un, sur l'autre; je
tenais la discipline sévère avec tous ces gaillards-là. Je corrigeais
les mutins et flattais les dociles. Cette manoeuvre dura deux mois sans
relâche; j'étais fatigué, j'avais la poitrine brisée, j'en crachais le
sang, mais j'en vins à bout à mon honneur.
M. Potier écrivit à ces gros matadors de Paris que ses chevaux étaient
prêts. Au lieu de répondre, ils arrivent avec de belles calèches et des
domestiques tout galonnés. «On met leurs chevaux à l'écurie; M. Potier,
le chapeau bas, les conduit au salon et madame paraît. Comme elle avait
un port majestueux!
Ces gros ventres se lèvent pour la saluer; elle se retire et fait
apporter des rafraîchissements; elle fait demander si ces messieurs lui
feraient l'honneur d'accepter son dîner: ils répondirent qu'ils
acceptaient avec plaisir. Le dîner fut magnifique.--M. Potier me fit
appeler: «Dites à tous les palefreniers de tenir les chevaux prêts; je
vais mener ces messieurs visiter les chevaux.»
Je donne les ordres et tout fut prêt. Ces messieurs voulurent voir
l'établissement, dont ils furent enchantés, et passèrent aux écuries
pour visiter les chevaux et les faire sortir. «Les voilà tous par ordre,
leur dit M. Potier. Faites-les sortir.»
On demande le numéro 1 avec bridon et couverture. On me présente le
cheval, je le fais trotter. Monsieur me dit: «Montez-le!» Je le fais
marcher au pas en tenant mon bridon, et là la main bien placée, je
saute; ils n'eurent pas le temps de me voir monter. Je le fais trotter
et le présente devant ces messieurs qui le flattent en disant: «C'est
bien!»
«Numéro 2», dit mon maître. On me présente le cheval: «Montez-le, disent
ces messieurs. Au pas!... au trot!... Ça suffit. À un autre!»
Et ainsi de suite, jusqu'à douze. On me demande alors: «Sont-ils tous
dressés comme ces douze-là?--Je vous l'assure.--Ça suffit. Ce petit
jeune homme monte bien un cheval.--Il est bien hardi, dit mon
maître.--Demain nous les mettrons au char à bancs. Vous avez des harnais
pour cela?--Tout est prêt.--En voilà assez pour aujourd'hui; nous
voudrions voir la ville.--Voulez vous que l'on mette les chevaux à votre
voiture?--Ça serait mieux. Nous vous demanderons la permission de vous
amener deux convives.--Tout ce qui peut vous être agréable. Jean, fais
mettre les chevaux à la calèche!»
Et les voilà partis. Mon maître était content. «Jean, me dit-il, nous
ferons une bonne journée, ça va bien; vous vous en êtes bien tiré. C'est
vous qui servirez à table, faites un peu de toilette. Voyez ma femme, il
faut aller à la ville faire apporter ce que j'ai commandé et vous faire
donner un coup de peigne, et vous mettre en dimanche.»
Me voilà de retour, bien poudré. Madame me met au courant de mes
fonctions, et, la table servie, elle va faire une toilette magnifique.
Comme elle était belle!
Ces messieurs arrivent à six heures; ils étaient six. Monsieur va les
recevoir, le chapeau à la main. «Eh bien! monsieur, nous sommes de
parole, nous vous amenons deux convives.--Soyez les bienvenus.»
Monsieur reconnaît le sous-préfet et le procureur de la République; on
se met à table; madame fit les honneurs; rien n'y manquait, ni moi, la
serviette sur le bras, ni les laquais des messieurs qui étaient derrière
leurs maîtres. Tous mangeaient sans parler au premier service; l'un des
laquais était découpeur et présentait les morceaux tout coupés que nous
présentions à ces messieurs, qui en refusaient souvent. Au second
service, paraît un brochet monstre et des écrevisses superbes. «Ah!
madame, dit un convive, voilà une pièce rare.--C'est vrai», disent-ils
tous. Mais le sous-préfet ajoute: «M. Potier a un réservoir superbe, il
prend des anguilles magnifiques.»
Enfin les louanges pleuvent de toutes parts; le champagne arrive, voilà
tout le monde en gaieté! Monsieur leur dit: «J'ai passé par Épernay, et
j'en ai fait une petite provision.--Il est parfait», dit le sous-préfet.
Le dessert servi, on nous fit retirer, et madame demande la permission
de s'absenter pour un moment. On lui répond: «Toute liberté, madame!»
Madame donne ses ordres et dit à son mari: «Ces messieurs prendront du
punch pour finir la soirée?--Ça va sans inconvénient.»
Le sous-préfet dit: «Je vous prie de prendre ma maison pour votre hôtel,
et j'invite monsieur et madame à me faire l'amitié de venir dîner chez
moi. Nous viendrons voir vos beaux chevaux.»
Ces messieurs arrivent à midi pour voir atteler. Tout était prêt; on
voit en suivant la liste. «Prenez le char à bancs et la calèche, ça ira
plus vite. Amenez par ordre quatre par quatre.»
Les voilà attelés, moi conduisant le char à bancs, et le piqueur, la
berline: «Faites un tour devant la maison pour que nous puissions
voir.--Ils sont très beaux, disent ces messieurs. Sont-ils tous dressés
comme ces quatre-là?--Oui, messieurs! répond M. Potier. Si ces messieurs
désiraient voir un beau cheval? C'est une folie que j'ai faite à
Reims.--Voyons-le.--Jean, allez le chercher!»
Il était tout prêt; je le présente devant ces messieurs: «Oh!
s'écrient-ils, qu'il est beau! faites-le monter!»
Je dis au piqueur: «Prenez-moi le pied pour l'enjamber, il est trop
haut.» Lorsque je fus sur ce fier animal, je le fais marcher au pas, au
trot, et je le présente. «C'est bien, dit le maître au laquais,
montez-le, que je le voie mieux.»
Le jeune homme était plus leste que moi. Comme il le manoeuvrait!
«Ramenez-le! en voilà assez.» Le piqueur le présente devant son maître,
le chapeau bas. «Monsieur, dit-il, les mouvements sont très doux.--J'ai
trouvé sa place, dit le pair de France. Il conviendra au président de
l'Assemblée, mettez-le en tête de vos comptes, tous vos chevaux sont
acceptés. Vous recevrez mes ordres du départ pour Paris; vous les
accompagnerez, et ce jeune garçon viendra pour les conduire. S'il veut
rester à mon service, je le prendrai.--Je vous remercie, monsieur, je ne
quitte pas mon maître.--C'est bien! je vous donnerai votre pourboire.»
Ils montèrent en voiture et saluèrent tous monsieur et madame. «À six
heures, dit le sous-préfet, sans manquer!»
Mon maître dit: «Que la voiture soit prête à cinq heures! Jean, faites
votre toilette, vous nous conduirez.»
Mon maître et madame furent reçus avec affabilité par tous ces
messieurs. Toutes les autorités étaient au dîner, et le couvert de ma
maîtresse était auprès de monseigneur. La soirée finit à minuit, et le
lendemain ils partirent pour Paris. M. Potier reçut l'ordre de partir le
vendredi pour arriver le dimanche à l'École militaire où ils se
trouveraient, à midi précis, pour recevoir ses chevaux. Mon maître fait
prévenir M. Huzé que tous les chevaux étaient vendus. «Ça n'est pas
possible», disait-il.
Nous partons le lendemain à six heures avec quatre-vingt-treize chevaux,
et une voiture de son pour la route; je menais le beau cheval en main
tout seul. Nous arrivons à dix heures à l'École militaire, où nous
trouvons tout prêt; il y avait un aide de camp et des écuyers. On
distribue le son de suite, et on fait le pansement; les pieds des
chevaux furent bien noircis. À midi tout était prêt.
L'aide de camp fait manger tout le monde et met les domestiques de
garde. M. Huzé va déjeuner avec l'aide de camp, et mon maître part pour
prévenir ces gros messieurs que ses chevaux étaient prêts. À deux heures
précises, tous les gros ventres descendent de voiture et vont visiter
les chevaux, les font sortir appareillés par quatre. «Voilà de beaux
chevaux, dit le président, vous pouvez renouveler vos équipages. Et
celui dont vous m'avez parlé, faites-le sortir.»
Je le présente à l'aide de camp, qui monte ce fier animal, qui le
manoeuvre et le présente. On dit: «C'est un beau cheval; faites-le
rentrer.»