ma surprise! je vois mon père qui arrosait ses choux. Il me regarde;
j'ôte mon chapeau, le coeur bien gros, mais je tiens ferme. Il me parle:
«Tu es donc chez mon gendre?--Oui, monsieur. Ah! c'est votre
gendre!--Oui, mon garçon. D'où es-tu?--Du Morvan.--De quel endroit?--De
Menou. Je servais au village des Bardins.--Ah! je connais tous ces pays.
Connais-tu le village des Coignet.--Oui, oui, monsieur.--Eh bien! il a
été bâti par mes ancêtres.--Ça se peut, monsieur.--Tu as vu de belles
forêts qui appartiennent à Mme de Damas?--Je les connais toutes, car
j'ai gardé les boeufs de mon maître pendant trois ans; je couchais toutes
les nuits sous les beaux chênes dans l'été.--Ah! bien, mon garçon, tu
seras mieux chez ma fille.--Ça se peut.--Comment te
nommes-tu?--Jean.--Et ton père?--On le nomme dans le pays _l'Amoureux_.
Je ne sais si c'est son véritable nom.--A-t-il beaucoup d'enfants?--Nous
sommes quatre.--Que fait-il, ton père?--Il va dans les bois; il y a
beaucoup de gibier par là; on n'y voit que des cerfs et des biches, et
du chevreuil. Et des loups, c'en est plein; ils m'ont fait bien peur des
fois. Oh! j'avais trop de peine, et je suis parti.--C'est bien, mon
garçon, travaille! tu es bien chez mon gendre.»
Enfin, il me vient des voyageurs dans deux voitures; je mets les
chevaux à l'écurie, et le lendemain je reçois un franc pour boire.
Combien j'étais content! On me fit descendre à la cave pour rincer des
bouteilles, et je m'en acquittais bien, car on me les faisait remplir.
Alors le petit garçon d'écurie était propre à tout; aussi on me faisait
trotter ferme: Jean par-ci! Jean par-là! Je servais à table. C'était
ensuite la cave, l'écurie, la grange, le jardin. Je voyais mon père, et
je disais: «Bonjour, monsieur Coignet. (Je ne pouvais pas oublier ce
nom, il était trop bien gravé dans mon coeur.)
--Bonjour, Jean; tu ne t'ennuies pas, mon garçon?--Non, monsieur, pas du
tout.»
Enfin, tous les jours, je gagnais de l'argent. Je finis par détruire la
vermine; au bout de deux mois, j'étais propre. Mes dimanches me
rapportaient, y compris les pourboires de l'écurie, six francs la
semaine. Cette vie a duré trois mois; mon grand chagrin, c'était de ne
plus retrouver mes deux plus jeunes frère et soeur.
Je voyais tous les jours deux camarades d'enfance, qui étaient porte à
porte. Je les saluai; le plus jeune des deux vint me voir. Je bêchais et
mon père se trouvait dans son jardin.
«Bonjour, monsieur Coignet, lui dit le jeune Allard.--Ah, te voilà,
Filine!» (C'était le nom de mon bon camarade.) Et mon père s'en va.
Alors la conversation s'engage: «Tu es de bien loin d'ici? me
dit-il.--Je suis du Morvan.--C'est donc bien loin le Morvan?--Oh! non,
cinq lieues. M. Coignet connaît mon pays. Il y a dans les environs de
chez nous un village qui s'appelle le village des Coignet.--Ah! ce
vilain homme a perdu ses quatre enfants; nous avons pleuré, nous deux
mon frère, de si bons camarades[13]! Nous étions toujours ensemble; ils
ont perdu leur mère bien jeunes; ils eurent le malheur d'avoir une
belle-mère qui les battait tous les jours. Ils venaient chez nous, et
nous leur donnions du pain, car ils jeûnaient et pleuraient, ça nous
faisait de la peine. Nous prenions du pain dans nos poches, et nous le
leur portions pour le partager à nous quatre. Ils dévoraient, c'était
pitié à voir. Mon frère me dit: «Allons voir les petits Coignet, il faut
leur porter du pain.» Mais quelle est notre surprise! Les deux plus
vieux étaient partis sans qu'on puisse les trouver. Le lendemain, point
de nouvelles. Nous disons ça à papa, qui nous dit: «Ces pauvres enfants,
ils étaient trop malheureux, toujours battus.» Je fus demander au petit
et à sa soeur où étaient leurs deux frères: «Ils sont partis, me
dirent-ils.--Et où?--Ah! dame, je ne sais pas.» Mon père est venu
demander au père Coignet: «On dit que vos garçons sont partis?» Mais il
a répondu: «Je crois qu'ils sont allés voir des parents du côté de la
montagne des Alouettes. C'est des petits coureurs. Je les rosserai[14] à
leur retour.» Mes deux camarades me racontèrent ensuite que les deux
plus jeunes n'étaient plus à la maison. «Ces pauvres petits»,
dirent-ils, «on ne sait pas ce qu'ils sont devenus; tout le monde crie
après le père Coignet et sa femme.»
À ce récit, les larmes m'échappèrent des yeux. «Vous pleurez? me
dirent-ils.--Ça fait trop de mal d'entendre des choses comme
cela.--Dame! on les battait tous les jours, et leur père ne les a pas
cherchés du tout.»
Il était temps que cette conversation finisse, car j'étais au bout de
mes forces, je ne pouvais plus tenir... Je rentrai dans ma grange pour
pleurer à mon aise, ne sachant pas ce que je devais faire, si je
rentrerais à la maison accabler mon père de reproches et tomber sur
cette furie de belle-mère qui était la cause de notre malheur. Je
délibère dans ma petite tête de ne pas faire de scandale, je prends ma
bêche et vais au jardin travailler. Quelle fut ma surprise de voir
paraître ma belle-mère avec un petit marmot qu'elle tenait par la main!
Oh! alors, je ne pus me retenir de voir cette furie de femme paraître
devant moi. Je fus prêt à faire un malheur; je quittai le jardin, la
voyant s'approcher de moi; je pars comme un trait du côté de l'écurie
pour pleurer à mon aise. J'avais pris le jardin en horreur. Toutes les
fois que j'y allais je trouvais toujours le père ou la mère, que
j'évitais autant que je pouvais. Combien de fois j'ai été tenté de
passer par-dessus la séparation des deux jardins pour aller asséner un
coup de bêche sur la tête de la mère et de son enfant, mais Dieu
retenait ma main, et je me sauvais.
* * * * *
Maintenant la scène change de face; la Providence vient à mon secours.
Deux marchands de chevaux se présentent dans l'auberge de M. Romain,
gros aubergiste, pour coucher, mais le maître et la maîtresse se
battaient à coups de fourches. Alors ces messieurs descendent chez ma
soeur. Quelle joie pour moi de voir arriver deux beaux messieurs à la
maison, et sur deux beaux chevaux! Quelle aubaine! «Mon petit,
disent-ils, mets nos chevaux à l'écurie et donne-leur du son.--Soyez
tranquilles, vous serez contents!»
Ces messieurs vont à la maison, se font servir un bon souper, et après
ils viennent à l'écurie voir leurs bidets, qui étaient bien pansés et
dans la paille jusqu'au ventre. «C'est bien, mon petit garçon, nous
sommes contents de vous.»
Le plus petit me dit: «Mon jeune garçon, pourriez-vous venir nous
conduire demain sur la route d'Entrains? Nous allons à la foire, mais il
faudrait que nos chevaux soient prêts à trois heures du matin.--Eh bien!
messieurs, ils seront prêts, je vous le promets.--Nous avons trois
lieues à faire, n'est-ce pas?--Oui, messieurs, mais il faut demander la
permission à madame, pour que je puisse vous conduire.--C'est vrai, nous
lui demanderons.»
Je donne l'avoine et le foin devant ces messieurs, et ils vont se
coucher pour partir à trois heures du matin pour la foire d'Entrains que
l'on nomme _les Brandons_. A deux heures, les chevaux étaient sellés. Je
vais réveiller ces messieurs et leur dis: «Vos bidets sont prêts.»
Je vois sur la table de nuit des pistolets et une montre; ils la font
sonner: «Deux heures et demie. C'est bien, mon petit, donne-leur
l'avoine et nous partirons. Dites à madame que nous voudrions manger des
oeufs à la coque.»
Je vais faire lever ma soeur qui se dépêche.
Je retourne à l'écurie préparer mes deux bidets. Ces messieurs arrivent
et montent à cheval. «Madame, vous nous permettez d'emmener votre
domestique avec nous pour passer les bois?--Eh bien! va, me dit-elle,
avec ces messieurs.»
Me voilà parti. Aussitôt hors de l'endroit, ces messieurs mettent pied à
terre, me mettent entre eux deux, et me demandent combien je gagnais par
an. «Je puis vous le dire. C'est de l'argent, des chemises, une blouse,
des sabots, et puis j'ai des profits; je ne puis pas dire au juste ce
que je gagne.--Eh bien! ça vaut-il bien cent francs?--Oh! oui,
messieurs.--Comme vous paraissez intelligent, si vous voulez venir avec
nous, nous vous emmènerons; nous vous donnerons trente sous par jour, et
nous vous achèterons un bidet tout sellé. Nous vous prendrons en passant
ici. Si vous vous ennuyez chez nous, votre voyage sera payé.--Messieurs,
je le veux bien, mais vous ne me connaissez pas, et l'on ne me connaît
pas non plus dans l'auberge où je suis. Eh bien! vous allez me
connaître. Je suis le frère de la grande dame[15] chez qui vous avez
couché.--Ça n'est pas possible!--Oh! je vous le jure.--Comment ça se
fait-il?--Eh bien! si vous me permettez, je vais vous l'apprendre.»
Oh! alors, voilà qu'ils me serrent de près, ils me prennent par le bras.
Je vous promets qu'ils sont tout oreilles pour m'entendre: «Voilà quatre
ans que je suis perdu. Nous étions quatre enfants. Les mauvais
traitements de notre belle-mère nous ont fait quitter la maison
paternelle et pas un ne m'a reconnu. Je suis domestique chez ma soeur du
premier lit, vous pouvez vous en assurer à votre passage.» Et me voilà à
pleurer.
«Allons, ne pleurez pas; nous allons vous faire un mot d'écrit que vous
remettrez à madame, qui vous enverra à Auxerre pour aller chercher
notre cheval qui est tombé à l'auberge de M. Paquet, près la porte du
Temple. Voilà de l'argent et des assignats pour payer le vétérinaire et
l'aubergiste: cela fait trente francs. Vous le ramènerez tout doucement,
vous lui ferez manger du son à Courson; vous ne monterez pas
dessus.--Non, messieurs. Il ne faut pas parler de moi à ma soeur.--Soyez
tranquille, mon jeune garçon. Remettez-lui ce petit mot et demain vous
partirez pour Auxerre. Vous aurez bien soin de notre cheval. Nous sommes
à Entrains pour huit jours. Quand vous verrez arriver nos chevaux, vous
vous tiendrez prêt. Prenez seulement une chemise dans votre poche. --Ça
suffit.»
Je quittai ces messieurs le coeur bien gros. On me dit en arrivant: «Tu
as été bien longtemps.--Dame! ils m'ont mené bien loin, ces
messieurs-là. Voilà une lettre qu'ils ont donnée pour vous, et de
l'argent et des assignats pour aller à Auxerre chercher un cheval qui
est malade.--Ah! ils ne se gênent pas, ces messieurs.--Dame! voilà la
lettre; ça vous regarde.»
Il lit la lettre: «Eh bien, tu partiras à trois heures du matin; tu as
quatorze lieues à faire demain.»
De la nuit je ne ferme l'oeil, ma petite tête était bouleversée de tout
ce qui venait de m'arriver. Je fais mes sept lieues en cinq heures,
j'arrive à huit heures du matin chez M. Paquet; je trouve mon cheval
bien portant, je présente ma lettre, et l'on m'envoie chez le
vétérinaire, qui donne un reçu de son payement. Je reviens à l'hôtel,
je règle avec M. Paquet, je pars pour Druyes, et j'arrive à sept heures
à la maison, bien fatigué. Faire quatorze lieues dans un jour à douze
ans, c'était trop pour mon âge. Enfin je soigne bien mon cheval; je lui
fais une bonne litière, et je vais souper. Je remets les reçus et trois
francs du reste de l'argent de ces messieurs, et je vais me fourrer dans
ma paille. Oh! comme j'ai dormi. Je n'ai fait qu'un somme.
Le lendemain, j'ai pansé mon cheval le plus propre possible, et j'ai
déjeuné. «Tu vas battre à la grange, me dit mon beau-frère.--Ça suffit.»
Je bats jusqu'à l'heure du dîner.
«Tu vas aller au jardin bêcher.»
Me voilà parti. Je trouve mon père et ma belle-mère: «Te voilà,
Jean!--Oui, monsieur Coignet.--Tu viens d'Auxerre?--Oui, monsieur.--Tu
as bien marché. Connais-tu cette ville?--Non, monsieur, je n'ai pas eu
le temps de la voir.--C'est vrai.»
Et comme j'allais me retirer, j'entends ma belle-mère qui disait à mon
père: «La Granger a du bonheur d'avoir un petit jeune homme aussi
intelligent.--C'est vrai, lui répondit mon père. Quel âge as-tu?--Douze
ans, monsieur.--Ah! tu promets de faire un homme.--Je l'espère.--Allons,
continue; l'on est content de toi.--Je vous remercie.»
Et je me retire, le coeur gros.
Tous les jours j'allais au jardin pour voir si je verrais venir ces
marchands de chevaux; on pouvait les voir d'une demi-lieue. Enfin, le
huitième jour, je vois sur le grand chemin blanc beaucoup de chevaux
descendre sur le bourg. Chaque homme ne menait qu'un cheval; ils
n'étaient pas encore accouplés. Il y en avait quarante-cinq, ça n'en
finissait pas. Je cours de suite à la maison pour prendre ma plus jolie
veste, mettre une chemise, et en mettre une dans ma poche; je vais vite
à l'écurie pour seller le cheval de ces messieurs.
Je n'ai pas sitôt fini que je vois passer tous ces beaux chevaux, tous
gris-pommelés. Je n'osais parler à ces Morvandiaux; je pétillais de
joie. La queue n'était pas encore passée que voilà ces messieurs qui
arrivent dans la cour avec trois chevaux. «Eh bien, mon petit garçon, et
notre bidet, comment va-t-il?--Il est superbe.--Mettons pied à terre,
voyons cela. Comment! il est bien guéri. Il faut le remettre à notre
garçon pour qu'il l'emmène, il n'est pas encore passé.»
Et leurs chevaux défilaient toujours. Leur piqueur passe: «François,
prenez votre bidet, suivez les chevaux!»
Ma soeur paraît, ces messieurs la saluent: «Madame, combien vous est-il
dû pour la nourriture de notre cheval?--Douze francs, messieurs.--Les
voilà, madame.--N'oubliez pas le garçon.--Cela nous regarde.»
Ma soeur m'aperçoit que je sortais le cheval: «Tiens, dit-elle, tu es
habillé en dimanche.--Comme tu vois.--Comment! à qui parles-tu?--À
toi.--Comment?--Eh! oui, à toi. Tu ne sais donc pas que ton domestique
est ton frère.--Par exemple!--C'est comme cela. Tu es une mauvaise soeur.
Tu nous as laissés partir moi et mon frère, et mon petit frère et ma
petite soeur, mauvaise soeur que tu es. Te rappelles-tu que tu as coûté
trois cents francs à ma mère pour apprendre le métier de lingère chez
Mme Morin? Tu n'as pas de coeur. Ma mère qui t'aimait comme nous, et nous
avoir laissés partir!»
Voilà ma soeur à pleurer, à crier. «Eh bien, madame, c'est bien la vérité
que ce jeune enfant vous dit? Si ça est, ça n'est pas beau.--Messieurs,
ce n'est pas moi qui les ai perdus, c'est mon père. Ah! le malheureux,
il a perdu ses quatre enfants!»
Aux cris et lamentations de ma soeur, il arrive des voisins qui accourent
de toutes parts pour me voir: «C'est un des enfants du père Coignet. En
voici un de retrouvé.» Et ma soeur et moi de pleurer. Un de ces
messieurs, qui me tenait par la main, dit: «Ne pleure pas, mon petit,
nous ne t'abandonnerons pas, nous.»
Mes petits camarades viennent m'embrasser. Cette scène était touchante.
Mon père, qui entend ce brouhaha, accourt. On dit: «Le voilà, ce M.
Coignet qui a perdu ses quatre enfants!--C'est mon père que voilà,
messieurs.--Voilà un de vos enfants, monsieur, et nous l'emmenons avec
nous.--Eh bien, dis-je alors, père sans coeur, qu'avez-vous fait de mes
deux frères et de ma soeur? Allez donc chercher cette marâtre de
belle-mère qui nous a tant battus.--C'est vrai, crie tout le monde.
C'est un mauvais père, et leur belle-mère est encore plus mauvaise.»
Enfin tout le monde était autour de moi, et ces messieurs me tenaient
par le bras: «Allons, à cheval! dit M. Potier (le plus petit des deux),
en voilà assez! Partons, montez sur votre bidet.»
Et tout le monde de me suivre, criant: «Adieu, mon petit, bon voyage!»
Mes petits camarades viennent m'embrasser tous, et moi, je pleurais à
chaudes larmes en disant: «Adieu, mes bons amis!»
Ces messieurs me mettent au milieu d'eux et nous traversons entre deux
haies de monde, les hommes le chapeau bas. Et les femmes de faire des
révérences à ces messieurs, et moi de pleurer, mon petit chapeau à la
main.
* * * * *
«Nous montons la montagne au trot, disent ces messieurs. Rattrapons nos
chevaux! Allons, mon petit, tenez-vous bien!»
Nous dépassons les chevaux à la sortie des bois, et nous arrivons à
Courson, à la grande auberge de M. Raveneau, où je visitai les écuries
et fis préparer tout ce qu'il fallait pour quarante-neuf chevaux. Ces
messieurs commandent le souper pour quarante-cinq hommes, non compris
les maîtres.
En arrivant, on forme les chevaux par quatre pour les accoupler le
lendemain, et on les attache à deux longes. C'est la première fois que
ces chevaux se trouvaient à côté l'un de l'autre; il était temps que le
foin et l'avoine fussent servis à ces gaillards, je crois que nous
n'aurions pu les contenir; c'étaient comme des furibonds qui se
cabraient. Et moi de taper dessus; je ne les quittais pas d'un instant,
et les maîtres de rire en me voyant frapper de l'un à l'autre. À sept
heures, ces messieurs viennent faire la visite et font souper tous leurs
hommes qui étaient quarante-cinq; ils payent leur journée, et retiennent
les hommes qu'il fallait pour le lendemain. Ils commandent des gardes
d'écurie pour la nuit, et m'emmènent. «Allons souper, dirent-ils, venez
avec nous, mon garçon, nous reviendrons après les voir.»
Quelle surprise de voir une table servie comme pour des princes: la
soupe, le bouilli, un canard aux navets, un poulet, une salade, du
dessert, du vin cacheté!
«Mettez-vous là, entre nous deux, et mangez comme vous êtes courageux!»
Le roi n'était pas plus content que moi.
«Ah çà! dit M. Potier, il faut mettre une cuisse de poulet dans du
papier avec du pain pour le manger le long de la route parce qu'on ne
s'arrête qu'à la couchée. Vous trouverez des garçons d'auberge qui vous
attendront avec des grands verres de vin qu'ils donneront à chaque homme
en passant, sans s'arrêter, et tout sera payé. Vous vous tiendrez
derrière autant que possible.»
Le matin, on met les chevaux par quatre, avec des _torches_ et des
_quenouilles_, liens garnis de paille pour maintenir tous ces chevaux
(cela a demandé du temps); et puis en route!
Tous les jours j'étais traité de la même manière que le premier jour.
Quel changement dans ma position!... Comme je me trouvais heureux de
coucher dans un bon lit! Ce pauvre orphelin ne couchait plus sur la
paille. Enfin tous les soirs, j'avais à souper. Je considérais ces
messieurs comme des envoyés de Dieu à mon secours.
Nous arrivâmes à Nangis-en-Brie le huitième jour avant la foire, et
j'eus tout le temps de connaître mes deux maîtres. L'un se nommait M.
Potier, et l'autre M. Huzé. Celui-ci était aimable, spirituel et poli;
M. Potier était petit et laid. Je me disais: «Si je pouvais être chez
M. Huzé!» Pas du tout, c'est chez M. Potier que l'heureux sort
m'attendait.
Je pars donc de Nangis le vendredi pour Coulommiers; j'arrive à trois
heures dans une grande cour, à cheval, comme un pacha à trois queues,
monté sur mon joli bidet. Voilà madame qui paraît. «Eh bien, mon garçon,
et votre maître ne vient pas ce soir?--Non, madame, il ne viendra que
demain.--Que l'on mette le cheval à l'écurie! venez avec moi.»
Comme je marchais à côté de madame, me voilà assailli par quatre grosses
filles de la maison qui se mettent à crier: «Ah! le voilà! le petit
Morvandiau!»
Combien ce nom me faisait de peine! Mon petit chapeau à la main, je
suivais madame. «Allons, dit-elle, laissez cet enfant, allez à votre
ouvrage. Venez, mon petit!»
Comme elle était belle, Mme Potier! car c'était bien la femme du petit
que je redoutais. Je ne l'appris que le lendemain. Quelle surprise pour
moi de voir une si belle femme et un si vilain mari! «Allons,
continue-t-elle, il faut manger un morceau et boire un coup, car on ne
soupe qu'à sept heures.»
Et voilà madame qui me fait parler de notre voyage, et je lui dis:
«Madame, tous les chevaux sont vendus.--Êtes-vous content de votre
maître?--Oh! madame, je suis enchanté.--Ah! c'est très bien ce que vous
dites là. Aussi mon mari m'a écrit que vous étiez un bon sujet.--Je vous
remercie, madame.»
Le soir, à sept heures, on soupe (c'était le vendredi). Je vois une
table servie comme pour un grand repas, tout en argenterie, timbales
d'argent, deux paniers de bouteilles. On me fait appeler pour me mettre
à table. Quelle est ma surprise de voir douze domestiques: garde-moulin,
charretiers, laboureur, fille de laiterie, femme de chambre, boulangère
et femme de peine. Le tout formait dix-huit. Les six autres étaient à
Paris avec des chariots qui menaient les farines pour les boulangers de
Paris; ils faisaient le voyage toutes les semaines (il y a quinze lieues
de Coulommiers à Paris). Il y avait sur cette table deux plats de
matelote; je croyais que l'on donnait un repas en ma faveur.
On me fait mettre à côté d'un grand gaillard, et madame lui recommande
de me servir. Il me donne un morceau de carpe; j'en étais honteux de
voir mon assiette pleine de poisson; j'aurais pu en faire deux repas. Il
s'aperçut que je mangeais peu; il mit un morceau de pain dans sa poche,
et me le présente à l'écurie en me disant: «Vous n'avez pas mangé, vous
êtes trop timide.»
Comme je l'ai dévoré à mon aise, du pain blanc comme la neige!
À neuf heures il vient une grosse fille faire mon lit dans l'écurie.
J'étais bien couché: un lit de plumes, un matelas, des draps bien
blancs. Je me trouvais heureux.
Le matin, mon grand camarade me mène à la salle à manger pour déjeuner,
avec ma demi-bouteille et du fromage. Dieu! quel fromage[16]! comme de
la crème! et du pain de Gonesse, avec le vin du pays. Je lui demandai ce
que je ferais. «Il faut attendre que madame soit levée, elle vous le
dira.--Eh bien, je vais panser mon bidet et le faire boire, et nettoyer
l'écurie.»
Je pétillais du désir de travailler. Le garçon d'écurie était parti à la
ville; je profite de cette occasion pour nettoyer toutes les écuries.
Madame arrive et me trouve habit bas, le balai à la main: «Qui vous a
dit de faire cela?--Personne, madame.--Eh bien, ce n'est pas votre
ouvrage, venez avec moi. Chacun fait son ouvrage dans notre maison; mais
vous avez bien fait. Quand mon mari sera venu, il vous dira ce que vous
devrez faire. Allons au jardin, prenez ce panier, nous rapporterons des
légumes. Savez-vous bêcher?--Oui, madame.--Ah! tant mieux. Je vous ferai
travailler quelquefois dans notre jardin, car chez nous chacun fait son
ouvrage, personne ne s'en dérange.»
Je rentre à la maison, et vais visiter les moulins à Chamois. De retour
à la maison, quelle est ma surprise de voir mes deux maîtres qui
cherchaient madame! «Te voilà, mon ami», dit Mme Potier à son vilain
mari, car c'était bien celui auquel je désirais le moins appartenir (et
c'était l'homme par excellence, tant par le coeur que par la fortune). M.
Huzé salue et se retire. On me fait venir: «Ma femme, dit mon maître,
voilà un enfant que je t'amène de la Bourgogne; c'est un bon sujet, je
te le recommande; je te conterai son histoire plus tard.»
Et moi qui étais là, bien timide!
«Eh bien, dit-il, vous êtes-vous ennuyé, mon garçon? Allons voir nos
chevaux!» Et le voilà à me faire voir toutes les écuries, les moulins.
Et les domestiques de saluer leur maître; ce n'était pas un maître,
c'était un père pour tout le monde; jamais il ne lui échappait une
expression déplacée. Il me dit: «Demain, nous monterons à cheval pour
vous faire voir mes laboureurs et mes terres. Il faut que vous soyez à
même de connaître tous les morceaux qui m'appartiennent.»
Je me disais: «Que va-t-il faire de moi?»
Il parle à ses laboureurs et à ses autres ouvriers toujours avec un ton
affable. Puis il dit: «Allons voir mes prés! (Et toujours il me parlait
avec bonté.) Faites attention à tout ce que je vous montre, et les
limites, car je pourrai vous envoyer faire une tournée quelquefois pour
voir mes laboureurs et mes autres ouvriers, pour me rendre compte de ce
qui est fait.--Soyez tranquille, je rendrai un fidèle compte de tout ce
que vous me direz.--Il faut que je vous mette au fait de tout. Vous
prendrez toujours votre bidet, car les routes sont longues.»
Nous fûmes bien trois heures dehors. «Allons, me dit-il, rentrons à la
maison! demain nous irons ailleurs.»
Enfin il me mit au courant de tous les détails de la manutention du
dehors. Huit jours se passent ainsi en tournées de part et d'autre; le
neuvième jour, il vient un orage épouvantable. Voilà les eaux qui
inondent la maison, arrivent de toutes parts; tout le monde était
bloqué. Il se trouvait encore des chevaux à l'écurie. Ni maître ni
garde-moulin ne pouvaient sortir, et moi de courir d'une écurie à
l'autre, car l'eau montait à vue d'oeil. Enfin, je barbotais comme un
canard, les chevaux en avaient au-dessus des jarrets, mais l'eau n'a pas
pénétré dans la maison.
Il y avait trois étables où les porcs couraient grand risque d'être
noyés, vu qu'ils étaient sous voûte. M. Potier me fait venir et me donne
une pince du moulin, et me dit: «Tâchez de délivrer les cochons.--Soyez
tranquille, je vais de suite.» Et me voilà dans l'eau. Je ne croyais pas
pouvoir arriver, mais enfin parvenu à la première porte, je fais une
percée et l'eau m'aide à ouvrir. Voilà mes six gaillards sortis, et
nageant comme des canards. Je vais en faire autant aux deux autres
étables; mes dix-huit cochons étaient sauvés. Et tout le monde de la
maison de me regarder par les croisées.
M. Potier, qui ne me perdait pas de vue, me guidait: «La petite porte de
la cour est-elle fermée?--Non, monsieur.--Les cochons vont sortir, ils
suivront le cours de l'eau!»