que je rencontre au Bois et à qui l'on avait dit que je voulais vendre
Galopin...» Comme on voit, sa généreuse résolution de «se conduire en
preux» ne prévalait pas, chez lui, contre la dangereuse fertilité
d'imagination qu'il tenait de ses aïeux, les _fabulistes_ de
Lithuanie,--pour reprendre l'euphémisme de l'indulgent Gœthe.--Cette
fable-là venait de pousser dans la tête du jeune homme, et une seconde
fable allait aussitôt se greffer sur la première, le tout pour arriver à
l'annonce d'un voyage possible. Il s'était soudain rappelé avoir reçu,
quelques jours auparavant, le prospectus d'une de ces croisières que des
sociétés spéciales organisaient partout, ces années-là, et il
continuait: «Voilà comment les légendes se forment... Nous avons, ce
monsieur et moi, un camarade commun avec qui j'ai parlé l'autre jour,
tout à fait en l'air, d'un projet de voyage...»
--«D'un voyage?» interrogea Mme de Maligny. «Tu penses à voyager?...
Où?... Pourquoi?... Avec qui?...»
Elle avait eu, pour jeter ces questions, une véritable souffrance sur
son front et, dans ses prunelles soudain assombries, cette angoisse de
la mère qui sait que les jours de son intimité avec son fils sont
comptés. Demain, il se mariera,--donc il s'en ira de la maison. La mère
elle-même voudra qu'il se marie. Hier, il s'absentait sans cesse pour
d'autres motifs, et qui la torturaient d'une autre inquiétude. Comment
serait-elle accusée d'égoïsme, si elle désire avidement prolonger une
période telle que celle où Jules se trouvait, et durant laquelle le
jeune homme reste beaucoup près d'elle, comme aux temps où il était
enfant? A quel nouveau caprice, après des semaines d'une accalmie qui
avait pu lui paraître définitive, Jules obéissait-il, en posant ses
premiers jalons d'un projet de voyage? Si Mme de Maligny nourrissait
beaucoup d'illusions sur son enfant, elle le connaissait pourtant très
bien. Tel est l'illogisme des femmes avec ceux qu'elles aiment d'une
affection passionnée: elles sont aussi lucides dans le détail des
nuances d'un caractère que partiales sur l'ensemble. La veuve avait
deviné aussitôt que cette phrase de son fils, jetée comme au hasard,
n'était qu'une préparation à une confidence plus grave. Il allait
partir?... Le coup était si imprévu qu'elle avait pensé tout haut. Son
aveu toucha l'étrange garçon qui répondit:
--«Mon Dieu! rien n'est décidé... Au fond, ce n'est même pas un
projet... J'ai, tout simplement, reçu une circulaire relative à une
croisière intéressante: deux mois sur un bateau des Messageries, avec un
nombre de passagers limité... On doit s'embarquer à Marseille et faire
le tour de plusieurs îles, la Corse, la Sardaigne, la Sicile... C'est
une jolie fantaisie, n'est-ce pas?...»
--«Pour ceux qui n'ont pas une vieille maman malade, de soixante-trois
ans, oui...» dit Mme de Maligny, presque craintivement. Elle ajouta:
«Et puis, avec les travaux que tu as décidé de faire a _La Capite_, et
tu as eu raison, notre budget n'est pas très large, cet été.» Le jeune
homme avait, durant son séjour en Provence, où il s'était cru
horticulteur et viticulteur pour la vie, ordonné, dans la propriété,
plus de modifications que l'on n'en avait exécuté depuis le veuvage de
la comtesse. Elle continua, pourtant, cédant déjà: «De combien serait la
dépense de cette croisière?...»
--«Je ne me rappelle pas,» répondit Jules. «Et cela n'a aucun intérêt,
puisque je n'ai pas l'intention d'y prendre part... Vous laisser
inquiète, et moi-même être à plusieurs jours de nouvelles de vous,--non,
non et non... Etes-vous rassurée, maintenant?»
--«Faire mon devoir?», se disait-il, vingt-cinq minutes plus tard, tout
en écoutant le bruit de son pas sur le pavé solitaire de la rue de
Monsieur. Après avoir rassuré la douairière, dans un accès de tendresse
aussi instinctif et irraisonné que son accès de chevalerie de tout à
l'heure, il avait pris sa canne, ses gants, son chapeau. Il sortait,
sans but, afin d'y voir un peu clair dans sa pensée, que ces quelques
phrases échangées avec sa mère avaient, de nouveau, retournée sens
dessus dessous. Il n'y avait pas bien longtemps que Corbin avait passé,
au trot de sa bête, sur cette même place. Ce petit laps suffisait pour
qu'un troisième changement d'idées commençât de s'accomplir chez Jules.
«Mon devoir?», se répétait-il. «Mais j'ai des devoirs aussi envers ma
mère. Je viens de constater combien mon absence, en ce moment, lui
serait pénible... Qu'ai-je promis, après tout, quand j'ai parlé de faire
mon devoir?... De ne plus compromettre Hilda? C'est un point... De
m'arranger pour qu'elle cesse de m'aimer? C'est un second point... Pour
celui-là, il est un peu naïf, ce brave Corbin, qui croit qu'une
séparation de quelques mois met fin à un sentiment, quand il est vrai.
Mais ce sentiment est-il vrai? Hilda m'aime-t-elle?... Qu'en sait
Corbin, réellement? Qu'il l'aime, lui, c'est bien certain, et qu'il soit
jaloux, ce n'est pas moins certain... Il prétend qu'il n'a aucune idée
de jamais l'épouser. Ce n'est plus aussi certain, cela... Il est
jaloux... Jaloux?... Mais s'il avait trouvé cette ruse pour se
débarrasser d'un rival qu'il redoute? Ce serait bien nature et pas trop
mal joué. Allons, allons. Je bats la campagne. C'est un simple, ce
Corbin, et je vais lui prêter des calculs à la Machiavel... Non. Il
était sincère... Il souffrait... Je l'ai senti à sa voix, à son geste, à
tout... D'ailleurs, il y a l'article. Je l'ai lu imprimé. Ce n'est
assurément pas lui qui l'a écrit et porté à ce journal... Mais Corbin
peut être sincère et se tromper... Non, il ne se trompe pas. Hilda
m'aime. Elle m'aime...»
Le jeune homme était à la hauteur du jardin des Invalides, à l'instant
où il se prononçait ces mots. Tout auprès, les fameux canons soi-disant
pris par son ancêtre tendaient leurs longs cols de bronze. Qu'il avait
joué de fois, petit garçon, comme tous les enfants du quartier ont fait,
font et feront, nobles et plébéiens, riches et pauvres, sur les affûts
de ceux-là et des autres! On se rappelle: lors de sa première sortie
après sa blessure, il passait sur cette même place, en se disant
gaiement de tout autres paroles: «_France! France! Charge!
Vieilleville_!...», le vieux cri de guerre de cet aïeul sous Metz. Il ne
s'agissait plus de ces amours à la hussarde, à présent, menées tambour
battant. Il s'agissait de l'amour tout uniment, de cette émotion
souveraine qui suspend en nous, durant les secondes où elle nous domine,
tous les autres intérêts de la vie. «Celui qui a un cœur,» a dit le
plus passionné des poètes, «et, dans ce cœur, un amour, est déjà plus
d'à moitié vaincu...» Le fendant et fringant mauvais sujet de cette
lointaine promenade ne répétait plus son hardi: «Passe avant,
Maligny!...» Ces trois syllabes: «Hilda m'aime...» chantaient dans sa
tête comme une musique si douce et si puissante qu'elle étouffait les
autres voix. Un flot de félicité intime l'inondait, aussi brûlant, aussi
enivrant que celui qui avait soulevé son être, une heure plus tôt, dans
cet entretien où Corbin, venu pour l'outrager, lui apprenait son
bonheur. Cette fois,--et l'infâme article de journal et Corbin lui-même
étaient bien loin,--il entra dans le jardinet, pour s'y asseoir sur un
banc, sous les branches, parmi le gazouillis des oiseaux, et là rêver à
Hilda! Cette naïve et sentimentale occupation n'avait plus rien de la
scélérate et conquérante allure du début. Qu'eût-il fait d'autre, s'il
eût été un simple employé de ministère, épris d'une humble ouvrière,
habitué à la rencontrer sur l'Esplanade le matin et le soir, et
s'attardant là, pour se souvenir d'elle, dans un décor printanier, à
l'abri des grossiers lazzis des camarades de bureau et loin du hideux
spectacle des cartons verts?
--«Hilda m'aime...» se répétait-il donc. Les épisodes de l'excentrique
et délicat roman qu'il vivait depuis ces deux mois se représentaient à
sa mémoire; et tous, éclairés maintenant par le témoignage de Corbin,
redoublaient la délicieuse évidence. «Elle m'aime, et je la quitterais?
Je m'en irais loin de Paris quand elle y est, quand je n'ai qu'à monter
dans une de ces voitures pour être auprès d'elle en un quart d'heure? Et
je suis sûr d'être accueilli par ce regard et ce sourire, les plus doux
que j'aie connus!...--Non... Je ne la quitterai pas... Que s'est-il
passé, en définitive? Qu'un méchant journaliste, payé sans doute par
quelque soupirant éconduit, a publié, sur elle, une infamie... Hé bien!
mon devoir, c'est d'empêcher que ce drôle ou un autre ne recommence,
puisqu'il paraît que nous intéressons ces messieurs... Où ai-je eu la
tête d'écouter cet Anglais? Comme si je ne savais pas que, dans son
pays, on ne se bat pas en duel?... Nous autres, nous nous battons, et
nous sommes dans le vrai... Le voilà, mon devoir: la défendre, l'épée à
la main. Quand on saura que je n'encaisse pas, on y regardera à deux
fois avant d'écrire sur moi et sur elle...» L'action suivant sa pensée,
Jules s'était levé. Le cri de guerre que l'aïeul avait poussé en
chargeant sur les servants des coulevrines devenait, du moins, de
circonstance. Le jeune homme, pourtant, ne se le murmura pas. Il était
tout entier à l'idée de cette affaire qu'il se proposait, maintenant,
d'avoir avec le rédacteur masqué qui s'était choisi, de gaieté de cœur,
ce flatteur pseudonyme: _La Casserole_. Jules irait-il d'abord au
journal demander le nom véritable? Quels amis choisirait-il pour
l'assister? Il avait hélé un fiacre à tout hasard et donné au cocher
l'adresse de Raymond de Contay, le seul de ses camarades questionnés par
lui qui lui eût parlé de Hilda avec respect. Qu'il y avait d'amour dans
ce choix, et plus encore dans l'anxiété dont il fut saisi, en dépit de
tous ses _nitchévismes_, aussitôt que la voiture se fut ébranlée! Ce
premier témoin, comment l'aborderait-il? En lui parlant de l'article.
Donc, il faudrait nommer miss Campbell? Même avec Raymond, pourtant la
délicatesse même, une telle conversation était trop pénible. La soutenir
et simplement l'engager, était au-dessus des forces et de Jules. Arrivé
rue de l'Université, devant la maison des Contay, il ne descendit même
pas de son fiacre. Il dit à l'homme d'aller à l'entrée de la rue de
Longchamp et de la place attenante. C'était du côté de Hilda qu'il se
dirigeait, à présent. Que devenait sa promesse à John Corbin et son
héroïque résolution de rupture? Le «preux» s'était évanoui, fondu,
évaporé. Il ne restait que l'amoureux.
--«Décidément, non,» se disait-il, «je ne peux pas la livrer ainsi en
pâture aux curiosités, de mes deux témoins d'abord, puis des deux
témoins de ce monsieur... Ne serait-il pas plus pratique d'aller au
bureau de cet abominable journal, de voir le rédacteur en chef et
d'acheter son silence?... Ils veulent peut-être de l'argent, tout
simplement... De l'argent? Et où en prendriez-vous, monsieur le comte de
Maligny?», se demanda-t-il tout haut, avec un rire gai. «Et puis,
j'aurais de quoi payer ces maîtres chanteurs aujourd'hui. Qui les
empêcherait de recommencer demain?... Non, non. Me battre, sans nommer
Hilda, c'est impossible... Payer le silence de ces gens, impossible...
Partir? C'est trop dur. Tant pis, je n'ai qu'une chose à faire:
continuer ma vie comme auparavant, et voir venir le Corbin... J'ai été
bien bon garçon de me laisser parler par lui ainsi. Après tout, il n'est
ni le père, ni le frère, ni le mari... Je retourne rue de Pomereu.
_Nitchevo_.»
Cette exclamation d'insouciance était, cette fois, si peu sincère, que
le cœur du jeune homme battait à lui rompre la poitrine, lorsqu'il
aperçut la maison d'angle de la petite rue. Que de fois, cette maison
tournée, il avait vu au cours de ces dernières semaines, apparaître sur
le trottoir, devant une autre maison, celle de l'écurie Campbell, la
silhouette de sa jolie amie! Il était sûr qu'à cette heure-ici, qui
n'était pas celle de ses visites habituelles, Hilda ne serait pas là.
Probablement, elle ne serait pas non plus chez elle. En revanche, Corbin
avait dû rentrer tout droit de la rue de Monsieur à l'écurie. Jules
avait donc quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de se retrouver face à
face avec cet irascible rival. Comment alors expliquer une démarche si
absolument contraire à la promesse sur laquelle les deux hommes
s'étaient quittés?
Il y avait une centième chance pour qu'il revît tout de même Hilda. Ce
désir fut le plus fort, et l'amoureux franchit la porte de l'écurie
Campbell avec la décision qu'il aurait eue pour foncer sur son
adversaire l'épée en main, s'il eût donné suite à son premier projet de
duel. Il crut qu'il se trouverait mal d'émotion, quand il aperçut le
délicat profil de la jeune fille, là-bas, au fond, dans la cage vitrée
du rez-de-chaussée d'_Epsom lodge_. Elle penchait son front sérieux sur
le livre de caisse, tout comme le jour où il était revenu la voir après
le malentendu de la seconde rencontre. D'un coup d'œil circulaire, il
fouilla les box, dont les fenêtres donnaient sur la cour. John Corbin
n'était dans aucun. Les palefreniers anglais vaquaient, en sifflant, à
leur ouvrage, autour des chevaux, dont les têtes intelligentes se
tournaient vers le nouveau venu, comme pour lui dire: «Vous avez bien
choisi votre moment, monsieur de Maligny.» Le ventripotent Bob Campbell
était absent, lui aussi. Après que Jules avait donné sa parole qu'il
respecterait la pauvre fille dans les deux seules richesses qu'elle
possédât: son cœur et sa réputation, cette arrivée rue de Pomereu avait
tout l'air de constituer le plus caractérisé des parjures. Il y a
longtemps qu'un proverbe, irrespectueux, mais d'une vérité trop
éprouvée, assimile les promesses des amants à celles des joueurs, et il
faut le dire,--comparaison qui ne choquera pas dans la cour d'un
maquignon écossais,--à celles des ivrognes. L'article du journal avait
paru à Maligny bien infâme. Corbin lui avait paru bien éloquent.
Lui-même, en s'engageant à rompre des relations dont le danger venait de
lui être démontré, il avait été bien sincère... Mais Hilda Campbell
relevait sa tête avec un geste si gracieux! En l'apercevant, un éclair
si chaud avait passé dans ses yeux si bleus! Un sourire si ému avait
épanoui sa bouche si pure!... Le journal calomniateur avait-il jamais
existé?... Corbin était-il jamais venu rue de Monsieur?... Jules
s'était-il jamais engagé à quoi que ce fût?... A coup sûr, il n'en
savait plus rien, en s'avançant «vers la maîtresse de son cœur», comme
disaient les romans de jadis,--un jadis tout pareil à aujourd'hui, par
l'inconséquence et l'allégresse, l'illogisme et l'impulsion pour ce qui
regarde l'éternelle et toujours jeune folie d'amour!
--«Vous étiez venu parler à mon père pour la vente de Chemineau,» dit la
jeune fille, après les premiers mots de politesse, quand Jules fut entré
dans la petite pièce. «Malheureusement,» ajouta-t-elle, «il n'est pas
là». Le fourbe avait en effet imaginé cette nouvelle fable après
vingt-cinq autres, ces derniers temps, pour justifier des visites plus
fréquentes encore. Il prétendait vouloir troquer le cheval cap de maure
contre un autre, avec une soulte. On admirera par quel détour
d'ingéniosité cette invention était devenue, dans l'entretien avec la
mère, une offre d'achat de Galopin. Hilda Campbell n'avait, comme on
voit, pas plus de doutes sur la véracité de Jules, dans ces toutes
petites choses, que Mme de Maligny elle-même. Peut-être,--car la plus
loyale enfant, lorsqu'elle est amoureuse, a de ces ruses avec sa propre
conscience,--oui, peut-être était-elle bien aise elle-même d'abriter,
derrière un prétexte de métier, le plaisir trop vif que lui causait la
surprise de cette présence inattendue, à une minute où elle était seule.
--«Ah! M. Campbell est sorti?» répondit le jeune homme, machinalement.
Il s'était assis sur une chaise, auprès du bureau, sans que son amie,
cette fois, fit rien pour éviter ce tête-à-tête. Quel signe, étant
donnée sa native prudence, qu'aucun soupçon ne traversait plus son
cœur! Elle avait reculé un peu son fauteuil, et Jules commençait de la
regarder, en proie à une impression plus forte que toutes celles qu'il
avait connues depuis ces dix semaines. Il répéta, sans même entendre ses
propres paroles: «Ah! il est sorti?...» La certitude qu'il était aimé
avait été bien douce, tout à l'heure. Elle l'étouffait, maintenant,
d'une joie trop forte, à deux pas de cette fine créature, qu'il écoutait
respirer, qu'il sentait bouger et vivre. Il eût voulu se mettre à genoux
devant elle, lui prendre ses blanches mains,--qui n'avaient pas
d'alliance,--les couvrir de caresses, les baigner de larmes. Ce n'était
plus le désir brutal du premier jour, mais un attendrissement infini,
une palpitation intérieure, presque accablante, par l'excès de
l'émotion. Il regardait, il contemplait Hilda sans pouvoir détacher ses
yeux de ce visage virginal, dont il savait le tendre secret, et son
visage à lui avait pris une expression si évidemment troublée, la fièvre
de passion dont il était dévoré mettait une telle flamme dans ses
prunelles, sa physionomie était si différente enfin, de son habitude,
que ce changement inquiéta soudain la jeune fille, qui ne put se retenir
de lui demander:
--«Vous avez l'air bouleversé, monsieur de Maligny. Vous étiez si gai,
ce matin! Qu'y a-t-il? Que se passe-t-il?»
--«Rien de nouveau,» répondit-il. «Il se passe ce qui s'est passé depuis
que je vous connais, miss Hilda... Il y a que j'ai toujours envie de
vous dire merci pour l'intimité que vous me permettez d'avoir avec vous
et que j'ai toujours peur de vous offenser, comme il m'est arrivé une
fois déjà... J'en ai été si chagrin! Cela me rend un peu timide et gêné,
par moments... Je suis dans un de ces moments, voilà tout.»
--«C'est à moi de vous remercier et de vous être reconnaissante,» dit
miss Campbell. Le ton de Jules lui avait infligé, à elle aussi, un petit
tremblement du cœur. Depuis cette scène à laquelle il venait de faire
allusion, la scrupuleuse et romanesque Anglaise vivait dans
l'appréhension de la minute où il lui faudrait entendre, derechef,
prononcés par ce jeune homme qu'elle aimait tant, des mots trop tendres,
et elle ne se permettrait pas, elle ne devrait pas se permettre de les
écouter! Un instinct l'avertissait que cette minute était venue, et elle
essayait de conjurer ce danger en maintenant la causerie sur le ton de
camaraderie enjouée qui leur était coutumier.
--«Mais oui,» insista-t-elle, «ce n'est pas si amusant, pour un Parisien
à la mode, comme vous l'êtes, de tenir compagnie à une sauvage, si peu
Parisienne... Et puis,»--et l'expression de ses yeux se fit doucement
sévère, presque imploratrice, pour que Jules y vît une défense de
retomber dans la faute déjà commise. Une défense? Non. Une prière.--«ne
m'avez-vous pas prouvé que vous teniez vraiment à cette intimité dont
vous parlez, en tenant la parole que je vous avais demandée? Sachez-le
bien: si peu Parisienne que je sois, je connais assez les idées des gens
d'ici pour me rendre compte que vous m'avez donné là une grande, une
très grande marque d'estime, et voilà pourquoi, je vous le répète,
monsieur de Maligny, c'est à moi de vous remercier.»
--«Laissez-moi croire,» reprit vivement le jeune homme, «que vous ne
voyez point uniquement, dans mon attitude, une marque d'estime... Vous
aviez mis une condition à vos relations avec moi. Si je l'ai acceptée,
cette condition, ce n'est pas seulement parce que vous êtes une jeune
fille. C'est aussi parce que ces relations m'étaient, dès ce moment-là,
trop précieuses pour que je ne leur sacrifiasse pas tout. Je leur ai
tout sacrifié... Je n'ose pas dire que je n'y ai pas eu de mérite...
Vous semblez croire qu'il m'a coûté surtout de renoncer à certaines
idées sur la conduite des hommes avec les femmes que vous appelez
Parisiennes... Détrompez-vous. Je n'ai jamais été un Parisien sous
certains rapports.»
Il était de bonne foi, l'étrange garçon, en affirmant, comme il faisait
par cette phrase, sa moralité dans les choses de l'amour, après avoir
dépensé le meilleur de sa première jeunesse dans les pires légèretés de
la galanterie la moins romanesque. Mais il était devenu, et en toute
sincérité, pour ces quelques instants, exactement celui que la pauvre
Hilda désirait qu'il fût,--par besoin de lui plaire,--et il continuait:
--«Non. Je n'ai jamais compris qu'il y eût, pour un homme, une
humiliation à certains respects, je répète le mot, quand l'objet de ces
respects en était vraiment digne. Et je vous en ai tellement crue digne!
je vous ai mise, dès le premier jour, si haut dans ma pensée, miss
Campbell! Vous m'êtes apparue comme une personne si différente de celles
que j'avais rencontrées, jusqu'à présent, dans ce monde de Paris, dont
vous dites que vous n'êtes pas... Cela aussi m'a tant plu, que vous n'en
fussiez pas!...»
La jeune fille, l'écoutait en baissant ses paupières où battait un
frémissement nerveux. Ce n'était pas le seul indice de l'agitation où la
jetait ce discours, si différent de ceux qu'elle et Jules tenaient l'un
avec l'autre, depuis leur pacte. Son sang avait afflué à ses joues, puis
reflué vers son cœur. Elle avait rougi et pâli, presque dans la même
seconde, profondément. Ses belles mains, un peu masculines, et qui
pouvaient être si calmes quand il s'agissait de dompter la fougue d'un
cheval rebelle, n'auraient pas su, en cet instant, tracer une lettre ou
un chiffre au livre des comptes de la maison Campbell, toujours ouvert
sur la table, tant elles étaient tremblantes tout ensemble et crispées.
Une de ces mains se leva, cependant, pour arrêter d'un geste le jeune
homme. Puis, d'un accent qu'elle voulait calme, mais où la voix
s'étouffait faute de souffle, la courageuse enfant répondit:
--«Ne continuez pas, monsieur de Maligny, vous venez de rappeler une
promesse que vous m'avez faite _sur votre honneur_,»--elle eut l'énergie
d'appuyer sur cette formule, celle même qu'elle avait employée dans
cette lointaine explication.--«En la rappelant, vous y avez manqué...
Vous n'y manquerez pas deux fois...»