--«Vous savez comme la jument que j'avais amenée à Mme Mosé peut être

nerveuse,» reprit John Corbin, «aussi nerveuse que sage. Il y a

longtemps que vous connaissez ma théorie: il n'y a de sages que les

chevaux nerveux. Ce sont les seuls qui ne vous fassent pas de mauvaises

bêtises. Mme Mosé ne fut pas plus tôt en selle, que la bête commença

de danser. Cette dame est énergique, et elle monte bien. Elle n'avait

pas peur. Mais son mari avait peur pour elle. Je lui affirmai qu'il n'y

avait aucun danger. Il me pria de ne pas quitter sa femme... Je devais

vous dire cela, Hilda, afin de vous expliquer comment je me suis tenu

tout près de Mme Mosé, assez près pour que j'entendisse toute sa

conversation, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre. Je tiens à ce que

vous soyez bien sûre que je n'ai pas écouté de propos délibéré. Je

n'aurais pas fait une telle action, même pour vous. Seulement, je ne

pouvais pas ne pas entendre. Comme je n'ai jamais parlé qu'anglais à

Mme Mosé, elle croit, sans doute, que je ne comprends pas le

français. Je ne m'explique pas autrement qu'elle ait causé avec cette

liberté devant moi, alors que j'étais à un mètre de sa bride, tout posté

pour arrêter la jument par la figure, si la bête s'avisait de vouloir

l'emmener... Ce furent, d'abord, des propos, comme ces femmes en ont,

sur le temps qu'il fait, par exemple,--comme si on avait besoin de

parler du temps qu'il fait! Chacun n'a qu'à ouvrir les yeux pour s'en

rendre compte,--sur les chevaux et les cavaliers de l'équipage,--autant

de paroles, autant de non-sens,--sur... Mais je deviens aussi bavard que

Mme Mosé et que les beaux messieurs qui s'approchaient successivement

pour parader à côté d'elle... A un moment, elle causait avec le comte de

Candale, le grand, celui qui prend souvent des chevaux chez nous. M. de

Maligny vint à passer, à grande allure, suivi par deux personnes, allant

du même train: un homme d'un certain âge et une toute jeune femme, une

demoiselle.--«Ce pauvre Guy d'Albiac est donc aussi fou que sa fille?»

dit Mme Mosé. «Vous l'avez vu, Candale, c'est

incroyable,»--«Incroyable, en effet,» répondit M. de Candale. Mme

Mosé reprit:--«Ce petit Maligny n'a pas le sou; avec cela, joueur,

coureur... (ce n'est pas moi qui parle, Hilda, c'est elle...) et on

dirait qu'il le veut absolument pour gendre.» Le comte de Candale haussa

les épaules.--«D'Albiac?» fit-il, «jamais de la vie. Il ne se doute pas

que Louise s'est toquée de Jules...»--«Il serait le seul... Laissez-moi

donc tranquille. A moins d'être aveugle...»--« Les pères et les mères

sont toujours aveugles,» dit M. de Candale: «Cette histoire a commencé

cet été durant ce voyage en Norvège, qu'ils ont fait sur le même bateau,

par hasard. Quand d'Albiac en est revenu, si vous l'aviez entendu parler

de Maligny, vous sauriez qu'il n'a jamais pensé à Jules comme à un

gendre possible. Il n'a pas deviné que Louise était devenue folle de ce

beau sire, durant la croisière. Il l'aurait deviné, d'ailleurs, il aime

tellement sa fille, je vous l'accorde, qu'il serait capable de lui

céder, même en jugeant ce garçon, comme il le juge. Mais il n'a rien

deviné.»--«Et Maligny?» demanda Mme Mosé. «Il est aveugle, lui

aussi?»--«Lui? C'est autre chose. Ça le flatte que cette petite l'aime.

Et puis ça lui est utile, pour l'autre affaire.»--«Le mariage avec cette

vieille Tournade? Ça, ce serait complet. Vous y croyez au paquet

Tournade?»--«Si j'y crois? La Tournade était aussi du voyage en Norvège.

C'est là qu'il s'est amusé à les piquer au jeu toutes deux, en les

rendant jalouses l'une de l'autre. Une femme de quarante ans passés,

comme Mme Tournade, on la mène où l'on veut, quand elle est en

rivalité avec une jeune fille de vingt...»--«Et elle épouserait ce

sauteur, qui pourrait presque être son fils?»--«Il est bien joli garçon,

d'abord, ce sauteur, et puis, _Madame la comtesse de Maligny_,

savez-vous que c'est un beau nom, un très beau nom, et, pour une

créature qui a débuté, raconte la légende, comme _mannequin_ chez les

couturiers, quel cousinage! Pensez: la mère était une Nadailles...»--En

ce moment-là, d'autres chasseurs les abordaient. Ils n'ont pas continué.

Puis, comme la jument s'était calmée, Mme Mosé m'a rendu ma

liberté...»

Ici, Corbin s'arrêta, visiblement embarrassé. Qu'un homme tel que lui

pût rapporter, avec cette exactitude phonographique, des propos de ce

genre et dont les sous-entendus lui étaient presque inintelligibles,

quelle preuve extraordinaire de l'intensité de sa passion! Avec quelle

avidité de ne pas perdre un seul mot, ce primitif, à mémoire de sauvage,

avait écouté la femme à la mode et le grand seigneur, en train de

résumer, par dix petites phrases mi-gouailleuses, mi-indifférentes, le

scénario d'une de ces comédies mondaines dont le dénouement s'appelle,

dans le style des journaux spéciaux, «Un mariage bien parisien!» Cette

passion, hélas! avait entraîné notre Don Quichotte à un acte qu'il faut

bien rapporter, au risque d'enlever sa fleur de romanesque à cette

originale figure. Si, d'ailleurs, la confession sincère d'une faute en

atténue la culpabilité, la franchise avec laquelle Corbin continua de

parler à sa cousine doit lui être comptée. Peut-être même trouvera-t-on

un signe nouveau de sa délicatesse native dans ce fait qu'il sentait la

vulgarité du procédé par lui employé pour en savoir davantage sur cette

mystérieuse intrigue soudain découverte. Que de jaloux, et qui n'ont pas

grandi dans l'humble travail des écuries, se sont abaissés, sans se

rendre compte qu'ils se dégradaient, à questionner des domestiques! Tel

était le vilain procédé dont l'aveu gênait le rude amoureux. Il finit,

pourtant, par s'y décider.

--«Si M. de Maligny n'avait jamais joué ici le rôle qu'il a joué,»

continua-t-il donc, «je vous jure, Hilda, que j'en serais resté là...

J'ai pensé qu'il y avait intérêt pour vous à être renseignée exactement

sur cette histoire, après ce qui s'est passé... Je connais plusieurs des

_grooms_ qui suivent la chasse à Chantilly. Ces gaillards-là entendent

tout, savent tout. J'en ai fait causer un, puis deux, puis trois, en

leur parlant, à celui-ci de Mlle d'Albiac, à celui-là de M. de

Maligny, à cet autre de Mme Tournade, et voici les détails que j'ai

recueillis. Mme Tournade est une veuve. Elle a hérité de son mari,

qui était un industriel en bougies--les bougies Tournade--et un

spéculateur, une fortune énorme. On dit qu'elle a quatre-vingt mille

livres sterling de rente. Mais j'ai compris deux choses: d'abord, la

fortune n'est pas honorable. Ensuite, Mme Tournade n'est pas une

_lady_. On prétend qu'elle a été un mannequin, pour débuter, et, plus

tard, ce qu'ils appellent une femme entretenue, avant d'être épousée par

ce Tournade. On prétend cela, mais elle est si riche! Beaucoup de gens

vont chez elle et la reçoivent. Mlle d'Albiac, elle, n'est pas très

riche. Elle n'a plus sa mère. Son père a beaucoup mangé à la Bourse. Il

leur reste environ deux mille livres de revenus. Toute l'aventure

rapportée à Mme Mosé par le comte de Candale est la fable des

châteaux, paraît-il, en ce moment-ci de l'année. La pauvre jeune fille

s'est rencontrée sur un bateau avec ce garçon.» Corbin avait dit

_fellow_ et non pas _gentleman_, avec le dur mépris qu'un Anglais peut

mettre dans ce mot. Il déclassait du coup Maligny. «Ce voyage, dont

parlait M. de Candale, c'est un _trip_ qu'ils ont fait ensemble dans les

mers du Nord, cet été, à bord d'un paquebot. Cet homme s'est fait aimer

de cette jeune fille. Il s'est servi d'elle et s'en sert encore,

toujours, comme a dit le comte de Candale, pour exciter la jalousie de

l'autre femme. On raconte que cette autre femme, cette Mme Tournade,

en est folle aussi, et qu'elle l'aurait déjà épousé: mais il a demandé

qu'elle lui reconnût une très grosse somme d'argent dans le contrat,

trop grosse. Cette femme hésite. Elle comprend bien que, le jour où il

aura cette fortune indépendante à lui, il sera un très mauvais mari.

L'affaire en est là...»

Tandis qu'il énonçait ces médisances pêle-mêle, et ces calomnies,--car

on devine que la bienveillance d'une Mme Mosé et d'un Candale, jointe

à celle qui caractérise les «gens de maison», constitue une source

d'information singulièrement trouble,--le brave Corbin avait à peu près

la mine d'un apprenti chirurgien à sa première amputation. Il a beau

avoir étudié son anatomie. Sur le point d'inciser la peau, de couper les

muscles et d'attaquer l'os, le couteau et la scie tremblent dans sa main

novice. Il sait, cependant, qu'il _faut_ opérer. Il enfonce donc le

bistouri, en pâlissant, même quand il travaille à l'hôpital et sur la

chair d'un malade inconnu. Que serait-ce s'il s'agissait d'un être qui

lui tînt au cœur par les fibres les plus profondes, les plus vives, une

fille, une sœur, une épouse? Corbin se croyait très assuré, certes, que

cette révélation serait salutaire à la fiancée trahie. Il n'avait aucun

doute--est-il nécessaire de l'ajouter?--sur le bien-fondé de ses

renseignements. Qu'il y ajoutât foi avec complaisance parce qu'ils

satisfaisaient sa haine pour Jules de Maligny et qu'ils servaient son

amour pour sa cousine, c'était trop évident. Il n'en était pas moins

sincère. Aussi, demeura-t-il atterré quand, après l'avoir écouté sans

l'interrompre d'un seul mot, Hilda s'arrêta tout d'un coup devant lui.

Ils étaient revenus sur le pas de la porte. Là, le regardant en face,

rouge d'une indignation qui frémissait dans sa voix et qui éclatait dans

ses yeux, elle lui répondit:

--«Quand vous êtes entré ici, un certain jour, Jack,» et elle montrait

de la main la fenêtre du bureau, au fond de la cour, «après nous avoir

espionnés, M. de Maligny et moi,--puisqu'il paraît que c'est votre

habitude,--vous souvenez-vous du mot que vous vous êtes permis

d'employer?... Vous lui avez dit: _You are such a cad_. Hé bien! c'est

vous qui venez de vous conduire comme un _cad_. Vous m'entendez, comme

un _cad_, et moi, je ne vous le pardonnerai jamais, entendez-vous,

jamais.»

Laissant l'infortuné balbutier des mots qu'elle n'écoutait pas, elle

traversa la cour sans se retourner et elle disparut dans la maison.

--«Ah!», gémit Corbin, quand il fut revenu de ce saisissement. «Qu'ai-je

fait? De quelle manière elle m'a parlé! Comme elle l'aime encore! Comme

elle l'aime!...»

Et une telle souffrance l'étreignait qu'un des palefreniers de l'écurie,

qui s'approchait pour lui donner des nouvelles d'un cheval malade,

demeura sans oser lui parler, épouvanté devant la contraction du cuir

tanné qui servait de peau à ce rude visage.

[1] _Slang_, argot.

[2] _To mash_, mettre en capilotade, écraser.

III

HILDA JALOUSE

Pour que la douce et si équitable Hilda eût traité son cousin comme elle

traitait ses chevaux rétifs, avec la cravache, le mors et l'éperon, il

fallait que la révélation des intrigues prêtées à Jules de Maligny par

les bavardages du monde eût éveillé en elle des sentiments d'un ordre

très nouveau. Elle savait trop que Jack Corbin lui avait parlé avec une

absolue bonne foi. Elle n'ignorait pas que le seul dessein du maladroit

avait été de lui être bienfaisant. Si une souffrance aiguë ne l'avait,

elle aussi, jetée hors d'elle-même, elle se serait rendu compte, sur

place, de la vérité: cet honnête homme, son parent le plus proche après

son père et qui se trouvait initié à ses plus intimes secrets de cœur,

avait l'obligation stricte de l'avertir dans une occurrence pareille. Le

procédé avait été brutal. Le brave garçon n'avait pas mérité ce

traitement, d'autant plus dur, émanant de Hilda, qu'elle montrait tant

d'indulgence aux défauts même des indifférents. Avec son instinct

d'amoureux dédaigné, Corbin ne s'y était pas trompé: cette dureté de

langage, extraordinaire chez miss Campbell, prouvait avec quelle

violence elle continuait de chérir l'abandonneur. Ç'avait été un sursaut

de sa passion, touchée au vif par une idée à laquelle la pauvre enfant

n'avait jamais pensé. Elle avait été, depuis la rupture avec son fiancé

d'un jour, bien malheureuse de cette évidence trop indiscutable, qu'elle

n'était pas aimée comme elle aimait. Tout étrange qu'un pareil

aveuglement puisse paraître, elle n'avait pas admis une seconde

l'hypothèse qu'à six mois de distance--moins de six mois, puisque la

double intrigue avec Mlle d'Albiac et Mme Tournade datait d'une

croisière de l'été--Jules commençât déjà de s'occuper d'une autre femme.

Tandis que le peu diplomatique John Corbin répétait, avec une exactitude

de détective et sans une atténuation, les méchants propos de Mme Mosé

et de Candale, Hilda avait distinctement vu en esprit son amoureux du

printemps. Cette câline physionomie lui était apparue, éclairée de cette

lueur qui passait dans ces prunelles, quand le jeune homme voulait

plaire. Ces changements du visage de son ami, elle les avait observés

tant de fois, lorsqu'il arrivait à leurs rendez-vous et qu'elle

l'apercevait avant que lui-même ne l'eût aperçue. Oui. Il s'était

représenté à elle avec cette expression, et dans cette forêt de

Chantilly, qu'elle connaissait également si bien. Il était là, galopant

sur son cheval,--ce cheval dont elle voyait avec non moins de netteté la

silhouette et l'allure. Une autre femme était là aussi, tout près de

lui, qu'il regardait de ces regards caressants. Cette Mlle d'Albiac,

avait-il dû être charmeur avec elle, comme il savait l'être, pour

qu'elle se fût éprise de lui, au point de devenir la fable de toute leur

société!... Et l'autre, cette Mme Tournade, dont on disait qu'elle

voulait l'épouser, la pauvre délaissée se l'était figurée pareillement,

accoudée, elle, au bastingage du paquebot de plaisance, par une de ces

longues et transparentes soirées des étés du Nord. Hilda, elle-même, au

cours d'un voyage en Ecosse, au delà d'Inverness, avait goûté la douceur

de ces pâles crépuscules prolongés jusqu'aux environs de minuit. Jules

lui était apparu de nouveau, tourné vers la voyageuse, plus beau, plus

séduisant dans cette atmosphère comme élyséenne, avec la rumeur de

l'Océan apaisé autour de leurs propos. Quels propos?... Elle les

devinait trop bien, par ses souvenirs... En revanche, ni l'une ni

l'autre de ces deux femmes n'étant connues de Hilda, cette vision de la

double trahison n'avait pas pu être vraiment traduite dans ses causes.

Elle ne s'était pas dit: «Du moment qu'il les a courtisées toutes deux,

c'est qu'il n'aimait ni la jeune fille ni l'autre...» Non. Les images

suscitées en elle par le récit de Corbin s'étaient comme superposées.

Elle avait fini par ne plus se formuler nettement qu'un fait, auquel

tout son être s'était comme déchiré et ensanglanté, _la trahison_! Elle

était devenue jalouse, là, sur place, de cette jalousie qui ne raisonne

pas, qui ne calcule pas, qui nous saisit comme un spasme, comme ces

douleurs de certaines maladies nerveuses expressivement dénommées par

les médecins, fulgurantes et térébrantes. Elles tiennent de l'éclair par

leur instantanéité, de la vrille par le lancinement. En outrageant en

face celui dont le zèle maladroit venait de lui faire si mal, la

malheureuse enfant avait obéi à un réflexe de son organisme moral, si

l'on peut dire, froissé brusquement à un point trop blessable. Sa

rentrée soudaine dans la maison était un autre geste du même ordre,

impulsif et irraisonné. Un animal blessé s'échappe ainsi, après avoir,

dans une réaction quasi automatique, enfoncé crocs et griffes dans la

chair de son poursuivant. Il rentre au terrier pour y saigner, peut-être

y mourir, caché et replié sur lui-même, ne sentant plus que sa plaie et

subissant son sort avec cette passivité accablée des grandes épreuves

qui atteignent la vie en son principe. La passivité,--quel mot

admirablement expressif aussi! Il est si voisin, par son origine, de ce

terme de passion, qui ramasse en lui, au contraire, les pires frénésies

de l'âme en révolte. C'est le témoignage, inscrit dans la langue par

l'observation spontanée des âges, que les fièvres de nos plus folles

ardeurs n'émeuvent rien autour de nous dans l'implacable nature et que

l'acceptation brisée, résignée, accablée, est leur fatal aboutissement.

Dans cette fuite loin de l'imprudent qui venait de la frapper si

cruellement, Hilda était remontée droit à sa chambre. Que n'eût-elle pas

donné, durant ces moments d'une si douloureuse crise intérieure, pour

avoir, du moins la liberté de s'enfermer là, dans ce petit domaine bien

à elle où toutes sortes de naïves reliques racontaient les épisodes gais

ou tristes de son excentrique et innocente destinée:--des portraits de

sa mère morte y voisinaient avec les photographies des chevaux qu'elle

avait particulièrement aimés. Des fouets de chasse et des cravaches s'y

groupaient en trophées autour d'un pied de cerf. La chevaleresque

fantaisie d'un prince de race royale, touché par la grâce pure de la

jolie enfant, lui avait fait les honneurs de cette bête, forcée dans une

chasse très dure où Hilda n'avait pas cessé de tenir la tête. Les trois

lys de la maison de France se voyaient sur le cartouche. A côté, un

verset d'Isaïe, peinturluré sur vélin, en grandes lettres gothiques

bleues et rouges, était suspendu dans un encadrement de bois doré. Elle

l'avait choisi dans la Bible d'Oxford que lui avait léguée sa mère, et

il exprimait bien la nature de sa foi, faite tout entière de soumission

et d'espérance. Elle croyait, comme elle vivait, si simplement: «_When

thou passest through the waters, I will be with thee:--Quand tu

traverseras les eaux, je serai avec toi_....»[1]. Un très humble détail

de ménage empêcha la pauvre fille de trouver cette solitude qu'elle

cherchait, afin de s'abandonner en liberté à l'excès de sa douleur. Les

Campbell avaient conservé, entre autres usages anglais, celui de la

distribution stricte du service entre les domestiques. Une _maid_, venue

du Yorkshire et qui portait le traditionnel tablier à épaulettes sur la

robe en toile de couleur, avec le petit bonnet blanc, avait pour

fonction spéciale le nettoyage à fond des chambres. Elle était dans

celle de Hilda, où elle vaquait à cette besogne. Elle frottait le

parquet, avec un morceau de laine, agenouillée au milieu des meubles

poussés dans les angles. La nécessité de se dominer devant cette

servante rendit à la pauvre fille la force de réagir qui lui aurait, une

minute de plus, manqué d'une manière totale. Elle fit semblant, pour

justifier sa rentrée hâtive, de chercher un mouchoir dans la commode.

Cette diversion suffit: les sanglots qui lui montaient à la gorge

s'arrêtèrent. Elle avait reconquis son empire sur soi. Cette énergie

retrouvée n'alla point, cependant, jusqu'à prendre part au déjeuner du

matin. Elle y présidait d'ordinaire, versant le thé à son père et à

John, leur distribuant les _muffins_ beurrés et les œufs au petit

salé,--les inévitables _eegs and bacon_,--leur découpant, avec le long

couteau spécial, les minces lamelles de _roastbeef_ froid ou de jambon.

A travers la porte, elle cria au gros Bob Campbell qui l'attendait,

occupé à bourrer sa pipe en racine de bruyère et à chercher les

nouvelles sportives dans son _Herald_ du jour:--«J'ai un peu de mal de

tête, _Pâ_... Mettez-vous à table sans moi. Je ne mangerai qu'après être

sortie...»

--«Prenez le nouveau cheval, alors,» répondit le père, sans autre

question. «On doit venir le voir à dix heures. Il sera mieux, s'il a été

un peu _baissé_.»

--«Il ne s'est aperçu de rien,» se disait Hilda, une demi-heure plus

tard. «C'est une chance!...» Elle avait fait seller le nouveau et peu

commode cheval, en effet, et elle était repartie toute seule, à travers

les rues, du côté de ce bois de Boulogne, dans les méandres duquel nous

l'avons déjà suivie si souvent. «Cher père! Il faut qu'il ne s'aperçoive

de rien... C'est, maintenant, tout ce qui me reste au monde, sa paix.

C'est toute ma raison de vivre... A cause de lui, je serai avec Jack

comme j'ai été toujours. Mais jamais, jamais, je ne pardonnerai à ce

misérable... Lui, mon cousin, qui sait combien j'ai aimé Jules, s'il

avait eu pour moi le moindre ménagement, est-ce qu'il n'aurait pas tout

fait par me cacher cette affreuse vérité?... _Mamma_ l'aimait tant! Elle

a été si bonne pour lui! Ce sera ton frère, me disait-elle. Il a suffi

que je lui préférasse Jules. Il est devenu jaloux et il s'est vengé...

Pourtant, même jaloux, il est incapable d'avoir inventé une calomnie. Je

n'ai pas le droit de lui faire cette injure. Ce qu'il m'a dit, il l'a

vu. Ce qu'il m'a rapporté, il l'a entendu. Jules fait la cour à ces deux

femmes. Est-ce possible? Il veut en épouser une... Mon Dieu! Est-ce

possible? Est-ce possible?...»

Alors seulement, et quand elle se fut répété ces mots, à plusieurs

reprises, la crise aiguë de souffrance qui l'avait comme contractée en

lui arrachant ce cri de colère contre son cousin, puis en la précipitant

hors de sa chambre, hors de la maison, se détendit en un accès de

larmes. Elle pleura, comme tant d'autres fois, le visage fouetté par le

vent d'une course folle, qui collait sa voilette mouillée contre ses

joues. Elle poussait son cheval droit devant elle dans les allées les

plus solitaires, où l'or et la pourpre de l'automne commençaient à

colorer de leurs chaudes teintes les arbres encore feuillus. Les autres

fois, quand ces accès la prenaient ainsi, leur cause était cette

indéterminée et constante misère: la certitude que celui qu'elle aimait

ne l'aimait pas comme elle l'aimait. Son chagrin en demeurait vague et

flottant, même dans les secondes de pire acuité. Elle n'avait pas devant

elle, comme maintenant, des faits positifs, des noms propres, un malheur

défini. C'est la différence entre les larmes que l'on verse sur une

absence ou une mort, et celles que vous arrache une maladie d'un être

cher. Ces peines peuvent être pareilles dans leur intensité, pareilles

dans leurs manifestations extérieures. Seulement l'une de ces douleurs

demeure inefficace et vaine par son objet même, tandis que la

possibilité, si faible soit-elle, de modifier un état encore susceptible

de changement, suggère à l'autre des résolutions et des actes... Ce

mariage de Jules de Maligny avec Mme Tournade, cette coquetterie avec

Mlle d'Albiac, c'étaient des réalités précises contre lesquelles

lutter. Une cour, on l'empêche. On empêche, surtout, un mariage. Mais y

avait-il vraiment projet de mariage entre Jules et l'opulente veuve?

Faisait-il vraiment la cour à la jeune fille, en vue d'exalter la

passion de la femme plus âgée?... Rien que l'enquête pour savoir à quoi

s'en tenir sur ces deux points représentait des difficultés presque

insurmontables, étant donné la différence des milieux où vivaient ces

femmes et celui où Hilda était emprisonnée. Ce n'étaient que des

difficultés, et non pas ce vide, cette totale impuissance dont elle

étouffait depuis ces six mois... A l'idée qu'elle pouvait agir, ses

larmes séchèrent... Agir? Quand? Comment? Ces questions se posèrent

devant son esprit, et de les discuter avec elle-même tendit ses nerfs.

D'habitude, quand elle s'était laissé aller, comme elle venait de faire,

à la féminine faiblesse de sa sensibilité, Hilda rentrait de ses

promenades, vaincue, brisée, la voix presque éteinte, les yeux morts,

son énergie comme dissoute. Ce matin, lorsqu'elle reparut au coin des

rues de Longchamp et de Pomereu, elle avait le sang à ses joues minces,

ses prunelles brillaient plus larges, une visible fièvre animait toute

sa frêle personne. Son cousin et son père étaient devant la porte de

l'écurie, qui l'accueillirent. Corbin par un geste qu'il ne put retenir,

Campbell par une exclamation d'étonnement.

--«Que vous est-il arrivé?», demanda-t-il.

--«Moi?...», répondit la jeune fille, avec un étonnement égal à celui

des deux hommes. «Quelle heure est-il donc?...» Elle consulta la montre

qu'elle portait à son poignet, enchâssée dans un bracelet de cuir brun.

Elle vit que les aiguilles marquaient onze heures. Ses méditations sur

le moyen à prendre pour rentrer dans l'existence de son ex-fiancé

l'avaient absorbée au point qu'elle en avait tout oublié. «Ce n'est pas

possible?» s'écria-t-elle. «Je suis restée deux heures dehors?... Je ne

m'en étais pas aperçue...»

L'Écuyère · 第 14 / 22 段