--«En quoi?», répondit Corbin. «Premièrement, en essayant de vous faire

aimer d'elle sans l'aimer vraiment vous-même... Laissez-moi parler,»

insista-t-il, devant un geste négatif de Jules, «puisque vous m'avez

demandé de parler... Secondement, en ne prenant pas soin de son bon

renom... Oui. Elle n'a personne pour l'avertir. Sa mère est morte.

Pauvre femme!... Sans doute, je suis là, moi; mais je n'ai pas pu

prévenir mon oncle. Il a été déjà trop malheureux. S'il se tourmentait

sur sa fille, il serait capable de tout quitter, et les affaires ne

marchent pas comme ça devrait. Il a perdu un lot de monnaie au

_Stock-Exchange_. Il doit continuer avec sa _firm_, regagner cet argent,

pour que notre Hilda soit riche... je n'ai pas pu la mettre en garde,

non plus, elle, contre vous... Elle aurait cru que c'était jalousie.

Elle est sans défense. Il ne lui est jamais venu en tête qu'en se

promenant avec vous, comme elle fait chaque jour, depuis ces deux

derniers mois, personne ne voudrait croire à son innocence... Mais vous,

monsieur de Maligny, Vous saviez qu'on n'y croirait pas. Quel a été

votre but, en lui prenant son cœur et en la compromettant, si vous

n'avez pas pensé à faire ce que dit l'éditeur de ce papier?...» Il

froissa la feuille entre ses robustes doigts, avec l'énergie qu'il

aurait eue pour allonger un coup de poing sur la face de celui qu'il

appelait de ce terme tout britannique d'éditeur... «Oui, si vous n'avez

pas pensé à cela, quelle a été votre intention?... A votre tour de

parler.»

--«Je pourrais vous dire que vous n'avez pas qualité pour m'interroger,

monsieur Corbin,» répliqua Jules. Il se sentait comme pris à la gorge

par la rude logique de ce sauvage Jack, soudain doué, grâce au sortilège

de la passion, d'un véritable don des langues. Il avait débité son

discours en français, avec quel accent, avec quelle prononciation! Cette

cocasserie n'empêchait pas que les reproches du cousin fidèle, de

l'amoureux méconnu n'allassent ébranler, dans le cœur du jeune homme,

une corde profonde. Elle s'y trouvait, avec tant d'autres, cette corde

de la conscience, dans ce cœur si compliqué. Voici que, par une de ces

volte-face presque instantanées dont sa nature de demi-Slave était

coutumière, un remords s'élevait, en effet, chez lui. En même temps, son

premier sentiment de révolte cédait la place à un étrange besoin

d'arracher un mot d'estime à cet accusateur, lequel n'était pas tout à

fait juste. C'est contre la part d'iniquité enveloppée dans ce dur

réquisitoire qu'il protesta d'abord. «C'est vrai, miss Campbell est trop

isolée pour que je ne reconnaisse pas à quelqu'un qui lui tient de près

par le sang le droit de la défendre, même à son insu... J'accepte donc

de discuter avec vous, et je vous réponds qu'en cédant au plaisir de

l'accompagner dans ses promenades au Bois, je n'ai jamais soupçonné que

je pusse la compromettre... Vous en avez eu la preuve tout à l'heure,

quand vous m'avez montré cet article... En ai-je été bouleversé autant

que vous? Répondez... Vous me demandez quelle a été mon intention? Je

n'ai pas eu d'intention. Je vous donne ma parole d'honneur que j'ai agi

sans le moindre calcul. Tenez, je serai franc avec vous... Lorsque je

suis sorti avec elle pour la première fois, je me suis permis de lui

adresser des compliments qu'elle a jugés trop directs. Elle me l'a dit.

Je lui en ai demandé pardon. Je me suis engagé à ne jamais recommencer.

Interrogez-la vous-même. Vous saurez que je n'ai jamais recommencé.»

--«Vous avez fait pis,» dit Corbin en secouant la tête: «Vous vous en

êtes fait aimer, quand vous ne l'aimiez pas... Je suis seulement un

pauvre _foreman_[3] et je m'exprime très mal, monsieur le comte. Mais,

si je ne connais pas bien le français, je connais Hilda et ses humeurs.

Je sais quand elle est triste et quand elle est gaie, quand elle est

franche et quand elle est fermée...»

Puis, réfléchissant une seconde afin de trouver une image qui rendit

complètement sa pensée, il énonça, de l'air le plus sérieux du monde,

cette phrase, digne en effet d'un _foreman_, mais Jules ne pensa pas à

en sourire, tant elle était évidemment sincère:

--«Enfin, c'est comme pour un cheval, quand il a été longtemps à la

maison, je n'ai qu'à regarder son œil et à le voir partir. Je vous

dirai ce qu'il vous fera, s'il sera sage ou bien en l'air. Je ne me

souviens pas de m'être jamais trompé... Je ne me trompe pas davantage

pour ma cousine. Depuis que vous venez à la maison, elle est une autre

femme. Quand elle était seule, autrefois, elle riait, elle chantait.

Moins depuis la mort de sa mère. Tout de même, elle restait si gaie de

caractère. Un rien l'amusait. Maintenant, c'est fini... Elle ne rentrait

jamais de promenade, sans me raconter comment s'était comportée sa bête,

qui elle avait rencontré. Fini encore... Je l'interroge. Oui. Non. C'est

tout. Elle n'est pas là... Quand vous devez venir le matin, elle a la

fièvre. Ce n'est pas une fois, c'est dix, c'est vingt, qu'elle marche

jusqu'à la porte. Elle vous attend. Lorsqu'un fiacre s'arrête et qu'une

autre personne en descend, qui n'est pas vous, ses yeux allaient

briller; ils se voilent. Son sourire commençait; il s'arrête... Le soir,

quand nous demeurons à table, à boire notre vin, après le dîner, son

père, elle et moi, elle causait, si gentiment... C'est fini encore. Elle

dit qu'elle est fatiguée et elle se retire dans sa chambre. Il faut bien

une explication à ce changement. Vous êtes, vous, cette explication...

Eh bien! monsieur le comte de Maligny, je suis venu vous dire, moi, John

Corbin, qui ne suis ni comte, ni quoi que ce soit qu'un bon Anglais et

un bon chrétien: L'homme qui prend l'argent d'un autre homme commet un

vol. L'homme qui prend le cœur d'une fille en commet un autre. Nous

avons une loi, en Angleterre, qui reconnaît cela, pas assez, car elle ne

punit que le manquement à la promesse de mariage: le _breach of

promise_. Le crime n'est pas moindre de troubler un être innocent, pour

toujours peut-être. Vous ne m'avez pas étonné en me disant, tout à

l'heure, que Hilda ne vous avait pas permis de lui parler d'amour.

Quelle différence y a-t-il, soyez honnête, si vous le lui avez inspiré,

cet amour, sans que le mot ait été prononcé?... Elle pouvait se marier,

trouver un brave garçon qui lui aurait été dévoué, qu'elle aurait

accepté... Ne me regardez pas de cette façon, monsieur de Maligny, je ne

pense pas à moi. Je suis trop vieux pour elle. D'ailleurs, les Jack

Corbin ne sont pas de l'étoffe dont on fait des maris pour des Hilda. On

ne coud pas du _tweed_ et de la soie ensemble. Je pense à quelque brave

jeune homme anglais, comme il y en a certainement des quantités de par

le monde... Quand elle aura été _broken hearted_, elle n'en voudra plus.

Son père mourra. Elle devra vieillir, sans _home_, sans enfants, sans

bonheur, simplement parce qu'il vous aura plu de jouer avec elle comme

l'araignée joue avec la mouche, le chat avec la souris. Encore un coup,

je ne suis pas, un noble, je ne suis qu'un homme parlant à un homme,

bien en face, monsieur de Maligny, et, je vous le répète: ce jeu-là est

un crime. S'y laisser aller, pour un homme de votre nom, c'est perdre sa

caste.»

Si l'un quelconque, je ne dis pas des camarades, mais des grands amis de

Jules, ou un vieil ami de sa mère, un parent autorisé, le vénérable

général de Jardes, par exemple, son oncle à la mode de Bretagne, avait

entrepris de lui débiter le quart seulement de cette semonce, le jeune

homme ne l'aurait pas laissé aller jusqu'au bout. Il eût trouvé le

langage expressif de ses camarades de fête, plus ou moins emprunté au

jargon des carabins, et coupé court aussitôt en protestant: «On ne me

donne pas une dose, à moi!...» Par quel prestige incroyable le cousin de

Hilda était-il arrivé à lui faire écouter ce mortifiant discours, y

compris l'outrageante formule de la fin, assénée comme un soufflet?

C'est, d'abord, qu'une certaine chaleur de sincérité emporte tout. Comme

l'avait déclaré, avec sa simple et dure concision. Corbin lui-même, il

avait été un homme parlant à un homme. Il avait été _vrai_ avec Maligny,

comme il l'était avec lui-même. Il avait pensé et senti tout haut, sans

rien ménager chez son interlocuteur, sans rien dissimuler non plus. Il

n'avait pas essayé une minute de nier l'intérêt éveillé chez la jeune

fille par la cour de Jules, si insinuante dans son silence, si pressante

dans sa docilité. Comment celui-ci n'eût-il pas tout pardonné au témoin

qui lui apportait une preuve indiscutable d'un succès de cette adroite

cour, auquel il n'avait pas osé entièrement croire? Ce trait seul

prouvera qu'à cet instant, du moins, il ne jouait pas la comédie. La

grâce de Hilda Campbell avait vraiment fait de lui un amoureux, avec

toutes les naïvetés, toutes les timidités aussi que ce mot comporte, si

beau quand il est réellement mérité. Il avait, jusqu'ici, douté du

sentiment qu'il inspirait, même en jouissant de l'inspirer. Il avait

craint, contre l'évidence. Ah! Corbin pouvait lui prodiguer les mots de

condamnation, d'insulte même. Qu'importait à Jules, du moment que dans

le même souffle, l'autre lui affirmait que Hilda l'aimait? Ce cœur

virginal, et dont il savait la pureté, s'était donc donné à lui. Combien

profondément, combien absolument, cette exaspération de Corbin

l'attestait assez. Jules était tenté de lui en dire merci, et d'une voix

attendrie, presque aussi douce que celle de l'autre avait été âpre et

rude, il répondit:

--«Vous me voyez confondu de ce que vous venez de m'apprendre, monsieur

Corbin... confondu...», répéta-t-il, «et très ému... Je veux penser

encore que votre affection pour miss Campbell suscite en vous des

inquiétudes sur sa paix intérieure qui ne sont pas justifiées... Je vous

assure que jamais elle n'a été, avec moi, d'une façon qui me permît de

supposer...»

--«Non-sens,» interrompit jack, non moins brutalement. «Vous vous donnez

des prétextes, pour ne pas faire la seule action qui vous relèverait à

mes yeux et aux vôtres, et qui prouverait que vous avez un réel

sentiment de votre devoir...»

--«Une action?», demanda Jules, interloqué par ce nouvel assaut de son

adversaire. «Laquelle?»

--«Vous en aller,» répondit Corbin... «Oui, vous en aller. Vous êtes

riche. Vous êtes libre. Vous pouvez quitter Paris plusieurs mois. C'est

le meilleur moyen de rompre sans explication des habitudes dont vous

voyez déjà les conséquences...» Il montra, derechef, le journal que ses

doigts avaient, dans leur énervement, réduit à l'état d'une loque

informe. «Partez, monsieur de Maligny. Si vous restez à Paris, vous

retournerez rue de Pomereu, c'est inévitable. Vous n'y retourneriez pas,

que Hilda vous rencontrerait au Bois. Vous, l'éviteriez. Elle vaudrait

savoir le pourquoi de ce changement... Un voyage, cela dispense de toute

explication. Vous partez. Elle sait que vous êtes loin. Elle en conclut

que vous ne tenez pas beaucoup à elle. Si elle doit guérir, elle guérit.

Vous lui devez cela, monsieur de Maligny, maintenant que vous ne pouvez

plus douter qu'elle n'ait commencé de vous aimer... Vous ne l'aviez pas

deviné jusqu'ici? Soit. A dater d'aujourd'hui, vous n'avez plus cette

excuse... Oui ou non, ferez-vous votre devoir?»

Le jeune homme ne répondit rien. Il marchait d'une extrémité à l'autre

de la pièce, sans plus regarder son impérieux interlocuteur. Visiblement

il était en proie à un trouble extrême. Tout d'un coup, il s'arrêta

devant l'autre, et, les yeux fixés dans ses yeux, il lui dit:

--«Je ferai mon devoir, monsieur Corbin...»

--«C'est bien,» répliqua simplement l'Anglais. Maintenant que le besoin

de plaider une cause qui lui tenait profondément au cœur n'excitait

plus sa verve oratoire, il redevenait l'homme de peu de paroles qui

n'ajoute pas de commentaires inutiles à la réalité du fait. Pourtant,

une question lui vint aux lèvres qu'il hésitait à poser. Brusquement, il

la formula, avec le même laconisme. «Et quand?», interrogea-t-il.

--«Il me faut quelques jours,» répliqua Maligny. «Je ne suis pas aussi

libre que vous semblez le croire... Je vis avec ma vieille mère. Je ne

peux partir pour un voyage qu'après l'avoir consultée. Mais je vous

répète que je ferai mon devoir. Je vous en donne ma parole d'honneur.»

Il y eut, entre eux, un nouveau silence que l'étrange personnage rompit

en disant, avec son guttural accent, ce simple mot:--«Adieu.» Il prit la

main de Maligny et il la serra, cette fois, d'une énergique étreinte,

comme le premier jour où le sauveur de sa cousine lui avait été

présenté. Ce fut le seul signe de son émotion que cette espèce de «coup

de pompe,»--comment définir mieux le geste par lequel un féal sujet de

Sa Majesté la Reine ou le Roi d'Angleterre vous désarticule l'épaule,

pour bien vous prouver la force de sa sympathie?--Puis il disparut de la

chambre, toujours sans soulever sa casquette.

--«Je sais le chemin,» avait-il répondu au mouvement de Jules,

s'avançant vers la porte pour le reconduire. Déjà, les longues jambes

qui lui servaient d'étau à dompter tous les chevaux avaient descendu le

vaste escalier de pierre, jadis orné de si belles tapisseries. Il y

avait eu là des chefs-d'œuvre exécutés à Beauvais pour Mgr de Maligny,

l'évêque de Bayeux, sous la direction d'Oudry, et qui représentaient les

principales scènes de Molière. La trace des crochets auxquels ces

merveilles furent suspendues existait encore. Quant aux tapisseries

elles-mêmes, elles avaient passé l'Atlantique, voici des années. Elles

figuraient et figurent sans doute encore dans une des maisons de la

cinquième Avenue, à New-York, habitée peut-être,--qui sait?--par un

parent des Campbell ou des Corbin, émigré là-bas au dix-huitième siècle

et devenu milliardaire!... La vie a de ces fantaisies, plus contrastées

que les laines de la rêche étoffe écossaise à laquelle s'était comparé

le cousin de Hilda,--ce tweed dont était faite son insoulevable

casquette. En fait, n'était-ce pas une de ces fantaisies folles de la

vie, que la descente de cet escalier seigneurial par cet écuyer

d'outre-Manche, sous le regard de l'arrière-petit-fils d'un des

lieutenants du maréchal de Vieilleville,--lui-même le bras droit de

Guise, le conquérant de Calais? Et les deux hommes venaient d'avoir quel

entretien, gros de quelles conséquences! Firmin, le portier philosophe,

ne se doutait pas à quel point il avait raison lorsque, dix minutes plus

tard, refermant la porte sur le fantastique visiteur parti au trot

allongé de son cheval, il jeta tout haut cette exclamation:

--«Défunt M. le comte en recevait bien, quelquefois, des

_Anglais_!»--L'ancien militaire pensait aux créanciers qu'il avait dû si

souvent éconduire. Il les appelait, en franc cocardier, du nom classique

qui remonte, disent les historiens de la langue verte, à la captivité du

roi Jean. «Ces Anglais-là avaient l'air plus rassurant que celui-ci...

Tout juifs qu'ils étaient, ils avaient des mines plus catholiques. Je

devrais peut-être avertir Mme la comtesse... Dans ces histoires de

garçons, c'est toujours les pauvres mamans qui finissent par écoper...»

[1] Vétérinaire.

[2] _Oh! fragment ruiné de la nature_!... C'est l'admirable cri de

Glocester devant le roi Lear, devenu fou et paré de fleurs sauvages.

_Lear_, IV, 6.

[3] _Foreman_, chef d'écurie. L'auteur s'excuse ici, une fois pour

toutes, n'étant que le greffier des conversations de ses personnages, de

l'abus que peut faire John Corbin, des termes professionnels, comme

aussi des tournures par trop britanniques de son français: «prenant soin

de son bon renom...», «un réel ami...», «un lot de monnaie...», etc.,

etc.

VI

LES NAÏVETÉS D'UN JEUNE ROUÉ (_Suite_)

C'était aussi à sa mère que Jules avait pensé aussitôt, on l'a vu,

lorsqu'il avait pris, vis-à-vis de Jack Corbin, cet engagement, non

moins extraordinaire qu'irréfléchi. L'on n'est pas «ondoyant et divers»

au degré où l'était ce charmant et dangereux jeune homme, sans être, en

même temps, très impulsif, et l'on n'est pas très impulsif sans être, en

même temps, très suggestionnable. De tels caractères seraient

entièrement inintelligibles à ceux qui les regardent évoluer (mais ne le

sont-ils point, bien souvent, à eux-même?) si l'on n'admettait pas que

l'instabilité mentale est aussi naturelle à certaines personnes que la

fixité l'est à d'autres. On trouverait aisément, dans la neurologie

moderne, vingt hypothèses capables d'expliquer ces va-et-vient

singuliers de la volonté, tantôt sous l'influence de la volonté forte

d'un autre, tantôt par l'effet de ce que le langage médical appelle

barbarement l'_auto-suggestion_. De ces diverses théories, toutes

plausibles et toutes contestées, et qui, d'ailleurs, relèvent toutes de

la pathologie, un point se dégage très net, sur lequel il convient

d'insister encore: la marque propre de l'esprit instable est une

soudaineté follement déconcertante dans le passage d'un état à un autre.

L'esprit instable n'est, en aucune manière, l'esprit hésitant. Ne

cherchez pas à démêler en lui ces longs travaux de la pensée qui

paralysent un Hamlet ou un Adolphe dans les infinis atermoiements des

résolutions prises et reprises, des projets conçus et abandonnés,

recommencés et délaissés de nouveau. L'instabilité mentale consiste

essentiellement dans la substitution, si rapide qu'elle en est

ahurissante,--c'est le seul mot,--d'une disposition donnée à une

disposition totalement différente, souvent contraire, et cela sans

conflit. Il semble qu'il y ait, dans ces caractères, moins une

discontinuité qu'une pluralité. C'est comme un cinéma psychologique dont

ces instables sont à la fois le théâtre; l'acteur et l'opérateur. Ils

portent en eux, si l'on peut dire, plusieurs types d'individus, qu'ils

réalisent tour à tour, sans que la loi qui détermine l'ordre de

succession soit très discernable. Au cours de cette aventure avec Hilda

Campbell, qui ne datait guère que de dix semaines, Maligny avait été, et

sans effort aucun, le galant homme qui, voyant une femme en danger, ne

calcule rien et risque sa vie pour elle, tout simplement,--le libertin

dépourvu de scrupules, pour qui rencontrer une jolie fille c'est lui

faire une immédiate déclaration,--le dilettante sentimental qui se prête

à la romanesque fantaisie d'amitié d'une enfant pure, afin de ménager

les intimes délicatesses de sa sensibilité frémissante. Durant cette

conversation avec Corbin, dix influences diverses: la présence de Jack

et sa voix pressante, la révélation de l'infamie dont Hilda était la

victime à cause de lui, l'appel fait à son honneur, la certitude aussi

de la place qu'il occupait dans ce cœur virginal,--que

sais-je?--avaient soudain éveillé en lui un quatrième personnage. Un

passionné désir l'avait saisi là, sur place, avec une force

irrésistible: non seulement de ne pas être nuisible à la jeune fille,

mais de lui être bienfaisant.

Par un phénomène de transfert moral qu'il avait subi sans le raisonner,

il avait, éprouvé, pendant quelques secondes, à l'égard de l'orpheline,

les sentiments de Corbin lui-même. Le magnétisme émané du fruste et

admirable Don Quichotte d'écurie avait opéré ce miracle, et aussi--tant

l'amour-propre a de secrets détours!--la vanité de ne pas jouer, devant

ce garçon d'écurie, lui, le gentilhomme, un rôle trop inférieur. Cette

explosion de générosité avait eu pour effet cette promesse de «faire son

devoir» qui, proférée de la sorte, après la démarche si nette du cousin

de Hilda, signifiait que Jules quitterait Paris et voyagerait pendant de

longs mois. Cette demi-heure d'entretien avait suffi pour qu'il prît

cette décision.

--«Le brave cœur!» se disait-il, en descendant à son tour les marches

du vaste escalier dénudé et regagnant le petit salon ovale où sa mère

continuait de travailler à son ouvrage. Elle s'appliquait indéfiniment à

des morceaux de tapisseries au petit point, destinées à remplacer les

revêtements usés des fauteuils et des chaises. Un demi-siècle de ce

patient labeur n'aurait pas suffi pour remettre en état l'immense

mobilier de l'hôtel. Cette occupation l'absorbait d'une manière si

complète qu'elle n'entendit pas entrer son fils qui s'attarda, un

instant, à regarder ce noble et mélancolique profil de vieille dame

penché sur l'aiguille, avec une attention de bonne ouvrière

consciencieuse. Le soleil continuait de remplir de sa gaie lumière

l'étroit et vert jardin où Mme de Maligny avait dû promener, toute

jeune, ses premières rêveries heureuses de mariée de vingt ans. A trente

ans, et lorsqu'elle avait commencé d'être trahie par son mari, elle

avait versé, sous ces arbres, bien des larmes, essuyées vite, aussitôt

que la cloche de la porte annonçait une visite. Là, elle avait

pleuré--mais, du moins, sans être obligée de se cacher--les morts,

arrivées coup sur coup, de ses deux aînés: un fils et une fille. Là,

elle avait promené sa grossesse, quand, à trente-sept ans, elle s'était

trouvée enceinte de Jules,--son dernier né, le fruit tardif d'un retour

repentant du père au foyer, après la crise la plus cruelle de leur

mariage. Ils avaient été tout près d'une séparation, qui eût sauvé la

fortune de l'épouse exploitée et trahie. Elle ne pouvait pas regretter

d'avoir pardonné. Autrement, elle n'eût pas eu cet enfant, son unique

raison de vivre depuis lors. C'est dans ce jardin, encore, qu'elle

l'avait vu, d'abord petit, puis grand et, puis tout a fait grand, jouer

aux jeux de son âge,--en costume de deuil, hélas! Le père était mort

quand le fils avait six ans. Les troncs rugueux des deux acacias, qui

formaient groupe au fond, avaient assisté aux leçons que Jules recevait

de son abbé, en plein air, par les beaux jours d'été, puis à ses

conversations moins édifiantes avec ses camarades,--toujours sous le

regard ravi ou inquiet de la mère, assise à cette même porte-fenêtre,

près des marches fendillées et verdissantes de ce même perron. La

monotone existence de cette femme, si pure et si éprouvée, avait tenu

dans ce cadre familial, sans autres joies que celles, trop rares, qui

lui étaient venues de son Jules. Celui-ci--il convient de reconnaître en

lui cette piété filiale--s'était toujours rendu compte de la place qu'il

tenait dans cette âme mortifiée. Cela ne l'avait pas empêché de passer

outre et d'aller à son plaisir, toujours avec un de ces remords sans

repentir, dont il subit un nouvel et soudain accès en pensant à la

solitude où son départ allait laisser cette mère incomparable.--«Et

elle,» songeait-il donc en la contemplant, et, continuant son monologue:

«Quel brave cœur aussi!... C'est incroyable ce que l'on rencontre

encore de gens vieux jeu, au vingtième siècle... Hilda, ce Corbin,

maman,--en voilà trois, et bien authentiques... Maman, ce n'est pas

étonnant. Elle a de qui tenir... Mais Hilda? Mais Corbin?... Hé bien!

pour une fois, je me conduirai en _preux_...» C'était le mot dont ses

petits amis du faubourg Saint-Germain et lui se servaient pour désigner

les parents à grands principes qu'ils avaient dans les nécropoles des

environs de Sainte-Clotilde. Ces jeunes seigneurs prenaient, pour le

prononcer, un air indéfinissable, tout mêlé d'ironie et d'orgueil, comme

il convient à des Parisiens, trop avisés pour ne pas se vouloir

ultra-modernes; mais étant titrés, ils se blasonnent même des préjugés

dont ils se moquent... Cependant, la mère avait relevé la tête. Elle

avait aperçu son fils et elle lui souriait, avec son vieux visage tout

passé, tout fané, tout ridé, qu'éclairaient deux yeux restés candides,

comme si, n'ayant jamais regardé les vilenies du monde qu'à travers des

larmes, ces larmes les avaient préservés, de toutes les souillures.

--«Ton ami est parti?...» demanda-t-elle. «Pourquoi ne l'as-tu pas amené

dans le jardin? Il t'aurait fait là sa visite. Et, moi, il ne m'aurait

pas gênée...»

L'Écuyère · 第 9 / 22 段