d'autre manière pour mordre davantage sur l'imagination de celui à qui
elle plaisait tant déjà? Hélas! Il faisait mieux que lui plaire, à elle.
A l'instant même où elle sa sauvait ainsi, d'une fuite folle et tout
impulsive, loin du séducteur, elle était si bouleversée et, dans sa
révolte, quoi qu'elle en eût, si ravie, que cette voix caressante
d'homme lui eût parlé avec cette douceur!--Lui, cependant, descendu de
cheval dans la vieille cour de sa vieille maison, en était à se poser,
avec une véritable angoisse, bien rare chez lui, cette question, de
nouveau: «Pourvu qu'elle n'aille pas parler à son père?...» Par
extraordinaire, il négligeait d'accompagner le concierge chargé du
pansement du précieux Galopin, l'unique habitant de l'écurie, jadis
aménagée pour six chevaux et un poney. Aujourd'hui, la demi-ruine était
venue. Le foin, acheté botte par botte, garnissait maigrement une des
stalles où la maître Jacques de la loge le prenait au fur et à mesure.
Une autre stalle servait à la paille. Le reste était vide. Les araignées
tendaient leurs toiles grises entre les barreaux dévernis des râteliers.
Les rats trottinaient à la recherche d'un peu d'avoine tombée, sur le
bétonnage fendillé du sol. Ces traces de décadence n'empêchaient pas
Galopin, l'hôte solitaire de cette maison de chevaux, de s'ébrouer
gaiement dans le box qu'il se trouvait occuper tout naturellement, faute
de rivaux. Le portier, jadis l'ordonnance d'un des oncles de Jules,
était, par hasard, un bon palefrenier. Il savait qu'il ne faut pas
laisser les bêtes de selle dans des atmosphères obscures, afin qu'elles
ne deviennent pas ombrageuses. La plupart du temps, l'écurie restait
ouverte, et l'on pouvait voir l'animal regarder, de ses grands yeux, le
tableau peu varié de cette cour:--Mme de Maligny passant, dans sa
toilette noire,--un fournisseur arrivant avec un paquet,--quelques
visiteurs, toujours les mêmes, entrant et sortant à pas comptés,--ledit
portier arrosant des fleurs disposées sur une des marches du perron,--et
le maître de l'aimable animal manquait rarement de venir le flatter
d'une caresse, quand il l'apercevait ainsi qui guettait la libre vie du
fond de sa tiède prison. Si la pensée d'un «sans-raison»[2] est capable
d'une surprise, cet _alogos-ci_ dut se demander indéfiniment quel
mystérieux lien rattachait les uns aux autres ces faits, en apparence si
dissemblables: son abandon, au milieu d'une allée, huit jours
auparavant, tandis que son cavalier se colletait avec un individu en
haillons;--la disparition du jeune homme pendant toute cette semaine,
où, lui, Galopin, avait été promené à la main, sous ses couvertures,
d'une extrémité à l'autre de la rue de Monsieur;--puis, cette sortie, ce
matin, ce furieux galop à tombeau ouvert avec le cap de maure,--cette
rentrée tranquille--et, pour finir, cet oubli. Quarante-huit heures
s'écoulèrent, en effet, pendant lesquelles Jules de Maligny vint et
alla, sans prendre garde à qui que ce fût et à quoi que ce fût, absorbé
par une idée fixe et bien simple: chercher, sur la place de Paris, des
camarades qui eussent chassé avec miss Campbell et qui lui donnassent,
sur elle, des renseignements exacts. Il fallait, aussi, que la curiosité
de ces camarades ne fût pas éveillée par les questions posées. Un
diplomate sommeillait dans l'étourdi qu'était l'arrière-petit-fils de la
grande dame polonaise. Il se réveilla pour la circonstance, et Jules
réussit, du moins, à réaliser cette partie de son programme. Ni Maxime
de Portille, ni Lucien Mosé, ni Longuillon, ni Raymond de Contay, les
camarades de fête qu'il consulta, ne soupçonnèrent qu'il eût un petit
battement de cœur, sous son veston, pour leur dire:
--«Je suis en marché, au sujet d'un cheval, avec Bob Campbell. J'ai vu
chez lui sa fille. Elle est rudement jolie. Qui est-ce, au juste?...»
--«...Une petite nigaude dont on n'a jamais pu tirer un mot. Elle
s'était plus ou moins brisé quelque chose à la main en tombant, un jour,
à Chantilly. Casal l'avait appelée la Cruche cassée...»
--«...Une petite sournoise qui doit faire ses farces dans les coins, ou
je ne m'y connais pas. Le vieux Machault la serrait de près, et aussi La
Guerche, avant son mariage... Mais les Anglaises trouvent le moyen de
garder des figures d'anges avec des mœurs de faunesses...»
--«...Une petite grue qui ne pense qu'aux cadeaux et à l'argent. Je ne
sais quel prince indien avait ses chevaux en pension chez le papa. Elle
lui a carotté un diamant, gros comme une noisette... Donnant, donnant.
C'est trop clair.»
--«...Un petit bijou de charme et de vertu, mon ami... Et de la branche!
Une vraie lady et auprès de laquelle bien des duchesses pourraient
prendre des leçons de manières. Toujours à sa place, et avec cela, si
naturelle, si bonne enfant. Je te répète, un bijou...»
Ces quatre réponses, entre dix autres, n'étaient pas pour étonner outre
mesure un Parisien comme Maligny, aussi «à la page», comme il eût dit
lui-même. Que prouvaient-elles? Que la délicieuse Hilda n'avait pas
traversé le monde des viveurs qui font profession de suivre les chasses
sans être remarquée? Le contraste excessif de ces éloges et de ces
critiques suffisait à établir son innocence. Elle avait, évidemment,
humilié--par quoi, sinon par sa réserve?--ceux qui parlaient d'elle
durement, sans rien formuler d'ailleurs que des insinuations. Des noms,
pourtant, avaient été prononcés: ceux de Machault, de La Guerche, du
rajah indien... C'en était assez pour que le jeune homme eût vraiment
une petite fièvre d'inquiétude, quand, au terme de cette enquête, il
risqua enfin une nouvelle visite à la maison Campbell. Si les
accusations, jetées légèrement par deux de ses amis, étaient vraies,
n'aurait-il pas dû s'en réjouir? N'était-ce pas une chance de succès de
plus, pour l'issue d'une aventure où il ne s'engageait certes pas en vue
de mériter un prix Montyon? Pourtant, la seule possibilité que ces
mauvais propos ne fussent pas des calomnies lui était insupportable. Si
la vie de tripot, de soupeur en cabinets particuliers, l'avait déjà
flétri en lui la fleur de délicatesse qui s'en va si vite d'un jeune
cœur, il n'avait que vingt-cinq ans. A cet âge, il se cache toujours,
au fond de l'âme la plus entamée, une secrète réserve d'amour. La source
de l'Idéal peut s'être appauvrie. Elle n'est pas entièrement tarie.
C'est la raison pour laquelle le sang du jeune homme courait plus vite
dans ses veines lorsqu'il se retrouva, quarante-huit heures après la
brusque séparation du Bois, sur le trottoir de cette paisible rue de
Pomereu. Imaginez qu'on lui eût donné à choisir, dans ce moment-là,
entre ces deux alternatives:--d'une part, être reçu par Hilda avec un
sourire et acquérir la preuve qu'elle avait commis les vilenies dont
elle avait été accusée,--ou bien être renvoyé, mais avec la preuve
qu'elle n'avait jamais manqué à sa modestie? Il eût préféré son propre
échec, et la certitude de la pureté de la jeune fille. Il n'avait fallu,
pour accomplir ce travail dans son esprit, que ces deux jours de
réflexions.
Il faisait un ciel voilé, cet après-midi-là, quand, vers les quatre
heures, Maligny passa le seuil de la porte derrière laquelle il avait vu
la jeune fille disparaître le premier jour, alors qu'il ignorait tout
d'elle encore et qu'il la croyait une simple aventurière. Un dernier
frisson d'hiver courait dans ce ciel d'avril, qui avait été si doux à
leurs trois rencontres. Oui. Ils ne s'étaient vus que trois fois, et il
semblait à l'amoureux qu'il connaissait la mystérieuse enfant depuis
toujours... Il constata, au premier coup d'œil, que la cour était vide.
La silhouette alourdie de Bob Campbell n'était pas là pour la remplir de
son importante présence, ni celle, osseuse et maigre, de Jack Corbin
pour y mettre une note de pittoresque. L'heureuse chance de Maligny et
la malheureuse chance de Hilda voulaient que le père fût en train
d'essayer, à la Porte-Maillot, une jument trotteuse et que le cousin
s'occupât d'un dressage dans un manège voisin. Les garçons d'écurie
vaquaient à leur besogne, et leur jeune maîtresse était seule dans la
petite pièce, au rez-de-chaussée d'_Epsom lodge_, qui servait de bureau
au maquignon. Son fin profil se penchait sur des livres de comptes, où
elle transcrivait le détail des dernières opérations de leur commerce.
D'ordinaire, elle employait les heures du soir à cette besogne
fastidieuse, et qui n'était guère dans ses goûts. Mais, depuis ces deux
jours, et sous le prétexte qu'elle se sentait toute souffrante, elle
n'avait plus quitté la maison... Un prétexte? Non. Le trouble où
l'avaient jetée l'attitude de Jules et ses discours avait si
profondément ébranlé ses nerfs, qu'elle en était malade. Surtout, elle
avait une appréhension poussée jusqu'à l'angoisse: celle de le
rencontrer de nouveau et qu'il lui parlât de cette même façon
caressante. Toute pure et simple qu'elle fût, elle avait trop bien
compris à quelle tentation préludait cet éloge si direct de sa beauté. A
la seule idée que ces mots: «Je vous aime,» pouvaient lui être dits par
cette voix, elle se sentait défaillir. Elle était trop réfléchie pour ne
pas voir, dans une pareille manière de procéder, une marque, ou de
beaucoup de légèreté ou de bien peu d'estime. Mais c'était aussi, cette
demi-déclaration à laquelle elle avait coupé court dans un tel sursaut
de pudeur, la preuve qu'elle plaisait à Jules. Elle ne pouvait se
retenir de trouver, à cette évidence, la secrète et profonde douceur que
la femme qui aime ressent, malgré elle, à constater qu'elle occupe la
pensée de celui qu'elle aime. Ces émotions, si nouvelles pour la jeune
fille et qui auraient suffi à la bouleverser, s'avivaient encore d'une
inquiétude: la folle impulsion qui l'avait précipitée loin du tentateur
ne risquait-elle pas ou de briser à jamais leurs relations, ou, tout au
contraire, de rendre Maligny plus entreprenant? Se sauver, comme elle
s'était sauvée, mais c'était clairement laisser voir qu'elle avait peur.
Elle ne savait pas, dans le désarroi intime de son être, laquelle de ces
perspectives elle redoutait davantage: être pour toujours séparée du
jeune homme, ou bien avoir à réprimer, chez lui, des écarts plus vifs de
langage ou de manières. N'aurait-elle pas dû aussi raconter à son père
ce début de conversation, et comment elle y avait coupé court par ce
subit départ? Elle s'en était tue vis-à-vis du vieux Campbell, comme
aussi vis-à-vis de son cousin. Ce dernier avait, pourtant, deviné
quelque chose, car il lui avait dit, en la regardant avec une expression
singulière:
--«Ne croyez-vous pas, Hilda, que je devrais aller rue de Monsieur,
savoir si M. de Maligny n'est pas de nouveau plus malade?... Il devait
revenir pour le cheval et il n'a pas reparu...»
--«Il reviendra demain ou après-demain,» avait-elle répondu; et elle
avait ajouté, sûre qu'en intéressant la fierté professionnelle du digne
garçon elle l'empêcherait d'exécuter son projet: «En tout cas, vous
auriez bien tort de passer chez lui. Il croirait que nous voulons lui
forcer la main pour cet achat.»
--«Juste...», avait grommelé Jack Corbin, sans que le soupçon, apparu
dans ses yeux, se dissipât entièrement. Aussi la jeune fille, que cette
perspicacité gênait, fût-elle soulagée d'un poids véritable à se dire
que son cousin n'était pas là, lorsqu'elle aperçut, du fond de la loge
vitrée où elle libellait des factures arriérées, Jules de Maligny
entrant dans la cour. Elle avait levé la tête, bien par hasard, à cette
minute-là. Elle se courba aussitôt sur le grand-livre, dont elle
relevait les chiffres, non sans que la flamme du sang monté à sa joue ne
décelât son émotion. Si Jules avait consacré, à feuilleter les poètes
anglais; le quart seulement du temps dépensé autour des tables de
baccara, il aurait pu se rappeler à l'occasion de ces folles rougeurs,
dont il avait déjà vu, à plusieurs reprises, ce frais visage comme
incendié, les vers divins du _Locksley Hall_: «Sur sa joue et sur son
front pâle, vint une couleur avec une lumière,--comme j'ai vu jaillir
une rougeur rose dans la nuit du Nord.--Et elle se tourna, son sein
secoué par un orage de soupirs,--toute son âme brillant comme une aube
dans la profondeur de ses yeux bruns[3]...» Et il aurait faussé son
impression en y mêlant de la littérature. Il fit mieux. Il en jouit,
avec cette vivacité qui était le trait charmant de sa nature. Ce fut
comme si la jolie compatriote de Tennyson lui eût fait l'aveu explicite
de son sentiment. Lui-même, les inquiétudes traversées depuis ces deux
jours l'avaient amené à ce point d'énervement, tout voisin des larmes
chez ces natures d'homme à demi féminines. Ces soudaines poussées de
pitié tendre rendent de pareils personnages si périlleux à rencontrer
pour une enfant inexpérimentée! En s'avançant vers miss Campbell, à
cette seconde, Maligny éprouvait réellement l'émotion délicate et
profonde qui eût été celle d'un adolescent incapable de calcul et
emporté tout entier par les tumultes d'une sensibilité jeune et naïve.
Voyant Hilda si émue, défaillante presque, et comprenant combien elle
était dénuée de protection dans l'étrange milieu où la destinée l'avait
fait grandir, un remords le saisit. Oui, il se repentit, tout d'un coup,
de ne pas l'avoir respectée davantage et dans sa pensée et dans ses
paroles. Pendant ces quelques instants, il oublia et sa propre
expérience du vice parisien et les insinuations de ses camarades. Il
oublia Machault, La Guerche, le rajah aux somptueux cadeaux; et, avec
une grâce de spontanéité aussi sincère, qu'elle était momentanée, il
balbutia, plutôt qu'il ne prononça, cette phrase dont il aurait bien ri,
s'il l'avait entendue dite par un Maxime de Portille ou un Guy de
Longillon dans une circonstance analogue:
--«Je suis venu, mademoiselle... vous demander... de me pardonner, tout
simplement... si je vous ai parlé, l'autre jour... d'une manière qui
vous a déplu... Si j'avais pu deviner que vous prendriez les choses
ainsi... je vous assure, je ne me serais pas laissé aller à penser tout
haut comme j'ai fait...»
--«Ne recommencez pas,» interrompit Hilda, dans un petit geste de
défense. La façon si directe dont Jules l'abordait la décontenançait de
nouveau et touchait en elle à cette fibre, toujours si vibrante chez une
Anglaise: la loyauté. Oui. Il y avait une loyauté absolue,--du moins,
elle le crut,--dans la conscience du jeune homme, qui avouait ses torts
sans rien tenter pour les atténuer. Il venait de les renouveler,
pourtant, mais avec un tel air d'ingénuité, en s'en excusant par ces
mots: «Je ne me serais pas laissé aller à penser tout haut.» C'était
contre eux que Hilda protestait instinctivement. Puis, comme elle
vit--ou crut voir--une souffrance et une timidité sur cette mobile
physionomie, elle eut une faiblesse, elle aussi, celle d'ajouter:
«C'était à moi de vous arrêter tout de suite, l'autre jour... Je n'ai
pas su le faire. Je suis un peu une sauvage, voyez-vous...» Et, avec un
demi-sourire intimidé: «Ce n'est pas en me battant contre des chevaux
toute la journée que j'ai pu apprendre les manières des femmes de votre
monde...»
--«Alors,» insista-t-il, en saisissant le joint avec sa souplesse
d'enfant gâté, «je suis pardonné?»
--«Je ne vous en ai jamais voulu,» répondit-elle.
--«Hé bien! s'il en est ainsi, prouvez-le-moi en me permettant de vous
accompagner encore, quand je vous rencontrerai au Bois, à cheval?...»
A cette question, trop nettement posée pour permettre aucune équivoque,
et dont allait dépendre tout l'avenir de leurs rapports, la jeune fille
ne répondit pas. Elle s'était levée au moment où Jules avait frappé à la
porte. Elle était sortie de la petite chambre, ne voulant pas avoir là
un tête-à-tête avec lui. Ces tout premiers propos d'explication avaient
été échangés sur le seuil. En faisant quelques pas dans la cour, elle
força son interlocuteur à les faire aussi. Elle s'arrêta tout d'un coup
et parut hésiter une minute. Ses sourcils blonds s'étaient froncés. Ses
paupières avaient battu. Enfin, résolue et le regardant bien en face,
avec une expression infiniment sérieuse de son joli visage:
--«Monsieur de Maligny», commença-t-elle, «je vous dois trop de
reconnaissance pour ne pas désirer vous revoir. Je suis trop habituée,
d'ailleurs, dans mes sorties à cheval, à rencontrer tel ou tel des
clients de mon père et à me promener avec eux pour que je m'interdise
avec vous, qui m'avez sauvé la vie, ce que je me permets avec des
indifférents... Mais vous devez comprendre que je ne suis pas arrivée à
mon âge sans que l'on ait essayé de me dire ce que je ne devais pas
écouter. Dans mon pays, une jeune fille ne se laisse faire la cour que
par celui auquel elle est _engagée_[4].» On reconnaîtra, à ce petit
idiotisme, le vocabulaire anglo-français de la maison Campbell. «Tous
ceux qui m'ont manqué ainsi,--on manque à une femme quand on s'occupe
d'elle, et que l'on ne veut pas l'épouser,--j'ai cessé de les connaître,
simplement. Promettez-moi que vous vous conduirez toujours, avec moi,
comme si mon père était là, et que jamais, vous m'entendez bien,» elle
souligna le mot en le répétant, «_jamais_ vous ne me parlerez d'amour.
C'est tout ce que je vous demande, de me faire cette promesse sur votre
honneur, et je n'aurai aucune objection à vous rencontrer au Bois...»
--«Je vous le promets,» dit le jeune homme, avec un accent qu'il ne se
connaissait pas, aussi sérieux que celui de la jeune Anglaise. Il ne
s'agissait plus ni de Machault, ni de La Guerche, ni du prince indien.
Hilda avait déployé, depuis le début de cette scène, et surtout dans ce
singulier discours, l'espèce de dignité irrésistible qui est le
privilège des très honnêtes filles, lorsqu'elles défendent sérieusement,
bravement, cette honnêteté. Plus tard, échappé à ce magnétisme, le
séducteur se trouvera imbécile d'avoir pris à la lettre une semblable
promesse. Sur le moment, il fait comme Jules de Maligny: il signe
d'avance tous les contrats de renoncement, rien que pour voir un sourire
d'orgueil rassuré s'épanouir sur une petite bouche triste, une clarté
d'indulgence adoucir de beaux yeux sévères.
«Oui,» insista-t-il, «je m'engage sur l'honneur à être, avec vous,
exactement ce que vous me permettez d'être, et rien de plus, et vous,
miss Hilda, voulez-vous, en échange, me laisser vous demander une
promesse?...»
--«Laquelle?», interrogea la jeune fille.
--«Celle d'essayer de me considérer comme un ami, un véritable ami...
Tenez, comme M. Corbin, qui revient nous surveiller, je le parierais, à
la mine qu'il a prise en me voyant ici...»
Tandis que les jeunes gens devisaient de la sorte, la rude figure du
brave chien de garde qu'était Jack était apparue, en effet, à l'autre
extrémité de la cour, juchée sur un énorme cheval, et suivie de Norah et
de Birman, les chiens, réels ceux-là, qui ne le quittaient guère. Des
aboiements féroces jaillirent soudain de la gueule des _skyes_,--ces
manchons roulants sur de courtes pattes torses--au seul aspect de
l'étranger, et le «_How do you do_?» de leur maître ressemblait fort,
lui aussi, à un grognement. Ce grand long corps était habité par un de
ces esprits presque animalement observateurs, comme en possèdent les
gens du peuple, très voisins de l'instinct et qui vivent toujours avec
les bêtes. Quand l'amour y ajoute sa lucidité, ces intelligences frustes
ne peuvent guère être trompées. Corbin n'avait à son service, pour
pénétrer les véritables intentions de Maligny, d'autres renseignements
que ceux qui avaient d'abord ému sa sympathie en faveur du courageux
défenseur de sa cousine. On se rappelle comme il l'avait accueilli. Ce
premier éveil de reconnaissance subsistait toujours. Une défiance s'y
mêlait déjà. Cette lutte entre deux sentiments aussi contradictoires
donnait la plus comique expression de malaise à ce masque, flegmatique
et rogue, couleur de cuir tanné, avec le bourrelet rouge de sa cicatrice
aperçu sous la visière de la casquette. Ses yeux dévisageaient le nouvel
ami de sa chère Hilda du même regard que les deux bassets, lesquels ne
savaient évidemment pas s'ils devaient mordre les mollets de l'intrus ou
lui lécher la main... Une fois de plus, la grâce innée de Jules fut la
plus forte. Au salut bourru de Jack, lancé du haut de sa selle, il
répondit par le plus cordial des:
«Je vais très bien, monsieur Corbin,» et il ajouta: «D'autant mieux que
j'ai l'idée que vous m'amenez là, précisément, la bête que je cherche.»
--«Trop verte pour un amateur...» répondit brutalement l'écuyer.
--«Je vous ai vu monter, monsieur Corbin,» répliqua le jeune homme.
«J'en serai quitte pour vous la confier. Elle sera mise au bouton, comme
on disait autrefois[5], en huit jours...» Et, voyant Hilda chercher,
dans la poche de la jaquette, du sucre pour le cheval, il lui en demanda
familièrement un morceau. L'ayant brisé, il le distribua aux deux
terriers. Le bruit des mâchoires broyant la friandise remplaça aussitôt
l'aboiement. La moue du cousin s'éclaira de même. Il esquissa une espèce
de rictus, d'une amertume dégoûtée; tandis que, continuant à tenir son
rôle d'acheteur, Maligny se retournait vers miss Campbell pour lui dire,
comme s'ils n'eussent parlé, dans leur tête-à-tête, que de cette
acquisition possible:
--«Je reviendrai donc demain matin, mademoiselle, puisque monsieur votre
père n'est pas là...»
Sur cette phrase, qui faisait, de son interlocutrice décontenancée, la
complice forcée d'une légère fourberie vis-à-vis du cousin trop
perspicace, il prit congé. A quoi bon préciser, par des commentaires, le
pacte d'amitié qu'il venait de passer avec elle et qui lui permettait de
gagner du temps? Et il se disait, quand il se retrouva sur le trottoir
de la rue de Pomereu:
--«Si cette petite est une comédienne, elle est rudement forte. Vous
n'êtes pourtant pas une poire, monsieur de Maligny.» Cette argotique
métaphore traduisait la réaction que sa précoce expérience essayait en
lui déjà contre l'accès de griserie sentimentale auquel il s'était
abandonné. «Bah!», se répondit-il, «poire ou non, qu'est-ce que je
risque? Si je perds ma peine à tourner autour d'elle, personne n'en
saura rien. Et elle a bien l'air d'être sincère!... Sincère?... Mais
Machault, alors?... Mais La Guerche?... Mais le rajah?... Pourquoi ne
serait-ce pas là de simples ragots?... Et puis, en amour, c'est comme en
duel: il faut voir venir... Je verrai venir, pendant que nous jouerons à
l'amitié, et ce sera une occupation bien agréable, car elle est si
jolie!...»
[1] Et les habitants de la Grande-Bretagne, si radicalement séparés du
reste du monde.
[2] On a déjà rappelé, au chapitre II de ce récit, que c'est là le nom
(_alogos_) donné irrévérencieusement, par les Grecs modernes, aux
chevaux.
[3]
On her pallid cheek and forehead came a colour and a light;
As I have seen the rosy red flushing in the northern night,
And she turned, her bosom shaken with a sudden storm of sighs,
All the spirit deeply dawning in the dark of hazel eyes.
(Tennyson.)
[4] _Engaged_:--fiancée.
[5] Terme de l'ancien manège. M. le général J.-B. Dumas écrivait à
l'auteur à propos de cette expression: «Nous avons vu disparaître en
1886 ou 7 environ dans l'armée le coulant, le bouton et le fouet de cuir
souple qui terminait les rênes de bride. C'était un reste du premier
Empire.»
V
LES NAÏVETÉS D'UN JEUNE ROUÉ
Il y a, dans tout sentiment vrai, une force singulière, et qui agit un
peu à la manière des énergies de la nature, auxquelles, d'ailleurs, les
sentiments vrais ressemblent. N'en ont-ils pas la simplicité
inconsciente, la continuité ininterrompue? Peut-être la science
arrivera-t-elle, un jour, à découvrir, dans la sorte de suggestion qu'un
cœur, profondément possédé d'une pensée, exerce sur un autre cœur, une
influence analogue à celle de l'hypnotisme. Quoi qu'il en soit de la
cause, l'effet n'est pas discutable. Comme une ardeur contagieuse émane
d'une âme profondément passionnée, une femme qui aime un homme d'un
amour sincère laisse rarement cet homme indifférent, et _vice versa_.
Qu'il se révolte contre la prise de cet amour sur lui, ou qu'il y cède,
cette prise existe. La repousser, c'est la reconnaître. De là dérivent,
devant l'évidence d'un grand amour inspiré, ces aversions violentes, qui
sont une défense d'une personnalité effrayée de se sentir envahir par
une autre.
Si cette personnalité ne se rebelle point, cette mystérieuse puissance
de contagion se manifeste par d'étranges métamorphoses de caractère chez
celui ou celle qui est l'objet de ce grand amour. Aucun phénomène n'est
plus fréquent. Aucun n'a été moins étudié, tant on en reste, malgré
d'innombrables efforts d'analyses, à l'_a b c_ du préjugé dans les
choses de la tendresse. Il est convenu, par exemple, qu'entre deux
cœurs, celui qui aime le plus est aussi celui qui se subordonne à
l'autre, et il désire, en effet, se subordonner. En réalité, c'est lui
qui impose à l'autre ses façons de sentir, lui qui modèle cet autre
d'après ses émotions. Toujours, ou plutôt,--car il convient de ne jamais
trop généraliser des lois qui comportent tant d'exceptions
individuelles,--presque toujours, dans une passion partagée, le rôle
directeur appartient au plus épris. C'est lui qui impose ses goûts, ses
idées, ses façons de vivre. Entre un beau jeune homme, déniaisé jusqu'à
en être déluré, comme un Jules de Maligny, et une jeune fille toute
primitive comme une Hilda Campbell, la lutte paraissait très inégale. Il
semblait bien, n'est-il pas vrai? que leurs relations dussent être
conduites à son gré, à lui, et que la jeune fille dût simplement suivre
le chemin où le jeune homme saurait l'engager. Mais Jules n'avait pour
Hilda qu'un goût très vif, qu'un caprice très amusé, au lieu que la
pauvre Anglaise était la proie d'un sentiment très sérieux. Dès le
premier jour, elle avait été saisie par cet amour unique, total, absolu,
dont les anciens avaient symbolisé la fatalité dans le mythe d'une
Aphrodite impitoyable et invincible (_amilictos_ et _anikétos_). C'était
elle, la faible, la naïve enfant, qui allait avoir raison du jeune
viveur, roué déjà, et le manœuvrer au gré de sa romanesque et pure
sensibilité,--pour un temps. En effet, si le sentiment vrai a ce pouvoir
d'incliner une volonté, il n'a pas celui de changer un caractère, et
toutes les aventures de cœur finissent par se résoudre, à une certaine
minute, dans des conflits de caractères. Qui creuserait cette formule y
rencontrerait l'explication de bien des tragédies sentimentales, mises,
par leurs victimes, sur le compte de tels ou tels événements, de telles
ou telles erreurs. Les héros de ces drames secrets du cœur ont tout
simplement agi, à un moment, d'après les traits essentiels et
irréductibles de leur nature, après avoir vécu, dans le premier
enchantement de l'amour naissant, d'après leurs émotions.