Un Anglo-Saxon de la vraie souche croirait faire injure à une jeune

fille, s'il supposait un moment qu'elle a besoin d'un protecteur.

Quoique la loi sur la «rupture des promesses», qui assimile très

justement la séduction à un délit, n'existe pas en France, Hilda se

promenait dans le Paris de ses goûts,--il est vrai qu'il n'était pas

bien étendu!--on l'a déjà remarqué avec autant de liberté que si elle

eût vécu dans _Pall Mall_ ou dans _Pimlico_, sous la sauvegarde des

sévères juges de son pays. Le père était si habitué à voir en elle

uniquement la dresseuse de chevaux, qu'à cette demande d'essai faite par

son nouveau client, il répliqua simplement:

--«La bête est verte, monsieur le comte. Etes-vous très sûr de vous,

comme cavalier, ou voulez-vous qu'un de mes hommes aille avec vous?...»

--«Je suis très sûr de moi,» fit Maligny, «mais, comme le cheval ne

m'appartient pas encore, je prendrai un de vos hommes...»

--«_Well_...», reprit Campbell. Il appela successivement de sa voix

rauque, qui dénonçait trop la funeste manie du _gin_, trois de ses

employés, dont son neveu: «Jack!... Dick!... Walter!...»

--«Jack et Dick sont sortis avec les deux nouveaux poneys,» répondit une

voix, toute fraîche celle-là, tout argentine, celle de Hilda, dont le

buste apparut à une des fenêtres du premier étage. Elle vit Jules et le

salua, sans rougeur cette fois, de son loyal sourire. Elle continua: «Et

Walter est à la forge, avec la jument baie.»

--«Voulez-vous monter avec M. de Maligny, qui essaiera l'Irlandais de ce

matin?» dit le père. «Vous en profiterez pour faire prendre l'air au

Rhône.» On se rappelle qui avait imaginé d'infliger ce sobriquet au

camarade du Rhin et pourquoi. Puis, se tournant vers Jules, il

interrogea avec un nouvel anglicisme:

--«Vous n'_objectez_ pas?...»

Voilà comment, bien peu d'heures après avoir obtenu--pour le

lendemain--l' _exeat_ du docteur Graux, et en avoir usé tout de suite et

abusé, le jeune homme se trouvait trotter botte à botte avec celle que

le digne médecin avait appelée «une milady de la main gauche». Sa

blessure, trop récente, et toujours bandée, ne lui permettait pas de

déployer son talent de cavalier, dont il aurait eu besoin pour bien

diriger un cheval à peine mis et très difficile. Tout juste arrivait-il

à le maîtriser. Mais, pour les jeunes gens d'une certaine race, une

petite sensation de danger, de risque, à tout le moins, est un excitant

qui les grise gaiement. D'être sur cette bête très en l'air, et qui,

durant cette promenade, ne se calma pas une minute, avivait, pour Jules,

le plaisir inattendu de causer en tête à tête avec la jeune fille et

très vite intimement. Il possédait, au suprême degré, le don dangereux

des séducteurs-nés; il avait un art instinctif de poser, avec une grâce

légère, comme enfantine, de ces questions qui établissent du coup, entre

les interlocuteurs, des relations autres que les conventionnelles. Il se

racontait lui-même avec une telle spontanéité, même à des indifférents,

que, très naturellement, ceux-ci étaient tentés de lui répondre sur un

ton pareil.

Hilda Campbell et lui n'étaient pas au bout de l'avenue des Poteaux

qu'il l'avait déjà initiée à tout le détail de sa vie, dans la vieille

maison de la rue de Monsieur. Avec quel art de comédien ingénu la

réalité de cette existence, si simple, si peu excentrique, avait été

maquillée! L'étroit et pauvre jardin sur lequel donnaient les fenêtres

du salon du rez-de-chaussée était devenu un parc. Ce coin paisible, mais

assez vulgaire, et, somme toute, très bourgeois, du faubourg

Saint-Germain, s'était transformé en une province pittoresque, peuplée

de couvents et d'hôtels jadis princiers, tous historiques! La vieille

douairière dont il était le fils avait pris une tournure d'aïeule

portraiturée par Van Dick--(sir Anthony, comme l'appellent

tranquillement les cartouches de la _National Gallery_, à Londres. Ces

insatiables dévorateurs que sont les Anglais ont happé et digéré le

grand peintre Anversois et ils en ont fait un baronnet). Lui-même,

Jules, se silhouettait comme le jeune gentilhomme des romans des mauvais

élèves de l'exquis Octave Feuillet. Il était l'héritier mélancolique

d'un grand nom, pas très fortuné, mais fièrement pauvre, consacrant ses

vingt-cinq ans à consoler la solitude et le veuvage d'une mère

incomparable. Il y avait, certes, les éléments de tout cela dans sa vie.

Il en avait fait un très agréable arrière-fonds à des habitudes d'un

ordre beaucoup moins édifiant. Mais constatant au regard de sa compagne,

que ce roman tout familial intéressait la jolie Anglaise, il eut le

flair de s'y tenir. Par une étrange suggestion de sa propre parole, plus

il ajoutait des traits faussés à ce personnage ainsi posé, plus il le

devenait sincèrement. Avait-il jamais hanté les cabarets à la mode, les

luxueux cabinets de toilette des demoiselles et les tripots?... Il eût

donné sa parole d'honneur que non,--et il n'eût pas trop menti. Il

l'avait presque oublié. La passion naissante a de ces trompe-l'œil.

--«Mais vous-même, mademoiselle,» finit-il par dire, avec l'idée

d'obtenir confidence pour confidence, «vous n'avez pas quelque part, en

Angleterre, une maison de famille à laquelle vous rattachent des

souvenirs d'enfance et que vous regrettez dans votre exil parmi nous?»

--«Une vraie maison de famille?» répondit-elle, «non... Il y en avait

pourtant une qui aurait pu en tenir lieu. C'était celle où nous sommes

allés tous les étés, pendant dix ans, en Shropshire... Nous n'y

retournons plus, depuis la mort de ma mère.»

--«Ah!», interrogea Jules avec un intérêt qui n'était pas joué. «Vous

avez perdu madame votre mère?... C'est un deuil récent?» Il attendait

une réponse qui lui fournirait une occasion de quelques tirades émues

sur les tristesses de l'existence, l'irréparable de certains malheurs,

l'irremplaçable douceur de certaines affections,--enfin, toute cette

phraséologie sentimentale à laquelle de plus averties qu'une pauvre

petite Hilda Campbell se laissent prendre, depuis que le monde est monde

et qu'il y a des fourbes à demi sincères pour jouer, à des femmes

naïves, la comédie de la pitié attendrie. Aussi demeura-t-il

décontenancé devant l'attitude de la jeune fille, dont le visage se

serra, pour ainsi dire. Elle ne répondit qu'un mot à sa question:

--«Il y a déjà un peu de temps,» fit-elle évasivement. Puis, détournant

aussitôt la conversation: «Tenez bien votre monture, monsieur de

Maligny... Je vois un daim dans le fourré. Quelquefois, les chevaux en

ont horriblement peur. On ne sait pas trop pourquoi... J'ai failli être

tuée, l'été dernier, par la plus sage des juments que nous ayons jamais

eues à la maison. Elle a aperçu un de ces petits cerfs qui débouchait à

un tournant. Elle s'est emballée, sans que j'aie pu la ramener, jusqu'à

la porte de Boulogne... J'ai bien cru que c'était fini, et que j'y

restais...»

Elle rappelait cette aventure avec un de ces sourires de côté où il

tient de l'énervement et du défi. Et pas un mot de plus sur sa mère

morte. Gardait-elle si peu de fidélité à ce souvenir, sur lequel le peu

scrupuleux Jules avait médité de spéculer? Il ne se doutait pas que

cette image de la plus chère des disparues déchirait, chaque fois, le

cœur de la jeune fille. Encore, maintenant, elle venait d'avoir

horriblement mal à l'évocation inattendue d'un passé resté si cher. Mais

ce n'était pas seulement sa beauté délicate qui la rendait pareille au

plus délicat des types féminins créés par Shakespeare. «Que pourra faire

Cordelia? Aimer et garder le silence...» Hilda était trop profondément

sensible pour que tout son être ne se repliât pas à l'idée de raconter

ce qu'elle sentait. Quelle ironie dans certains contrastes d'attitudes

et de langages! Cette jeune fille, si passionnément tendre, taisait ses

émotions, à cause de leur excès même, tandis que Jules proclamait,

communiquait les siennes, précisément parce qu'elles étaient

superficielles. Il les fouettait, il les surexcitait en les parlant. Si

intelligent qu'il fût, comment aurait-il compris une nature à ce point

différente de la sienne?

--«Ce n'est pas le regret de sa pauvre maman qui l'étouffera jamais,»

songeait-il. «Tant mieux!... C'est bien naturel, d'ailleurs, si cette

maman ressemblait au papa et au cousin... Délicieuse petite! C'est une

orchidée poussée dans une écurie...» Et, ravi à part lui de la

comparaison, il se prit à changer de sujet, lui aussi, et à causer

chevaux,--puisque miss Campbell semblait s'intéresser si passionnément à

son métier. Les chevaux les amenèrent bien vite à parler courses, puis,

chasse à courre. Jules se rendit compte, aussitôt, que l'habitante

d'_Epsom lodge_ connaissait fort bien les divers endroits où

fonctionnent les grands équipages des environs de Paris et leur

personnel. Il demeura étonné lui-même qu'ayant, à plusieurs reprises,

pratiqué volontiers ce sport à Chantilly, à Rambouillet, à

Fontainebleau, dans la forêt de Compiègne, partout enfin, il n'eût

jamais rencontré la jeune fille. Comme il arrive sans cesse, dans ce

Paris qui est, au fond, un conglomérat énorme de toutes petites villes,

leurs destinées s'étaient côtoyées en s'ignorant. Mais, ce que Maligny

n'ignorait pas, c'était la moralité de la plupart des jeunes gens qui

ont le «bouton» dans ces différentes chasses. Avec ce visage d'une

joliesse idéale et cette tournure, impossible que Hilda Campbell n'eût

pas été remarquée, par suite courtisée. Courtisée, jusqu'où? Il se

posait la question, tout en continuant de galoper avec elle, et, à

chaque seconde, il s'éprenait de plus en plus de cette adorable enfant

qui ne soupçonnait guère les vraies pensées cachées derrière les yeux de

ce décevant garçon, ces beaux yeux slaves qu'elle continuait de trouver

si fins, si caressants, si pareils à ceux des viveurs qui l'avaient, en

effet, remarquée et qui avaient essayé de la séduire. A tous, elle avait

opposé ce flegme qui déconcerte les entreprises des plus audacieux. A

aucun elle n'avait souri comme à Maligny, avec cette grâce de la

tendresse qui s'ignore, parce qu'elle se croit seulement de la

reconnaissance. Il venait de tant lui plaire, depuis cette dernière

heure, de nouveau et de toutes les façons! Elle avait aimé de lui,

d'abord, sa hardiesse à cheval au départ, et sa souple adresse. Si elle

était une Cordelia par la physionomie et par le cœur, elle était aussi

une écuyère professionnelle, et l'influence de son métier devait se

mêler même à son rêve sentimental... Et puis, le philtre périlleux de ce

rêve commençait de l'envahir. Elle venait d'écouter, avec tant d'avidité

émue, ce que Jules lui avait raconté de son intérieur, de son vieil

hôtel, de ses vieux domestiques, de sa vieille mère. Comment eût-elle

douté de ces confidences? Elles s'accordaient aux impressions que son

cousin Corbin lui avait rapportées toute cette semaine, quand elle

l'envoyait aux nouvelles... Et les deux jeunes gens allaient ainsi,

emportés par leurs rapides chevaux, si seuls, si libres, et attirés

invinciblement l'un vers l'autre, pour des raisons très différentes! Au

regard des habitués de l'après-midi, au Bois, qui les voyaient passer,

ils étaient si bien appariés, si évidemment, semblait-il, créés l'un

pour l'autre! Beaucoup de ces habitués connaissaient Hilda. Ceux-là

savaient, pour employer un terme brutal du vocabulaire parisien, «qu'il

n'y avait rien à faire avec elle». Ils savaient, en outre, qu'elle était

coutumière de ces accompagnements, quand son père avait un cheval à

présenter. Quelques-uns connaissaient aussi Jules de Maligny, étiqueté

déjà, par la légende, du titre justifié de «mauvais sujet». Ils

haussaient les épaules d'un mouvement imperceptible, à le regarder si

empressé auprès de la jeune Anglaise, dans ce frais décor de verdure

nouvelle, d'eaux peuplées de cygnes et de quelques allées cavalières.

--«Il perdra son temps, ce petit Maligny, comme tous les autres...»

Telle était la signification de ce geste, dont le «petit Maligny» eût

souri à son tour, s'il avait été assez libre d'esprit pour observer les

impressions des promeneurs croisés de la sorte. Il n'y prenait pas plus

garde qu'au bandage de sa main droite, dont il se servait, à présent,

comme de la gauche. Il n'avait d'attention que pour la jeune fille.

Chacun des geste de Hilda, chacune de ses attitudes, sa grâce à tourner

sa blonde tête, une inflexion souple de son buste svelte, ses rires gais

à de certaines minutes, et, à d'autres, ses silences songeurs, avivaient

en lui la flamme brûlante de la fantaisie. La pensée qu'une aventure,

commencée de la sorte, pût se terminer autrement que les diverses

histoires qui peuplaient déjà son court passé, trop bien rempli, de

dilettante de l'amour, ne traversait même pas son esprit. Lorsqu'ils se

séparèrent rue de Pomereu, au retour de cette première sortie, son

unique préoccupation était d'imaginer un autre moyen d'avoir un second

tête-à-tête. Il n'avait pas besoin de tant de ruses. Bob Campbell

lui-même, avec sa simplicité habituelle, le renseigna sur l'heure où il

pourrait, si cela lui convenait rencontrer Hilda au Bois.

--«L'Irlandais ne vous plaît pas?...», avait-il demandé à Jules

aussitôt. «Il faudra essayer le Rhône. Il est parfait, monté en homme,

vous verrez... Hilda, vous reprends le cap de maure demain, avant onze

heures. Vous lui donnerez un fort temps de galop, de quoi le _baisser_,

que l'on puisse le présenter de nouveau, plus sage, à ce monsieur et à

cette dame qui doivent revenir...»

Est-il besoin de dire que, le lendemain matin, l'amoureux--ou qui se

croyait tel--avait, dès les neuf heures, parcouru, au trot allongé de

Galopin, et dans l'un et l'autre sens, l'inévitable allée des Poteaux?

Et faut-il ajouter que Hilda Campbell ne fut pas trop étonnée, quand

elle l'aperçut, à son tour, qui venait de son côté? La pauvre fille

avait bien deviné qu'elle intéressait très particulièrement le jeune

homme. Elle éprouvait, à cette constatation, un plaisir qu'elle n'eut

pas la force de lui cacher. Son cœur était pris, et son entière

innocence rendait cette passion naissante si dangereuse pour elle!

Comment le rusé personnage qui en était l'objet n'eût-il pas vu une

invitation à pousser plus avant sa pointe dans un accueil comme celui

qu'elle lui fit?--Un éclair de joie avait brillé dans les yeux de la

jeune fille, un sourire était venu à ses fraîches lèvres ourlées, et une

douceur avait vibré dans sa voix timbrée d'un rien d'accent:

--«Me permettrez-vous de vous accompagner un bout de route,

mademoiselle?» avait-il demandé.

--«Le Bois est à tout le monde,» avait-elle répondu, enfantinement.

Jules avait pris ces mots évasifs pour un «oui», dont il profita sans

retard. Les voilà donc de nouveau partis ensemble, et la conversation de

la veille recommençant, déjà plus intime:

--«Votre main n'a pas été trop fatiguée par la promenade d'hier?», avait

interrogé miss Campbell.

--«Pas le moins du monde,» répliqua-t-il. «J'ai passé tranquillement la

soirée auprès de ma mère, à lire et à me reposer... Et vous même?»

ajouta-t-il. Puis insidieux: «Vous n'êtes pas sortie? Vous n'êtes pas

allée au théâtre?»

--«Au théâtre?», avait répété Hilda, avec son rire jeune et qui montrait

la double rangée de ses dents claires. «Mon père ne m'y conduit

jamais... Nous soupons à huit heures. Nous restons ensemble jusque vers

les dix heures. Il sort et je vais dormir à onze...»

--«Tous les soirs?»

--«Mais oui, tous les soirs.»

--«Et vous ne recevez personne? Vous n'allez pas à des dîners?»

--«Bien rarement,» répondit-elle. «Nous n'avons pas de parents, ici.»

--«Et vous ne vous ennuyez pas de cette vie monotone?»

--«Je ne m'ennuie jamais,» fit-elle. «Je n'ai pas le temps. Ce qui me

manque un peu, c'est une amie... J'aurais aimé à avoir une sœur, je

n'ai que Jack,» conclut-elle, avec son sourire de côté et en hochant sa

tête mutine.

--«Le fait est que, comme sœur, cet excellent M. Corbin!...», dit

Jules. «Ah! il n'est pas beau!»

--«Ne vous moquez pas de lui,» implora-t-elle vivement. Un scrupule

venait de la prendre. Elle avait semblé mal parler de cet excellent

garçon, si fidèle, si dévoué. «Vous ne saurez jamais combien il est

bon.»

--«Mais je n'ai aucune envie d'en rire,» dit le jeune homme: «je serais

trop ingrat moi-même, après qu'il est venu demander de mes nouvelles

tous les jours, pendant ma maladie.»

Cette fois, Hilda ne put s'empêcher d'avoir aux joues une rougeur. Et ce

fut un prétexte à Maligny pour continuer:

--«Savez-vous que, dès la première visite, j'ai deviné qui l'envoyait?

J'en ai été d'autant plus touché que j'avais un remords sur la

conscience... Mais oui. Je m'étais permis de vous suivre... J'ai dit: un

remords--et non pas un regret. Car, si je ne vous avais pas suivie,

comment aurais-je appris que vous demeuriez rue de Pomereu? Vous ne me

l'auriez pas fait dire, n'est-il pas vrai?... Vous m'en avez voulu sur

le moment, de vous avoir suivie avec cette insistance? Avouez-le...»

Pour toute réponse, cette fois, la jeune fille poussa son cheval plus

vite encore. Jules pouvait voir l'impression que produisait ce discours,

tout voisin d'être trop hardi, au gonflement du corsage de la farouche

amazone, soulevé d'une respiration plus hâtive. Que risquait-il à être

plus explicite encore? Et il continua:

--«Vous m'avez tant intéressé, tout de suite, mademoiselle... J'aime le

courage, d'abord, je sors d'une race de soldats. Et vous étiez si brave,

dans vôtre lutte avec cet apache!... Et puis, je vous ai trouvée si

jolie quand vous vous êtes relevée, avec vos beaux cheveux blonds

envolés en auréole autour de votre tête, avec votre pâleur où brûlaient

vos grands yeux, avec le frémissement de votre belle bouche, avec...»

Elle l'écoutait, sans le regarder, et poussait toujours le cheval cap de

maure, dont les actions étaient tout autres que celles de la bête de

Maligny.--«Je vais claquer Galopin,» pensait celui-ci, «mais ça en vaut

la peine.» Comme il se prononçait ces mots, si différents de ceux que

proféraient ses lèvres, il vit tout à coup, suivi d'une stupeur qui,

pour une seconde, le décontenança, la monture de Hilda virer

littéralement sur place. Au risque de se tuer, l'énergique écuyère

venait de faire exécuter, à son Irlandais, un tête-à-queue suivi,

aussitôt, d'un galop du côté de l'écurie. Lorsque Jules eut lui-même

retourné son cob, elle était à plus de cent mètres déjà. Cette manière

de lui fausser compagnie ne prêtait pas à l'équivoque.

--«Ça y est...», se dit le jeune homme. «La gaffe! La grande gaffe! Elle

s'est fâchée de mon espèce de déclaration. Serait-ce une honnête fille,

par hasard?... Bah! Elle ne peut pas être bien en colère... J'ai trouvé

ses yeux jolis et je le lui ai raconté... Voilà tout... Faut-il lui

courir après, comme la première fois?... A quoi cela servirait-il? A

l'exaspérer davantage, si elle est vraiment froissée... Mais comment la

revoir, maintenant?... Parbleu! J'irai chez son père, comme si de rien

n'était, à moins qu'elle n'aille se plaindre au vieux Campbell que je

lui aie manqué de respect?... Pour deux ou trois compliments un peu

soulignés, a-t-elle pris la mouche! L'a-t-elle prise!... C'est ce qu'on

appelle filer à l'anglaise, ou je ne m'y connais pas. Avant d'aller plus

loin, il est indispensable que j'aie pris des renseignements sur elle

comme j'en avais l'idée. J'aurais dû commencer par là. Décidément, je

vais toujours un peu fort. Qui pouvait deviner qu'elle ne rendrait pas?

Elle avait tellement l'air de donner dans la main... C'est

incompréhensible... Mais, avec les Anglaises, tout arrive.» Et, à voix

haute: «Nous allons rentrer, mon brave Galopin. Toi, du moins, tu auras

gagné à cette affaire...»

Galopin, comme s'il eût compris cette promesse qu'il n'aurait plus à

s'époumoner en un train trop dur, s'était mis au petit trot. C'est avec

cette modeste allure, qui n'avait plus rien de triomphant, que le

descendant «d'une race de soldats»,--comme il s'était appelé lui-même

assez sottement,--s'achemina vers l'hôtel de la rue de Monsieur.

Son sens inné du cœur féminin le lui avait très justement fait

comprendre: la pire imprudence, en cette minute, eût été une visite

immédiate rue de Pomereu, même pour des excuses. Il avait donc pris par

la porte de la Muette et longé l'avenue Henri-Martin, afin de gagner, de

là, le Trocadéro, le Cours-la-Reine, le pont Alexandre et la place des

Invalides. Une allée cavalière est ménagée sur ce parcours, mais elle a

plusieurs carrefours à traverser, que des tramways électriques rendent

assez dangereux. Si l'amoureux n'eût pas eu, dans Galopin, un guide

avisé, qui n'avait pas besoin d'être surveillé, cette rentrée au logis

ne se fût peut-être pas accomplie, pour lui, sans quelque anicroche,

tant ses pensées l'absorbaient. L'instinct de sauvage pudeur,--risquons

le mot, de pruderie,--dont la jeune Anglaise avait été soudain saisie à

des propos trop vifs, devait produire, sur l'imagination du jeune homme,

précisément le même effet que la plus savante coquetterie. Qui n'a, dans

la mémoire, le vers classique du poète latin sur Galatée, qui fuit sous

les saules?

...Et tu fuis du côté des saules de la rive,

Mais pour être mieux vue, ô nymphe fugitive!

L'Écuyère · 第 5 / 22 段