Quand ils se séparèrent, ce jour-là,--comme tous les jours et suivant

une espèce de convention tacite,--de façon à revenir rue de Pomereu

chacun de son côté, à un quart d'heure de distance, elle eut, pour lui

dire adieu, son regard habituel, si droit, si franc, et rien de cette

insistance inquisitoriale qui laisse deviner, chez une femme accusée,

l'anxiété de savoir s'il reste encore, dans celui qu'elle aime, un doute

contre elle. Elle était trop sûre qu'en fouillant son passé, semaine par

semaine, heure par heure, son pire ennemi n'y découvrirait rien qui

permît de seulement l'incriminer. Pour la première fois, à cet

instant-là, et comme il la contemplait s'éloignant sous les branches, si

souple et si fine, aux balancements de la croupe de sa monture, le plus

chimérique des projets traversa l'esprit si influençable du fils de la

douairière de la rue de Monsieur. Le soleil, perçant à travers les

feuillages, découpait, sur le sable de l'allée, une dentelle mouvante de

points d'ombre et de points de lumière. Ce même réseau de reflets

obscurs et de clartés vives enveloppait l'amazone et son cheval en train

de disparaître, et Maligny songeait:

--«On se donne beaucoup de mal pour arranger, dans le monde, des

mariages qui tournent mal... Ne serait-il pas bien plus sage de donner

son nom à une créature comme celle-là, si vraie, si naïve, si pure?...

La Guerche n'aurait-il pas mieux fait de suivre son idée et d'épouser

cette petite que d'aller prendre cette grue d'Hélène qui, un de ces

matins, le trompera avec Gorrevod l'aîné, si ce n'est déjà fait?...» Il

venait à peine d'acquérir la preuve de la légèreté avec laquelle on

déchire, à Paris, une réputation de femme, et il s'empressait d'ajouter

foi à d'autres propos de _club_ et de _bar_ sur le ménage d'un de ses

camarades. «Avec une Hilda, on serait sûr, au moins, de n'être pas

trahi... Une Hilda? Mais on n'épouse pas une pauvre petite Hilda

Campbell, comme elle a dit... On n'épouse pas? Pourquoi? C'est ce que je

me demande... Pourquoi?... Parce que la vie est arrangée en dépit du bon

sens. C'est l'œuvre du diable devenu fou, racontait cet autre...

Décidément, mon cousin Gorka n'a pas tort, avec son éternel _nitchevo_.

Vivons toujours. Il arrivera demain n'importe quoi...»

Il faut avoir le courage de traduire, en langage vulgaire, ce mystérieux

_nitchevo_ du steppe. Dépouillé de sa grâce slave, il est l'équivalent

de l'affreux vocable de l'argot parisien: le _je m'en fichisme_ des

cabarets de Montmartre et des petits théâtres. C'est la raison pour

laquelle les Polonais et les Russes, que le hasard amène à vivre à

Paris, y prennent si vite leurs grandes lettres de naturalisation. Tous

ils sont plus ou moins atteints de cette étrange maladie qui est comme

une anesthésie morale. Des bords de la Vistule ou de la Volga, ils

passent à _Maxim's_ ou aux _Folies-Bergère_, et ils y sont aussitôt chez

eux. Il est curieux d'observer, au contraire, qu'après des années de vie

parisienne, un Anglo-Saxon, même de médiocre moralité, reste dépaysé

dans cette atmosphère des allures faciles et du plaisir goûté au jour le

jour, qui est celle, non pas de toute la France ni même de Paris tout

entier, grâce à Dieu,--mais du Paris où l'on s'amuse. L'Anglo-Saxon se

déprave avec lourdeur, avec sérieux, si l'on peut associer des mots qui

semblent jurer d'être rapprochés. Il n'arrive jamais à la désinvolte

gaie dans les habitudes et les sentiments. Qu'est-ce, alors, quand il

est demeuré intact dans son rigorisme d'outre-Manche! Peu s'en faut

qu'il ne considère cette légère façon de pratiquer l'antique conseil:

Glisser, mortels, n'appuyez pas,

du regard dont les fidèles du _Covenant_ jugeaient les débauchés des

cavaliers. Quelle mission donnait Cromwell à ses gouverneurs militaires?

D'exécuter les rebelles, sans doute, mais, surtout, de faire observer le

repos du dimanche, d'empêcher les combats de coqs et les courses de

chevaux, de fermer les maisons de boisson, de jeux et de rendez-vous. Le

Protecteur et ses partisans avaient cet état d'âme que caractérisent si

bien ces lignes de l'écrit trouvé dans le chapeau de Felton, l'assassin

du duc de Buckingham: «Que personne ne me loue pour l'avoir fait, mais

que plutôt tous s'accusent eux-mêmes, comme ayant été la cause de ce que

j'ai fait. Car, si Dieu ne nous avait pas rendus sans cœur pour la

punition de nos péchés, cet homme n'aurait pas été si longtemps

impuni...» Et qu'avait donc fait le favori du malheureux Charles Ier

que d'être, comme a dit un de ses historiens, et qui n'est pas suspect,

«beau, présomptueux, magnifique, _léger avec hardiesse_, également

incapable de vertu et d'hypocrisie»?... Mais, précisément, cette

légèreté hardie, cet audacieux sourire de défi aux sévérités du

scrupule, ont toujours froissé les consciences puritaines plus encore

que le péché. Cela soit dit sans assimiler les impardonnables fautes

d'un ministre d'Etat comme l'élégant, mais funeste Georges Villiers,

avec les imprudences d'un Jules de Maligny, compromettant, sans trop

s'en soucier, une «pauvre petite Hilda». Soit dit aussi sans comparer

davantage la sombre haine d'un meurtrier politique et l'aigreur d'un

John Corbin. On l'a deviné: ces réflexions se rapportent à l'effet

produit sur le cousin de miss Campbell par les assiduités du

_nitcheviste_ de la rue de Monsieur.--Osons créer ce mot, pour ne pas en

employer un plus sévère, à l'égard d'un étourdi, qui se serait fait

pardonner bien d'autres égarements par le charme de son naturel,

préservé à travers tout.--Mais un Anglais, et un Anglais amoureux, ne

connaît pas ces indulgences-là, lorsqu'il s'agit d'un rival, et qu'il

peut satisfaire la plus passionnée jalousie sous forme de jugement

moral. Ce devait être le cas du cousin de miss Campbell, en cela, très

logique. Non moins logique était l'aimable _nitcheviste_ en se sentant

un peu gêné par cette haine, même dans son insouciance, lui qui ne

savait pas se passer de sympathie. Les jours allaient et, avec

l'intimité grandissante, cette gêne grandissait devant le reproche muet

que dardaient les sévères prunelles de ce rude et rogue Corbin. Ce

regard pénétrant allait, malgré le _nitchevo_ et ses indifférences,

troubler, chez le jeune homme, le coin profond d'honneur qu'il portait

en lui, en dépit de lui-même. Un petit fait qui aurait dû le rassurer,

semblait-il, augmentait encore ce malaise. Dans les tout premiers temps,

il lui arrivait, au Bois, soit qu'il galopât seul à la rencontre de

Hilda, soit que la jeune fille et lui trottassent ensemble, d'apercevoir

soudain, surgissant au détour d'un sentier, l'écuyer et son falot profil

à la Don Quichotte. Maintenant, ces rencontres ne se produisaient plus

jamais. Corbin se cachait-il pour épier les deux jeunes gens? Ou bien

affectait-il, au contraire, de s'effacer, afin de laisser la place libre

à un rival préféré? A une question, jetée comme au hasard, sur cette

absence, assez singulière, en effet, de la part de quelqu'un dont le

métier consistait, comme celui de sa cousine, à monter au Bois, la jeune

fille avait répondu:

--«Il préfère dresser les bêtes dans le manège. C'est son nouveau,

_fad_, à présent. Mon père et moi, nous croyons qu'il se trompe et que

la promenade libre vaut mieux pour des chevaux dont la plupart doivent

chasser. Mais, quand John a une idée, là, sous le front, on lui

casserait le crâne avant de la lui ôter...»

Son transparent visage était demeuré clair et candide, pour donner, des

faits et des gestes de l'excentrique neveu de Bob Campbell, cette

explication toute professionnelle. Evidemment, Hilda était de bonne foi.

N'avait-elle donc jamais deviné que l'affection de ce taciturne camarade

de son enfance s'était transformée avec l'épanouissement de sa beauté?

Le personnage était si taciturne, en effet, une si impassible froideur

enveloppait tout son être, que Jules n'arrivait pas à se rendre compte,

lui non plus, des vrais sentiments que ce garçon portait à la fille de

son oncle. En revanche, comment eût-il pu mettre en doute l'aversion de

l'écuyer pour lui? Chaque jour, elle se dissimulait un peu moins...

Jules arrivait-il le matin? Il voyait les hautes épaules de Corbin

disparaître dans les profondeurs d'un box, et il ne pouvait pas

s'illusionner: ce soudain intérêt autour de la mangeoire ou des paturons

de l'hôte de ce box n'était qu'un subterfuge pour n'avoir pas à le

saluer. C'était la moindre insolence du cousin jaloux. A peine sa maigre

et osseuse figure s'inclinait-elle quand les circonstances ne lui

permettaient pas de faire autrement, si, par exemple, Jules et lui se

rencontraient, face à face, dans le bureau de Bob Campbell. Très

souvent, Maligny venait y passer une demi-heure, à la fin de

l'après-midi, avec l'espérance d'entrevoir de nouveau le sourire ami de

Hilda.

Le demi-Slave déployait, à inventer des prétextes pour justifier ces

réapparitions rue de Pomereu, une Imaginative toujours en éveil. Tantôt

il s'agissait d'un fructueux marché à faire conclure au gros

Bob;--tantôt il voulait de lui un tuyau sur une prochaine course;--une

autre fois, il avait à le consulter sur un achat de porto; et il

apportait avec lui l'échantillon...--Tantôt... Mais à quoi bon énumérer

des contes sans intérêt dont le jeune homme aurait pu s'épargner

l'invention s'il n'avait tenu de ses atavismes ce goût d'inventer des

fables--_lust zum fabulieren_, disait Gœthe avec un euphémisme tout

philosophique!--Qui trompait-il, par ces racontars?... Bob Campbell?

Mais le gros Bob l'aurait accueilli du même guttural bonjour quand il

serait venu sans prétexte aucun. Pas une seconde, il n'aurait pensé à

s'étonner. La présence de Chemineau dans l'écurie justifiait tout. Bob

trouvait parfaitement naturelle la visite biquotidienne, triquotidienne,

à n'importe qu'elle heure, d'un cavalier à son cheval... Hilda? Mais la

sensible Hilda était déjà trop passionnément éprise pour éprouver,

devant l'apparition de Jules, autre chose qu'une émotion si douce. Et le

motif lui était bien indifférent... Jack Corbin?... Ah! Jack Corbin ne

se laissait pas prendre, lui, à ce qu'il appelait tout bas d'«ignobles

mensonges». Il n'eût pas été complet dans son type s'il n'eût pas haï la

fourberie, petite ou grande. Cette facilité de son heureux rival à

justifier ses survenues des fins de l'après-midi par des raisons

notoirement fausses indignait le rigide garçon, presque autant que la

joie évidente de sa cousine. Il sortait de la pièce avec une brusquerie

qui ne pouvait pas, elle, être suspectée de mensonge. Tout au plus s'il

ne claquait pas la porte. Les yeux émus de la jeune fille demandaient

pardon à Jules, lequel aurait volontiers dit merci au cousin

boudeur,--tant ce regard implorateur éclairait ce délicieux visage d'une

lumière qui lui faisait chaud à toute l'âme. Ces fraîches lèvres

frémissantes lui auraient dit: «Je vous aime...», que cet aveu n'aurait

été ni plus certain, ni plus entier, ni plus tendre.

Etant données ces conditions de violente hostilité mal déguisée, on

jugera de l'étonnement dont Maligny fut saisi quand, un jour, vers une

heure de l'après-midi, le concierge-cocher, qui gardait l'hôtel de sa

mère et soignait le cheval, vint l'appeler avec une mine de mystère et

lui dire:

--«C'est le _milord_ qui prenait des nouvelles de monsieur le comte,

quand monsieur le comte était malade... Il veut absolument parler à

monsieur le comte... Il est à cheval. Puis-je mettre sa bête dans

l'écurie de Galopin?...»

Sur quels indices ce psychologue de la loge avait-il deviné que son

jeune maître s'engageait dans un nouveau roman et qu'à ce nouveau roman

le silencieux Anglais était intimement mêlé? Il l'avait deviné,

justifiant ainsi la spirituelle boutade de ce délicat et génial

observateur que fut Henri Meilhac. Vous rappelez-vous la _Mi-Carême_? Le

viveur Boislambert a tenu, par caprice, un soir de carnaval, la place de

portier chez une demi-mondaine dont il est fou. «Ah!» gémit-il,

épouvanté des complications qu'il vient de constater dans l'existence de

la dame durant cette courte séance de cordon, «j'ai été l'amant de

Marguerite pendant vingt-deux mois. J'ai été son portier pendant cinq

minutes. Eh, bien! il me semble que j'en ai beaucoup plus appris sur

elle, en étant son portier pendant cinq minutes, qu'en étant son amant

pendant vingt-deux mois.» Et le portier de répondre, en hochant la tête:

«Jugez, monsieur, jugez ce que vous auriez appris, si vous aviez été son

amant pendant cinq minutes et son portier pendant vingt-deux mois!...»

Le maître Jacques de la rue de Monsieur n'avait peut-être pas une

philosophie aussi avertie, passant ses journées à introduire dans la

vieille cour du vieil hôtel de vieux messieurs cérémonieux et de

vieilles dames du gratin qui n'avaient rien de commun avec Boislambert

et Mlle Marguerite. N'empêche. Il avait eu grand soin de venir en

personne avertir Jules, et en se cachant soigneusement de la mère. On

était au mois de juin, maintenant, et la veuve se tenait avec son fils,

comme c'était leur habitude après le déjeuner, par les très beaux jours,

dans un petit salon ovale, sur le derrière de l'hôtel. La porte-fenêtre

de cette pièce ouvrait sur un jardin, une merveille autrefois, quand, au

delà du mur du fond, d'autres jardins verdoyaient, et ainsi de suite,

indéfiniment, jusqu'à la rue Vanneau,--alors rue de Mademoiselle,--et,

plus loin, c'était l'immense parc de l'actuelle ambassade d'Autriche.

Depuis quelques années, une haute cheminée et les hangars d'un grand

entrepreneur de menuiserie coupaient cet horizon. Le soleil ne pénétrait

plus dans ce jardin qu'à de certaines heures et lorsqu'il était très

haut dans le ciel. Sa lumière, alors, touchait le gazon peu ratissé de

la pelouse, les allées semées d'herbes sauvages, les arbres rarement

taillés des massifs, d'une caresse qui transfigurait cette déchéance. Il

pénétrait, ce chaud soleil, dans le petit salon et rajeunissait jusqu'à

l'étoffe élimée des bergères, jusqu'aux moulures dévernies des

boiseries, jusqu'au visage flétri de la douairière patiemment penchée

sur son ouvrage. Justement, à la minute où le concierge était venu,

parler tout bas à Jules, elle le regardait, ce fils aimé, par-dessus ses

besicles, fumer paresseusement une cigarette, et, comme le vénérable

Homère dit naïvement de ses héros, elle se réjouissait dans son cœur.

Le séjour, à _La Capite_ n'avait-il pas transformé le jeune homme?

jadis, à peine sorti de table, il disparaissait pour ne rentrer qu'à

l'heure du dîner,--quand il dînait à la maison,--et repartir, sitôt, le

dîner fini. A présent, il semblait que son plaisir fût de tenir

compagnie à sa mère, indéfiniment. La bonne dame ne soupçonnait pas quel

amour--plus dangereux encore pour l'avenir de son fils, d'après ses

idées, que ses précédentes folies,--assagissait les après-midi et les

soirées du jeune homme. Elle ignorait quelle silhouette passait et

repassait à travers les bleuâtres vapeurs du tabac, tandis qu'il tirait,

de son _papyros_, de lentes bouffées en rêvant de Hilda. Le concierge,

lui, ne partageait pas les illusions de la douairière. Il connaissait

son jeune maître, d'abord, et puis, il avait eu la mission, plusieurs

fois, de conduire Galopin rue de Pomereu. Là, il avait vu la jolie

écuyère. C'en était assez pour qu'il crût devoir annoncer, avec ces

précautions diplomatiques, la visite du soi-disant «milord». Un détail

le confirma dans ses méfiances. Il entendit le fils dire à sa mère:

--«Je reviens tout de suite, maman c'est un de mes amis qui me

demande...» Et, à peine hors du salon: «Mais oui, attache le cheval dans

l'écurie, et fais monter ce monsieur chez moi...»

--«Un de mes amis?», grommelait le concierge en retournant exécuter cet

ordre. «Si ce milord-là a l'air d'un ami, quelle figure ont donc les

ennemis?... Il arrivera quelque chose à notre monsieur Jules un de ces

jours, à courir toujours... Beau garçon comme il est, il pourrait si

bien se marier et nous amener ici une jolie petite comtesse, et riche,

encore. On requinquerait l'hôtel, qui en a besoin, et ma loge, par la

même occasion... Bon sang de bon sort! Que cet Anglais a l'air

méchant!... Pendant que les Iroquois y étaient à le scalper,--car c'est

chez les Indiens que ça lui est arrivé, pour sûr,--ils auraient bien dû

le finir...»

Tout en monologuant de la sorte, le fidèle serviteur avait traversé la

cour. Il était de nouveau devant la porte à transmettre au visiteur la

réponse attendue. Le sombre Corbin--si comiquement qualifié de

«milord»--offrait, en effet, au regard de son interlocuteur, à cet

instant, Une physionomie plus revêche encore, plus bougonne qu'à

l'ordinaire. Il ne desserra pas la bouche pour un merci, Quand l'autre

lui eut dit qu'il pouvait mettre son cheval à l'écurie, il ne manifesta

pas davantage sa gratitude pour cette complaisance, et il se mit en

demeure d'attacher lui-même sa bête sans se laisser aider.--C'était

couper d'avance tout espoir de pourboire dans l'âme du Caleb de la noble

et pauvre maison Maligny.--Un regard de mépris, jeté par l'étranger sur

le pauvre Galopin, qui collant son mufle aux barreaux, hennissait de

joie à la pensée d'un compagnonnage inattendu, acheva d'exaspérer le

susdit Caleb. Aussi, quand il eut introduit le fils de la perfide Albion

dans la pièce qui était censée servir de cabinet de travail à son

maître, demeura-t-il quelques minutes sur le palier. Sa

curiosité--c'était celle des gens de sa condition, et c'est tout

dire,--n'allait pas, cependant, jusqu'à écouter aux portes. Il avait une

trop haute idée du respect que se doit à lui-même un ancien soldat,

décoré de la médaille militaire, qui a l'honneur de servir un comte

authentique,--même très désargenté. Mais il était réellement inquiet, de

l'entrevue entre «son Monsieur Jules» comme il l'appelait avec une

affection vraie, et il écoutait si quelque bruit suspect ne lui arrivait

point.

--«Ça se passe plus en douceur que je ne croyais,» dit-il enfin, après

avoir constaté le caractère chimérique de ses craintes et, regagnant la

loge: «C'est égal, à la place de M. le comte, j'aimerais mieux me marier

par-devant le notaire et le curé et avoir ma bourgeoise à moi, comme

tout le monde...»

Si aucun éclat de voix ne perçait la cloison derrière laquelle le dévoué

Firmin--c'était le nom du vieux soldat tombé de la caserne à la

loge--épiait ainsi, l'entretien entre les deux amoureux de la jolie

Hilda n'en était pas moins singulièrement vif et passionné. Mais Jack

Gorbin était de ces Anglais muets qui soutiendraient un assaut de boxe

sans même pousser le classique: _Heavens_!... Il était entré dans la

pièce, avec son éternelle casquette sur la tête. Jules n'avait pas pensé

à s'offenser qu'il ne l'otât point, tant cette calotte plate, à courte

visière,--d'une étoffe velue et brouillée,--semblait faire partie

intégrante de son originale personne. Leurs mains s'étaient pourtant

touchées; mais, tandis que Jules tendait la sienne grande ouverte, à

peine si Jack Corbin avait allongé un de ses énormes doigts gantés d'une

peau jadis rouge, toute noire, maintenant, de la pression des rênes.

Puis, à la question de Maligny: «Qu'y a-t-il pour votre service,

monsieur Corbin? Vous savez, si je peux vous être utile, disposez de

moi...», il avait simplement répondu par le monosyllabe: «_Thanks_.»

Puis, tirant de sa poche un morceau de papier, il l'avait posé devant

Jules. Avec stupeur, celui-ci constata que c'était une bande d'envoi

d'un journal. Il lut ces mots, tracés d'une écriture volontairement

renversée:

MADEMOISELLE HILDA CAMPBELL

_Maison Campbell_

Rue de Pomereu

(_Personnelle_).

Et, commentaire immédiat au libellé de cette adresse, le silencieux

cousin avait extrait, d'une autre poche, le journal lui-même, expédié,

sous cette bande, à la jeune fille. C'était un numéro d'une de ces

feuilles, dites, encore aujourd'hui, du boulevard, quoique le monde des

lecteurs et des lectrices, représenté par cette formule au temps des

Aurélien Scholl et des Charles Monsalet, des Gustave Claudin et des

Xavier Aubryet, ou, moins loin de nous, des Chapron et des Fervacques,

n'existe plus d'aucune manière. Mais il se trouve toujours des

entrepreneurs de gazettes pour essayer de refaire la «Chronique» et les

«Echos» qui réussissaient dans leur jeunesse. Une main perfide avait

encadré au crayon rouge un paragraphe de la première page, jeté, entre

d'autres tout pareils, dans une colonne étiquetée: _A travers Paris_, et

signée: _La Casserole_. Jules de Maligny put lire sous ce titre: _Ce que

l'on voit au Bois de Boulogne_..., les lignes suivantes:

«_Ce que l'on voit au Bois de Boulogne?... Par ce joli mois de mai, des

feuilles aux arbres, des fleurs dans les taillis, des oiseaux sur les

branches... Et des amoureux, des amoureux!... La Casserole a retrouvé là

un jeune gentilhomme dont la disparition, depuis ces quelques mois, a

fait bavarder bien des jolies bouches et soupirer bien des tendres

cœurs... Consolez-vous, mesdames, le charmant J... de M... n'est pas

mort. Il est plus vivant que jamais, et en train de donner des leçons de

français à l'une des plus jolies et des plus blondes misses que nous ait

envoyées l'Angleterre. Avec un professeur aussi distingué, la miss, qui

sait déjà trotter et galoper, apprendra aussi à marcher. Nous saluons

d'avance, en elle, une des plus ravissantes Belles-Petites que le

Tout-Cythère aura recrutées, dans ces dernières années. A quand le petit

hôtel et la crémaillère?_...»

--«Quelle infamie!...» s'écria Jules après avoir parcouru du regard ces

vingt lignes, aussi imbéciles qu'abominables. Il devait toujours ignorer

quelle rancune ou contre lui ou contre Hilda s'était assouvie par cet

entrefilet. Mais, sur le premier moment, il n'acceptait pas cette

ignorance, et il continuait: «Je saurai quel est le polisson qui a

commis cette, ordure... Et on a osé l'envoyer à miss Campbell,

encore?... J'irai au journal. Il faudra bien qu'on me dise le nom de ce

drôle. Ou bien, je soufflette le directeur, et je me bats avec lui...»

«Non-sens,» dit Corbin. (Vous reconnaissez le _nonsense_ qui, dans le

vocabulaire anglais, signifie absurdité.) Puis manquant, pour une fois,

à ses habitudes du parler monosyllabique ou presque,--tant il attachait

d'importance à sa démarche et à la circonstance qui l'y

déterminait.--«Ce sera un autre aliment pour le _gossip_ voilà tout.»

(Vous reconnaissez un nouvel anglicisme et le synonyme à demi argotique

de notre _potin_.)

--«Vous avez raison,» répondit le jeune homme, et, toujours indigné: «On

ne peut cependant pas laisser passer de pareilles abominations sans

corriger des brigands qui ne respectent rien, pas même l'honneur d'une

jeune fille.»

--«Pourquoi vous êtes-vous conduit comme l'un d'eux, alors?»,

interrompit Jack brutalement.

--«Que voulez-vous dire?...» interrogea Jules, qui se sentit rougir de

colère à cette insolence.

--«Ce que je dis.»

--«Vous vous trompez, monsieur Corbin,» reprit Maligny, «si vous croyez

qu'il y ait jamais eu quoi que ce soit de répréhensible dans mes

relations avec miss Campbell...» Et la fierté naïve achevant de

l'emporter, chez lui, sur son parti pris de ménager, dans le cousin de

Hilda, le personnage le plus capable, s'il s'en faisait un ennemi

déclaré, de contre-carrer ses projets: «Je vous défends,» ajouta-t-il,

non moins brutalement que l'autre lui-même, «je vous défends,

entendez-vous? de les calomnier, ces relations... Celui qui a écrit cet

article a tout inventé, de toutes pièces. Miss Campbell a dû vous le

dire, si seulement elle a compris les turpitudes de ces insinuations.»

--«Elle n'a pas lu ce papier,» répondit Corbin. Il n'avait point paru

s'apercevoir de la colère où les mots «ce que je dis» avaient jeté son

interlocuteur. «Elle n'était pas là quand la chose est arrivée... J'ai

vu l'adresse. J'ai pensé: C'est bien étrange!... La marque au crayon m'a

frappé l'œil... Je me suis assuré de ce que c'était. J'ai pris l'avis

d'un ami, d'un réel ami,--un entraîneur, mais un gentleman,--un

Français, mais aussi vrai qu'un Anglais... Il m'a expliqué le sens de

toute cette saleté. Voilà pourquoi je suis ici...»

--«Il est déjà très heureux que vous ayez épargné cette lecture à miss

Hilda,» repartit Jules, avec une ironie où frémissait encore une révolte

à peine contenue. «Tout cela ne m'explique pas ce que vous avez prétendu

dire tout à l'heure, en m'assimilant à ceux qui n'ont pas respecté miss

Hilda? Parlez...»

L'Écuyère · 第 8 / 22 段