--«Je n'y ai pas manqué,» interrompit Jules. L'extraordinaire

ébranlement moral dont l'avaient frappé les révélations du passionné

Corbin s'augmentait encore, depuis qu'il était là, dans l'atmosphère

même où respirait celle qu'il aimait et dont il était aimé. Son pouvoir

de contrôler et de gouverner sa sensibilité, pouvoir toujours bien

faible, était littéralement aboli par ces secousses successives. Elles

ne laissaient plus subsister chez lui qu'un grand émotif, incapable de

résister à une impression, plus incapable encore de réfléchir à l'avenir

et de mesurer la portée de ses paroles ou la responsabilité de ses

actes. Cela soit dit, non point pour innocenter un égarement que la

délicatesse et la chasteté de cet adorable cœur de vierge rendaient

sans excuse, mais pour l'expliquer. A mesure que la pauvre Hilda lui

parlait, tous les détails de la scène à laquelle elle faisait allusion

s'étaient représentés à la mémoire de l'amoureux. Il s'était revu

marchant auprès d'elle sur le pavé de cette longue cour qu'il avait là,

devant les yeux. «_Dans mon pays, une jeune fille ne se laisse faire la

cour que par celui auquel elle est engagée_.» De quelles profondeurs de

son souvenir ces mots jaillirent-ils à cet instant? C'était,

textuellement, la phrase que la jolie Anglaise avait prononcée, de cette

bouche aux lèvres si finement ourlées. Ils n'eurent pas plus tôt

traversé l'esprit de Jules qu'il y firent apparaître le cortège des

folles imaginations dont il avait été assailli à plusieurs

reprises:--son original roman d'amour s'achèvent sur des fiançailles

plus romanesques encore:--un mariage avec cette exquise créature,

tellement supérieure aux poupées à dot auxquelles son nom lui donnait le

droit de prétendre;--Hilda devenue comtesse de Maligny; une retraite à

deux, pour toujours, loin du monde, dans cette terre de _La Capite_,

entre la mer bleue et les oliviers argentés, parmi les mimosas dorés,

les roses couleur de safran, les larges anémones pourpres et violettes,

ces ardentes fleurs du Midi, si bien faites pour encadrer cette blonde

et vivante fleur du Nord! Et, parlant tout haut ses pensées, il

continuait:--«Oui. Ne m'avez-vous pas dit que c'est insulter une femme

que de s'occuper d'elle quand on ne veut pas l'épouser?... Mais si l'on

n'a pas d'autre rêve que de lui donner son nom, avec sa vie?... Quand

vous m'avez parlé de La Guerche, vous-même l'avez distingué de cet

affreux Machault. Vous l'avez appelé un _gentleman_. Pourquoi? Parce

qu'il n'avait, avec vous, que des intentions honnêtes. Et si j'ai les

mêmes?... Enfin, il est trop tard pour reculer... Cette proposition

qu'il vous a faite, miss Campbell, si je vous la faisais, moi, à mon

tour, me répondriez-vous comme vous lui avez répondu?... Est-ce manquer

à ma promesse que de vous dire, dans la même phrase: Je vous aime,

mademoiselle Hilda, et je suis venu vous demander, très simplement, très

loyalement, d'accepter de me confier votre bonheur, de consentir à être

ma femme?...»

Les paupières de Hilda n'avaient pas cessé de frémir de leur battement

presque convulsif, pendant que le jeune homme lui parlait, ni ses lèvres

de s'ouvrir, comme si l'air manquait à sa poitrine, sur ses dents qui se

serraient. Le tremblement de ses mains s'était fait de plus en plus

visible. Ses joues avaient achevé de se décolorer au point que Jules

crut qu'elle allait s'évanouir. Sa tête se penchait, sous le poids de

l'émotion trop intense. Le hasard voulut qu'un rais de soleil, glissant

par la fenêtre, vînt caresser la masse serrée de ses cheveux d'or, dont

les nuances chaudement fauves pâlissaient encore sa pâleur. Le corsage

ajusté de son amazone aurait dénoncé les sursauts affolés de son cœur,

si elle avait pensé à les cacher. Elle était trop profondément éprise

pour avoir la force de cette dissimulation. Et puis se serait-elle

estimée de ne pas répondre avec une sincérité entière à une démarche

dont elle ne soupçonnait pas l'incroyable, la criminelle légèreté?...

Après quelques instants d'un silence que Jules eut la délicatesse de

respecter, ses paupières se relevèrent sur ses beaux yeux clairs. Elle

le fixa d'un de ces regards qui suivent un homme à travers la vie, quand

il en a rencontré l'unique lumière,--même s'il trahit, même s'il

abandonne celle qui l'a regardé ainsi! Et, presque à voix basse:

--«Non,» dit-elle, comme répondant à une pensée qui avait, malgré tout,

surgi dans les portions froides de sa raison, «vous ne vous joueriez pas

de moi, monsieur Jules. Ce serait trop mal... Mais vous êtes si

jeune!... Ah! laissez-moi vous parler avec une franchise absolue... Vous

n'avez pas réfléchi que le mariage n'est pas une affaire d'un jour. Il

ne suffit pas de se plaire l'un à l'autre, pour se marier. Il faut

encore être sûrs, bien sûrs, que l'on est prêt à supporter ensemble

toutes les épreuves de la vie. Nous avons, dans notre pays, une manière

d'exprimer cela, que j'ai toujours trouvée si juste. Nous disons que les

époux se marient pour le meilleur et pour le pire, pour la joie et pour

le chagrin, jusqu'à ce que la mort les sépare[1]... Vous êtes un noble,

monsieur de Maligny, vous appartenez à une grande famille. Moi, je suis

la fille d'un simple marchand de chevaux. Vous êtes riche. Moi, je suis

pauvre. Vous avez reçu une éducation accomplie. Moi, je suis une humble

ignorante. Puis-je être votre femme, dans ces conditions-là? Vous

m'aimez, me dites-vous? Aujourd'hui, je veux le croire. Mais demain, si

vous m'avez épousée, mais après-demain, mais dans un an, dans dix, ne

rougirez-vous pas de moi?... Et quand vous n'en rougiriez pas, vous,

votre famille, elle, en rougirait certainement. Jamais elle ne

m'accepterait... Je n'avais certes pas prévu,» ajouta-t-elle, sur un ton

de mélancolie qui contrastait singulièrement avec son habituelle

tranquillité, «que vous me demanderiez jamais en mariage... Mais

pourquoi vous cacherais-je que nos promenades ensemble, nos

conversations, cette intimité si confiante, m'étaient de véritables

douceurs? Bien souvent, je me suis dit: Si, pourtant, j'étais née dans

son monde, je pourrais être sa femme. Et, toujours, je me suis répondu:

Tu ne dois pas penser à cette folie... Une folie! Oui, voilà le mot

qu'il faut avoir le courage et de prononcer et de penser, à propos d'une

union qui n'est pas possible, que vous reconnaîtrez vous-même n'être pas

possible, quand vous aurez un peu réfléchi et que vous aurez repris

votre sang-froid...»

--«Alors,» interrogea-t-il, «vous me répondez: Non?» Et, comme elle se

taisait, il reprit: «Voyez. Vous voudriez me répondre: Non. Vous ne le

pouvez pas... Et pourquoi? Ah! miss Hilda, j'aurai, moi aussi, avec

vous, une absolue franchise. Pourquoi? Parce que tout, dans votre cœur,

proteste contre ces sophismes de la convention, que vous venez

d'invoquer. Vous m'avez parlé de ma noblesse, comme si les vanités

sociales existaient pour l'amour,--de ma fortune, et je n'en ai pas,--de

mon éducation, et je n'ai pas de carrière. Je suis ce que l'on appelle,

si sévèrement et si justement, un inutile... Vous avez mentionné ma

famille. Ma famille... Elle se réduit à ma vieille mère, et ma mère

aimera qui j'aimerai. Quant au reste de mes parents, je serais un fou

d'immoler ce que je sais devoir être le bonheur réel de toute ma vie,--à

quoi? A des noms sur des lettres de faire-part. C'est à cela que se

réduisent mes plus importantes relations avec mes parents. Cela et

quelques visites de temps à autre... Laissons ces prétextes, miss

Campbell... Vous parlez de folie? Voulez-vous que je vous dise où elle

est, la folie? Dans le fait de n'avoir pas le courage de ses sentiments,

et vous n'avez pas le courage des vôtres... Je dirai tout... Je vous

aime, Hilda, et vous... vous... vous m'aimez aussi. Autrement, que

signifierait ce trouble dont je vous vois toute saisie? Votre cœur bat

pendant que je vous parle. Vous tremblez. Vos yeux, votre souffle, votre

pâleur: tout crie en vous ce que votre bouche refusera de m'avouer, ce

que j'entends si bien dans votre silence!... Je suis très jeune, vous me

l'avez dit tout à l'heure. J'ai, pourtant, assez vécu pour le

comprendre: se marier d'après son cœur est la plus sûre garantie que

l'on fondera un vrai ménage, tel que vous venez de le définir,--pour le

meilleur et pour le pire, pour la joie et pour le chagrin... Je la

connaissais, cette devise. Je l'avais admirée. Jamais je n'en avais

senti la vérité comme aujourd'hui...» Il répéta: «Pour le meilleur et

pour le pire, jusqu'à ce que la mort nous sépare...» Et, d'un accent

étouffé de l'émotion que lui donnait ses propres paroles: «Je vous le

demande de nouveau, miss Campbell, voulez-vous être ma femme?...»

Il avait pris la main de la jeune fille. Elle essaya un effort pour

dégager ses doigts de cette pression. Ce fut sa dernière et si faible

résistance. Jamais il ne lui avait tant plu qu'à ce moment, avec sa

noble et hardie physionomie, transfigurée par une passion qui n'avait

plus une arrière-pensée. Il était réellement--pour combien de jours,

combien d'heures, combien de minutes?--l'homme de son discours, tant

l'entraînement de son désir le possédait tout entier. Comment Hilda

aurait-elle douté d'une sincérité dont une femme plus défiante et plus

avisée aurait cru avoir une preuve indiscutable dans l'attitude de

Jules, depuis ces dix semaines? Quel motif, sinon un sentiment

véritable, avait pu le déterminer à cette obéissance, à ces assiduités

sans un doigt de cour, aussi extraordinaires chez un séducteur de

profession qu'habituelles chez un amoureux? Et puis, il se dégageait,

des manières de ce singulier garçon, un tel charme d'ingénuité! Il y a

des traîtres par calcul. Il l'était, lui, précisément par sa totale

absence de prévision, par cet abandon à ses impressions successives et

contradictoires, par tout ce qu'il avait de si spontané, de si naturel.

Il faut une autre expérience que celle d'une brave et simple fille,

élevée par des braves gens, simples comme elle, pour comprendre que les

âmes les plus perfides sont souvent celles qui semblent les plus

enfantines. Elles ne sont, en réalité, que des âmes impulsives. Hilda

l'aurait sue, d'ailleurs, cette mélancolique vérité, à quoi cette

science lui aurait-elle servi? Elle aimait Jules de Maligny, et quelle

est l'enfant de vingt ans qui peut aimer et ne pas croire à la voix de

celui qu'elle aime, lui disant: «Je vous aime»? La sage, la prudente

fille n'avait plus l'énergie de se dérober à cette perspective d'un

projet d'union qu'elle venait de qualifier de folie. Surtout, elle ne

pouvait plus cacher sa propre émotion. A l'insistance de Jules, qui

répétait: «Dites que vous consentez à être ma femme?... Dites que vous

m'aimez?...», elle répondit d'une voix à peine perceptible, où passaient

enfin toutes les tendresses silencieuses dont elle étouffait depuis la

première rencontre avec son sauveur:

--«Ah! si je ne vous aimais pas, vous aurais-je écouté?...»

--«Mais si vous m'aimez, dites que vous consentez à être ma femme...»

reprit-il.

Cette fois, elle ne répondit pas d'abord. Jules, qui tenait ses deux

mains dans la sienne, à présent, put sentir qu'elle se raidissait dans

une tension suprême, celle d'un être qui ramasse sa volonté pour se

donner ou se refuser à jamais. Ses yeux le regardèrent, de nouveau, de

leur étrange et profond regard. Enfin, d'un accent redevenu clair et

ferme, elle dit presque solennellement:

--«Je n'aurai pas d'autre mari que vous.»

--«Ce n'est pas assez,» fit Jules, «dites: Je vous aurai pour mari.»

--«Cela dépendra de vous,» répondit-elle. «Je serai votre femme, si vous

le voulez...»

--«Si je le veux?... Vous doutez donc de moi?...» interrogea-t-il.

--«Non,» dit-elle, en secouant la tête. «Non, je ne doute pas de vous...

Mais ce serait trop de bonheur, et j'ai peur du sort...»

--«Il n'y a pas de sort,» dit-il, «_quand on veut_. Je _veux_ que vous

soyez ma femme et vous la serez... Dites que vous me considérez, dès

maintenant, comme votre fiancé?»

--«Oui,» répondit-elle. Un sourire d'une infinie reconnaissance éclaira

sa bouche fraîche, ses yeux bleus, ses joues minces, auxquelles la

couleur était revenue. Dans la jeune fille si réservée, si calme

d'aspect, la femme apparut. Jules voulut l'attirer sur sa poitrine. Elle

se dégagea. La supplication passionnée de ses prunelles lui disait: «Je

suis à vous tout entière, mon unique amour; mais respectez-moi,

respectez celle qui portera votre nom...»

Ce langage muet fut écouté de l'amoureux, qui demanda:

--«Ne me donnerez-vous pas un baiser, celui de nos fiançailles?»

--«Ah! mon aimé!» osa-t-elle répondre. Et d'elle-même lentement, elle se

pencha et mit son front sous les lèvres du jeune homme. Innocence et

naïve volupté, qui devait être la seule de ces tristes amours! Ce

précoce libertin de Maligny, qui avait connu déjà, pourtant, bien des

corruptions de la débauche parisienne, ne tenta pas d'obtenir davantage

de la délicieuse enfant, qu'il sentait si à lui, si prête à lui donner

toute sa vie. Il lui sera beaucoup pardonné, à cause du respect qu'il

eut, à cette minute, pour cette chose si rare qu'elle en est sacrée: la

candeur dans la passion, l'absolue pureté dans l'amour absolu. Tout au

plus se permit-il, tandis que sa bouche s'appuyait sur ce beau front, de

flatter, de sa main libre, la soie douce de ces cheveux d'or... L'un et

l'autre, le jeune homme et la jeune fille, étaient si troublés par cette

fraternelle caresse, gage enfantin de leurs accordailles: ils en avaient

complètement oublié l'endroit où leur conversation avait lieu et qu'ils

étaient exposés à ce que l'un des employés de la maison entrât à chaque

instant et vînt les surprendre. Aussi éprouvèrent-ils tous deux un

saisissement qui les immobilisa de confusion, pendant une minute, à

voir, au moment même où Hilda détachait son front du baiser de Jules,

une silhouette se dessiner sur la vitre de la fenêtre, et, presque

aussitôt, un homme entra dans la pièce. Cet homme n'était autre que John

Corbin.--Son long et maigre visage n'était pas moins flegmatique qu'à

l'ordinaire mais la teinte violette du bourrelet de sa cicatrice

décelait la violente indignation qui le possédait. Pendant combien de

temps était-il demeuré là, immobile, derrière le carreau? Venait-il

seulement d'arriver et de voir Hilda abandonnant ses mains et son front

à ce perfide rival qui, deux heures plus tôt, s'était engagé, vis-à-vis

de lui, sur l'honneur, à respecter et la réputation et le cœur de la

jeune fille? Il s'arrêta une minute à regarder sa cousine, tour à tour,

et celui qu'il considérait comme un suborneur. Puis, les enveloppant

dans un même méprisant dégoût, à tous deux il adressa cet unique

monosyllabe d'insulte:

--«_Oh! shame! shame_!»[2].

--«Jack!» s'écria Hilda Campbell qui se redressa, rouge de la honte de

cet affront immérité,--rouge aussi de la pudeur d'avoir été surprise

ainsi.

--«Laissez, mademoiselle,» dit Jules en s'avançant de manière à se

mettre entre le nouveau venu et la jeune fille, comme pour revendiquer

aussitôt son droit de la protéger: «C'est à moi de m'expliquer avec M.

Corbin...»

--«Vous?» interrompit Jack sauvagement. «Vous?» répéta-t-il; et il

acheva cette explication sur un autre monosyllabe, le plus injurieux de

l'argot anglais. «_You are such a cad_!»[3]

--«Ne me parlez pas ainsi, monsieur Corbin,» répondit Maligny, «vous le

regretterez trop ensuite... Rappelez-vous plutôt sur quelles paroles

nous nous sommes quittés, il y a deux heures... Vous m'avez dit: «Faites

votre devoir...» Je vous ai promis de le faire... Je l'ai fait. Je viens

de demander à Mlle Hilda si elle consentait à être ma femme. Elle

vient de me répondre qu'elle consentait. Elle est ma fiancée, et je suis

son fiancé.»

Le jeune homme avait repris la main de la jeune fille. Tous deux se

tenaient debout en face de Corbin. Celui-ci les regardait avec une

stupeur qui eût été comique si une souffrance ne s'y fût mêlée, intense

et désespérée, et, cependant, courageuse. Aimant sa cousine comme il

l'aimait, l'annonce qu'elle allait devenir l'épouse d'un autre devait

lui être, lui était un véritable martyre. Il ne se reconnaissait pas le

droit de le montrer. Il demanda simplement à miss Campbell, en anglais,

d'une voix plus rauque encore qu'à l'ordinaire:

--«Est-ce vrai; Hilda?»

--«C'est vrai, Jack», répondit-elle.

--«Vous êtes engagée à M. de Maligny?» insista-t-il.

--«Je suis engagée à M. de Maligny,» répéta-t-elle.

--«C'est bien,» dit-il après une hésitation. «J'espère que vous serez

heureuse.» Puis avec autant de flegme que si une scène décisive du drame

de sa vie ne se jouait pas à cette minute entre lui et ce couple

d'amoureux, il passa, sans autres commentaires, à un ordre d'idées tout

professionnel. «Je suppose, Hilda, que vous n'allez pas faire sortir la

jument baie. Elle n'a déjà pas travaillé hier. Ne vous dérangez pas. Je

vais lui mettre une selle et une bride, et lui donner un temps de galop

au Bois. Elle en a besoin.»

Cinq minutes plus tard, Hilda et Jules pouvaient voir, à travers la

fenêtre qui avait servi à surprendre Leur naïf baiser, le peu

complimenteur personnage seller, en effet, de ses mains, la jument baie

dont il avait parlé. Il la brida, resserra les sangles,--le tout avec la

précision méthodique et tranquillement rapide qui lui était habituelle.

Il sauta sur le dos de la bête et disparut. Les jeunes gens étaient

demeurés muets, à suivre des yeux ces mouvements, Maligny n'osant pas

regarder sa fiancée d'un quart d'heure, à laquelle il allait déjà être

obligé de mentir,--elle, comme perdue dans des réflexions qu'elle était

enfin obligée de se formuler sur la nature des sentiments que lui

portait son cousin. Elle rompit ce silence, la première, pour interroger

Maligny sur un point de ce bref entretien qui lui avait été une

révélation:

--«Vous avez vu mon cousin, aujourd'hui? Pourquoi ne m'en aviez-vous pas

parlé?»

--«Je n'ai plus pensé à rien, qu'à ce que nous disions...» répondit-il.

«C'était bien naturel.»

--«Mais qu'était-il venu vous dire?» insista-t-elle, presque

fiévreusement. «Mon nom avait donc été prononcé entre vous? Dans quelles

circonstances? De quoi s'agissait-il pour qu'il ait pu vous demander de

faire ce que vous deviez et à mon propos? Je peux tout entendre et je

veux tout savoir... Vous ne voudrez pas me rien cacher en ce moment?...»

--«Ni en ce moment, ni Jamais...» répondit Jules. Il ne devinait pas à

quelle impression de particulière angoisse la tendre enfant obéissait en

lui posant ces questions avec cette impatience. Elle se défendait, dans

son bonheur, contre un remords: elle venait de voir souffrir, et pour

elle, un cœur qu'elle savait si dévoué, si généreux aussi. Le jeune

homme crut qu'elle avait eu vent de l'article tendancieux et

calomniateur, par quelque phrase maladroite ou méchante d'un client de

l'écurie peut-être celui qui l'avait inspiré. Il expliquait ainsi, on

s'en souvient, l'origine de l'odieux entrefilet du petit journal. Il

pensa que le plus sage était de rassurer Hilda sur ce point, et il

ajouta:

--«C'est si simple... M. Corbin a un culte pour vous... Il a trouvé que

mes assiduités risquaient de faire causer... Il est habitué à mener ses

chevaux droit sur l'obstacle. Il m'a traité comme l'un d'eux... Il a

débarqué chez moi, ce matin, et il m'a déclaré tout net que je vous

compromettais et qu'il n'y avait qu'un moyen de couper court aux

commentaires possibles: quitter Paris, voyager, de telle sorte que mon

absence de la rue de Pomereu parût naturelle, même à vos yeux. C'était

là ce qu'il appelait faire mon devoir. J'ai, d'abord, été de son avis.

Puis j'ai senti qu'il m'était trop dur d'être privé de votre présence...

Je suis venu pour avoir avec vous une explication. Je l'ai eue... Et que

j'ai eu raison de l'avoir! J'ai pu, enfin, vous dire que je vous aimais,

et vous entendre me dire que vous m'aimiez...»

--«Alors,» demanda-t-elle, avec un demi-sourire de coquetterie émue et

aussi d'inquiétude, «si Jack n'était pas allé chez vous aujourd'hui,

cette démarche que vous venez de faire, vous ne l'auriez pas faite?»

--«Elle se serait faite toute seule,» s'écria-t-il passionnément. «Il y

a si longtemps que c'était mon désir et que je n'osais pas! Cette visite

de M. Corbin m'a donné le courage qui me manquait. J'ai compris, à sa

façon pressante de me parler, que je ne vous étais pas indifférent.»

--«Dès le premier jour que je vous ai connu,» répondit-elle, en secouant

sa tête pensivement, «je vous ai aimé... Si vous saviez comme j'ai

souffert, quand j'ai cru que vous alliez me parler autrement que vous ne

deviez, vous vous rappelez? C'est lorsque nous sommes sortis ensemble

pour essayer votre cheval. J'ai eu si peur de vous et de vos manières...

Je m'étais fait une telle idée de vous, tout de suite, et, tout de suite

aussi, la terreur de cette désillusion!... Voilà pourquoi je me suis

sauvée... Mais vous êtes revenu. J'ai compris que je m'étais trompée

dans mon appréhension... Dieu! que cela m'a été doux!... On a tant

besoin d'estimer celui que l'on aime, et je vous ai tant estimé, alors

et depuis...»

--«Chère, chère Hilda!...» répondit Jules. Ils s'étaient assis de

nouveau l'un près de l'autre. L'expérience de tout à l'heure les avait

avertis de l'insécurité de leur solitude. Mais leur besoin de se donner

un signe, sensible de leur tendresse fut, encore cette fois, plus fort

que la prudence. Ils s'étaient pris les deux mains et ils se

regardaient. Cette étreinte et ce regard faisaient courir, dans leurs

veines, une telle douceur, et si enivrante, qu'ils restèrent sans parler

de longues minutes. Ni elle ni lui n'auraient su dire combien. Aucun

bruit ne leur arrivait que celui de la grande horloge posée dans sa

gaine d'acajou marqueté. Le balancier allait et venait, les leur

mesurant, ces minutes, comme il avait fait, dans la vieille ferme du

Yorkshire, aux accordailles plus rustiques,--mais aussi plus sûres,--de

la mère de la romanesque Hilda avec le peu romanesque, mais si loyal Bob

Campbell. C'était tout à l'heure qu'un piaffement sur le pavé avait

annoncé le départ du trop perspicace John Corbin sur la jument baie qui

avait eu, si opportunément, besoin d'un temps de galop. Déjà, Hilda n'y

pensait plus. Le bonheur a de ces égoïsmes, et elle était heureuse,

absolument, complètement. Qu'elle devait de fois revenir, par la suite,

dans cette étroite chambre, si pauvrement meublée d'un bureau, de quatre

chaises, d'un cartonnier et de cette horloge! Comme l'aspect de ces

médiocres choses, éclairées par ce soleil de cet après-midi de

printemps, devait lui remplir le cœur d'un poignant regret, à les

retrouver et à se souvenir! Que de fois, par cette même fenêtre, durant

des journées bleues comme celle-ci, elle devait regarder indéfiniment la

longue cour et se la rappeler telle qu'elle était durant cette heure

unique,--_l'heure de sa vie_,--traversée par un palefrenier en train de

siffler un air de gigue, vide de gens et pleine d'un rayonnant

soleil--moins rayonnant que les yeux de son aimé, fixés sur elle!...

Est-il possible que de telles expressions d'un visage si jeune ne soient

qu'un mensonge, que de tels instants ne soient qu'une chimère? Où

trouver la force de supporter la vie ensuite, quand tout vous a manqué

de ce qui vous a paru si doux, si vrai, si certain? Pourquoi Jules la

regardait-il ainsi, s'il ne l'aimait pas? Pourquoi, après lui avoir

parlé d'une façon si tendrement persuasive, trouvait-il encore à lui

dire des mots destinés à la convaincre davantage qu'il était sincère?

Car ce fut lui qui reprit le premier l'entretien interrompu. Il dit:

--«Quand voulez-vous que je parle à votre père pour lui demander son

consentement, maintenant que j'ai le vôtre?»

--«C'est moi qui lui parlerai,» répondit-elle. «Vous savez que nous

sommes restés très Anglais, quoique nous vivions en France depuis bien

longtemps. Chez nous, les filles s'engagent toutes seules, et elles ne

préviennent leurs parents qu'après... Laissez-moi disposer mon père...

Il le faut. L'idée de se séparer de moi lui sera un peu pénible, et plus

pénibles les souvenirs que mes fiançailles évoqueront en lui. Il se

rappellera son mariage. Il pensera à ma pauvre maman... Revenez comme si

de rien n'était, demain et les jours suivants. Quand je croirai le

moment arrivé, vous le saurez...»

--«Mais M. Corbin l'avertira...?» interrogea-t-il.

--«Jack?» dit Hilda. «Il n'a jamais parlé à personne des affaires de

personne. Il ne commencera pas par moi... Ce que je vous demande,

moi,»--et elle eut, de nouveau, ce sourire de coquetterie tout ensemble

caressante et inquiète qu'il ne lui connaissait pas avant ce jour. Dieu!

Comme cet éveil de la femme en elle la rendait plus jolie encore! Comme

il la sentait amoureuse et frémissante!--«ce que je vous demande, c'est

d'être très patient avec lui, ces jours-ci. Il ne sera peut-être pas

aimable. Il en sera de lui comme de mon père. Ils s'habitueront

difficilement à l'idée de mon départ... Alors, il y a beaucoup de chance

pour que Jack vous en veuille un peu»--elle hésita une seconde--«et pour

qu'il ne vous le cache pas...»

--«Je supporterai ses mauvaises humeurs,» répondit le jeune homme, «de

quelque manière qu'il les manifeste, et sans grand effort, je vous

jure... Ce sera pour vous... Pour vous!» répéta-t-il. «Je voudrais tant

pouvoir faire quelque chose pour vous, mais de vraiment difficile, de

vraiment pénible, et qui vous prouvât ce que vous m'êtes.»

--«Cher, cher Jules...» soupira Hilda Campbell, à son tour. Ses yeux

exprimèrent le passionné désir qui l'avait saisie de se rapprocher de

lui, comme tout à l'heure, de poser sa tête sur cette poitrine où

battait ce cœur qu'elle croyait si à elle, de sentir derechef, sur son

front et ses paupières, l'effleurement de ces lèvres, à travers

lesquelles passaient des mots si doux à entendre. Un coup frappé à la

porte par un des garçons d'écurie, qui venait l'avertir de la présence

d'un visiteur, la fit, au contraire, se rejeter en arrière et retirer

ses mains. «J'y vais,» dit-elle, avec un nouvel afflux de son sang à ses

joues. Jules l'avait déjà vue bien des fois rougir ainsi. Jamais les

signes de la pure et folle sensibilité de ce cœur virginal ne l'avaient

lui-même ému de la sorte. Elle s'était levée. Il l'imita.

--«Alors, vous m'attendrez demain?» demanda-t-il, et il ajouta: «Pas

avant demain?»

--«Pas avant demain...» répliqua-t-elle. «Mais à neuf heures, bien

exactement... Juste à la place où vous avez risqué votre vie pour moi,

voulez-vous?»

--«C'est convenu,» dit-il; et, cherchant un mot d'amour, afin de

répondre à ce qu'il y avait de si tendre dans le choix de cet endroit de

rendez-vous: «A demain donc, à neuf heures, et là-bas, ma fiancée...»

L'Écuyère · 第 11 / 22 段