--«Je vous ai prié d'aller lui dire que j'y suis,» répondit sèchement la

jeune fille. «J'irai donc moi-même...» Impérieuse, elle passa, en

écartant de la main l'infortuné qui avait, de nouveau, commis la faute

impardonnable d'accuser son rival avec trop de vraisemblance. Que Mme

Tournade arrivât tout d'un coup chez les Campbell et qu'elle insistât

ainsi pour voir la fiancée abandonnée de celui que la chronique lui

donnait comme futur époux, c'était la preuve qu'elle avait été

avertie... De quoi? Des relations de Hilda et de Jules de Maligny... Et

par qui?... Quatre personnes les connaissaient, ces relations: Hilda,

Mme de Maligny, Corbin et Jules lui-même. Comment échapper à la

logique de cette simple énumération qui mettait implacablement un seul

nom derrière le _quelqu'un_ dénoncé d'une manière si gauche, mais si

spontanée, par l'écuyer? Toutes les apparences étaient pour que Jules

eût raconté ses amours avec la pauvre Hilda, soit par simple légèreté,

soit par calcul et dans le but d'aviver encore la jalousie de Mme

Tournade. C'était là son procédé habituel. Du moins, Candale, dans cette

conversation rapportée par Corbin, lui avait prêté ce calcul, à propos

de Mlle d'Albiac. En réalité, ni dans l'un ni dans l'autre cas, le

jeune homme n'avait même conçu un projet si pervers. La suite de ce

récit le prouvera: en s'engageant avec Louise d'Albiac dans une de ces

coquetteries sentimentales dont il était si friand, il avait cédé comme

six mois auparavant, avec sa «promise» d'une heure, au goût passionné

d'un certain charme féminin. Il s'était intéressé à la jeune fille du

monde pour les mêmes motifs que jadis à Hilda, ou de très analogues. Les

deux jolies enfants se ressemblaient, à travers les prodigieuses

différences de leurs conditions, par un mélange attirant d'énergie et de

grâce, d'innocence et de courage. Louise d'Albiac avait, par passion,

les goûts que Hilda Campbell avait par métier. Elle était svelte et

souple comme Hilda, avec un sourire et des yeux tour à tour naïfs et

farouches, infiniment tendres dans l'émotion, et si hardis, presque si

virils, pour affronter le danger: le galop d'une bête tout près d'être

emportée, le saut d'un obstacle tour près d'être trop haut. Enfin,

Mlle d'Albiac était, elle aussi, de cette race des Diane,--n'y a-t-il

pas eu, dans les temps antiques, un culte de l'Artémis _Heurippée_,

celle qui protège les chevaux?--Mais, si c'était une Diane plus comblée

et mieux née que Hilda, sa dot modeste n'avait pas de quoi tenter un

garçon de vingt-cinq ans, assez initié déjà aux réalités de la vie

parisienne pour savoir qu'avec trente mille francs par an et certains

goûts, un ménage fait maigre figure dans un certain monde. Le revenu de

l'héritière des bougies Tournade représentait à lui seul le capital de

cette rente. Ces chiffres suffisent à expliquer l'énigmatique Jules.

Encore vaguement troublé par le souvenir de sa délicieuse idylle du

printemps, il l'avait recommencée, à l'automne, avec une espèce de sosie

moral de son amie de la rue de Pomereu. C'était une constance dans

l'inconstance, une fidélité dans l'infidélité. Et puis, il n'avait pu

s'empêcher d'être attiré, dans un tout autre sens, par la possibilité

d'épouser la richissime veuve, laquelle s'était éprise de lui la

première, et follement. Ces mêmes chiffres feront comprendre encore

qu'il ne fût pas seul à subir cette fascination. Ce n'était pas lui qui

avait nommé Hilda à Mme Tournade, c'était un autre aspirant à la main

de l'archimillionnaire, un des habitués du Bois, lequel n'avait certes

pas cru servir la cause du jeune homme en dénonçant sa liaison avec

l'écuyère. Ce dénonciateur la connaissait donc,--preuve que l'article du

journal envoyé jadis anonymement à la jeune fille n'était vraiment qu'un

écho et que l'on avait causé d'elle à propos de son compagnon de

promenade, sans bienveillance aucune. Ce racontage avait eu lieu

l'avant-veille, précisément à l'occasion de cette chasse en forêt de

Chantilly, durant laquelle Corbin avait recueilli les propos que l'on

sait. Le délicat roman de Hilda et de Jules avait été présenté à Mme

Tournade comme la plus vulgaire histoire d'intrigue et de galanterie. Le

rival de Jules s'était bien gardé de dire que, depuis tantôt une

demi-année, personne n'avait vu les jeunes gens seulement se parler, et

il avait conclu:

--«Je suis curieux de savoir comment cette petite Campbell et Maligny se

tiendront vis-à-vis l'un de l'autre, quand ils se rencontreront aux

chasses, et ce que dira Louise d'Albiac. Car vous savez que Maligny lui

fait la cour aussi, à celle-là!...»

Cette phrase perfide avait eu ce résultat immédiat: Mme Tournade

avait écrit à Jules qu'elle le priait de venir déjeuner chez elle le

lendemain, qui était le jour de la chasse, ayant un service urgent à lui

demander. Le jeune homme avait bien reçu la lettre. Il n'en était pas

moins parti pour cette chasse, après avoir répondu un billet d'excuse

que la veuve avait déchiré avec toute la fureur de la jalousie tardive.

Elle s'était vue bafouée. Le manège de ce subtil Jules avec elle avait

toujours consisté, depuis leur rencontre sur le bateau, durant la

croisière, à la laisser dans l'incertitude sur ses sentiments intimes.

Ce faisant, le demi-Slave n'avait pas plus joué la comédie avec elle

qu'avec Hilda, au printemps, qu'avec Louise ensuite. Il devinait qu'il

plaisait infiniment à la riche veuve, et qu'avec un peu de diplomatie ce

goût s'exaspérerait vite jusqu'à la passion. De la passion au mariage,

avec un peu de diplomatie encore, il n'y aurait pas loin. Mais, si

Mme Tournade n'avait pas tout à fait l'âge que lui prêtait

généreusement Mme Mosé, elle avait plus de quarante ans, et le jeune

homme était sincère dans ses hésitations. Un million à dépenser par an,

c'était un mirage bien séduisant, certes. Mais cette abondance de

«lustres»--comme eût dit un de ses aïeux du grand siècle--lui paraissait

dure à accepter,--pour l'avenir. D'autre part, comment renoncer à cette

chance de redorer d'une telle épaisseur de métal le blason des Maligny?

Tout de même, il ne s'était pas décidé à sauter le pas. Ses rapports

avec Mme Tournade avaient donc comporté des alternatives

d'empressement presque tendre et de froideur presque insultante, dont

l'effet, le plus sûr avait été de la piquer au vif. En faut-il davantage

pour justifier la visite de la quadragénaire amoureuse rue de Pomereu et

son insistance à voir cette nouvelle rivale qui venait soudain de lui

être révélée? Mme Tournade avait, d'ailleurs, un sujet d'entretien

tout trouvé. Dans cette crise aiguë de jalousie, un projet qu'elle

nourrissait vaguement s'était précisé: celui de suivre aussi les chasses

où Jules figurerait cet automne. Elle montait assez médiocrement, mais,

enfin, elle montait. Aucun des chevaux qu'elle avait dans son écurie

n'était dressé aux particularités de la chasse à courre:--les aboiements

des chiens, les appels du cor, le saut des obstacles, l'excitation du

galop avec d'autres.--Il était très naturel qu'elle s'adressât à la

maison Campbell, dont les bêtes de chasse étaient la spécialité. Elle

était donc venue avec son cocher. La mine de ce dernier était impayable,

tandis qu'il attendait dans la cour, avec sa maîtresse, l'arrivée de

Hilda. Il regardait les têtes des chevaux, apparues par les fenêtres des

box, avec la morgue méprisante dont les personnages de cette sorte sont

coutumiers quand ils servent des maîtres qui ne sont pas des

connaisseurs. Maître Gaultier--c'était son nom--avait l'habitude

d'acheter, seul, les animaux qui composaient l'écurie de Mme

Tournade, chez des marchands à sa convenance, avec des bénéfices qui

variaient de cent pour cent à cent cinquante. Quand sa patronne, après

avoir commandé son automobile, lui avait dit: «Gaultier, vous monterez

sur le siège, à côté du chauffeur; nous allons chez M. Campbell, rue de

Pomereu, voir des chevaux...»

--«Madame est la maîtresse,» avait-il répondu, «mais je crois devoir

prévenir madame qu'elle ne trouvera pas une bête propre chez ce

marchand...»

--«Vous me donnerez votre avis, quand je vous le demanderai,» avait

répliqué, à son tour, Mme Tournade. Durant le trajet, Gaultier avait

oublié son hostilité habituelle à l'égard du mécanicien, ce représentant

d'une profession détestée, auquel il n'adressait la parole que

contraint, et il s'était lamenté:

--«Il n'y a que des _carnes_, dans cette maison Campbell... Ils

prétendent que leurs chevaux viennent d'Angleterre. Allons donc!... Ils

les paient cinq cents francs en vente publique; puis, ils mettent trois

mois à les retaper avec des _trucs_ à eux... Ils vous en demandent,

après, des cinq, des six mille balles... Enfin, si la patronne a envie

d'être enrossée, ça la regarde.»

Ce mécontentement n'était pas particulier au seul Gaultier, à l'égard de

Bob Campbell,--tous les cochers de maîtres le partageaient. Leurs propos

auraient constitué, s'ils avaient pu être enregistrés, le plus

authentique certificat d'honnêteté commerciale pour le maquignon

anglais. C'était la preuve qu'il ne pactisait pas avec la vaste

_camarilla_ qui exploite, à Paris, le budget d'écurie des gens riches.

Mais, pour être un exploiteur effronté, quand on est un fin cocher

(c'était le cas du susdit Gaultier), on aime les chevaux autant que

l'argent. La noble _hippomanie_ luttait, dans son cœur, contre le

sordide appétit du gain, tandis qu'il se tenait ainsi, debout et

impassible, dans la cour de la rue de Pomereu. Son mufle presque bleu, à

cause de l'épaisseur de la barbe rasée de très près, exprimait le

dégoût, et ses petits yeux bruns, qui faisaient deux taches couleur de

café sur son teint de brique, s'allumaient à considérer les naseaux, les

oreilles, les fronts, les chanfreins, les encolures des prétendues

_carnes_. Il était follement comique d'incertitude, partagé entre le

désir que sa patronne quittât au plus tôt cet antre de perdition et une

envie non moins violente de faire connaissance avec tous les garrots,

toutes les croupes, toutes les jambes! Et il écoutait, sans oser

interrompre,--on ne retrouve pas souvent des places comme la

sienne,--Mme Tournade dire à Hilda, enfin parue:

--«J'ai tenu à vous voir vous-même, mademoiselle, parce que vous dressez

pour dames les chevaux de monsieur votre père. J'ai l'intention de

chasser cette année. Il me faudrait deux bêtes très sûres... Pouvez-vous

me procurer cela?»

--«On va vous montrer ce que nous avons, madame,» répondit la jeune

fille, avec autant d'indifférence polie que si elle n'eût pas eu, devant

elle, la future épouse, peut-être, de celui qu'elle aimait. De

rencontrer le regard de Mme Tournade fixé sur elle avec une

expression de curiosité presque outrageante lui avait donné, du coup,

une force singulière. La brutalité de cet examen la révoltait, en

suscitant chez elle ce dédain qui, pour certaines âmes très tendres,

mais très fières, possède les vertus d'un anesthésique. Elle n'avait

plus douté: cette femme était venue chez elle sur une indiscrétion de

Jules. Cette certitude, en augmentant encore son dégoût, avait achevé de

la glacer. Jamais le pauvre Jack Corbin, qui assistait de loin à cette

scène, ne l'avait vue plus belle qu'à cette minute. L'instinct de

défense qui l'animait la faisait se redresser, mince et souple, dans le

fourreau de son amazone. Ses vingt ans gardaient, même dans sa pâleur et

son amaigrissement actuels, tous leur frais éclat. Le masque empâté et

déjà marqué de Mme Tournade prenait, par contraste, en dépit des

séances aux Instituts de beauté, des tons de chair maquillée et fanée.

La taille de celle-ci, sanglée dans un de ces corsets de beauté mûre qui

déplacent si fantastiquement les épaisseurs du corps, était raide et

lourde. La surcharge de sa toilette, trop élégante, trop à la mode, non

pas d'aujourd'hui, mais de demain semblait caricaturale à côté de la

mise très simple, mais si seyante, de Hilda. Mme Tournade portait une

robe en velours bleu de roi, historiée de passementeries et de

pampilles. Le corsage, en forme de boléro, ouvrait sur une chemisette en

guipure de Venise. Un grand chapeau de feutre noir, garni de rubans

assortis à la robe et de boucles de stras, surchargeait l'édifice

compliqué de ses cheveux, dont les reflets fauves trahissaient une

savante teinture, comme la pourpre de ses lèvres et la ligne dessinée de

ses sourcils, de savants crayons. Toutes sortes de chaînes, de

bracelets, de breloques et de petits bijoux fanfreluchaient encore cette

parure. Un rang de très grosses perles passé à son cou et deux perles

plus grosses à ses oreilles finissaient de lui donner cet air de femme

très riche, si déplaisant lorsque la femme très riche n'est pas, en même

temps, une très grande dame. Des deux, la Dame,--au vrai sens de ce joli

mot d'autrefois,--c'était la fille du maquignon, dans la tenue de son

gagne-pain. L'autre, avec son harnachement, exécuté par les meilleurs

faiseurs de la rue de la Paix, restait ce qu'elle avait toujours été: la

belle demoiselle de magasin, promue à une opulence absurde par un

paradoxe du hasard. Sur un point, la légende recueillie par Corbin était

strictement exacte: Mme Tournade, de son premier nom Julie Chipot,

avait commencé par être essayeuse dans une grande maison de fourrures.

Le plus jeune des trois frères Tournade, celui que l'on avait surnommé

_Boudin d'Or_ à cause de ses millions et de la rotondité de sa petite

personne, l'avait remarquée là. Sur un autre point, la légende était

inexacte: l'ex-mannequin n'avait jamais été une femme entretenue. Calcul

ou honnêteté, elle avait résisté au galant Tournade et elle s'était fait

épouser. Toujours par calcul ou par honnêteté, elle n'avait cessé d'être

irréprochable, et durant sa vie conjugale et depuis son veuvage. Aussi,

avait-elle conquis une espèce de situation de monde dans cette société,

limitrophe de la vraie, qui d'année en année, dès cette époque, étendait

ses frontières. Où sont-elles, aujourd'hui, ces frontières? Mme

Tournade donnait des fêtes dont les journaux «bien parisiens» parlaient.

Elle avait sa loge à l'Opéra, à l'Opéra-Comique, au Français. Les guides

citaient, au nombre des merveilles de Paris, la façade de l'hôtel

qu'elle s'était bâti aux Champs-Elysées, sur l'emplacement de celui

d'une authentique duchesse jugé trop mesquin par la veuve du fastueux

_Boudin d'Or_. Ni ces diverses élégances, ni même les restes assez bien

conservés--ou réparés--de sa beauté, n'empêchaient une vulgarité

foncière qui tenait à ce qu'il y a de plus inchangeable dans un être:

une façon brutale de sentir. Elle en donna la preuve, une fois de plus,

dans ce bref entretien avec cette pauvre petite Anglaise dont le seul

aspect aurait dû la toucher, par la délicate, la profonde mélancolie

empreinte sur ce pur et charmant visage. La richarde, habituée à ne

rencontrer autour d'elle que des complaisants ou des boscards, n'était

pas femme à ménager les susceptibilités de cœur d'une rivale. Dans

l'espèce, pour elle, cette rivale n'était qu'une marchande à ses ordres.

Sur un signe de Hilda, un _groom_ était allé chercher dans un box le

cheval demandé. Pendant le temps que dura cette petite opération, Mme

Tournade ne discontinua pas de fixer la jeune fille, et elle finit par

lui dire, avec une brusquerie d'interrogation presque agressive:

--«C'est un de vos amis qui m'a donné votre adresse, mademoiselle, le

comte Jules de Maligny... Vous le voyez beaucoup, n'est-ce pas?...»

--«M. le comte de Maligny est un des clients de mon père,» rectifia

Hilda, sans que la plus petite rougeur eût teinté ses joues, elle qui

changeait si aisément de couleur dès qu'elle était émue. Aussi bien elle

ne l'était plus, tant le mépris l'emportait en elle sur tout le reste.

«Et c'est cette femme qu'_il_ veut épouser parce qu'elle est riche!...»

pensait-elle. «C'est à cette femme qu'il m'a livrée!...» Et, tout haut:

«M. de Maligny nous a acheté un cheval, au printemps, qu'il n'a pas

gardé. Mais je ne crois pas que ce soit pour aucune autre raison qu'un

départ. Il nous avait dit qu'il en était content.»

--«Vous ne l'avez pas vu, hier, à Chantilly, à la chasse?», demanda

l'inqualifiable questionneuse, que la jeune fille regarda bien en face,

afin de lui faire honte. Puis, sans se départir de cette politesse

toujours impassible, elle répliqua:

--«Je n'ai pas chassé, hier, madame...» Puis, interpellant son cousin

qui n'avait pas bougé du seuil de la porte... «John,» lui dit-elle,

«madame voudrait savoir si M. le comte de Maligny chassait, hier, avec

l'équipage de Chantilly. Vous y étiez. Voulez-vous lui donner ce

renseignement?...» Et, au _groom_ qui tenait par le licol la bête sortie

du box: «Mettez au cheval ma selle et ma bride, Dick. Je vais le

présenter à madame.»

L'humble écuyère avait mis, dans ces rispostes à l'odieuse inquisition

de la pseudo-grande mondaine tant de dignité simple! Celle-ci en demeura

déconcertée. Sa jalousie, éveillée par la dénonciation de l'ennemi de

Maligny, n'en fut pas apaisée,--bien au contraire. Mais, pour être

impulsive et facilement grossière, elle n'en était pas moins femme. Elle

avait compris la leçon. Le reste de la visite se passa tout

naturellement, sans aucune allusion à l'objet secret de leurs deux

pensées, à l'une et à l'autre, si ce n'est qu'en se retirant, la

visiteuse dit à la jeune fille, après quatre présentations de chevaux:

--«C'est le premier qui me conviendra, et le troisième, je crois. Je

vous écrirai, mademoiselle, pour que vous me les envoyiez tous les deux

à Rambouillet, où je chasserai de mercredi en huit. Je vous demanderai

de m'accompagner dans cette chasse. Vous monterez celui de ces deux

chevaux que je ne prendrai pas.»

--«C'est mon métier, madame,» répondit Hilda, «et j'attendrai vos

instructions...»

Elle avait incliné la tête d'un geste à la fois déférent et impersonnel;

mais quand la silhouette lourde et sanglée de la riche veuve ne fut plus

visible qu'à travers l'entre-bâillement des battants de la porte, son

indignation, trop longtemps contenue, éclata dans une parole de mépris,

qu'elle prononça entre ses dents serrées, assez distinctement pour que

Corbin l'entendit:

--«L'affreuse vieille Jézabel peinte[7]!» dit-elle, empruntant en vraie

Anglaise, à la Bible d'Oxford, une expression dont l'énergie devenait

plus dure encore sur ses lèvres, habituées à l'indulgence. Devant cet

éclat, le cousin se crut autorisé à lui dire, avec sa sollicitude

qu'aucune rebuffade ne décourageait, de même qu'aucune maladresse ne

l'éclairait:

--«Vous voyez que j'avais bien raison, Hilda, tout à l'heure, de ne pas

vouloir que vous receviez cette dame.»

--«Au contraire,» fit-elle. «Il vaut mieux que j'ai causé avec elle. Je

sais à quoi m'en tenir, à présent... A partir d'aujourd'hui, M. de

Maligny n'existe plus pour moi... Oui,» insista-t-elle, «il m'est aussi

indifférent que ceci...» Elle portait toujours, à la boutonnière de sa

jaquette de cheval, depuis le printemps, un œillet, renouvelé chaque

matin. C'était la fleur favorite de Jules. Elle arracha la corolle,

rouge comme sa jolie bouche, qui n'avait pas besoin, elle, du bâton de

carmin. Elle arracha aussi la tige et jetant ces débris par terre, elle

les écrasa sous son pied. Puis, avec la même confiante familiarité

qu'autrefois, et comme pour bien prouver à son cousin que ses griefs

contre lui avaient disparu en même temps que son amour pour un indigne,

elle reprit: «John, voulez-vous veiller à ce que Dick resselle le

premier cheval? Si cette dame doit chasser avec, cette semaine ou

l'autre, il faut qu'il soit un peu plus mis...»

--«Et vous l'accompagnerez, comme elle a osé vous en prier?»

demanda-t-il.

--Pourquoi pas?...», répondit-elle. «Maintenant, je n'ai plus de motif

qui m'en empêche. Je vous répète, John, que cet homme m'est indifférent.

Du moment qu'il a pu me livrer à une pareille femme, il n'était pas ce

que j'ai pensé, et, alors, il est mort pour moi...»

Tandis que la malheureuse enfant, et qui se croyait de bonne foi guérie,

flétrissait ainsi celui qu'elle avait tant aimé,--qu'elle aimait tant à

cette minute,--«l'affreuse vieille Jézabel peinte», qui n'était, malgré

son blanc et son fard, ni affreuse, ni vieille, ni surtout Jézabel,

manifestait, contre ce même Jules, une rancune égale. Seulement, c'était

sur le dos de son cocher qu'elle la passait. L'inquiétude de maître

Gaultier avait été trop forte devant les bêtes présentées par miss

Campbell. Son œil d'artiste en équitation en avait aussitôt reconnu la

valeur. Il ne put s'empêcher de dire à sa maîtresse, durant les quelques

instants que le chauffeur mit à manœuvrer l'automobile, garée à

l'ombre, dans la petite rue:

--«C'est à madame de décider. Mais j'espère bien que madame n'achètera

aucun de ces chevaux... J'avais averti madame. Cette maison n'a que des

rosses retapées. Madame a vu. Le premier cheval a un éparvin et il

harpe. Le second a l'air bien; mais il n'a que trois pattes et les pieds

encastelés...»

--«Je vous ai déjà prévenu, Gaultier,» répondit Mme Tournade, «que

vous me donneriez votre avis quand je vous le demanderais... Vous vous

croyez le maître chez moi. Il faudra changer ces manières, mon garçon.

Vous n'êtes peut-être pas content du pourboire que donnent les Campbell,

quand ils vendent un cheval. Gardez ce mécontentement pour vous et ne me

prenez pas pour plus bête que je ne suis.»

--«Un pourboire?...» répéta le cocher, si interloqué de cette réplique

où l'ancien mannequin reparaissait, qu'il en balbutiait: «Moi, Jean

Gaultier? Un pourboire?... Si c'est possible!... Moi! Moi qui en suis de

ma poche, oui de ma poche, tant je gâte mes bêtes, avec l'écurie de

madame!...»

--«Hé bien!», dit Mme Tournade, «à partir d'aujourd'hui, vous ferez

des économies, en cessant d'être à mon service... J'en ai assez de vos

insolences...» Et, s'adressant au chauffeur: «A l'hôtel, Achille. Mais

arrêtez-moi dans un bureau de télégraphe.»

--«Soyez tranquille, Gaultier,» disait philosophiquement le chauffeur

Achille, en manœuvrant la direction, à son ennemi professionnel, qui

s'était assis à côté de lui, avec la plus penaude et la plus déconfite

des figures, «vous ne partirez pas. La patronne a découvert quelque

paquet Maligny. Elle va envoyer un bleu à son petit monsieur... Encore

heureux qu'elle ne me fasse pas porter son billet et attendre la

réponse. Le petit monsieur rappliquera aux Champs-Elysées, et un peu

vite. Ce sera du cent à l'heure, je vous en réponds. Le sac est trop

gros pour qu'il se brouille... Réconciliation générale. Sur quoi madame

vous réintègre dans votre écurie... Tout de même, notre métier est

meilleur, avouez-le. On ne peut pas nous mettre à la porte, en deux

temps, trois mouvements, nous autres. Tout le monde mène tous les

chevaux; mais pour trouver quelqu'un qui vous prenne un virage comme

celui-ci, tenez, vous pouvez chercher.» Fatuité perdue! Le gros cocher

était si écrasé de la perte possible de sa place, qu'il ne releva pas

cette épigramme, et lui aussi se vengea sur Maligny en flétrissant d'un

terme ignoble d'argot le candidat à la main de sa maîtresse:

--«C'est vrai. Ce doit être encore la faute au _gigolo_... On était si

tranquille, dans cette maison. Depuis qu'il y vient, ce qu'elle est

gâtée!...»

[1] Isaie, XLIII, 2.

[2] _Rather high_: passablement élevé.

[3] Campbell traduit ici, barbarement, une autre expression de son pays

sur les médecins qui font payer, à Londres, leurs visites trois guinées,

c'est-à-dire soixante-dix-huit francs soixante-quinze environ au taux du

change idéal. On sait le rôle que joue, en Angleterre, cette valeur

toute fictive qu'est la guinée: une livre augmentée d'un shilling.

[4] Parler populaire, pour a _horrid Frenchmann,--un détestable

Français_. L'aspiration de l'_h_ étant supprimée, _a_ devient _an_ et

_horrid_ se prononce _norrid_.

[5] Eph., IV, 25.

[6] _Hamlet_, scène II au premier acte. «_This above all,--to thine

ownself be true_...»

[7] Allusion au passage célèbre du _Livre des Rois_ (II, 9, 30): «Jéhu

entra dans la ville. Jézabel, l'ayant appris, mit du fard à ses yeux, se

para la tête et regarda par la fenêtre...» Le texte anglais de la Bible

d'Oxford porte: «_She painted her face_».

IV

DÉSILLUSIONS

L'Écuyère · 第 16 / 22 段