père. «Le client était là, dès dix heures moins le quart, comme nous
étions convenus. Il a attendu jusqu'à maintenant et il vient de partir.
S'il ne reparaît pas, voilà cinq mille francs de perdus... C'est
peut-être le cas de vous répéter le proverbe de nos aïeux, dont les
Français se moquent toujours: _Time is money_. Le temps, c'est de
l'argent. Cinq mille francs pour deux heures. Ça met la minute un peu
cher...» Il calcula de tête et, avec cette ironie froide des gens de sa
race: «A peu près trente-huit shillings. _Rather high_[2]» conclut-il...
«Mais,» continua le gros homme, avec un sourire qui prouvait combien ses
intérêts de maquignon pesaient peu, quand il s'agissait de sa fille, «si
cette longue promenade vous a remise, ça vaut bien un _trois guinées
docteur_...[3]. C'est cela qui nous tourmentait, Jack et moi, de vous
savoir partie sans avoir rien mangé, et souffrante...»
--«Je me sens très bien, à présent,» répliqua Hilda; et, comme pour
démontrer la vérité de son affirmation, elle sauta de son cheval à
terre, sans s'appuyer sur les mains que son cousin lui tendait, avec une
gaucherie très voisine de la honte. Il venait de traverser une heure
atroce. Quand son oncle avait commencé de s'inquiéter du retard de
Hilda, il avait tremblé qu'elle n'eût, dans l'accès de son désespoir,
attenté à ses jours. Il avait éprouvé, durant quelques instants, les
remords d'un assassin. Sans révolte, avec la soumission d'un chien
justement puni, tout comme s'il eût été le frère à la forme humaine de
Birmam et de Norah, il encaissa cette nouvelle rebuffade, comme il eût
fait d'un _uppercut_ ou d'un _direct_ dans un assaut de boxe. Il se
considérait comme méritant trop la rancune que la jeune fille lui
portait. Cette soumission se changea en stupeur quand il l'entendit qui
continuait, relevant l'allusion du chef de la maison à la vente manquée:
«Ne vous inquiétez pas du cheval, _gouverneur_.» Hilda donnait,
quelquefois, à son père cette appellation empruntée à l'argot des
écoliers de son pays. «Il est excellent, d'abord, très doux et très
vite... Et pas de bouche. Un enfant le mènerait avec un fil... Et nous
avons un acheteur tout trouvé. Jack a vu M. de Maligny hier, à la
chasse, qui lui a demandé si nous n'avions rien qui pût lui convenir...
Il faut que vous lui écriviez, papa... N'est-ce pas vrai, Jack?...» Elle
lança du côté de Corbin, en posant cette question, un tel regard, d'une
si impérieuse et si suppliante insistance, tout ensemble, que le
malchanceux écuyer, interpellé de la sorte, en demeura littéralement
médusé. Cette injonction, pour lui fantastique, lui mit aux lèvres un
cri de surprise qui s'étouffa dans une espèce de grognement, lequel
pouvait, à la rigueur, passer pour un «oui». Bob Campbell, du moins,
l'interpréta de la sorte. Un sourire de sympathie éclaira sa face rasée.
C'était là une preuve, après tant d'autres, et du degré où il ignorait
la crise traversée par sa fille, et de l'art avec lequel ce Jules, si
ingénieusement subtil, avait su le prendre, comme tous ceux dont il
s'occupait.
--«M. le comte de Maligny?...» s'écria-t-il. «_All right_! Je serai
content de le revoir, et je suis content qu'il ne nous ait pas oubliés.
Tout de même, ces Français sont étonnants. _Drôle de lot! Drôle de
lot_!» (Vous reconnaissez le _funny lot_, synonyme du non moins
elliptique _funny sort_, déjà commenté.) «Je vais, de ce pas, lui écrire
qu'il vienne demain matin, s'il le peut, et que j'ai son affaire...»
L'action suivant la parole, toujours en vertu du pratique proverbe sur
la valeur monétaire du temps, Campbell se dirigea vers le bureau, non
sans que le neveu eût esquissé un geste qui voulait être une
protestation. Mais Hilda l'arrêta net, en lui touchant le bras de la
pointe de sa cravache; et, marchant sur lui, elle dit, d'une voix basse
et saccadée:
--«Si vous voulez que je vous pardonne, Jack, il faut vous taire... Vous
m'entendez, vous taire. Sinon, je croirai qu'en me parlant comme vous
l'avez fait ce matin, vous m'avez menti...»
--«Hilda!...» gémit Corbin, avec un accent de protestation passionnée.
Un infaillible sens s'éveille chez les femmes les plus naïves quand il
s'agit de manœuvrer un amoureux. Celle-ci venait de prononcer
exactement les mots qui devaient mater les rébellions du malheureux. Il
baissa la tête. Après quelques secondes de combat intérieur, il reprit
simplement: «Soit! je me tairai. Mais qu'allez-vous faire? Vous voulez
que Campbell écrive à cet homme? Je vous jure que tout ce que je vous ai
dit de lui est vrai... Et vous le reverrez?... Et puis, pensez quel rôle
vous faites jouer à votre père...»
--«Je reverrai cet homme, si cela me plaît,» répondit-elle. «Je ferai ce
qui me convient. Ce que je vous demande, à vous, c'est le silence.
Gardez-le, et j'oublierai. Sinon, tout rapport est rompu entre nous et
pour toujours. Je m'en irai plutôt de la maison. Vous me parlez de mon
père? Hé bien! si vous vous mettez en travers de mes projets, je lui
donnerai à choisir entre vous et moi...»
--«Je vous obéirai, Hilda,» dit John Corbin, après quelques instants
d'une nouvelle lutte intérieure qui dut être bien forte, car sa
cicatrice passa du violet sombre au violet livide, comme il arrivait
quand une émotion très intense secouait ses rudes nerfs. Car le brave et
sauvage garçon avait des nerfs, malgré son flegme, et qu'il venait
d'avoir bien du mal à dompter. Ce ne fut pas son amour seulement qui lui
donna la force de cette domination sur lui-même, ni son besoin d'apaiser
à tout prix le ressentiment de la passionnée jeune fille. Ce fut
l'évidence devant son regard, ses paroles, son attitude, qu'une
révolution était en train de s'accomplir en elle. Cette question sur ses
projets, qu'il lui avait posée d'un ton si angoissé, il n'allait plus
cesser de se la répéter à lui-même avec une angoisse pire: «Que
va-t-elle faire?...» L'idée que son Hilda, la fière et loyale Hilda
qu'il avait toujours admirée, respectée, presque vénérée autant qu'il
l'aimait, consentît à revoir un homme qui lui avait manqué de parole si
honteusement, confondait sa raison. A son trouble, il ne doutait plus
que Maligny ne l'eût trahie. Que dis-je? Consentir? C'était elle qui
désirait cette nouvelle rencontre, elle qui se jetait à la tête de ce
misérable. Et, pour rentrer en relations avec lui, quel procédé
avait-elle eu l'idée d'employer?... Pourquoi s'était-elle avisée de ce
mensonge qui l'aurait révoltée, jadis? Pourquoi?... Et, devant l'inconnu
que lui représentait un tel changement de caractère, le fidèle cousin
avait tremblé.
Ce qu'allait faire la pauvre Hilda?... Elle-même le savait-elle? Il en
est de certains états de passion très aigus comme du jeu, comme de la
guerre, comme du duel, de ces circonstances, rapides et tragiques, où
nous nous trouvons obligés d'agir, non pas demain, non pas tout à
l'heure, mais à la minute, à la seconde. Nous comprenons, nous sentons
plutôt, que le plus léger atermoiement risque d'être fatal. Notre être
intime se tend alors dans des à-coups de volonté, dont nous ne mesurons
pas l'exacte portée. De cette promenade, prolongée parmi les
incohérences et les soubresauts d'une sensibilité blessée dans sa fibre
la plus secrète, la jeune fille avait rapporté deux résolutions: celle
d'abord, d'empêcher à tout prix ce mariage de Maligny. Vingt hypothèses
lui avaient traversé la tête. La seule idée lui en était si
insupportable qu'elle avait pensé à trouver l'adresse de Mme
Tournade, à courir chez elle pour lui dire... quoi? Qu'elle aimait
Jules, que celui-ci lui avait fait croire qu'il l'aimait, qu'ils avaient
été fiancés?... Et ensuite? Si primitive qu'elle fût et profondément
ignorante de certaines choses de la vie, elle s'était pourtant rendu
compte qu'une telle demande était simplement insensée. Elle avait résolu
aussi d'éclairer sur Maligny l'autre femme, cette Mlle d'Albiac, dont
le sort lui apparaissait déjà comme trop pareil au sien... Elle avait
pensé à lui écrire, pour lui apprendre quoi encore? Que Jules était
coutumier de ces trahisons? Et ensuite?... Cesse-t-on d'aimer un homme
parce qu'il vous trahit?... Hilda savait, par son propre exemple, que la
jalousie attache davantage le cœur qu'elle déchire... C'est alors que
le projet de provoquer une explication avec Maligny lui-même lui était
apparu. Et au moment où elle se demandait, pour la centième fois, quel
joint trouver, la phrase de son père lui avait, subitement, laissé
entrevoir une chance, bien fantasmagorique, bien périlleuse aussi, mais
une chance, cependant. Elle l'avait saisie avec cette instantanéité dans
le passage de l'idée à l'acte qui caractérise des secousses pareilles.
Il _fallait_ qu'elle revît Jules et elle avait employé un procédé que
son instinct de femme--soudain éveillé par la jalousie--lui avait
suggéré, là, sur place, comme le plus sûr, précisément parce qu'il était
le plus extraordinaire, en apparence. Maligny n'avait jamais parlé à
Corbin d'un achat d'une bête nouvelle. Il comprendrait donc, en recevant
cette lettre du marchand de chevaux, qu'il se passait, rue de Pomereu,
quelque chose d'extraordinaire. Ne fût-ce que par curiosité, il
viendrait. C'était là un calcul bien machiavélique pour une enfant,
toujours si spontanée, si vraie, si sincère que Hilda. Aussi
n'avait-elle pas calculé. Ç'avait été une de ces ruses spontanées qui
surprennent celui ou celle même qui les imagine. Une possibilité lui
avait traversé l'esprit. Une phrase avait suivi, si rapide, que le son
de sa propre voix prononçant les paroles, qui devaient déterminer son
père à écrire, l'avait surprise d'une espèce d'étonnement épouvanté.
D'où cette idée lui était-elle venue? Elle n'aurait pas pu le dire. Que
cet état de demi-folie par l'excès de la souffrance soit l'excuse de
cette charmante fille. Elle était si peu faite pour le mensonge qu'elle
se retrouva, cette scène finie, incapable de même soutenir le remords de
cette première fourberie. A peine fut-elle allée rejoindre Bob Campbell,
en train de libeller la missive qui devait faire revenir Jules de
Maligny à la maison, que sa honte d'avoir trompé la confiance de son
père fut la plus forte. Elle essaya d'empêcher que cette lettre ne
partît.
--«_Pâ_,» dit-elle, «ne pensez-vous point qu'il vaudrait mieux attendre
que les clients de ce matin reviennent?... C'est presque un marché
commencé.»
--«S'ils reviennent,» répondit Campbell, «et que le cheval leur plaise,
ils l'auront. Je n'ai qu'une parole. Mais j'en attends, pour demain, un
tout à fait semblable, meilleur peut-être, d'après ce que m'a
télégraphié mon agent de Rugby. Si le premier est pris, le comte de
Maligny aura le second...»
--«Sans doute,» continua-t-elle, «mais M. de Maligny ne croira-t-il pas
que nous cherchons à lui forcer la main?... S'il avait eu vraiment envie
d'un cheval, il sait le chemin de la maison...»
--«Il a vu Jack. C'est comme s'il était venu ici,» répliqua le père,
sans relever la tête. Il signait son nom avec cette belle écriture,
carrée et brutale, mais très nette, où se reconnaissait la franchise un
peu brutale de son caractère, et il rédigeait l'adresse. Il ne fit pas
attention à l'embarras qui mettait deux grandes plaques de pourpre aux
joues de sa fille. «C'est fait...» dit-il en glissant le billet dans
l'enveloppe. Et, regardant enfin Hilda: «Vous n'êtes pas bien de
nouveau?...», lui demanda-t-il. Cette inquiétude prouvait sa tendresse,
mais non sa perspicacité. «Voilà ce que c'est que de monter deux heures
sans avoir rien mangé... Il faut vous reposer jusqu'au _lunch_, sur
votre lit. Jack promènera l'autre bête que j'avais fait seller pour vous
quand je vous attendais... Que sentez-vous?», insista-til, «on dirait
que vous avez envie de pleurer?»
--«Moi?», répondit-elle vivement, «quelle idée!» A la seule pensée que
le gros et excellent homme pût deviner la cause réelle de son émotion,
une véritable terreur paralysait la jeune fille. «Je crois que vous avez
raison», ajouta-t-elle. «Le mieux, pour moi, est de m'étendre.
J'essaierai de dormir une demi-heure...» Et elle quitta la pièce sans
avoir trouvé, dans son remords, la force d'avouer l'impulsif mensonge de
tout à l'heure. Elle laissait son père fermer l'enveloppe ainsi
préparée. «La lettre ne partira pas,» se disait-elle en remontant dans
sa chambre. «Je l'empêcherai.» Campbell avait l'habitude, quand il
écrivait un billet d'affaires, de le placer dans un objet _ad hoc_, un
panier en fil de fer doré, suspendu sur le mur au-dessus du bureau. Deux
casiers, avec les étiquettes _out_ (dehors) et _in_ (dedans), servaient
à séparer les lettres à expédier d'avec les lettres que l'on avait
apportées. Le sens presque maniaque de l'ordre qui distingue les Anglais
se manifeste ainsi par une variété prodigieuse de petites inventions.
Elles paraissent très pratiques. Elles ne sont, le plus souvent, que
très compliquées. C'est ainsi que la table qui servait de bureau au
maquignon s'encombrait d'un tas d'outils, destinés, celui-ci à ouvrir
les enveloppes, un second à classer les factures acquittées, un
troisième à ranger celles qui restaient à toucher, cet autre à coller
les timbres, cet autre à détacher lesdits timbres si, par hasard, il y
avait une erreur dans l'adresse... Que sais-je? Le tout tenu avec un
soin qui trahissait la méticulosité des seules personnes qui prissent
jamais place à cette table: Campbell lui-même, Jack Corbin et Hilda.
Connaissant ce trait essentiel du caractère de son père, la jeune fille
devait donc être bien persuadée que la missive serait déposée dans le
réceptacle habituel. Son moyen d'arrêter la lettre, on l'a deviné. Elle
comptait la prendre et l'anéantir tout simplement. Bob Campbell
s'étonnerait bien de n'avoir pas reçu de réponse. Il qualifierait
Maligny, en bon insulaire, de _norrid Frenchman_[4], et le mensonge de
tout à l'heure serait réparé,--grâce à une action pire! On pense bien
que cette destruction clandestine d'une lettre de son père répugnait
singulièrement à la conscience de la pauvre enfant. Elle y était,
pourtant, décidée. Ce n'est pas une des moindres responsabilités de ceux
qui se livrent, comme ce charmant et souple Jules, au jeu redoutable de
la séduction: inspirer un sentiment trop vif à des cœurs jusque-là tout
simples, tous droits, c'est les lancer dans des chemins désordonnés, où
la délicatesse des scrupules risque de s'abolir bien vite et de se
fausser. Les scrupules? Hélas! la passion ne les connaît guère et Hilda
se trouvait jetée en ce moment dans la passion. Elle commençait d'en
subir les va-et-vient presque insensés, les contradictions illogiques et
irrésistibles. On a pu le constater à la double et presque immédiate
volte-face qui, en moins d'un quart d'heure, lui avait fait désirer
follement de revoir Jules, puis, non moins follement, de ne plus le
revoir. Cette passion encore, la mauvaise conseillère, la fit, après
avoir guetté, derrière sa fenêtre, une sortie de son père, descendre
deux par deux les marches de l'escalier, tandis qu'il la croyait
recouchée. Elle venait s'emparer de la lettre écrite sur sa suggestion,
et la détruire... Une terreur la saisit, à voir le panier de métal vide.
Il n'arrivait pas dix fois par an, au marchand de chevaux de mettre
lui-même sa correspondance à la boîte. Le hasard avait voulu que, ce
matin-là, il dût aller au bureau de poste toucher un mandat qui exigeait
sa signature. Il avait pris sur lui tout son courrier. Aucune puissance
au monde ne pouvait empêcher, maintenant, que Jules n'eût cette
lettre... Le choc fut si fort que la malheureuse Hilda dut s'asseoir,
sur le même siège qu'elle occupait durant cette heure de l'après-midi de
printemps où le jeune homme lui avait murmuré ces mots si doux, ce même
Jules!... Il allait avoir cette lettre. Il allait revenir ici... Il
n'était pas possible qu'il n'y revînt pas. A quel égarement avait-elle
cédé? Comment n'avait-elle pas compris qu'il ne se tromperait pas une
minute sur la signification vraie de cette démarche du père? Il y
verrait, il ne pouvait pas ne pas y voir une manœuvre de la fille pour
le rappeler. Que penserait-il d'elle, alors? S'il la démentait auprès de
son père, quelle explication donner? Campbell professait, pour le
mensonge, une haine attestée par un très petit signe, mais la jeune
fille en savait toute la valeur. Le maquignon avait, lui aussi, en bon
Anglais, suspendu au mur de sa chambre une pancarte où il avait fait
transcrire en caractères gothiques et colorés un verset de la Bible. Il
avait choisi celui de saint Paul dans l'Epître aux Ephésiens: «_C'est
pourquoi, vous éloignant de tout mensonge, que chacun parle à son
prochain dans la vérité, parce que nous sommes les membres les uns des
autres_[5].» Et, non moins fidèle à l'autre dévotion nationale, en
regard, sur une autre pancarte, se lisaient, copiés de sa main, les vers
célèbres de Polonius, dans l'_Hamlet_ de Shakespeare: «_Avant tout, sois
loyal envers toi-même; et, aussi infailliblement que la nuit suit le
jour, tu ne pourras être déloyal envers personne_[6].» Ces deux phrases,
ces deux devises plutôt, Hilda les avait lues des centaines de fois
depuis des années que ces deux cartouches décoraient l'alcôve
paternelle. Elle se surprit à en redire les mots et à trembler. Si Jules
ne la démentait pas, ce serait pire: une complicité les unirait, elle et
lui. Ce serait comme si elle lui avait donné un rendez-vous, à l'insu de
son père, et qu'il y fût venu... L'une et l'autre hypothèse surgit
devant son esprit tandis qu'elle regardait le casier vide. Elle avait
été si certaine d'y reprendre la funeste lettre, que ce contre-temps
bien naturel, bien peu important par lui-même, lui donna une sensation
de fatalité. Elle n'avait pas entièrement tort. Un nouvel incident
allait le lui prouver.
Qui n'a pas traversé, dans sa vie, des heures où les événements se
multiplient autour de nous, comme si une secrète puissance travaillait à
changer notre destinée? Quand on considère, une par une, les causes
diverses de cette multiplication d'événements, on y reconnaît un
concours de circonstances trop fortuit. Il reste, cependant, à expliquer
pourquoi cette convergence. C'est la part d'inconnu qui se rencontre au
fond de toute existence humaine. Notre raison proteste contre l'idée du
hasard gouvernant uniquement ce que l'on appelle en terme énigmatique,
_le sort_. Il nous est, d'autre part, impossible de saisir le pourquoi
de tel ou tel incident, qui aiguillonne notre vie dans tel ou tel sens
et pour toujours. Qu'en conclure, sinon--comme disait, dans ce même
_Hamlet_, ce même poète si cher à tous les compatriotes des insulaires
de la rue de Pomereu--qu'il y a «beaucoup plus de choses, dans le monde
que n'en peut voir notre philosophie.»
Il existait un moyen très simple d'empêcher que cette lettre, même
envoyée, n'eût la moindre conséquence: c'était de tout raconter au vieux
Campbell, tout--non pas seulement de l'aventure d'aujourd'hui, mais des
fiançailles et de leur rupture. Cette franchise réparatrice désarmerait,
d'abord, la sévérité du père, pour ce qui touchait au mensonge de tout à
l'heure. Il y aurait aussi à cette confession cet avantage: Bob, éclairé
sur les causes réelles de la mélancolie de sa fille, lui suggérerait
lui-même l'unique remède, une absence prolongée. Il fallait que Hilda
quittât et la rue de Pomereu et ce Bois de Boulogne, où le seul aspect
des choses renouvelait sans cesse, pour elle, et ses souvenirs et ses
regrets. Il le fallait surtout, si le mariage de Jules devait avoir
lieu. Rester à Paris, c'était se condamner, un jour ou l'autre, à
entendre, dans une chasse à laquelle elle assisterait, des étrangers
causer, devant elle, comme avaient causé, devant Jack Corbin, Mme
Mosé et le comte de Candale. C'était s'exposer à pire: à une rencontre
avec Jules lui-même, avec l'une ou l'autre des deux femmes que son
cousin lui avait nommées... Oui, le salut était là, dans une confession
complète. Après tout, quelle autre faute la tendre enfant devait-elle se
reprocher que la vénielle insincérité de ce matin? Hilda prit la ferme
résolution d'avoir cet entretien avec son père, le soir même, sitôt
Corbin retiré. Le pauvre Don Quichotte le sentait trop, sa présence
était pénible, maintenant, à celle qu'il aimait sans en être aimé, et il
disparaissait, le dîner à peine fini, sous un prétexte quelconque,
tandis que l'oncle grommelait son éternel:
--«Quand Jack aura été amoureux, une fois dans sa vie, il changera. Il
est temps, il est grand temps... Il devient plus rude de jour en
jour...»
Donc, son cousin, une fois sorti, Hilda parlerait. Qu'il y avait de
tendresse encore, pour l'infidèle Maligny, dans ce désir qu'aucun
commentaire de ce trop lucide témoin n'éclairât vraiment la religion du
père!... Elle parlerait, mais en quels termes? Elle était en train de
construire et de reconstruire mentalement, dans le courant de
l'après-midi, les phrases par lesquelles elle aborderait cette
conversation, d'une importance presque tragique pour sa naïve
sensibilité, quand un incident, absolument inattendu, bouleversa toutes
ses résolutions. On y a fait déjà une allusion. Il allait soulever en
elle des instincts de rancune que même l'abandon, au lendemain de si
solennelles promesses, n'avait pas éveillées. Elle était assise au
bureau, comme le jour où Jules l'avait surprise, et elle vaquait
derechef à la fastidieuse besogne des comptes,--du moins elle semblait y
vaquer, car sa pensée en était bien loin,--lorsque John Corbin ouvrit la
porte. Il fallait qu'un épisode d'une gravité extraordinaire se fût
produit pour qu'il reparût devant sa cousine, après la terrible scène du
matin. Le visage décomposé par l'émotion, il tenait à la main une carte
de visite qu'il tendit à Hilda.
--«Cette dame est dans la cour, qui demande absolument à vous voir...
Dick lui a dit que vous étiez à la maison...»
Miss Campbell prit la carte et vit qu'elle portait le nom de _Madame
Henri Tournade_. Elle resta là, une minute peut-être, à dévisager les
lettres gravées sur le mince carré de bristol, avec une émotion si
intense que sa main en tremblait. Corbin, immobile, n'osait pas
interrompre cette méditation. L'humilité de son attitude eût touché son
pire ennemi.--Mais une femme amoureuse voit-elle seulement celui qu'elle
n'aime pas, quand elle est occupée de celui qu'elle aime?
--«Eh bien!», fit-elle avec une subite résolution, «allez dire à Mme
Tournade que je suis là, en effet...»
--«Vous voulez la recevoir?» demanda Corbin, avec une visible terreur,
dont il donna l'explication en ajoutant: «Mais, si cette dame est venue
ici, Hilda, c'est que _quelqu'un_ lui a parlé de vous...»