L'aimable dilettante, si brutalement qualifié par le cocher Gaultier, ne

se doutait pas plus des orages soulevés autour de lui, dans la

domesticité de la riche veuve, que de la découverte du _paquet_, comme

avait dit le chauffeur, dans son langage emprunté aux _clubmen_ élégants

avec lesquels son remarquable talent de mécanicien le faisait

fraterniser. Le sac avait beau être très gros,--toujours pour emprunter

son style à ce psychologue de l'_auto_,--Jules n'avait eu de pensée,

depuis la veille, que pour son plaisir, représenté d'abord par la partie

de chasse,--il y était allé, on se le rappelle, sans se soucier du

billet de la riche veuve,--puis par un match de tennis, à Puteaux, où il

devait retrouver mlle d'Albiac. Elle lui avait plu davantage encore à

cette chasse, la première de l'année, où il avait retrouvé Corbin,

peut-être,--les sensibilités complexes, comme la sienne, ont de ces

singuliers effets en retour,--peut-être parce que la présence de

l'écuyer avait éveillé en lui de secrets remords. Oui. Peut-être ne

s'était-il laissé aller plus librement au charme de sa nouvelle amie,

que pour essayer de mieux oublier l'autre, l'abandonnée de la rue de

Pomereu? Cet ensorcellement avait été si vif, qu'ayant su par Louise où

elle passait l'après-midi, il avait saisi cette nouvelle occasion de la

revoir. Sa fantaisie pour elle s'était encore accrue à la voir qui

courait légèrement sur la terre battue et roulée du _court_, ses pieds

si minces dans leurs souliers sans talons, la taille si souple dans la

blouse, la main si preste à ramasser la balle d'un coup de raquette; et

l'enfantine vanité de déployer son talent de joueuse devant Jules lui

mettait une telle flamme aux yeux, un si frémissant sourire aux lèvres

et, aux joues, une si brûlante rougeur!

--«Elle est aussi jolie que Hilda, aussi simple et aussi vraie. Et elle,

du moins, je pourrais l'épouser... Ce ne serait pas, non plus, une aussi

grande folie. Elle a quelque chose, de quoi garder, au moins, l'hôtel de

la rue de Monsieur et La Capite...»

Telle était la petite phrase sur laquelle l'inconstant jeune homme était

rentré chez lui pour y trouver la dépêche bleue de Mme Tournade et la

lettre de Bob Campbell. Il n'eût pas eu ses vingt-cinq ans s'il n'avait

pas éprouvé, à recevoir l'une et l'autre missive, une intense et secrète

exaltation de tout son être. «J'aimais à aimer,» a dit, de sa jeunesse,

le plus humain des Pères de l'Eglise. Ce saint docteur aurait dû, pour

être tout à fait sincère dans cette confession de ses expériences

sentimentales, ajouter: «Et j'aimais à être aimé.» Cette volupté du

sentiment inspiré n'est pas uniquement de l'égoïsme. Il y entre, certes,

beaucoup d'orgueil, mais, aussi, beaucoup de cette fièvre de la vie, qui

sert d'absolution à tant de fautes de cet âge, parce qu'elle est

exclusive du calcul. La preuve qu'en effet aucun calcul n'avait vraiment

place dans Jules de Maligny, toujours à la veille de succomber aux pires

tentations de luxe et de plaisir, mais non moins prêt, toujours, aux

entraînements les plus désintéressés, c'est qu'il jeta de côté le billet

de Mme Tournade aussitôt lu. L'impatience, évidemment piquée, avec

laquelle la riche veuve le sommait de venir causer avec elle était le

signe qu'il la préoccupait très fort. Pourtant, la lettre dont ses yeux

ne pouvaient pas se détacher n'était pas celle-là. C'était celle de Bob

Campbell. Hilda ne s'était pas trompée dans ses prévisions. La démarche

du marchand de chevaux, succédant aussitôt à la rencontre avec Corbin,

était trop énigmatique pour que la curiosité du jeune homme n'en fût pas

surexcitée au plus haut degré. N'ayant pas parlé à l'écuyer, et sachant,

d'autre part, Campbell incapable d'un mensonge, comment n'eût-il pas

deviné la réelle inspiratrice de ce message? Cette lettre était un

rappel de Hilda. Pourquoi? Mais parce que le cousin l'avait vu, lui,

Jules, la veille, galoper dans la forêt de Chantilly avec Mlle

d'Albiac et qu'il l'avait raconté à qui de droit. La logique des

engagements que le jeune homme avait pris avec sa mère et avec lui-même

aurait voulu qu'il répondit aussitôt à Campbell qu'il ne voulait pas

acheter un nouveau cheval, et dans des termes assez vagues pour que les

soupçons du père ne fussent pas éveillés. L'inconstant devait d'autant

plus résolument se soustraire à toute reprise de relation avec sa

fiancée d'un jour, qu'il se sentait si tendrement attiré du côté de

cette nouvelle amie et qu'il s'en devinait aimé. Qu'il continuât, même

dans ces conditions, à courtiser un peu Mme Tournade, c'était une

faiblesse, mais justifiable. Cela prouvait qu'entre un mariage de goût

et un mariage de simple intérêt, il hésitait encore. Une rentrée dans

l'existence de l'écuyère était une complication d'un ordre très

different. Jules s'était trop admire lui-même de son absence et de son

silence à l'égard de Hilda pour ne pas comprendre qu'en retournant rue

de Pomereu il n'était pas loyal. Il n'eut cependant pas une minute

d'hésitation. Il avait trouvé la lettre de Campbell en rentrant, à six

heures. Dare-dare, il répondit un billet où il annonçait sa visite pour

l'après-midi du lendemain. Il voulait laisser à Hilda le temps de se

rendre libre. Il griffonna un second billet à l'adresse de Mme

Tournade, où il lui demandait si elle pouvait le recevoir à déjeuner ce

même lendemain. L'un et l'autre messages furent confiés au portier

Firmin, qui ne put se retenir d'une exclamation, lorsqu'il prit

connaissance des deux adresses comme de juste, une fois entré dans sa

loge:

--«Rue de Pomereu?... Mais c'est le domicile de ce grand escogriffe

d'Anglais... Mme Tournade? C'est encore sa vieille cocotte dont on

raconte qu'elle veut l'épouser... Un comte de Maligny!... C'est égal

j'aime encore mieux la vieille que la jeune... Il n'y a pas d'Anglais,

du moins, de ce côté-là. Quelle figure il avait! Dieu, quelle figure!...

Ne devrais-je pas, de nouveau, prévenir la maman?... Pas encore. Il ne

faut pas l'inquiéter, la pauvre comtesse. L'affaire de ce printemps

l'avait tant vieillie... En attendant, Firmin, ouvre l'œil, et le

bon...»

Le digne homme ne suivit que trop à la lettre le conseil qu'il se

donnait ainsi à lui-même, car s'étant rendu, de son pied le plus léger,

aux Champs-Elysées d'abord, peu s'en fallut qu'il ne fût insulté par le

cocher Gaultier, occupé à se lamenter dans la loge sur le renvoi

inqualifiable dont il était l'objet. On juge si l'homme d'écurie

congédié supporta patiemment le regard scrutateur et insolent du

messager de celui qu'il continuait d'appeler le «gigolo». Mais ce regard

eut surtout du succès dans la maison Campbell, où Firmin se rendit

ensuite. Ce fut Hilda qui vint lui ouvrir, quand il eut frappé à la

porte d'_Epsom lodge_, après avoir franchi, sur les indications presque

inintelligibles du _lad_ de garde, la longue cour à peine éclairée. Son

expression, en remettant la lettre de son maître, était si évidemment

méprisante, que la jeune fille eut, derechef, l'impression qui lui avait

été si pénible cette après-midi, celle de son intime et cher secret

livré en pâture à d'odieuses curiosités. Elle se souvint de l'autre

lettre à elle adressée, celle-là où Jules lui disait, parlant de sa

mère: «_Les visites de M. C..., d'abord pour prendre de mes nouvelles,

puis hier, lui avaient été rapportées_.» Par qui? sinon par ce

domestique, sous les yeux duquel elle se sentit rougir comme une

coupable, elle l'innocente, elle la victime. Sachant cela, comment Jules

avait-il choisi ce messager? Hilda était dans une de ces périodes de

sensibilité blessée où l'on saigne à la moindre piqûre. Ce lui en fut

une encore, que le ton dégagé, familier, presque affectueux, du billet

ainsi envoyé et que son père lui communiqua aussitôt. Elle l'avait

prévu, Maligny ne démentait pas cette conversation avec Corbin--qu'il

n'avait jamais eue. Il se déclarait très reconnaissant à M. Campbell,

pour lui avoir si complaisamment cherché un cheval, et, tout en

annonçant sa visite, il parlait, il osait parler, du plaisir qu'il

aurait «à revoir la charmante miss Hilda». C'étaient les termes dont il

se servait et qui allèrent chercher, dans ce cœur malade, la fibre la

plus douloureuse, pour la froisser. Ce ton de souriante et banale

galanterie contrastait par trop avec ce qu'il y avait de si pudique, de

si recueilli, de si douloureux dans l'amour de la sérieuse enfant. Jules

aurait dû ne jamais écrire son nom, ou l'écrire avec des formules

conventionnelles qui n'auraient pas été une ironie à la tendresse de

leur passé. Elle s'en rendait compte, d'autre part: il n'avait pas pu ne

pas interpréter dans un sens tout à fait funeste à sa loyauté de fille

la démarche de son père. En cela avait-il si tort? Ce mensonge, commis

la veille impulsivement et qu'elle avait aussitôt regretté, lui

infligea, tout d'un coup, une honte affreuse. Jules avait deviné cette

faute. Il s'en faisait le complice. Il avait cessé de l'estimer...

Toutes ces idées, surgies pêle-mêle dans l'esprit de la jeune fille, la

bouleversèrent au point qu'elle ne put dormir de la nuit. L'approche du

moment où elle se retrouverait en face du jeune homme, et dans de telles

conditions, lui donnait la fièvre. A dix reprises, elle se leva pour

aller auprès de son père, l'éveiller, lui confesser tout. Chaque fois,

elle s'arrêta devant la porte de la chambre paternelle, sans avoir la

force de passer outre. Un détail grotesque, de ceux qui se remarquent et

prennent leur lamentable importance dans des secondes pareilles, acheva

de la décourager: le ronflement du dormeur entendu à travers le battant.

Toute la simplicité fruste du gros maquignon, dont la mère de Hilda,

jadis, avait tant souffert, était symbolisée dans ce sonore et grossier

sommeil. Hilda n'avait jamais même soupçonné les causes inavouées de la

tristesse presque animale, si l'on peut dire, dont elle avait vu

mistress Campbell dépérir. L'hérédité n'étant pas un vain mot,--quoi

qu'en puissent dire certains philosophes, lassés de l'abus que des

ignorants font de l'idée de race,--la fille éprouvait, sur ce palier de

leur commun étage, exactement les sensations subies jadis par cette

morte, à qui elle ressemblait tant. Presque tous les drames de famille

procèdent de ces malentendus entre des physiologies par trop

différentes,--il ne faut pas reculer devant les formules dont ces mêmes

ignorants ont abusé, quand elles sont justes.--Au matin, cette

impuissance à s'expliquer avec son père avait déterminé la naïve

amoureuse à un autre projet: n'être pas là quand Jules viendrait, et ne

rentrer rue de Pomereu qu'à un moment où elle serait très sûre de ne

plus le rencontrer. Jusqu'à midi, elle se tint ferme dans cette

résolution. Hélas! Elle aimait. Où eût-elle trouvé l'énergie de résister

à cet attrait de la présence, de tous les besoins de l'amour le plus

impérieux? Un de ces sophismes, par lesquels cette passion, la plus

féconde de toutes en prétextes, excelle à tromper nos scrupules, lui fit

se dire: «Mais, si je ne suis pas là, Jules croira que j'ai peur de

lui... Moi? peur de lui? Après qu'il m'a vendue à cette Mme

Tournade?... Peur?... Et pourquoi?... Non. Le mieux, au contraire, est

d'assister à cette entrevue avec mon père, et qu'il constate par

lui-même que sa présence ne m'est plus de rien. Car il ne m'est plus de

rien, de rien, de rien...»

Il y avait, dans cette délicate et courageuse créature,--on aura pu

l'observer à maints petits signes au cours de ce

récit--d'extraordinaires ressources de force intérieure. Tout éprise

qu'elle fût, les caractères profonds de sa nation demeuraient en elle:

et d'abord, ce culte de sa propre dignité, qui fait qu'un vrai Anglais

ou une vraie Anglaise s'acharne à ne jamais rien montrer de ses

terreurs, par exemple, même dans le pire danger,--cette habitude et ce

goût du stoïcisme, vis-à-vis de la souffrance,--cette aversion pour ces

éclats de la sensibilité nerveuse que leur langue si directe appelle

brutalement: _to fall in hysteries_. Aussi, lorsque Jules arriva, sur le

coup de trois heures, comme il l'avait annoncé, eut-il la surprise

d'apercevoir, debout dans la cour, auprès du lourd Bob Campbell,

toujours identique à lui-même, de carrure et de façons, une Hilda qu'il

ne connaissait pas. Ce n'était plus la farouche et rougissante fille des

tout premiers jours, ni la tendre et souriante amie des derniers. Une

indifférence polie et glacée immobilisait ce joli visage dont la

maigreur et la pâleur auraient touché le jeune homme, si elle ne l'avait

pas regardé s'approcher avec des yeux d'une altière tranquillité. Il

faut ajouter qu'il venait de chez Mme Tournade, et que celle-ci lui

avait raconté, en étudiant l'effet de ses paroles avec une attention

très significative, sa visite aux Campbell, la veille. Maligny s'était

aussitôt demandé, ne se connaissant pas d'ennemis, qui avait pu

dénoncer, à la veuve, ses anciennes assiduités. L'idée lui était venue

que Corbin était le coupable. Puis, il avait réfléchi qu'un tel

renseignement, donné à Mme Tournade, avait évidemment pour but de le

brouiller avec elle. Or, en admettant, chose très naturelle et même

probable, que le cousin de Hilda eût eu vent du mariage possible de

l'ancien fiancé de sa cousine avec la millionnaire, quel intérêt

avait-il à se mettre en travers? Quel intérêt, surtout, à mettre en

rapport les deux femmes, alors que tout son effort avait tendu à isoler

cette cousine avec une passion d'amoureux jaloux?... Non, ce n'était

point Corbin qui avait prévenu Mme Tournade. Qui, alors?... Mais

pourquoi pas la même personne qui avait, au même moment, dicté à

Campbell ce billet destiné à faire revenir Jules rue de Pomereu?

Le jeune homme avait discerné, derrière l'une et l'autre action, un

travail secret de Hilda. Pour arriver à quoi? Il ne s'était pas répondu

qu'un semblable procédé contrastait trop absolument avec l'attitude que

la jeune fille avait observée lors de leur rupture. Il s'était dit: «On

lui a annoncé mon mariage avec une femme très riche. Elle veut

l'empêcher, pour se venger.» Il avait bien eu un passage de subite

mélancolie à cette idée, et il hésitait tout de même à infliger cette

flétrissure gratuite au plus romanesque de ses souvenirs. Le propre des

natures comme la sienne, d'une personnalité si changeante, c'est de

n'avoir jamais une vraie certitude sur les caractères qui devraient le

mieux leur être connus. «Après tout,» avait-il continué, «qu'est-ce que

j'ai su d'elle et du cousin?... Si elle avait été une intrigante, comme

l'assure maman, se serait-elle conduite autrement pour se faire

épouser?... Et le cousin? Qu'ai-je jamais su du cousin?...» Cet acte

d'accusation contre la pauvre Hilda s'était dressé tout seul dans sa

pensée, tandis qu'il relevait en riant les insinuations de Mme

Tournade:

--«Ah! vous êtes allée chez les Campbell chercher des bêtes. Comme c'est

drôle! J'ai été un des clients de cette maison. J'ai cessé momentanément

de m'y fournir, à cause d'un article paru dans un journal. On y laissait

entendre que j'avais pour bonne amie la jeune fille qui dresse les

chevaux, miss Campbell elle-même. Tout cela parce que j'étais sorti avec

elle au Bois deux ou trois fois, sans penser à mal.»

--«Avouez plutôt que vous lui avez fait la cour?...», avait répondu

Mme Tournade. «Et je le comprends. Elle est bien jolie...»

--«La cour?» avait-il répété. «Jamais!... C'est une fille très honnête

et qui n'a jamais fait parler d'elle...»

--«On en a pourtant parlé, et à votre propos. Vous venez de le dire

vous-même.»

--«C'est justement pour éviter que cette infamie continuât que je n'y

suis plus retourné.»

Le subtil garçon avait bien vu que son interlocutrice n'était pas

convaincue. Il n'avait pas insisté. D'avoir défendu ainsi Hilda mettait

sa conscience de galant homme en repos. Mais l'incrédulité persistante

de la veuve avait achevé de le convaincre qu'elle avait eu des

renseignements précis. Il aurait dû, puisqu'il se rappelait le perfide

article du journal, en conclure que son idylle avec la charmante

Anglaise avait été, à son insu, la fable de certaine milieux. Quoi

d'étonnant, par suite, qu'elle eût été dénoncée à Mme Tournade?

Peut-être aurait-il raisonné de la sorte sans la coïncidence de la

démarche faite par Campbell. Celle-là impliquait nécessairement une

suggestion émanée de Hilda. C'était donc avec une forte inclinaison à la

défiance que le jeune homme s'acheminait vers la rue de Pomereu. Rien

qu'à constater la froideur voulue de l'accueil de la jeune fille, toutes

les hypothèses de soupçon, comme flottantes dans son esprit, se

cristallisèrent soudain en certitude. Plus de doute. Hilda ne l'avait

fait revenir que pour lui jouer la comédie de l'indifférence, afin de le

piquer au jeu, dans le même moment où elle éveillait la jalousie de la

riche veuve. C'était bien le plan qu'il avait deviné. «Nous sommes à

deux de jeu...» se dit-il. Tout de suite, le diabolique instinct de ce

qu'il faut bien appeler la coquetterie masculine s'éveilla en lui. John

Corbin, qui s'était engouffré, à son approche, dans un des box et qui

l'épiait, par-dessus l'échine d'un énorme cheval, auquel il faisait

semblant d'ajuster mieux sa couverture, en demeura littéralement

stupéfié: au salut distant de Hilda, le fiancé infidèle avait répondu

par le plus aimable et le plus ouvert des sourires. Il serrait la main

du gros Campbell avec une chaude cordialité. Il s'enquérait de chaque

détail de l'écurie, s'adressant à la jeune fille elle-même, et John

entendait ces bouts de phrases:

--«Avez-vous toujours ici le Rhin et le Rhône?... Si vous voyiez sauter

Galopin, maintenant, vous ne le reconnaîtriez plus, miss Hilda... Ce

n'est pas une fois, c'est vingt fois que j'ai voulu pousser jusqu'à la

rue de Pomereu et demander de vos nouvelles, monsieur Campbell... Je

suis allé en Norvège, cet été. J'ai rapporté, à votre intention, deux

bouteilles de l'eau-de-vie de grains qu'ils fabriquent là-bas. J'en

conviens, cela ne vaut pas votre whiskey, celui que vous m'avez fait

goûter, un soir... En avez-vous encore?...»

Tandis qu'il causait ainsi, la lèvre souriante et prête à l'ironie,

l'œil mi-clos et prêt à l'observation, son visage avait pris la plus

mauvaise de ses expressions, la féline, celle où son pire atavisme slave

se révélait le plus évidemment. La méfiance, cachée sous cette bonne

humeur de parade, se devinait à l'acuité singulière de son regard. Ah!

que ce regard ressemblait peu à celui dont il enveloppait Hilda durant

les semaines de l'autre printemps, alors qu'il s'abandonnait à l'ivresse

naïve de cette cour silencieuse! Mais y avait-il aucun rapport entre la

fraîcheur des émotions éprouvées dans cette intimité sans arrière-pensée

et ses acres soupçons de cette minute? La jeune fille en demeura saisie.

Elle reconnaissait bien ces traits, si mâles et si fins tout ensemble,

dont elle portait, depuis six mois, l'image dans son souvenir. Elle ne

reconnaissait pas l'être qu'elle avait aimé à travers ces traits.

Ajoutons que lui, de son côté, ne la reconnaissait pas non plus. Elle

avait, elle aussi, dans l'arrière-fond de ses prunelles, une méfiance

que Jules n'y avait jamais rencontrée autrefois et qui en altérait

l'habituelle candeur. Sa bouche se fermait dans un pli amer qui

contrastait étrangement avec la grâce enfantine de ses anciens sourires.

Le profond chagrin de cette demi-année, en pâlissant et creusant ses

joues, lui avait donné un vieillissement, non pas dans sa chair, mais

dans son esprit, et cet air de savoir la vie, qui dévirginise, si l'on

peut dire, une physionomie. Enfin, six mois pleins avaient passé entre

eux, et il y a toujours, dans une séparation qui dure, un principe

inévitable de malentendus. Un travail s'accomplit, tout ensemble, dans

la représentation que notre esprit se fait des absents et dans ces

absents eux-mêmes. Ils vivent, et, vivre, c'est forcément un peu

changer. Nous pensons à eux, et, penser à quelqu'un, c'est forcément

modifier, dans l'image que l'on en garde, tel ou tel trait de caractère.

C'est effacer tantôt une qualité, tantôt un défaut, ou, au contraire,

les accentuer. Ainsi s'expliquent les troubles que nous subissons à

revoir, après un long temps, même des personnes qui n'ont pas cessé de

garder contact avec nous, par des lettres ou par de communs amis.

Nécessairement, alors, ou bien l'affection réciproque dissipe le

malaise, ou bien ce malaise diminue l'affection. On refait connaissance,

comme dit le langage familier. Sinon, chaque parole, chaque geste

aggrave encore cette première impression d'un élément inconnu. Hilda

Campbell et Jules de Maligny ne s'étaient pas revus depuis un quart

d'heure, qu'ils n'avaient plus besoin de se dominer pour ne pas faire

d'allusion à leur commun passé. Voici les deux petits discours qui se

prononçaient intérieurement, chez lui et chez elle, tandis qu'un par un,

le gros Bob faisait sortir de leurs box les mêmes chevaux qui avaient

défilé, la veille, devant Mme Tournade. Cette fois, c'était Corbin

qui les montait. Le passionné garçon n'avait pas pu prendre sur lui de

répondre au courtois bonjour que lui adressait le faux client, mais

incapable de manquer à la parole donnée, il n'avait pas protesté contre

cette présentation, qui continuait le mensonge fait au père abusé. Tout

en le regardant caracoler sur le pavé de la petite rue, comme c'était

l'usage, Maligny se disait:

--«Décidément, le cousin et la cousine s'entendent très bien,--trop

bien... S'ils ne s'entendaient pas, quand tout à l'heure Campbell a dit

à Corbin: «Monsieur le comte est venu voir le cheval dont vous lui avez

parlé,» le Corbin aurait protesté. Or, il n'a rien répondu. Qu'est-ce

que cela prouve?... Qu'il était au courant de la lettre écrite par son

oncle. Or, si quelqu'un sait que je ne lui ai parlé ni de cheval ni de

quoi que ce soit, l'autre jour, c'est lui. Donc, il est le complice de

Hilda. Ça, c'est un fait. En voici un autre: si son attitude d'il y a

six mois avait été sincère, cette complicité n'aurait jamais eu lieu.

Donc, cette attitude, il y a six mois, n'était pas sincère... Et je n'ai

pas su le voir? Où avais-je l'esprit?... La petite,»--il l'appelait déjà

de ce terme irrévérencieux,--«la petite est bien jolie. Mais elle n'a

pas changé de visage, depuis six mois. Or, elle porte l'intrigue écrite

sur sa figure, comme avec des mots sur un papier... Je n'ai pas su voir

cela non plus. Encore une fois, où avais-je l'esprit?... Elle m'étudie

du coin de l'œil. Elle est étonnée de mon indifférence et de ma belle

humeur. Elle m'a cru sa dupe, même quand j'ai rompu... Pourquoi, alors,

n'a-t-elle pas essayé de me faire revenir plus tôt?... Pourquoi?... Mais

elle savait que j'avais quitté Paris. Elle n'a pas voulu perdre sa

peine. Elle attendait mon retour et une occasion. Peut-être y a-t-il eu

place, dans l'intervalle, pour quelque Machault, quelque La Guerche, ou

autres rajahs...»

On n'a pas oublié les calomnies que ses camarades de fête, les Portille,

les Mosé, les Longuillon,--belles âmes!--avaient joyeusement rapportées

à Jules. Un regard de Hilda avait suffi pour exorciser, autrefois, les

flétrissantes visions. Elles revenaient. Un autre regard y avait de

nouveau suffi, aussi obscur, pour Jules, que l'autre lui avait paru

transparent. Mal d'autrui n'est que songe...--disent, entre deux

_peteneros_, les gitanes d'Andalousie. Que ce proverbe est tristement

vrai, si vrai que le narrateur de cette anecdote sentimentale aurait pu

l'écrire à la première page de son récit! C'en eût été le résumé

anticipé, et aussi l'excuse, ou l'atténuation, de la formidable

forfaiture d'amour commise par Maligny. Ce désespoir de la jeune fille,

qui mettait dans ses prunelles bleues une espèce de morne stupeur, était

devenu, pour lui, le signe d'une duplicité dont il ne doutait déjà plus.

--«Oui,» songeait-il encore, «joue moi la comédie de la froideur,

maintenant que vous m'avez rappelé, mademoiselle Hilda. Vous ne me ferez

pas vous poser une question, ni vous montrer une inquiétude... Le charme

est rompu,--du moins, l'ancien charme,--car, si vous vouliez...»

L'Écuyère · 第 17 / 22 段