La veuve avait confié ses légitimes inquiétudes à ce parent, vieux

gentilhomme dévot, lequel avait désiré, lui aussi, participer au

sauvetage du jeune homme. Cette charité familiale s'était traduite par

un fort cadeau d'argent destiné à permettre que l'amoureux prît part à

une croisière du genre de celle dont il avait parlé à sa mère. Jules de

Maligny s'était donc embarqué pour la Suède et la Norvège, sur un

paquebot de plaisance, en compagnie d'une centaine de touristes. On

verra qu'il y avait rencontré, non pas de quoi oublier Hilda, car il

avait dit vrai dans sa lettre, et le svelte fantôme de l'amie abandonnée

n'avait pas cessé de flotter dans sa pensée,--mais de quoi se consoler

amplement d'avoir eu le courage de cette rupture. Cette brève esquisse

de sa vie durant ces six mois ne serait pas complète sans un dernier

trait. J'ai dit qu'il s'estimait, qu'il s'admirait dans son sacrifice.

Cette étonnante illusion de conscience avait encore grandi, du fait

qu'il s'était interdit de rien savoir de miss Campbell. Ne voulant plus

l'épouser, il n'avait pas cherché à se servir du sentiment qu'il savait

lui avoir inspiré. Il n'avait pas essayé de devenir son amant. Cette

toute simple loyauté lui semblait héroïque. Elle l'était bien un peu, du

point de vue de sa moralité habituelle. Il n'avait pas écrit à son

ex-fiancée un seul billet depuis celui que l'on connaît. Il n'avait

demandé à aucun de ses amis, pas même à Raymond de Contay,--il en avait

eu souvent la tentation,--de le renseigner sur elle. Un chèque d'un

millier de francs, signé Bob Campbell, avec un mot britanniquement

laconique du correct marchand de chevaux, à cela se réduisaient tous ses

rapports avec la rue de Pomereu, depuis cette demi-année. Ce billet

était, bien entendu, rédigé en anglais. Rapportons-le, traduit

littéralement: «_Monsieur, je suis heureux de vous annoncer que le

cheval Chemineau a été vendu 1.600 francs. Je prends, suivant vos

ordres, dix pour cent pour la commission. Il y a quarante-deux jours de

pension à 8 francs, soit 336 francs, deux ferrures, soit 20 francs, une

visite du Vet, 20 francs, 20 francs au cocher de l'acheteur, 12 francs à

un de mes hommes pour deux déplacements. Il reste 1.032 francs_.» Et,

pour conclure, le classique: «_With regards, yours truly.--Avec

respects, votre sincèrement_...» Enfin, la lettre d'affaires dans sa nue

et sèche simplicité. Quelle signification en tirer? Corbin avait-il

prévenu Campbell, et celui-ci affectait-il une plus stricte rigueur

commerciale à l'égard d'un client avec lequel il ne voulait entrer dans

aucune explication? Etait-ce simplement, et quoiqu'une certaine

cordialité de relations se fût établie entre eux, la routine d'une

formule dont le marchand de chevaux ne se départait jamais, en vertu du

principe de son pays, passé chez nous en proverbe, sous sa forme

originelle: _Business is business_? Maligny s'était posé ces questions.

Il ne les avait pas résolues. La gêne dont il se sentait saisi à l'idée

d'une rencontre avec le vulgaire mais loyal Bob, aurait dû lui prouver

que sa conscience n'était pas absolument tranquille. Il n'avait pas une

égale appréhension de Corbin lui-même. La démarche de celui-ci rue de

Monsieur lui apparaissait, de plus en plus, comme trop ambiguë. Il

pouvait y voir, et il y voyait,--très injustement d'ailleurs,--la ruse,

pas très honnête, d'un rival. Que se dire, en revanche, vis-à-vis du

père? Que se dire aussi vis-à-vis de la fille? Un détail démontrera ce

secret remords: cet audacieux Jules, auquel ses amis et amies

reprochaient volontiers un aplomb très souvent voisin de l'effronterie,

n'avait plus reparu au bois de Boulogne depuis son retour à Paris, vers

la fin de septembre. Galopin faisait, maintenant, tout son travail dans

un manège voisin de la place des Invalides, où son maître l'exerçait à

sauter, soi-disant en vue des prochaines chasses. Ses sorties, quand ce

maître se décidait à le faire trotter en plein air, se bornaient à

remonter jusqu'à la Muette par l'avenue Henri-Martin et à revenir par la

même route et le Champ de Mars. Que pensait, dans son obscur cerveau, le

«sans-raison» des étranges caprices de son jeune et pas beaucoup plus

raisonnable seigneur, tout en mâchant son mors et relevant son allure

avec l'impatience d'une bête énervée à qui l'on ne donne pas assez

d'exercice? Revoyait-il, dans le demi-songe qui est toute la mémoire des

animaux, les courses folles du printemps, au-devant de ses camarades de

l'écurie de la rue de Pomereu? Toujours est-il qu'arrivé près de la

porte du Bois, il ne manquait jamais de baisser l'encolure et de

plonger, avec la malicieuse idée, d'emmener son cavalier précisément du

côté où celui-ci ne voulait pas aller. A chaque promenade et au même

endroit, la même petite bataille s'engageait entre eux, qui se

terminait, comme de juste, par un triomphe du cavalier, et Galopin de

reprendre le chemin de la rue de Monsieur en baissant les oreilles,

dressant la queue et méditant, pour la prochaine fois, un saut de mouton

ou une autre défense plus énergique, tandis que Jules le flattait de la

main et lui disait tout haut quelque phrase destinée à calmer sa

mauvaise humeur, calomnieusement expliquée par une gourmandise déçue:

--«Vous avez envie des morceaux de sucre de miss Hilda, Galopin, et,

moi, j'aurais bien envie de revoir ses doux yeux. Nous sommes, tous les

deux, privés de notre dessert. Galopin, Vous n'êtes pas le plus

malheureux...»

Ces propos tenus, par le jeune homme, à son cheval, d'après la mode des

héros antiques, la pauvre donneuse de morceaux de sucre ne les soupçonne

pas. Elle les apprendrait qu'avec sa droite et simple manière de sentir

elle ne les comprendrait guère. Elle est à l'autre extrémité du Bois, au

même moment, en train de pousser son cheval, elle aussi, et de se dire,

pour la mille et unième fois, la phrase qui la désespère: «Jules ne

m'aimait pas.» Sur le prétexte donné par son fiancé d'un jour, elle ne

s'est jamais permis d'élever le moindre doute. Elle est bien persuadée

que les choses se sont passées exactement comme il les lui a rapportées

dans son terrible billet, auquel il lui a été impossible de répondre.

Qu'il ne soit pas venu lui parler, qu'il n'ait pas tenu à honneur de lui

dire lui-même cet adieu, qu'il n'ait pas eu le besoin de la revoir,

qu'il n'ait pas compris combien elle avait, elle, le besoin de le

revoir, voilà le point douloureux et qui fait blessure dans ce cœur si

tendre, si vrai. Les créatures comme elle, profondément nobles et

délicates, même quand elles ne professent pas l'orgueil de leurs

manières de sentir, ont un instinct qui les fait désirer d'être traitées

d'après cette haute sensibilité. C'était le poison sur la blessure,

l'envenimement de la plaie que la méconnaissance de son caractère par le

jeune homme. S'il l'avait jugée comme elle méritait d'être jugée, eût-il

hésité à lui demander un sacrifice auquel sa générosité eût consenti?

jamais, non, jamais, elle n'eût passé outre au refus de Mme de

Maligny dans les circonstances que disait le billet. Jules ne lui

devait-il pas de lui donner l'occasion de ce dévouement? Quand

même,--son romanesque esprit lui suggérait ces folies!--n'auraient-ils

pas pu, s'ils avaient dénoué leurs fiançailles ainsi, en s'en expliquant

et sur un accord loyal et réciproque, oui, n'auraient-ils pas pu

redevenir des amis? Elle avait pensé à le lui offrir. Et puis elle

n'avait pas trouvé les mots. Leurs promenades eussent été moins

fréquentes. Ils se fussent rencontrés une fois tous les huit jours, une

fois tous les quinze jours. Ce n'eût pas été l'accablante détresse de

cette rupture absolue, de ce silence total, de cet abandon sans un

événement... Si seulement il lui eût envoyé une seconde lettre!... «Non.

Il ne m'aimait pas...» se dit-elle, et les pleurs lui viennent.--Sans

cesse, où qu'elle soit, quand cette affreuse phrase se prononce en elle,

le chagrin lui monte à la gorge, la lui serre. Elle sent rouler sur ses

joues, chaque matin plus pâles, ces vaines, ces impuissantes

larmes,--heureuse lorsque cette crise de sanglots la prend à cheval et

qu'elle peut faire sécher, au vent du galop, ces indéniables traces de

sa misère cachée. Mais il arrive que l'accès éclate quand elle n'est pas

seule. Si c'est devant son père, elle n'a pas trop de peine à tromper

l'observation peu éveillée du bonhomme, qui a pourtant remarqué

l'absence, par trop étrange, après des visites quasi quotidiennes de

l'ancien propriétaire de Chemineau. Son étonnement s'est d'ailleurs

borné à cette phrase, prononcée avec le mépris caractérisé qu'il

prodigue aux Gallo-Romains:

--«Avez-vous des nouvelles du comte de Maligny, Hilda?... Non. Les

Français sont une drôle d'espèce.»--Comment traduire cette expression,

ce _funny sort_, où il y a de l'indulgence protectrice et de

l'ironie?--«Celui-là; pourtant, avait l'air gentil.»--Autre mot

intraduisible, ce _nice_ que les Anglais appliquent indifféremment à un

gâteau et à un ami, à un paysage et à un livre...--«Nous le reverrons

quand il aura besoin d'un bon cheval...»

Ce jugement formulé, Bob Campbell pense à des objets plus précis qu'aux

_blue devils_[1] de sa fille. Il n'en va pas de même d'un autre

personnage. On a deviné qu'il s'agit de Jacques Corbin, le cousin,

auquel il a bien fallu que la pauvre enfant expliquât la rupture de ses

fiançailles, puisque le hasard avait voulu qu'il les apprît, et de

quelle façon! Elle a eu cette chance que Jack fût déjà parti pour la

gare, comme il l'avait annoncé, quand la lettre fatale est arrivée. Il

est rentré de Londres quinze jours plus tard, surpris de ne recevoir

aucune autre nouvelle de ce mariage dont il avait voulu fuir la

célébration, trop douloureuse pour son sentiment. Ces deux semaines

avaient donné à Hilda, du moins, le temps de se préparer. Pour la

première et la dernière fois de sa vie, la véridique enfant, et qui se

faisait scrupule même des petites tromperies de complaisance ou de

politesse, avait sciemment et délibérément menti. Elle avait pris,

devant son cousin, toute la responsabilité de la rupture avec Jules.

Elle lui avait dit que Me de Maligny avait refusé son consentement,

que Jules avait voulu n'en pas tenir compte, mais qu'elle-même, Hilda,

lui avait rendu sa parole, afin de ne pas entrer dans la famille d'un

homme d'une condition supérieure à la sienne, par force et contre la

volonté d'une mère. Jack Corbin l'avait regardée, tandis qu'elle

parlait, si fixement quelle s'était sentie devinée. Mais, ce qu'elle

voulait à tout prix, c'était que son cousin ne jugeât pas tout haut

celui qu'elle aimait. Elle avait donc eu l'énergie de soutenir son

mensonge, d'un ton qui ne permettait pas la discussion. L'entretien

s'était terminé sur une demande que le nom de Jules de Maligny ne fût

plus jamais prononcé devant elle. On sait que Corbin était un personnage

de peu de paroles. Il n'avait pas discuté, en effet, et il avait obéi à

l'impérieuse supplication de la jeune fille. Jules de Maligny n'avait

pas été mentionné une fois par lui, durant ces six mois. Mais le fantôme

de l'infidèle fiancé n'avait pas cessé d'être là toujours, entre eux

deux. Quand Hilda traversait la cour, à présent, soit pour aller mettre

à jour les comptes de la maison dans le petit bureau, soit pour marcher

vers un cheval qui l'attendait bridé, le grand Jack la suivait avec des

yeux d'une pitié si attendrie! Comment la mettre en selle sans constater

le dépérissement de la délaissée?... Elle pose le pied sur la paume de

sa main. Il la soulève. Comme elle est légère! Sa jaquette ajustée

flotte et fait des plis sur sa poitrine. La ligne de son joli visage

s'est comme émaciée... Le cheval part. Hilda disparaît, et un éclair de

haine sauvage passe dans les prunelles de Corbin. Il a fait une autre

promesse à sa cousine. Il lui a juré que, si le hasard le plaçait en

face de Jules, il ne se permettrait aucune allusion aux fiançailles

rompues. Il aime trop absolument, trop fervemment Hilda, pour manquer à

cette parole. Sa crainte de l'offenser est trop sincère pour qu'il

cherche querelle au félon. Car il ne doute pas qu'il n'y ait eu félonie,

en dépit des affirmations auxquelles il a fait semblant de croire. Ah!

s'il était libre, qu'il aurait tôt fait d'aller rue de Monsieur attendre

son rival,--toujours préféré par sa victime, malgré sa perfidie,--et

quel soulagement de le châtier! Les rudes mains de l'Anglais se

contractent à la seule idée de cette séance de boxe vengeresse et du

«_punishment_» qu'il lui infligerait. Jamais ce mot, par lequel les

pugilistes d'outre-Manche désignent un coup de poing bien porté sur un

nez dont jaillit le _claret_, ou sur une côte qu'il enfonce, ne serait

plus justement appliqué que dans ce cas, se dit à part lui Corbin. Il

entre dans un box pour se distraire, par ses besognes de métier, des

accès de violence qui l'obsèdent. Sa colère intérieure se dépense en

rauques apostrophes à quelque animal, coupable de s'être roulé dans sa

litière ou de n'avoir pas achevé l'avoine de sa mangeoire. Si d'aventure

Bob Campbell se trouve à portée de ces rudes éclats de voix, l'oncle ne

manque pas de s'arrêter en hochant la tête.

--«Jack est un brave garçon,» grommelle-t-il entre ses dents, «et il

monte dur... Mais il se fera casser la tête un de ces jours à traiter

les chevaux si brutalement... Il le sait, pourtant, que les bêtes

comprennent tout... Moi, je conduirais n'importe laquelle avec la

parole... Je devrais le Lui rappeler et le gronder... Mais non. Je le

blesserais, et, quand il sera amoureux, ses manières changeront... Il le

deviendra bien, un jour... C'est cela qui sera cocasse, Jack Corbin

amoureux!...»

[1] Diables bleus.

II

LA DIPLOMATIE DE JACK CORBIN

Amoureux?... Oui, le maigre, le long Jack, ce Don Quichotte à la

cicatrice toujours congestionnée, ne l'était que trop profondément. Et

il traversait, depuis ces six mois, à travers ces pitiés pour la

mélancolie désespérée de sa cousine et ces rages secrètes contre

l'auteur de ce désespoir, la crise morale la plus compliquée,--lui, une

sensibilité toute primitive, un caractère taillé à vives arêtes.

Certaines situations sont, par elle-mêmes, si fausses, si

contradictoires, que les âmes les plus frustes n'y peuvent rester

simples. Comment vivre tous les jours, toutes tes heures, à côté d'une

femme que l'on aime, la voir qui souffre par un autre, et ne pas

agoniser de jalousie? Comment, dévoré par cette passion, la pire des

conseillères, ne pas être tenté d'agir, par n'importe quel moyen, sinon

contre la personne du rival, au moins contre l'image que la femme aimée

garde de lui? Les pires inventions de la calomnie deviennent alors

naturelles, naturelle aussi cette fièvre d'enquête, voisine de

l'espionnage, qui fait que le plus honnête homme conçoit comme

possibles, quand il s'agit d'obtenir une preuve de l'indignité de ce

rival, des actes qui répugneraient, en toute circonstance, à ses plus

instinctives délicatesses: violer le secret d'une enveloppe cachetée ou

d'un meuble fermé, acheter le témoignage des domestiques, suivre en

policier des allées et venues. Avec une certaine qualité de cœur, et

quand on possède cette aristocratie native qui n'a rien à voir avec la

condition sociale, concevoir seulement de tels projets, c'est se

révolter contre eux. La tentation n'en est pas moins là. Il en est

d'elle comme du besoin de plaider la cause de ses sentiments auprès de

cette femme abusée. Qu'il est dur de ne pas lui dire: «Il te méconnaît,

et, moi, je te chéris. Toutes les blessures qu'il t'a faites, je les

panserai, je les guérirai. Permets-moi de réparer le mal qu'il a

causé...» On a beau, comme le pauvre écuyer de la rue de Pomereu, s'être

démontré que l'on est un Caliban épris d'une Miranda, un vieux garçon

rude à mine peu attrayante, un butor à façons incultes que l'on serait

un fou, un grotesque pis que cela, un détestable égoïste, de vouloir

être aimé d'une enfant de vingt ans, toute grâce, toute élégance, toute

finesse, et qui a droit à un autre bonheur... On l'est, ce fou! On

l'est, ce grotesque! On l'est, cet égoïste!... Ces deux appétits: celui

de détruire le rival dans le cœur que l'on voudrait à soi tout entier

et celui de montrer son propre cœur, s'unissent dans des combinaisons

longuement méditées puis rejetées brusquement. On veut. On ne veut pas.

Et ce tumulte intérieur se renouvelle incessamment, jusqu'à la minute où

l'amoureux, après avoir ébauché et rejeté des plans par vingtaines,

finit par adopter le plus déraisonnable, celui qui produira l'effet le

plus opposé à son désir. Il y a un proverbe qui dit: «Rien ne réussit

comme le succès.» Cette apparente naïveté enveloppe une philosophie

complète de l'amour. Toutes les actions d'un amoureux le servent quand

il est aimé. Elles le desservent toutes, quand il ne l'est pas.

Il était écrit, sur le grand livre du destin, que cette minute de

l'inévitable maladresse arriverait, pour Jack Corbin, dans ce mois

d'octobre, qui était de tous son préféré. Les chasses à courre

commençaient et sa profession auprès de son oncle ne l'eût pas exigé,

qu'il les eût suivies toutes, par plaisir. Il était écrit aussi qu'une

de ces chasses serait l'occasion de cette maladresse. Une des

spécialités de la maison Campbell--ne l'ai-je pas déjà

marqué?--consistait à louer des chevaux à la journée ou au mois aux

suivants des divers équipages qui fonctionnaient alors dans un rayon de

cent kilomètres autour de Paris. Jack était donc allé, dans la semaine

d'avant la Toussaint, conduire, en forêt de Chantilly, deux bêtes qui

devaient être essayées par une des châtelaines du pays. Il en était

revenu par le dernier train, trop tard pour s'entretenir avec Hilda le

soir même. Mais qui l'eût vu, le lendemain, descendre dans la cour dès

le patron-minet, eût deviné qu'un événement extraordinaire s'était passé

la veille. Corbin visitait bien les stalles les unes après les autres,

suivant sa coutume de chaque jour, mais avec une distraction qu'aucun

des employés de la maison Campbell n'avait jamais constatée chez lui. Un

d'eux était venu lui rapporter qu'il croyait avoir diagnostiqué, chez un

cheval nouvellement débarqué d'Angleterre, un commencement de bleime: à

peine si Jack se fit montrer le pied de l'animal, lui qui, d'ordinaire,

tâtait de ses propres mains tous les paturons de l'écurie. Il faisait,

de même, pour toutes les oreilles, afin de s'assurer de leur

température. Son esprit était ailleurs, du côté où ses yeux se

tournaient sans cesse, d'abord vers les fenêtres de la chambre où

dormait Hilda, au premier étage d'_Epsom lodge_, puis, quand les volets

rabattus eurent annoncé le réveil de la jeune fille, vers la porte par

où elle apparaîtrait bientôt. Huit heures sonnaient quand elle se montra

enfin, habillée déjà de son costume d'amazone. Jadis, c'était un sourire

sur les lèvres qu'elle passait le seuil, pour marcher, elle aussi, de

box en box, avec les morceaux de sucre qu'elle distribuait aux chevaux

dont les têtes, nerveuses et avides, se tournaient vers elle d'un geste

confiant. Elle n'avait plus de ces gâteries pour les «sans-raison»,

maintenant, ni de sourires pour les palefreniers qui la saluaient, ni de

caresses pour les bassets écossais, Birnam et Norah, accourus vers elle

en trottinant sur leurs pattes torses et velues, de l'extrémité de la

cour, dès qu'ils l'apercevaient. Encore ce matin, son joli visage

portait l'empreinte d'une telle tristesse que le cœur de Jack Corbin se

serra. Mais c'était la tristesse d'une fille courageuse qui n'accepte

pas qu'on la plaigne. Cette fierté imposait à l'écuyer, même dans ce

moment où il croyait bien posséder un moyen sûr de guérir l'amour

malheureux dont elle était rongée.

--«Vous avez eu une belle chasse, hier, Jack?» lui demanda-t-elle la

première, pour rompre le silence soudain établi entre eux, après les

phrases de politesse usuelle.

--«Très belle,» répondit-il... «Le rendez-vous était à la Reine-Blanche.

On a attaqué aux Grandes-Ventes. Le cerf a été pris à la rivière La

Tène, près le viaduc, après cinq bonnes heures. Nos chevaux ont très

bien marché. On les a beaucoup regardés. Mme Mosé achètera

certainement celui qu'elle montait...»

--«Y avait-il beaucoup de monde?» interrogea Hilda, non sans un

frémissement. Elle ne savait rien de Jules, ai-je dit déjà, ni s'il

était à Paris ni s'il chassait cette année à Chantilly. C'était

cependant pour éviter même la possibilité de le rencontrer qu'elle

avait, la veille, envoyé Corbin là-bas avec les bêtes, au lieu d'y aller

elle-même, comme c'était l'habitude quand il s'agissait de présenter un

cheval mis pour dame. Elle remarqua, dans les prunelles de son

interlocuteur, une lueur singulière, et son sang courut plus vite'

l'émotion lui étreignit la gorge. Son appréhension ne l'avait pas

trompée. Jack a vu l'autre!... Elle connaît son empire absolu sur son

cousin et les intransigeants scrupules de cette loyauté d'homme. Il lui

a solennellement promis qu'il n'aurait jamais d'altercation avec

Maligny. Elle est certaine qu'il n'en a pas eu, et, avec cela, une peur

soudaine la saisit, qui augmenta encore à l'entendre lui répondre:

--«Oui. Beaucoup de monde.» Puis, d'une voix presque basse: «Hilda, j'ai

vu hier _quelqu'un_.» Jack souligna ce terme si vague en le prononçant.

Puis, brièvement, et avec sa rudesse coutumière: «Oui, j'ai vu M. de

Maligny. Il était là. Il faut que je vous en parle. Il le faut...»

--«Hé bien!» répondit-elle, d'une voix toute basse, elle aussi,

«parlez-m'en.» Ses yeux s'étaient détournés et fixaient le pavé de la

cour. Elle avait croisé ses bras sut sa poitrine, et elle s'était mise à

marcher. Corbin la suivit. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rue de

Pomereu, déserte à cette heure et traversée seulement par des

fournisseurs, un boulanger, un laitier, un boucher, qui sonnaient aux

portes de service des petits hôtels, paresseusement endormis sous les

volets de leurs fenêtres encore fermées. Ce fut là, descendant et

remontant l'étroit trottoir, que le dévoué cousin, et qui croyait, par

cette confidence, sauver à jamais d'une funeste passion la misérable

enfant, se mit à raconter les événements de la veille. Il s'exprimait en

anglais, bien entendu,--et quel anglais! Ce sauvage mélange de mots

d'écurie et de _slang_[1] formait un contraste fantastique avec

l'élégante aventure parisienne dont la jalousie du malheureux homme se

faisait l'écho: On se contentera, ici, de mettre ce discours en

français, tellement quellement, sans essayer d'en reproduire le

pittoresque par des équivalents. Et, d'ailleurs, existent-ils? La

traduction d'un idiome dans un autre est toujours infidèle, même

lorsqu'il s'agit de la langue classique, c'est-à-dire de mots à sens

large et qui servent aux idées générales, communes à la plupart des gens

cultivés. La transposition de l'argot d'un pays dans celui d'un pays

voisin est pis que difficile. Elle est impossible. Prenons les plus

simples exemples. Un Anglais dit d'une femme qu'elle est _fast_, il dit

d'un homme qu'il est un _masher_. A ces deux mots, dont l'un veut dite

_rapide_ et l'autre _écraseur_[2] le _slang_ attache une signification

pour laquelle nous n'avons que des périphrases. La femme _fast_,--c' est

la coquette, mais d'une certaine espèce, et tout anglaise,--l' élégante

outrée, mais d'une certaine nuance, tout anglaise encore,--l' impudique,

mais jusqu'à un certain point. Le _masher_, c'est le Beau, mais d'un

certain type,--le Poseur, mais d'une certaine pose,--l'Ebouriffeur,

l'Epateur, l'Esbrouffeur, mais dans une certaine ligne. Vous

n'exprimerez pas cela en français, parce que ce ridicule, ainsi compris

et pratiqué, n'est pas plus une chose française qu'autrefois le

_dandysme_ d'un Byron ou d'un Brummel. Bref, la femme _fast_ et le

_masher_, c'est la femme _fast_ et c'est le _masher_. Formule digne des

naïvetés que la légende prête à l'héroïque maréchal de La Palice. Elle

explique, entre parenthèses, comment les écrivains français qui se

trouvent parler des choses anglaises sont amenés à cet abus des termes

britanniques, dont le présent récit est, lui-même, terriblement entaché.

Le narrateur s'en rend très bien compte. Il prend cette occasion de

plaider les circonstances atténuantes. Il n'a jamais eu d'autre

ambition, ici comme ailleurs, que d'être un chroniqueur exact des choses

de son temps. La vie lui donne des sujets. Il s'efforce à les copier de

son mieux.

--«Je vous avais promis,» disait donc Corbin, «que M. de Maligny et moi

nous n'aurions pas de querelle ensemble, si jamais nous nous

rencontrions. Nous nous sommes rencontrés et nous n'avons pas eu de

querelle. Il était déjà au rendez-vous quand j'y suis arrivé. Il montait

le même cheval qu'il avait avant d'acheter Chemineau, et qu'il appelait

Galopin... Il aurait mieux fait de garder Chemineau et de vendre

celui-là, qui saute mal.» On voit que le professionnel continuait de

fonctionner chez lui comme jadis quand il attendait son rival en

promenant sa monture pour qu'elle ne prît pas froid. L'écuyer n'était

pas entièrement supprimé par l'amoureux, même dans cette crise

d'extraordinaire émotion. Il insistait: «S'il a été content ou mécontent

de me voir, je l'ignore... Il s'est arrangé, durant toute la chasse,

pour n'être jamais de mon côté. Comme je ne l'ai pas cherché non plus,

nous n'avons pas échangé deux mots. Nous ne nous sommes pas même

salués... Mais, passons. Ce n'est pas de ces détails que je voulais vous

entretenir... C'est une histoire que j'ai apprise sur lui, une vilaine

histoire... je peux continuer?» fit-il après une nouvelle hésitation.

--«Oui,» répliqua Hilda, sur un ton presque impatienté, cette fois.

L'Écuyère · 第 13 / 22 段