Pour en revenir à notre point de départ, faisons observer qu

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{~--- UTF-8 BOM ---~}LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET

(1799-1815)

PUBLIÉS PAR LORÉDAN LARCHEY

D'après le manuscrit original

avec gravures et autographe fac-similé

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

1883

DÉTAILS SUR L'AUTEUR ET SUR SON OEUVRE.--PARALLÈLE DE COIGNET ET DE

FRICASSE {XV}.--ENSEIGNEMENTS A TIRER DE CES CAHIERS {XX}.--LA

DISCIPLINE ET L'ESPRIT MILITAIRE DU PREMIER EMPIRE {XXVIII}.--POURQUOI

IL NE FAUT RIEN OUBLIER DE SON HISTOIRE {XXXVII}.

_On trouvera dans cet avant-propos beaucoup de renvois aux pages du

texte; ils m'ont paru nécessaires pour appuyer la partie analytique, en

épargnant au lecteur les incertitudes de recherche._

[Illustration: FAC-SIMILÉ RÉDUIT AUX 3/4 DE L'ÉCRITURE DE JEAN-ROCH

COIGNET

D'après son manuscrit original.]

Le journal du sergent Fricasse m'a permis de faire revivre un type

accompli du soldat de la République. Avec les Cahiers du capitaine

Coignet, qui peuvent passer pour un chef-d'oeuvre du genre familier, nous

tenons le type du soldat du premier Empire, car chez lui le grade ne

modifia point l'homme; il resta sous l'épaulette un vrai sergent de

grenadiers.

Le manuscrit de Fricasse avait été mis à la disposition de ceux qui

voudraient en constater l'authenticité. Pour Coignet, je ferai la même

offre. En telle matière il est bon de poser la question de confiance dès

le début, et ceci m'amène à dire comment les Cahiers sont en ma

possession.

Vers 1865, à l'étalage d'un bouquiniste, sur le parapet du quai des

Saints-Pères, je mettais la main sur deux in-octavo à couverture verte

dédiés solennellement aux _Vieux de la Vieille_: c'étaient les

_Souvenirs de Jean-Roch Coignet_, imprimés en 1851, à Auxerre, par

l'imprimeur Perriquet. Leur intérêt me parut si vif, que j'en servis

presque aussitôt d'abondants extraits aux lecteurs du _Monde illustré_,

où je poursuivais alors chaque semaine une sorte de revue rétrospective.

Les extraits reparurent à la tête d'un volume d'essai publié en 1871,

sous le titre de _Petite Bibliothèque des Mémoires_. «Il n'en est point

dont la lecture soit plus attachante, disais-je alors... En admettant

que l'orthographe doive sa correction à l'imprimeur, le récit a les

allures qui devaient caractériser Jean-Roch.»

On voit que j'admettais, à première vue, la sincérité de l'oeuvre, mais

je conservais le désir de m'en assurer mieux, et je finis par m'enquérir

au pays de mon héros. J'écrivis à l'imprimeur du livre et au

bibliothécaire de la ville, guide naturel et autorisé en pareilles

recherches. Au premier, je demandais s'il avait vu l'auteur; je priais

le second de vouloir bien me donner sur la personnalité de Coignet tous

les renseignements qu'il pourrait recueillir.

Une double réponse arriva bientôt.--D'une part, l'imprimeur déclarait

que l'impression n'avait pas été faite sur le manuscrit original,

reconnu défectueux. De son côté, M. Molard, bibliothécaire d'Auxerre, me

communiquait avec une obligeance parfaite de précieux détails, et me

comblait de joie en m'annonçant que le précieux original n'était point

perdu.

J'appris ainsi qu'un avocat de la ville avait préparé pour l'impression

les premiers chapitres. Le travail, qu'il n'avait pas voulu continuer,

avait été mené à bonne fin par un de ses confrères, non sans peine, à

cause des entêtements d'un auteur peu familiarisé avec les exigences de

la publicité. Tiré à peu d'exemplaires, le livre est devenu rare par

suite d'une particularité assez curieuse.

Sur la fin de sa vie, Coignet était resté l'habitué d'un café très

fréquenté par les voyageurs de commerce que divertissaient ses récits

d'aventures. Cette clientèle, sans cesse renouvelée, avait suffi à

l'écoulement de l'édition. Un nouveau venu ne paraissait point sans que

Coignet liât conversation et lui dit, avec une tape amicale sur

l'épaule: «Tu vas acheter _ma belle ouvrage_.» Le prix étant modéré (5

francs), on acceptait la proposition. Coignet courait alors au comptoir,

où il avait installé un petit dépôt d'exemplaires. Tous les volumes se

dispersèrent ainsi, mais leur conservation ne gagna point à la vie

nomade des souscripteurs, peu bibliophiles de leur métier. Toutefois,

leurs relations avec l'auteur n'en devaient pas rester là.

Lorsque le vieux capitaine mourut, il laissa une somme de sept cents

francs pour les frais d'un grand repas qui devait être servi au retour

des funérailles. Tous ses anciens et chers souscripteurs, les voyageurs

de commerce en passage, étaient invités de droit. De plus, un crédit de

trois cents francs était ouvert pour le café, les liqueurs et autres

consommations. On devait, bien entendu, assister aux obsèques, et se

mettre ensuite immédiatement à table.

Cent vingt invitations furent ainsi faites aux ayants droit. La moitié

des invités s'abstint, jugeant tout divertissement peu convenable,

malgré la volonté formelle du défunt. Le repas n'en fut pas moins animé.

Un poète du cru récita des vers de circonstance, et les libations en

l'honneur du brave Coignet furent multipliées pendant toute

l'après-midi. Le soir, on mangea la _soupe à la jacobine_; puis on vogua

toute la nuit dans les promenades d'Auxerre. Le lendemain, un excellent

déjeuner, composé des reliefs du banquet, réunissait de nouveau les amis

qui retrinquèrent de plus belle à la mémoire du héros[1].

Ce récit homérique augmenta mon désir de posséder le manuscrit original.

J'appris qu'il avait passé dans les mains des légataires universels et

bénéficiaires, qu'il avait ensuite été cédé à M. Lorin, ancien

architecte et grand collectionneur. Mais ce dernier possesseur

consentirait-il à une cession nouvelle? J'eus encore satisfaction sur ce

dernier point, et je puis me considérer comme légitime possesseur des

neuf cahiers de Coignet.

Le titre de _Cahiers_ est donné à ses mémoires parce qu'il répond

exactement à l'aspect du manuscrit original, composé de neuf grands

cahiers. L'écriture s'allonge comme celle d'un commençant; l'orthographe

manque dans la moitié des mots; on peut en avoir idée par le fac-similé,

que notre cadre a réduit un peu. Toute indulgence doit être acquise à un

auteur qui ne sut pas lire avant 35 ans, qui atteignit sa

soixante-douzième année avant de songer à retracer sa vie. La tâche lui

fut lourde, mais c'était un persévérant. Il vint à bout d'une oeuvre

nécessairement incorrecte en sa forme, précieuse par la multiplicité des

détails aussi bien que par la fraîcheur du coloris. Une faculté

s'accroît souvent à défaut d'une autre; Coignet devait d'autant mieux se

souvenir qu'il avait moins écrit.

J'ai tenu à donner l'original, sans arrangement ni substitution, et plus

complet qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. La sincérité m'a paru devoir

passer avant tout. Il y a des pages excellentes; il en est quelques-unes

pleines de redites et de longueurs que j'ai retranchées autant que

possible, sans me permettre jamais d'ajouter un mot ni de changer une

phrase. À ce sujet, je dois faire observer qu'on ne trouve pas dans le

manuscrit original certains passages publiés en 1852. Cependant, ils

n'ont pu être communiqués que par l'auteur, et je les ai placés sous le

titre _Additions_, dans un supplément qui suit immédiatement le texte.

* * * * *

J'ai dit en commençant que Coignet personnifiait le soldat de l'Empire,

comme Fricasse personnifiait le soldat de la République. L'un a combattu

en effet pour une idée, comme l'autre s'est battu pour un homme. Tous

deux ont eu la même foi, tous deux ont souffert avec le même courage,

ont montré au plus haut degré la volonté de bien faire et le sentiment

du devoir, ce sentiment qui distinguera toujours l'homme d'élite, à

n'importe quel rang. Pour le reste, les caractères de nos deux soldats

diffèrent.

Fricasse est relativement instruit, et j'ai dit combien grande était

l'ignorance de Coignet. Fricasse a une élévation morale réelle. Coignet

n'a que des impressions et ne les raisonne pas. C'est un honnête homme,

et il n'aime pas les gendarmes{156}; il n'aime pas non plus les baiseurs

de crucifix, comme il les appelle{487}, mais cela ne l'empêche pas

d'avoir envie de pleurer avec son curé lorsque celui-ci présente la

croix de l'église à la duchesse d'Angoulême. En 1814, il déclare que les

Parisiens ne sont bons qu'à s'entretuer{380}; il les admire en 1815

quand ils vont faire le coup de feu à la barrière{410}. Tout en faisant

son devoir de combattant, Fricasse a le coeur serré, il se reproche la

pomme de terre qu'il prend dans un champ pour ne pas mourir de faim.

Moins stoïcien, Coignet se fait nourrir sans attendrissement et sonde au

besoin avec sa baguette de fusil les cachettes du paysan. Ce n'est pas

qu'il soit pillard. Non! il applaudit en Italie au supplice d'une

cantinière receleuse{116}, il flétrit un général prévaricateur{125}, un

colonel larron d'églises{326}, il prend les armes pour empêcher des

soldats indignes de dépouiller les Moscovites au milieu de leur ville

embrasée{325}, et quand il fait des confiscations par ordre, il tape de

bon coeur sur les coquins qui cherchent à le corrompre pour voler

l'État{350}. C'est tout au plus s'il rapporte du château de Schoenbrunn

un petit châle pour l'offrir en cadeau à son hôtesse strasbourgeoise, et

nous ne devons pas nous exagérer la portée du mouvement de fanfaronnade

soldatesque qui lui fait dire: «Je me croyais en pays ennemi», quand,

invité à dîner par son capitaine, il est distrait par les belles dames,

au point de fourrer une serviette dans sa poche. C'est une pointe

destinée à faire oublier sa bévue. Rien de plus. Ne le voyons-nous pas

ensuite seconder les aumônes, relativement considérables, de sa femme,

et les continuer plus tard autant que le permet son modeste avoir?

Pour en revenir à mon parallèle, il est un point surtout qui semble

éloigner Coignet de Fricasse. Ce dernier a résolu de défendre à Paris

comme aux frontières la liberté de son pays; il jure de protéger

l'Assemblée nationale, tandis que Coignet concourt à sa violation avec

une profonde indifférence, pour ne pas dire plus. Ne lui en faisons pas

un crime. Il ne s'est jamais douté de ce qu'était une Assemblée

politique. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il est sous les ordres d'un

petit général proclamé très grand par tous ses chefs. Il l'a suivi à

Saint-Cloud le 18 brumaire, comme les camarades. Il a vu là, d'un côté,

ses frères d'armes; de l'autre, une réunion d'hommes à toges galonnées

et à chapeaux emplumés qui gesticulaient dans une grande salle. La

bataille a été tôt finie. On a fait sauter les hommes par les fenêtres

qui n'étaient pas hautes; on a dégalonné leurs toges{77}, et tout a été

dit. Franchement, pouvait-il comprendre que ces _pigeons pattus_{78}

(comme on les appelle) représentaient un principe inviolable. Ce mot

même de _principe_, l'avait-il seulement entendu prononcer? Coignet eût

servi dans l'armée de Hoche, et ce grand républicain aurait continué à

vaincre, que Coignet eût été dévoué corps et âme à son

général-république comme il fut dévoué à son général-empire. Il

justifiait sans le savoir cette merveilleuse définition de

Saint-Évremont, qui disait déjà de nous, sous Louis XIV: «Le Français

est surtout jaloux de la liberté de se choisir un maître.» Grande vérité

très finement dite. En France, nous avons besoin d'admirer ceux qui

commandent, soit au nom de la monarchie, soit au nom de la République,

et la question de personnes passe malheureusement avant la question de

principes.

Il est assez curieux de suivre Coignet dans ses appréciations des pays

où la guerre l'a poussé. Il n'aime ni l'Italie, ni l'Espagne. De ces

deux côtés, trop de vermine et trop d'assassinats. Les boues de la

Pologne{193} et les cachettes de ses paysans{205} le rendent aussi

insensible à la cause de l'émancipation polonaise{210}, et cependant il

rend justice à l'héroïsme de ces alliés fidèles, soit en Italie{121},

soit en Espagne{231}. Il parle souvent aussi du courage des Russes, et

il leur doit deux fois la liberté, sinon la vie{312, 337}. Mais ses

sympathies vont surtout, qui le croirait? à nos implacables ennemis, il

est touché par la charité et la résignation des bons Allemands qui

enlèvent nos morts{351}, qui pansent nos blessés{344}; qui se montrent

si prévenants pour nos soldats, qui les nourrissent avec une ponctualité

si parfaite. Il est admirateur passionné de la reine de Prusse

malheureuse{218}; il offre sa bouteille aux Saxons blessés ou

prisonniers{187}; il fait assaut de compliments avec les bourgeois de

Berlin{223}. Les détails gastronomiques de l'occupation de cette

capitale{189} montrent le point de départ de certaines traditions qu'on

a déjà fait revivre chez nous, trois fois pour une, en 1814, en 1815 et

en 1870. Il est vrai qu'au retour de Russie, la bienveillance germanique

était déjà singulièrement modifiée; on n'appelle plus Coignet «aimable

caporal», et les sentinelles prussiennes insultent nos soldats éclopés,

sans armes{343}.

Mais si notre Coignet est un pauvre logicien, il a pour lui le charme de

ses récits. J'en connais peu de plus attachants dans leur simplicité.

Les dialogues qui animent à chaque instant le récit, sont du ton le plus

naturel; les mises en scène sont parfaites, et les tableaux peints avec

vérité en quelques mots, tandis que Fricasse ne sait ni voir ni conter.

L'intérêt du livre n'est pas dans le fait de guerre considéré au point

de vue technique; il est tout entier dans les accessoires (mots,

figures, détails épisodiques). Lorsque parut la _Chartreuse de Parme_,

de Beyle, son récit de la journée de Waterloo fit sensation. On sentait

là le témoignage d'un combattant. Hé bien! ce chapitre encore si

remarqué dans le roman, nous le retrouvons bien des fois dans les

Cahiers de Coignet. Nous le retrouvons à Montebello, lorsqu'il marche au

feu pour la première fois, se courbant sous un coup de mitraille, mais

se relevant aussitôt, et condamnant sa faiblesse en répondant: _Non_! au

sergent-major qui frappe sur son sac en disant: _On ne baisse pas la

tête_{95}. Nous le retrouvons à Marengo, lorsque... (pourquoi ne le

dirions-nous pas)? lorsqu'il est contraint de pisser dans son canon de

fusil{103} pour le dégorger et envoyer ses dernières balles à l'ennemi

triomphant; lorsque, renversé, sabré, il n'a d'autre chance de salut que

de se cramponner sanglant à la queue du cheval d'un dragon pour

rejoindre sa demi-brigade, ramasser une arme et recommencer de plus

belle. Tout ce récit de Marengo est inimitable, les personnages s'y

meuvent si naturellement qu'on croit les entendre. On voit ces pauvres

petits pelotons faire leur retraite par échelons, en regardant derrière

eux, on entend l'explosion des gibernes dans les blés allumés par les

obus, tandis que le Consul, assis sur le bord d'un fossé, tient d'une

main la bride de son cheval, et de l'autre fouette nerveusement les

pierres de la route à coups de cravache{107}. Le secours suprême de la

division Desaix couronne le morceau. Coignet n'a rien du poète, et

cependant les muses ne désavoueraient pas sa comparaison: «C'était comme

une forêt que le vent fait vaciller.» Et quand ce renfort si espéré fait

regagner la partie, quelle péroraison! «On bat la charge partout. Tout

le monde fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on

hurlait{109}!»

Parlerons-nous de ces grenadiers se tuant de désespoir dans les

fondrières de Pologne où les moins vigoureux restent cloués sur place?

Coignet prend chaque jambe à deux mains et l'arrache pour faire un

pas{193}. À Essling, la canonnade autrichienne, qui «fait sauter les

bonnets à poils à vingt pieds», projette des lambeaux de chair humaine

avec une violence telle qu'il en est un instant assommé{248}. Sur la

route de Witepsk, il voit, sans autre formalité que celle d'un tirage au

sort, fusiller 70 hommes d'un bataillon de marche, dernier holocauste

offert à une discipline expirante{305}...

Partout, d'ailleurs, c'est la mort qui règne sous une forme ou sous

l'autre. À Mayence, pendant les horreurs du typhus, on entasse les

cadavres sur des voitures à fourrage, et sous la menace de la mitraille,

les forçats viennent corder cet épouvantable chargement pour le

renverser ensuite comme un tombereau de pierres{369}. Voilà certes du

drame, et du drame vrai.

Heureusement, la note n'est pas toujours si désespérée. Dès le début, on

tombe dans une véritable ballade; on suit l'enfant fugitif, d'abord

pauvre petit pâtre, bon pour faire un chien de bergère, puis conducteur

de chariot, passant ses nuits dans les grands bois, où il couche entre

les pattes de son boeuf pour échapper au froid{5}; puis encore rentrant

méconnaissable au village, et conservant assez d'empire sur lui-même

pour vivre comme un domestique étranger au milieu des siens{7}, jusqu'au

jour où l'intérêt d'un passant lui permet de partir une seconde fois en

se révélant dans ce dernier adieu: «Père sans coeur, qu'avez vous fait de

vos enfants{21}?» On assiste ensuite à l'initiation de l'ancien garçon

d'écurie comme farinier, jardinier, laboureur, dresseur de chevaux chez

le plus parfait des maquignons de la Brie, son vrai père, celui-là{24 à

70}. Cette partie nous donne un tableau curieux de la richesse et de

l'activité rurales dans le rayon parisien; elles étaient déjà grandes

alors. Pour ne pas abandonner cet ordre d'idées pacifiques, il faut se

reporter à la fin du livre, lorsque le capitaine Coignet revient à

Coulommiers pour embrasser ses anciens patrons{477}, et lorsque, en

demi-solde à Auxerre, il se détermine à prendre femme et «à faire

trembler le manche de sa pioche» en cultivant ses vignes et son

jardin{438 à 442}. C'est un tableau charmant de simplicité que sa

demande de la main de cette honnête épicière, à laquelle il fait d'abord

moudre une livre de café pour se donner le temps d'entrer en matière

avec plus de délicatesse{439}. La confession et la célébration du

mariage{442} sont dignes des préludes. Rien n'est touchant comme

l'histoire de cet humble ménage.

Dans l'ordre historique, Coignet revient sur des faits de guerre bien

connus, mais il y ajoute toujours quelques particularités intéressantes.

Nous avons signalé ses récits du 18 brumaire, de Montebello, de Marengo,

d'Essling, de Pologne, de Witepsk, de Mayence. N'oublions point son

passage du Saint-Bernard{83}, la distribution des premières croix de la

Légion d'honneur{146}; le camp de Boulogne{162}, le combat

d'Elchingen{166}, la bataille d'Austerlitz{172}, Iéna{183}, le séjour à

Berlin{189}, Eylau{200}, l'entrevue de Tilsitt{213}, les moines de

Burgos{230}, le blocus de Madrid{231} et la pointe sur Bénévent{233}, la

fameuse marche en charrettes de Limoges à Ulm{235}, la journée de

Wagram{253}, le mariage de Marie-Louise{267}, la cour impériale à

Saint-Cloud{273}. Toute la campagne de Russie est à lire dans le

Septième Cahier. Puis viennent les journées de la période sombre:

Lutzen{349}, Bautzen{352}, Dresde{354}, Leipzig{357}, Hanau{365},

Brienne{371}, Montereau{374}, Reims{377}, Fontainebleau{378},

Fleurus{399}, Waterloo{402}, Villers-Cotterets{408}, Paris{410}.

L'histoire de l'armée de la Loire a là quelques pages peu connues{413 à

417}.

On ne saurait retrouver nulle part avec plus de détails la vie militaire

du temps: le premier duel inventé pour tâter le nouveau{79}, les

carottes telles que le bon de la _plume_{119}, les _légumes

coulantes_{477}, et l'art de simuler la fièvre pour avoir du vin

sucré{179}, les méprises de factionnaires{123}, les marches forcée{164,

240}, l'arrosage des galons{222}, la fusillade du sac{298}, la vie de

caserne{133, 226, 228, 235, 281}, les scènes de bivouac{176, 193, 195,

200, 475}; elles enseignent ce que valent à certains jours un morceau de

pain, un oeuf ou une pomme de terre, même pour les grands chefs. Le

Cinquième Cahier apprend que les hautes coiffures militaires avaient

leur utilité: on logeait sans effort deux bouteilles dans un bonnet à

poil. Les citadins, qui ne se font pas une idée nette du service de

l'état-major en campagne, pourront également voir le Septième Cahier.

Dans le Cinquième Cahier, nous retrouvons également cet antagonisme

goguenard entre cavaliers et fantassins qui est aussi vieux que l'armée.

Ce que Coignet à son tour craint le plus au monde, c'est de tomber

dans la ligne{345}. Il est vrai que les grenadiers à cheval lui rendent

bien la pareille en ne l'admettant pas même à l'honneur de charger

l'ennemi avec eux{367}. C'est une vraie tragi-comédie.

Les traits comiques sont nombreux. Citons: le dîner offert aux autorités

de Coulommiers{45}, les incroyables de Lyon{126}, la vieille Bordelaise,

victime des passions de Robespierre{130}, la quête de la colonelle{131},

la barbe tirée pour convaincre un bureaucrate incrédule{136}, le passage

sous la toise{137}, les largesses au factionnaire{147}, la

reconnaissance supposée des capucins du Saint-Bernard{181}, le repas

offert par la garde française à la garde russe{215}, le coup de vent de

Metz{238}, la promenade forcée d'EssIing{245}, la réception du capitaine

Renard{258}, le danger des faux mollets en bonne fortune{263}, la

description des charmes féminins de la cour impériale{208}, le grand

dîner de la ville de Paris{271}, les promenades épiques de la garde

nationale d'Auxerre{460 à 462}, où Coignet suant sous le poids de son

drapeau, regarde du haut de son mépris les miliciens ivres qui écrasent

ses pieds en voulant se mettre au pas.

* * * * *

La dernière partie des souvenirs de Coignet nous initie, parfois un peu

longuement, aux petites misères de la vie de l'officier en demi-solde,

espionné, ombrageux et colère. La mise en surveillance, les

dénonciations, la présence forcée à des sermons sur l'usurpateur et ses

satellites «qui mangent les petits enfants au berceau», les inévitables

disputes de préséance avec les magistrats du tribunal dans les

cérémonies publiques, tout cela était bien fait pour exaspérer un vieux

brave qui possédait à fond l'art de se débrouiller en pays ennemi, mais

qui ne connaissait rien des luttes de la vie bourgeoise. Aussi

éclate-t-il en quelques pages qui appellent en même temps l'émotion et

le sourire[2].

Ce livre permet aussi de bien connaître l'esprit du soldat français, qui

ne ressemble pas aux autres, quoi qu'on en dise. Son grand défaut est

toujours un certain manque de subordination. Pour ce qui se passait dans

les hautes régions, un fragment de conversation entre Lannes et Napoléon

donne assez à réfléchir{210}. Au passage du mont Saint-Bernard, nous

voyons le général Chambarlhac menacé de mort par un canonnier qu'il veut

diriger dans une manoeuvre{86}, et si le même général s'éclipse ensuite

au moment le plus chaud d'une bataille pour reparaître après la

victoire, ses soldats le reçoivent à coups de fusil, ils le forcent à

repartir de plus belle, et cette fois pour toujours{115}. Un fait

terrible en ce genre se serait passé à Montebello; les soldats d'une

demi-brigade auraient profité de la chaleur de l'action pour tuer tous

leurs officiers, moins un{468} Le seul moyen de punir tant de coupables

est de les faire périr à leur tour, mais du moins glorieusement, et

c'est ce que Bonaparte aurait fait[3] dès le début de la journée de

Marengo. Pendant la campagne de Russie, nous voyons Coignet essuyer le

feu d'un détachement de traînards qu'il est chargé de ramener à

destination{301}. Lui-même ne craint pas de bousculer un colonel pour

faciliter à son convoi le passage d'un pont{361}. Je ne parle point des

scènes auxquelles il nous fait assister à Boulogne et en Russie{81, 305,

327, 472}. Il ne s'agit plus ici d'actes d'insubordination, mais de

véritables brigandages.

Pour en revenir à notre point de départ, faisons observer que si une

discipline étroite semble n'avoir jamais réglé les troupes, même dans la

garde (comme on le voit par l'épisode bachique de son séjour d'Ay{178},

et par les facéties lancées au capitaine Renard sur le champ de bataille

d'Austerlitz{475}), elles se dévouent aux chefs qui payent de leurs

personnes. On fait alors plus que respecter le commandement, on le

seconde avec une intelligence, une affection et un élan{113, 114, 176,

193, 301} qui ne se rencontrent pas chez des soldats mieux assujettis à

l'obéissance. Chez nous, on n'arrive à rien par la raideur[4]. Il faut

que le plus petit officier sache prendre son monde et s'en faire

apprécier. Alors la troupe devient un instrument merveilleux pour la

_main de fer gantée de velours_, qui est chez nous l'expression convenue

pour désigner les aptitudes du parfait commandement.

C'est pourquoi vous voyez dans notre livre les officiers s'inquiéter

constamment de leurs hommes, faire acte de fraternité et de persuasion.

C'est ainsi qu'au mont Saint-Bernard, ils déchirent leurs bottes et

leurs vêtements en s'attelant à l'artillerie, comme les simples

soldats{87}. Aux heures critiques, ils ne négligeront point de les

encourager{92-94}; et si l'un d'eux fait une belle action, ils iront

l'embrasser de bon coeur, lui serreront la main, lui donneront le bras en

causant{96-99}. Cette aménité ne les empêche pas de se risquer les

premiers au péril. À Marengo, à Essling, des généraux vont placer

eux-mêmes en tirailleurs des fantassins ralliés{103, 249}. À Essling

encore, au moment où la canonnade couche par terre la moitié de la

garde impassible, Dorsenne renversé par l'explosion d'un obus, se relève

aussitôt «comme un beau guerrier», criant: «Soldats, votre général n'a

point de mal. Comptez sur lui! Il saura mourir à son poste{247}.»

Quelques jours après, à Wagram, un colonel d'artillerie, blessé le

matin, ne se laisse emporter à l'ambulance que le soir, après la

bataille. Celui-là dirigeait le feu d'une batterie de cinquante canons;

il n'avait pu se relever comme Dorsenne, dit Coignet, mais «sur son

séant, il commandait{255}».--Cinq mots superbes qui valent un tableau de

maître.

A Kowno, Coignet voit de ses propres yeux le maréchal Ney saisir un

fusil et s'élancer contre l'ennemi avec cinq hommes{342}; à Dresde, le

capitaine Gagnard arrive seul sur une redoute{354}, et avec une

tranquillité telle que l'ennemi le laisse ouvrir la barrière. A Brienne,

le prince Berthier charge quatre cosaques et reprend une pièce

d'artillerie{371}. A Montereau, le maréchal Lefebvre s'élance au galop

sur un pont coupé et sabre une arrière-garde sans autre suite que les

officiers de l'état-major impérial{274}. «L'écume sortait de la bouche

du maréchal, tant il frappait.»

Quand ils avaient des exemples de cette taille, croyez que nos soldats

ne restaient pas en arrière; ils eussent rougi de le céder à leurs

officiers. C'est ainsi qu'un petit voltigeur resté seul au Mincio suffit

pour ramener au feu sa division en retraite{121}. Les grenadiers

d'Essling et de Wagram se disputent l'honneur de marcher à la mort comme

canonniers volontaires{247, 254}. Il faut aussi lire l'histoire de ce

mameluck s'élançant une dernière fois dans la mêlée d'Austerlitz pour y

conquérir son troisième étendard, et ne reparaissant plus{473}.

N'oublions pas ce fourrier qui perd sa jambe à Eylau, et marche seul à

l'ambulance, avec deux fusils pour béquilles, en disant: «J'ai trois

paires de bottes à Courbevoie; j'en ai pour longtemps{201}» Nous tombons

ici dans la facétie, mais à des heures où les plus gais ne rient plus,

la facétie devient un héroïsme dont l'effet est certain sur des

Français.

* * * * *

On a fait bien des études sur Napoléon; je n'en connais pas une où

l'homme soit mieux représenté dans sa vie de combat, dans son étroite

intimité avec les soldats qui l'aidèrent à se faire un nom.

Des plus grandes opérations, nous le voyons descendre aux plus minces;

il se dérangera pour aller prendre cent nageurs à la caserne de

Courbevoie et leur faire traverser la Seine au pont de Neuilly{225}, il

confère avec les pointeurs{163, 356}; il s'assure de tous les détails

d'instruction militaire{280}, faisant manoeuvrer devant lui un simple

peloton de vélites{290}, reprenant au besoin le sous-officier qui récite

mal sa théorie{280}, annonçant lui-même un exercice à feu{230},

recrutant à la volée un bel homme pour tambour-major{470}, arrivant dans

les chambres d'une caserne à l'heure où les soldats sont couchés, et

examinant leur literie{142}.

Passer une revue est un devoir qu'il ne néglige jamais. Je ne parle pas

seulement des grandes revues qu'il maintient par tous les temps, faisant

imperturbablement manoeuvrer des soldats qui ne se plaignent pas de voir

l'eau remplir leurs canons de fusil en remarquant «l'eau qui ruisselle

le long de ses cuisses et les ailes détrempées de son chapeau qui

retombent sur ses épaules{161}». Mais il n'est pas une parade sans qu'il

fasse manoeuvrer chaque régiment avant le défilé{258}. En campagne, il

examine de même les sous-officiers promus officiers, et règle au besoin

leur destination{298}. Dès qu'un soldat présente les armes, il s'arrête

et lui parle{144, 320}. A l'approche du combat, il ne négligera point la

visite des avant-postes{173, 185}, et en dehors des proclamations

officielles, il saura enlever son monde par de courtes harangues{366}.

On le voit surtout à Brienne, quand il se place devant le front des

troupes en s'écriant: «Soldats, je suis aujourd'hui votre colonel, je

marche à votre tête{371}.»

Qu'un officier revienne de mission, il l'interroge après son chef

d'état-major, ne négligeant pas de régler ses frais de route et sur

l'heure, que le temps presse ou non{337, 314}. Il veut voir les

combattants qui ont accompli des actions d'éclat{98}, et fait aussitôt

leurs promotions sur le champ de bataille{320, 355}. A certains moments

décisifs, nous le voyons donner directement ses ordres à un capitaine

d'infanterie ou d'artillerie{354, 377}. De même, par tous les temps, et

à toute heure, il passera la revue des officiers prisonniers, leur

demandant si on leur a pris quelque chose{320, 333}. Que ses soldats

arrivent fourbus par des marches forcées, il paraîtra s'indigner contre

des ordres outrepassés, les entourera de soins, surveillant la

distribution des cordiaux qui peuvent les rétablir{241}; il assiste du

reste volontiers au repas du soldat, et ne dédaigne pas de présider à la

distribution d'une douzaine de porcs pris à la course{172}. A

l'occasion, il demande une pomme de terre et une bûche par

escouade{200}, ayant soin de faire cuire sa ration lui-même au feu de

son bivac, toujours placé bien en vue de l'armée{475}.

Il a soin de régler lui-même les petites querelles de son état-major,

après confrontation des parties{365}. Si un beau coup de sabre est donné

devant lui, il en fera son compliment nuancé parfois de petites

taquineries{368-397}. Et cela sur un ton familier qui honore, avec des

tutoiements qui enorgueillissent. Qui voudra se rendre compte du

prestige exercé, devra se reporter aux renvois que nous avons multipliés

pour mieux appuyer nos affirmations; ils en disent long sur l'ascendant

de l'homme et sur les soins infinis qu'il prenait pour le maintenir.

Ascendant si complet qu'il pouvait sacrifier de parti pris ses

officiers, et s'étonner librement devant eux de voir que la mort n'en

eût pas voulu{336}. «Il eut beau faire, dit Coignet, je rentrais

toujours et j'étais payé d'un regard gracieux, qu'il savait jeter à la

dérobée{345}.»

A la vérité, pour son maître, le pauvre Coignet n'était bon qu'à tuer.

Il le comprend et il avoue n'en adorer que plus son dieu[5]: «Je

l'aimais de toute mon âme, mais j'avais le frisson quand je lui

parlais{345}.» Il est vrai que des frissons d'un autre genre courent en

1813 au grand état major impérial où on _blasphème_ (le mot est de

Coignet) en disant: «L'Empereur est un ... qui nous fera tous

périr{357}.» A Dresde, en 1813, notre héros lui-même hasarde

respectueusement que l'Empereur devrait se replier sur le Rhin, mais

c'est la seule note dissonante dans une admiration perpétuelle, et il

s'en excuse. Elle fait comprendre tout ce qu'avait d'émouvant ce dernier

baiser à l'aigle, dans la grande cour de Fontainebleau{379}. Le second

départ, à Laon, est loin d'avoir un tel caractère{407}.

* * * * *

Ceux qui tiennent pour dangereuse la légende napoléonienne trouveront

peut-être que j'y suis revenu avec trop de complaisance. Mais en

histoire comme en autre chose, j'estime qu'on gagne à ne rien oublier,

surtout quand il s'agit d'un tel capitaine. Appliquons-nous plutôt à le

bien connaître, à voir comment il a pu surexciter tous les éléments

guerriers de la nation. On peut en tirer un double enseignement: l'un

professionnel, bon à méditer pour les patriotes que préoccupe le

relèvement de notre esprit militaire; l'autre, non moins utile, montre

les dangers du culte d'un seul homme substitué au culte de la patrie.

C'est pourquoi on ne saurait proscrire ni le nom de Napoléon, ni celui

de Bonaparte. La leçon qui se dégage de ses revers serait perdue si on

oubliait sa gloire qui est aussi la nôtre. Plus grand fut le succès,

plus dure reste la chute qui nous laisse, au bout de soixante-dix ans,

doublement mutilés.

On a dit que les proverbes étaient la sagesse des nations. Cela nous

paraît surtout vrai pour celui qui dit: _En toute chose, il faut

considérer la fin_. Quand on l'applique à l'histoire du premier Empire,

il n'est pas difficile de s'apercevoir que les entrées triomphales à

Vienne et à Berlin n'ont point empêché la France de perdre deux petites

places appelées Sarrelouis et Landau. La domination d'un grand homme de

guerre ne nous a pas même laissé les frontières conservées par le

faible Louis XVI.

Puisse la France ne plus associer sa fortune à celle des beaux joueurs

dont la devise est «tout ou rien!» En attendant, gardons-nous d'effacer,

même au coin d'une rue, le souvenir de leurs parties périlleuses. Il

doit rester, au contraire, comme une leçon éternelle.

* * * * *

On prétend que la vanité est notre défaut national. Pourtant, on ne nous

voit point, comme d'autres peuples réputés plus sages, célébrer

obstinément de glorieux anniversaires. Puisque nous épargnons nos

souvenirs aux voisins, sachons du moins profiter des leurs à notre

manière. Pensons à Waterloo en même temps que les Anglais, à Sedan en

même temps que les Prussiens, aux Vêpres Siciliennes en même temps que

l'Italie. Il est des rappels d'autant plus salutaires qu'ils sont pleins

d'amertume, car, dans l'hygiène des peuples comme dans celle des

individus, les amers peuvent être de grands préservatifs.

C'est ce que nos pères appelaient «l'école de l'adversité». Coignet n'en

connut pas d'autre, et il en sortit l'homme fortement trempé que nous

allons connaître.

22 septembre 1882.

LORÉDAN LARCHEY.

TABLE DES MATIÈRES

_Premier cahier:_ Mon enfance.--Je suis tour à tour berger; charretier;

garçon d'écurie; homme de confiance chez M. Potier, marchand de chevaux.

_Deuxième cahier:_ Ma vie militaire.--On m'incorpore dans le bataillon

de Seine-et-Marne.--Le 18 brumaire.--Départ pour l'Italie.--Passage du

Saint-Bernard.--Combat de Montebello.

_Troisième cahier:_ Bataille de Marengo.--Dans les États de Venise.--En

Espagne.--Je suis sapeur.--En garnison au Mans.--J'arrive à Paris dans

la garde.

_Quatrième cahier:_ Je suis décoré.--Empoisonné par un agent

royaliste.--En congé au pays.--Le camp de Boulogne.--Première campagne

d'Autriche.--Austerlitz.

_Cinquième cahier:_ Campagne de Prusse: Iéna.--À Berlin.--En

Pologne.--Eylau.--Entrevue de Tilsitt.--Je suis caporal.--Guerre

d'Espagne.--À Madrid.--Deuxième campagne d'Autriche.--Je suis

sergent.--Essling et Wagram.

_Sixième cahier:_ Rentrée en France.--Une bonne fortune.--Fêtes du

mariage impérial.--On me nomme instructeur; chef d'ordinaire;

vaguemestre.

_Septième cahier:_ Campagne de Russie.--Je passe lieutenant à

l'état-major général.--À Moscou.--La retraite.--Rentrée à Koenigsberg.

_Huitième cahier:_ Campagne d'Allemagne.--Je suis promu

capitaine-vaguemestre du quartier général.--Batailles de Dresde et

Leipzig.--Hanau.--L'invasion.--Visite à Coulommiers (Additions).

_Neuvième cahier:_ En demi-solde à Auxerre.--Les Cent

jours.--Waterloo.--Rentrée à Auxerre.--Mon mariage.--Liquidation de ma

retraite.--La garde nationale me prend pour porte-drapeau.--Le duc

d'Orléans rétablit ma nomination d'officier de la Légion

d'honneur.--Pourquoi j'écris mes mémoires.

Additions, et pièces justificatives.

PREMIER CAHIER

MON ENFANCE.--JE SUIS TOUR À TOUR BERGER, CHARRETIER, GARÇON D'ÉCURIE,

HOMME DE CONFIANCE CHEZ UN MARCHAND DE CHEVAUX.

Je suis né à Druyes-les-Belles-Fontaines, département de l'Yonne, en

1776, le 16 août, d'un père qui pouvait élever ses enfants avec de la

fortune[6].

Mon père eut trois femmes: la première a laissé deux filles; de la

seconde, il lui est resté quatre enfants (une fille et trois garçons).

Le plus jeune avait six ans, ma soeur sept ans, moi huit, et mon frère

aîné neuf ans lorsque nous eûmes le malheur de perdre cette mère chérie.

Mon père s'est remarié une troisième fois; il épousa sa servante qui lui

donna sept enfants.

Je fais le portrait de mon père: il était aimable, sobre, n'aimant que

la chasse, la pêche et les procès; enfin c'était le coq de toutes les

filles et femmes de toutes classes. En dehors de ses trois femmes, il

lui a été reconnu vingt-huit garçons et quatre filles, ce qui fait

trente deux. Je crois que c'est suffisant.

Je suis, comme j'ai dit, de la seconde femme; la troisième était notre

servante. Elle avait dix-huit ans; on l'appelait _la belle_; aussi, au

bout de quinze jours, elle se trouvait enceinte et par conséquent

maîtresse de la maison. Vous pensez bien que cette marâtre prit toute

l'autorité.

Voyez ces pauvres petits orphelins battus nuit et jour! Elle nous

serrait le cou pour nous donner de la mine[7]. Cette vie durait depuis

deux mois lorsque mon père l'épousa. Ce fut bien le reste.

Tous les jours le père revenait de la chasse. «Ma mie, disait-il, et les

enfants?--Ils sont couchés», répondait la marâtre.

Et tous les jours la même chose... Jamais nous ne voyions notre père;

elle prenait toutes ses mesures pour éviter que nous puissions nous

plaindre. Cependant sa vigilance fut bien déçue lorsqu'un matin nous

trouvant en présence de mon père moi et mon frère, les larmes sur nos

figures: «Qu'avez-vous? demanda-t-il.--Nous mourons de faim; elle nous

bat tous les jours.--Allons! rentrez, je vais voir cela.»

Mais cette dénonciation fut terrible. Les coups de bâton ne se faisaient

pas attendre, et le pain était retranché. Enfin, ne pouvant plus tenir,

mon frère, l'aîné, me prit par la main et me dit: «Si tu veux, nous

partirons. Prenons chacun une chemise, et nous ne dirons adieu à

personne.»

De bon matin en route, nous arrivâmes à Étais, à une heure de nos

pénates. C'était le jour d'une foire; mon frère met un bouquet de chêne

sur mon petit chapeau, et voilà qu'il me loue pour garder les moutons.

Je gagnais vingt-quatre francs par an et une paire de sabots.

J'arrive dans le village qui se nomme Charnois, il est entouré de bois.

C'est moi qui servais de chien à la bergère.

«Passe par là!» me disait cette fille. Comme je longeais le bois, en

détournant mes chèvres[8], il sort un gros loup qui refoule mes moutons

et qui se charge d'un des plus beaux du troupeau. Moi, je ne connaissais

pas cette bête; la bergère se lamentait et me disait de courir. Enfin,

j'arrive au lieu de la scène: le loup ne pouvait pas mettre le mouton

sur son dos, j'ai le temps de prendre le mouton par les pattes de

derrière. Et le loup de tirer de son côté, et moi du mien.

Mais la Providence vient à mon secours; deux énormes chiens, qui avaient

des colliers de fer, tombent comme la foudre, et dans un moment le loup

est étranglé. Jugez de ma joie d'avoir mon mouton, et ce monstre qui

gisait sur le carreau!

Enfin je servis de chien à la bergère pendant un an. C'était moi qui

ramassais les _miches_ de la semaine. De là, je pars pour la foire

d'Entrains. Je suis loué pour trente francs, une blouse, une paire de

sabots, au village des Bardins, près de Menou, chez deux vieux

propriétaires qui exploitaient des bois sur les ports, et qui gagnaient

de douze à quinze cents francs avec mes deux bras.

Il y avait douze bêtes à cornes, dont six boeufs. L'hiver, je battais à

la grange, et couchais sur la paille. La vermine s'était emparée de moi;

j'étais dans la misère la plus complète.

Le 1er mai, je partais avec mes trois voitures pour mener de la moulée

sur les ports, et de là au pâturage. Tous les soirs, je voyais mon

maître apporter ma _miche_ pour mes vingt-quatre heures, qui consistait

en une omelette de deux oeufs cuite avec des poireaux et de l'huile de

chènevis. Je ne rentrais à la maison que le jour de la Saint-Martin, où

l'on me faisait l'honneur de me donner un morceau de salé.

En belle saison, je couchais dans les beaux bois de Mme de Damas.

J'avais mon favori, c'était le plus doux de mes six boeufs. Aussitôt

était-il couché, que j'étais vers mon camarade; je commençais par ôter

mes sabots et fourrer mes pieds dans ses jambes de derrière, et ma tête

sur son cou.

Mais, vers deux heures du matin, mes six boeufs se levaient sans bruit,

et mon camarade se levait sans que je le sentisse. Alors le pauvre pâtre

restait sur la place, ne sachant de quel côté trouver mes boeufs, dans

l'obscurité. Je remettais mes sabots, et je prêtais l'oreille. Je

m'acheminais du côté des jeunes bois, en rencontrant des ronces qui me

faisaient ruisseler le sang dans mes sabots; je pleurais, car mes

cous-de-pied étaient fendus jusqu'aux nerfs.

Souvent je rencontrais des loups sur mon passage, avec des prunelles qui

brillaient comme des chandelles, mais le courage ne m'a jamais

abandonné.

Enfin, retrouvant mes six boeufs, je faisais le signe de croix. Combien

j'étais heureux! Je ramenais mes déserteurs vers mes trois voitures qui

étaient chargées de moulée, et là j'attendais mon maître pour les

atteler et partir sur le port. De là, je revenais au pâturage; le maître

me laissait là le soir. Je recevais ma miche et toujours les deux oeufs

cuits avec des poireaux et de l'huile de chènevis. Et tous les jours la

même chose pendant trois ans; la marmite était renversée sous la

maie[9]. Mais le plus pénible, c'était la vermine qui s'était emparée de

moi.

Ne pouvant plus tenir, malgré toutes les instances possibles, je quittai

le village. Je reviens sur mon _lancé_[10] pour voir si l'on me

reconnaîtrait, mais personne ne pensait à l'enfant perdu. Cela faisait

quatre ans d'absence; je n'étais plus reconnaissable.

J'arrive le dimanche; je vais voir ces belles fontaines[11] qui coulent

auprès du jardin de mon père. Je me mets à pleurer, mais étant plus fort

que l'adversité, je prends mon parti. Je me débarbouille dans cette eau

limpide, au lieu où naguère je me promenais avec mes frères et ma soeur.

Enfin, la messe sonne. Je m'approche près de l'église, mon petit

mouchoir à la main, car j'avais le coeur bien gros. Mais je tiens bon; je

vais à la messe; je me mets à genoux. Je fais ma petite prière,

regardant en dessous. Personne ne faisait attention à moi. Cependant

j'entends une femme qui dit: «Voilà un petit Morvandiau qui prie le bon

Dieu de bon coeur.» J'étais si bien déguisé que personne ne me reconnut;

mais moi ce n'était pas la même chose. Je ne parle à personne; la messe

finie, je sors de l'église. J'avais bien vu mon père qui chantait au

lutrin; il ne se doutait pas qu'il y avait près de lui un de ses enfants

qu'il avait abandonné.

J'avais fait trois lieues, et j'avais grand besoin de manger à ma sortie

de la messe. Je me dirige chez ma soeur du premier lit, qui tenait une

auberge; je lui demande à manger.

«Que veux-tu, mon garçon, à dîner?

--Madame, une demi-bouteille et un peu de viande et du pain, s'il vous

plaît.»

On me sert un morceau de ragoût, je mange comme un ogre; je me mets dans

un coin pour voir tout le monde qui venait des campagnes faire comme

moi. Enfin, mon dîner fini, je demande: «Combien vous dois-je,

madame?--Quinze sous, mon garçon.--Les voilà, madame.--Tu es du Morvan,

mon petit?--Oui, madame. Je viens pour tâcher de trouver une place.»

Elle appelle son mari. «Granger, dit-elle, voilà un petit garçon qui

demande à se louer.--Quel âge as-tu?--Douze ans, monsieur.--De quel pays

es-tu?--De Menou.--Ah, tu es du Morvan.--Oui, monsieur.--Sais-tu battre

à la grange?--Oui, monsieur.--As-tu déjà servi?--Quatre ans,

monsieur.--Combien veux-tu gagner par an?--Monsieur, dans mon pays, on

gagne du grain et de l'argent.--Eh bien! si tu veux, tu resteras ici, tu

seras garçon d'écurie; tous les profits seront pour toi. Tu es accoutumé

à coucher à la paille?--Oui, monsieur.--Si je suis content de toi, je te

donnerai un louis par an.--Ça suffit, je reste. Alors, je ne paye pas

mon dîner.--Non, me dit-il; je vais te mettre à la besogne.»

Il me mène dans son jardin, que je connaissais avant lui, et où j'avais

fait toutes mes petites fredaines d'enfant. J'étais l'enfant le plus

turbulent de l'endroit; aussi mes camarades me couraient à coups de

pierres, ils m'appelaient le _poil rouge_; j'étais toujours le plus

fort, ne craignant pas les coups; notre belle-mère nous y avait

accoutumés[12].

Mon beau-frère me mène donc dans son jardin, me donne une bêche. Je

travaille un quart d'heure; il me dit: «Ça suffit, c'est bien. On ne

travaille pas le dimanche.--Eh bien! dit ma soeur, que va-t-il faire?--Il

servira à la table; viens chercher du vin à la cave.»

Je prends un panier de bouteilles, et je sers tout le monde. Je courais

comme un perdreau.

Le soir, on me donne du pain et du fromage. À dix heures, mon beau-frère

me mène à la grange pour me coucher et me dit: «Il faut se lever du

matin pour battre la fournée, et puis nettoyer l'écurie bien

propre.--Soyez tranquille, tout cela sera fait.»

Je dis à mon maître bonsoir, et je me fourre dans la paille. Jugez si

j'ai pleuré! Je puis dire que si l'on m'avait regardé, l'on m'aurait vu

les yeux rouges comme un lapin, tellement j'étais chagrin en me voyant

chez ma soeur et surtout son domestique, et à la porte de mon père.

Je n'eus pas de peine à me réveiller. Comme je n'avais qu'à sortir de

mon trou et secouer mes oreilles, je me mets à battre le blé pour faire

la fournée à huit heures. Je passe à l'écurie et je mets tout en ordre,

et à neuf heures je vois paraître mon maître. «Eh bien, Jean, comment va

la besogne?--Mais, monsieur, pas mal.--Voyons la grange. Ce que tu as

fait, dit-il, c'est bien travaillé. Ces bottes de paille sont bien

faites.--Mais, monsieur, à Menou je battais tout l'hiver.--Allons, mon

garçon, viens déjeuner.»

Enfin, le coeur gros, je vais chez cette soeur que ma mère avait élevée

comme son enfant. J'ôte mon chapeau. «Ma femme, dit-il, voilà un petit

garçon qui travaille bien, il faut lui donner à déjeuner.»

On me donne du pain et du fromage et un verre de vin. Mon beau-frère

dit: «Il faut lui faire de la soupe.--Eh bien! demain; je me suis levée

trop tard.»

Le lendemain, je me mis à l'ouvrage, et à l'heure je fus manger. Ah!

pour le coup, je trouvai une soupe à l'oignon et du fromage, et mon

verre de vin. «Ne sois pas honteux, mon garçon, dit-il. Tu vas aller au

jardin bêcher.--Oui, monsieur.»

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) · 第 1 / 28 段