--«Je crois qu'_il y a plus de choses dans le monde, que n'en connaît

notre philosophie_, comme un Shakespeare l'a écrit, ce qui signifie,

pour moi, qu'il y a de l'occulte dans notre existence... Avec mes idées,

j'explique cet occulte par la Providence. Appelez-la le Sort... Le fait

reste le même...»--«Ce brave docteur Graux a cru m'impressionner avec

son avertissement...», songeait Maligny en se dirigeant, une heure après

cette conversation,--on voit qu'il n'avait pas perdu de temps,--du côté

de la rue de Pomereu, de son pied léger, et de nouveau par une claire,

une gaie matinée d'avril, mais d'un avril plus avancé. Il avait pris par

le boulevard des Invalides, pour gagner, de là, l'Esplanade, traverser

la Seine et monter la pente de l'avenue du Trocadéro. Il y a des arbres

tout le long de ce parcours. Ils sont bien grêles et bien maigres,

n'ayant ni terroir vraiment riche où nourrir leurs racines, ni vitale

atmosphère où épanouir leurs branches. Pourtant, la première sève du

printemps courait sous leurs chétives écorces. Elle éclatait en frais

bourgeons, qui mettaient, sur ces ramures, un papillotage de petites

feuilles vertes frissonnantes au vent. L'or du dôme des Invalides

prenait des teintes douces dans l'air bleu. Le jeune homme aspirait

cette belle matinée en ouvrant, à la brise grisante, ses poumons de

vingt-cinq ans. Il éprouvait cette allégresse du chasseur qui se prépare

à battre un fourré de broussailles. Il haussait les épaules à l'idée du

médecin et de son conseil: «Quand un savant se mêle d'être aussi un

dévot,» se disait-il, «il devient un peu fou.» Graux, en effet, ne se

contentait pas d'être catholique pratiquant, il appartenait--ceci soit

dit pour expliquer le singulier discours tenu par lui à son malade,--à

cette école dont une célèbre lettre du professeur Charles Richet au

docteur Dariex, sur les phénomènes psychiques, a formulé le programme:

«Faire passer certains phénomènes, mystérieux, insaisissables, dans le

cadre des sciences positives.» Notons en passant cet autre phénomène non

moins mystérieux:--beaucoup de ces médecins, qui ont exploré ainsi, avec

des méthodes expérimentales, les étranges domaines du somnambulisme et

de la double vue, de la lecture de pensée et des pressentiments, des

dédoublements de personnalité et de la communication avec les morts,

aboutissent à des conclusions d'un mysticisme complètement opposé à leur

point de départ! La même aventure est arrivée au premier psychologue

d'Amérique, M. William James, et au regretté _fellow_ de Cambridge, M.

Frédéric Myers. Concluons-en que le mot de Shakespeare, de cet admirable

visionnaire des réalités profondes de l'âme, est strictement

vrai.--Comme on le devine, Jules de Maligny ne s'était jamais donné la

peine de pousser dans ce sens ses réflexions. Mais son hérédité slave se

manifestait aussi par un goût pour l'extraordinaire. Il avait pris part,

avec M. Graux, à plusieurs séances avec des _médiums_, et son tour

d'esprit était assez voisin de la superstition pour que cette phrase de

funeste présage, énoncée par le médecin, le poursuivit dans ces tout

premiers instants. «Oui, il est un peu fou...» se répétait-il donc. «Et

il m'a impressionné! Voilà ce que c'est que d'être resté si longtemps à

la maison et de m'y être anémié... Mais c'est comme au jeu; quand il y

a, au tableau, quelqu'un qui porte la guigne, je perds toujours. On

n'est pas influençable comme cela!... Si le vieux Maligny avait été

aussi pusillanime quand il fonçait sur l'artillerie du comte de Mesgue,

aux cris de: _France! France! Charge! Charge! Vieilleville!_ il n'aurait

pas pris ces canons...» Jules contournait les fossés des Invalides, en

ce moment, et regardait les couleuvrines armoriées qui allongent leur

cou de bronze au-dessus du parapet. Trois d'entre ces antiques joujoux

de guerre passent, à tort ou à raison, chez les Maligny, pour avoir été

enlevés sur les Espagnols par le plus connu de leurs ancêtres, dans ce

combat si pittoresquement raconté par Carloix, où les troupes françaises

sont décrites marchant devant Metz «toujours en bon ordre, à la lueur de

lune qui les esclairoit en ciel fort _espare_.[1]

Quand Jules était tout petit, son père l'avait souvent amené là, pour

lui montrer ces soi-disant trophées de la bravoure de leur lignée. En sa

qualité de descendant d'une noble race, jeté, par la destinée, hors des

traditions militaires, la seule qu'il eût su maintenir, le jeune homme

transposait étrangement la leçon d'audace donnée par ces reliques.

«Passe avant, Maligny!», se disait-il, «et ne pensons qu'à vaincre...

L'amour, c'est une guerre. Nous allons en reconnaissance et nous

hésitons! Monsieur Jules de Maligny, vous allez vous donner votre parole

de savoir qui est votre inconnue, aujourd'hui même,--et vous la

tiendrez...»

C'est dans ces dispositions d'enquête immédiate et vivement poussée que

ce frivole héritier d'un grand nom débouchait de la rue de Longchamp.

Tout à coup, au tournant de celle de Pomereu, où il avait vu disparaître

la _milady_ du _milord_,--comme disait le docteur Graux, en bon

Gallo-Romain rebelle à toute connaissance exacte du parler anglais,--un

tableau très inattendu l'immobilisa de surprise. Un groupe se tenait

devant la porte de l'établissement dont l'enseigne portait toujours le

sacramentel: _R. Campbell, horse dealer_. Quatre personnes le

composaient. Un gros homme court d'abord, aux favoris coupés à la

hauteur des ailes du nez, flegmatique et grave dans un complet d'une de

ces laines aux couleurs brouillées où les Ecossais retrouvent toutes les

nuances, à la fois vives et fondues, de leurs _moors_:--le brun du sol,

le vert du feuillage de la bruyère, le rose de ses bouquets, le gris de

la pierre affleurante. A côté de Bob Campbell, son neveu, l'homme au

front scalpé et aux interminables jambes, l'osseux et jaune Jack Corbin,

tenait un fouet qu'il se préparait à faire claquer. Un monsieur et une

dame, mis avec la correction un peu cherchée de deux Parisiens de haute

vie, restaient debout sur la margelle du trottoir. Les uns et les autres

suivaient les évolutions d'un grand cheval cap de maure, que

manœuvrait, dans l'étroite rue, une jeune femme, ferme sur sa selle, le

front barré d'une raie volontaire, les yeux attentifs aux mouvements des

oreilles de la bête, la bouche serrée dans un pli d'intense résolution.

C'était Hilda. Elle présentait à des acheteurs un animal importé de la

veille et que l'audacieuse enfant ne connaissait pas. Ces gens avaient

remarqué, dans l'écurie, la belle robe gris-ardoise de cet Irlandais

d'un galbe très pur. Il s'agissait, pour le gros Bob, de trois mille

francs à gagner du coup, sans frais. La bête lui en coûtait, rendue chez

lui, deux mille et il en demandait cinq. Il avait dit à Corbin,--car

c'était la dame qui voulait le cheval pour son usage:--«Jack, mettez-lui

une selle de femme...», et à sa fille:--«Montez-le, Hilda...» Et la

jeune fille était là, qui calmait l'animal, étonné. Avait-il jamais

senti une jupe frôler son flanc? A le voir se grandir chaque fois que

l'écuyère le touchait de la jambe, il semblait bien que non. Pourtant,

après quelques essais de révolte, il s'était mis à trotter d'une manière

à peu près réglée, la tête haute, frémissant, la narine crispée, mais

dompté par la légère et juste pression du filet... Tout d'un coup, et au

moment où Hilda, après l'avoir fait tourner sur lui-même, puis reculer,

comme au manège, le mettait au galop doucement, elle aperçut, debout à

l'autre extrémité de la rue, Jules de Maligny qui la regardait. Son

saisissement fut tel qu'un flot de sang lui monta au visage et qu'une

contraction lui secoua le bras. Le cheval sentit, dans sa bouche, le

contre-coup meurtrissant de ce choc nerveux. Il secoua sa tête noire et

se détendit en deux sauts de mouton pour se débarrasser de celle qui

venait de lui faire ce mal. Mais Hilda avait déjà repris son sang-froid

et la présentation de l'animal continua sans qu'aucun accident eût gâté

le charmant spectacle de tant de grâce unie à tant de courage. Le cheval

et son écuyère disparurent derrière la porte de l'écurie Campbell, et

les quatre spectateurs de cette dangereuse expérience, si heureusement

finie, suivirent à leur tour.

--«Elle veut acheter une nouvelle bête?...», s'était dit Maligny. «Et

quelle bête! Le _milord_ est plus généreux encore que je ne croyais...

Mais pourquoi ne fait-il pas essayer par un professionnel les chevaux

qu'il donne à sa petite amie? Celui-là ne savait rien de rien, et

_cabochard_, avec cela? J'ai bien cru qu'il la déposait... Décidément,

elle monte comme une centauresse...» Et riant à sa propre pensée: «Ce

qui est bien, entre parenthèses, la plus sotte des comparaisons, car

c'est justement la chose qu'un personnage, mâle ou femelle, de l'espèce

centaure ne peut pas faire, de monter à cheval. Il en est un

lui-même...» Puis, résolu: «Vous ne me sèmerez pas une seconde fois,

belle dame, puisque, en dépit des augures du morticole Graux, notre

seconde entrevue paraît devoir marcher si bien...» Songeur: «Mais,

a-t-elle rougi de me reconnaître! A-t-elle rougi!... Ça bichera, pourvu

que je suive la méthode de l'ancêtre: _France! France! En avant!

Vieilleville!_... Fichtre! Elle en vaut la peine. Est-elle jolie! Lequel

de ces trois hommes était le milord? Le gros devait être le marchand. Le

maigre, l'écuyer de la maison. Reste l'autre, qui n'avait pas l'air d'un

Anglais... Et la dame?... Ce sera une camarade. D'ailleurs, qui m'a dit

que le monsieur de cette petite est un Anglais? L'individu qui venait

prendre de mes nouvelles, de sa part, ne pourrait-il pas être un

_groom_, tout comme ce grand faraud avec son fouet?...»

Sur ce monologue, aussi peu perspicace qu'il était peu édifiant,

l'aimable étourdi pénétrait dans la cour, pavée, sablée et entourée de

box, au centre de laquelle le marché se continuait. Bob Campbell et sa

fille semblaient n'y prendre aucune part. Celle-ci flattait de la main,

distraitement, l'encolure du cheval cap de maure, dont Corbin faisait,

maintenant, les honneurs. Il ouvrait de force la bouche de la bête,

écartait la langue et montrait les dents, signe de l'âge.--Il lui

relevait les jambes de devant l'une après l'autre pour constater la

qualité de la corne et l'état des soles. On entendait les phrases

classiques, gutturalement jetées par l'Anglais:--«Sain et net... Pas de

seimes. Pas de bleimes. Pas de mollettes.» Le monsieur et la dame

assistaient à cette démonstration de l'excellence de la bête avec cette

attention de demi-connaisseurs qui fait, d'une vente et d'un achat de

cette sorte, un aussi sérieux et aussi comique débat qu'un entretien

entre deux diplomates dont l'un garde en poche, à l'insu de l'autre, un

télégramme réglant la question en litige... L'arrivée de Maligny fut un

coup de théâtre qui interrompit soudain le brocantage. Hilda Campbell le

vit la première. Sa distraction était grande, depuis qu'elle avait remis

pied à terre, et ses beaux yeux bleus ne quittaient guère la porte

grande ouverte. Le jeune homme resterait-il à l'attendre dans la rue? Se

déciderait-il à passer sur le seuil?... C'était lui!... De nouveau,

l'émotion de la pauvre enfant fut si forte que l'ondée de son sang pur

colora ses joues minces d'une pourpre brûlante. Ses doigts se crispèrent

autour de sa cravache. Oui, qu'elle était jolie ainsi, debout, sa taille

fine serrée dans le corsage de son amazone gris de fer! La jupe, taillée

en deux morceaux séparés, à la plus récente mode d'alors, affinait

encore l'élégante sveltesse de sa silhouette. Les pans relevés, pour lui

permettre de marcher, laissaient voir ses fines bottes en cuir jaune

dont la gauche portait un éperon. Ses cheveux, que Maligny n'avait vus

qu'ébouriffés par le désordre de la lutte avec le chemineau, serraient,

maintenant, leurs nattes fauves sous le chapeau rond. La netteté de

cette toilette, si sobre et si professionnelle, frappa aussitôt le

visiteur d'un étonnement que l'attitude de la jeune fille augmenta

encore. On se souvient qu'il l'avait quittée farouche et presque irritée

de sa poursuite. Peut-être, si la blessure de sa main ne l'avait pas

arrêté d'abord dans son entreprise, l'aurait-il en revenant rue de

Pomereu l'après-midi ou le lendemain de leur aventure, retrouvée tendue

dans la même sauvage humeur. Dix jours avaient passé, durant lesquels

l'emprisonnement de Jules à la chambre et sa totale ignorance du nom de

son inconnue l'avaient plus servi que n'eût fait la plus savante

manœuvre de rouerie. Hilda s'était habituée à penser à lui sans se

défendre contre les images attirantes que lui représentait sa mémoire

émue: des yeux câlins, une pâleur patricienne, un sourire fin sous le

voile léger de la moustache, une fière tournure de hardi cavalier--et

cette blessure reçue pour elle! La virginale enfant s'était apprivoisée

sans le savoir, suspendue au bulletin de santé dont le brave Corbin

s'instituait le rapporteur quotidien.

De tout ce travail, accompli dans ce cœur si jeune, par l'admiration,

la reconnaissance, la curiosité, le besoin d'aimer aussi et la naturelle

ardeur de la passion naissante, Maligny eut, tout de suite, une trop

évidente preuve. Il put voir, à mesure qu'il s'avançait, un sourire de

surprise heureuse éclairer ce ravissant visage, teinté de rose, la tête

blonde de la jeune fille se tourner vers le gros homme, debout près

d'elle, en même temps que sa gracieuse bouche, aux lèvres comme ourlées,

prononçait quelques mots. Une joie pareille, quoique plus flegmatique,

éclata sur le masque sanguin du gros Bob. Cette même joie rayonna dans

la falote physionomie du grand et long Jack, lequel laissa retomber le

pied de son Irlandais,--au risque de faire manquer cette vente à son

oncle. L'acheteur et l'acheteuse demeurèrent décontenancés, une seconde,

par ce changement à vue auquel il leur était impossible de rien

comprendre,--moins, cependant, que le jeune homme, lorsque Campbell

s'avança vers lui. Et lui prenant la main gauche,--la droite était

toujours bandée,--le digne marchand de chevaux la serra vigoureusement

en lui disant la phrase que Jules avait prévue, mais sur un ton et avec

une adjonction qu'il n'attendait certes pas:

--«_How do you do_, monsieur de Maligny? Très heureux de faire votre

_accointance_...»

C'était une concession de l'insulaire aux naturels du pays qu'il

daignait coloniser, que cet effort pour traduire le britannique: _to

make your acquaintance_. Bob avait beau être un maquignon, très honnête,

c'était un maquignon. Il avait pris l'habitude, ayant remarqué qu'un

acheteur qui sourit est un acheteur un peu désarmé, d'exagérer ses

fautes de français. L'habitude lui en restait, même dans les

circonstances où il n'avait aucun intérêt à jouer l'_Inglisch_ de

café-concert.

--«Oui», insista-t-il, «je sais que, sans vous, ma pauvre Hilda

était,--comment dites-vous cela?--_meurdérée_.» (Autre insularité. Il

traduisait _murdered_ à sa façon.) Nous n'avons point porté plainte,

parce que nous savons qu'en France vous n'avez pas de juges. Vous ne les

payez pas assez _haut_.» (Ici, insularité double: _haut_ pour cher, pur

anglicisme, et une impertinence à l'égard des continentaux.) «Chez vous,

nous nous faisons justice nous-mêmes, nous autres, Anglais, quand nous

pouvons!...» (Une mimique de boxeur commenta cet aphorisme.) «Et, quand

nous ne pouvons pas, nous nous rappelons que Christ s'est réservé la

vengeance.» (Dernière insularité: un rappel de la Bible et de saint Paul

à propos d'une vulgaire histoire de maraudeur.) «Monsieur de Maligny,

permettez-moi de vous _introduire_ mon neveu, M. John Corbin.»

--«Très heureux, monsieur...» Ces trois mots, accompagnés d'un serrement

de main à décrocher le bras valide de Jules, firent tout le discours du

cousin de Hilda. Mais à voir l'expression de son regard de bonne bête

reconnaissante dans sa longue face chevaline, comment douter que le

digne écuyer ne fût aussi ému que son oncle? Il y avait chez ce garçon

rude et solitaire, qui avait passé son existence à surveiller le

mesurage de l'avoine dans les mangeoires et à secouer les litières pour

savoir si les animaux avaient besoin de sulfate de soude ou de graine de

lin, un extraordinaire pouvoir de romanesque. C'était lui, le pauvre

demi-valet d'écurie, et non le jeune gentilhomme déjà gâté, qui aimait

vraiment Hilda,--comme l'ingénieux Hidalgo, auquel il ressemblait

physiquement, aimait la Dame du Toboso,--d'un culte absolument,

passionnément désintéressé. Il n'avait jamais rêvé, même une heure, que

sa secrète ferveur pour son exquise cousine pût être, non point

partagée, mais comprise. Du moins elle n'avait, jusqu'ici, aimé

personne. Il le savait et, pour cet amoureux caché, quelle douceur que

cette certitude! Il savait également qu'elle aimerait un jour. Cela,

Jack était prêt à l'accepter, pourvu que le rival préféré ne prît pas

ombrage des menus soins dont il entourait la jeune fille. Au premier

moment, la charmante tournure de celui auquel miss Campbell devait la

vie n'excita donc, dans ce noble cœur primitif, aucune jalousie,

quoique l'intérêt témoigné par elle, pour la santé du blessé de la rue

de Monsieur, eût déjà éveillé son attention. Comment, d'ailleurs, se

fût-il mépris, lui qui la connaissait si bien, au trouble dont elle

était possédée, à ne pourvoir le cacher? Rien que le timbre étouffé de

sa voix suffisait à la trahir.

--«J'ai dit à mon père, M. Campbell, et à mon cousin, M. John Corbin,

combien vous aviez montré de courage, monsieur,» avait-elle commencé.

«J'espère que votre blessure est tout à fait guérie...»

--«Tout à fait? Non, mademoiselle,» répondit Jules, «mais presque. Si

j'avais eu mon _exeat_ plus tôt, je serais déjà venu savoir comment vous

aviez supporté vous-même les émotions de cette rencontre avec ce

brigand...»

Il était bien, un tantinet humilié le descendant du Maligny des

_Mémoires de Vieilleville_, d'avoir poussé mentalement le cri de guerre

de son ancêtre, pour partir à la conquête de la fille d'un maquignon

d'outre-Manche. Il ne pouvait plus avoir de doute, maintenant. Mais son

incroyable adaptabilité fonctionnait déjà. L'inattendu de la situation

commençait de le ravir, et il percevait aussi, avec son sens éveillé des

milieux, le pittoresque quasi fantastique de ce coin d'Angleterre

installé à cinq cents mètres de l'Arc de Triomphe. Au «France! France!»

de tout à l'heure, il substitua, en pensée, l'_all right_ qui était dans

la note. Il avait rendu sa poignée de main à Bob, il la rendit à Jack,

et il écoutait le père de Hilda lui répondre:

--«Vous ne connaissez pas les Anglaises, monsieur de Maligny. Elles ne

savent pas ce que c'est que la peur... Si elle avait vu arriver ce

cad[2], l'autre jour, _elle aurait balayé le plancher avec lui_... Vous

dites cela?...»

Cette expressive métaphore, brutalement traduite de sa langue natale,

s'accordait bien avec l'insolence de son discours. Elle fut accompagnée

d'un clignement d'yeux qui justifiait, en tout petit, le mot fameux de

l'Empereur: «Les Anglais ne s'aperçoivent jamais qu'ils sont battus...»

Celui-là ne voulait pas admettre, au moment même où son cœur de père

débordait de reconnaissance pour le protecteur de sa fille, que cette

fille eût eu besoin d'être protégée! Puis, comme les affaires sont les

affaires, il dit un: «Je _vô_ demande votre pardon» peu cérémonieux, et

il se retourna vers le cheval cap de maure et ses acheteurs, tandis que

le rusé Maligny, entrevoyant aussitôt une chance de poser un premier

jalon, interrogeait Hilda:

--«Et le cheval que vous montiez l'autre jour, est-il toujours ici,

mademoiselle?...»

--«Oui,» répliqua-t-elle. « Tenez, le reconnaissez-vous?....» Elle

montrait la tête éveillée du Rhin, qui se tendait désespérément,

par-dessus la porte basse de son box, vers un seau d'eau posé à quelque

distance. Ses naseaux reniflaient de convoitise. Ses lèvres gourmandes

s'allongeaient. Vains efforts!... «Je vais te consoler, petit Rhin,» lui

dit la jeune fille. «Allons, prends ton sucre.» Et, pour faire admirer à

son nouvel ami le génie du spirituel animal, elle se haussait sur ses

menus pieds, mettant ainsi, à la hauteur du museau penché de la bête, la

poche de sa jupe, où elle cachait une provision de friandises, et le

mufle du cheval fouillait, maintenant, non moins désespérément, jusqu'à

ce que, de la pointe de sa lippe tendue, il eût agrippé un morceau qu'il

se mit à broyer de ses dents rapaces. Hilda, toute rieuse, lui caressa

la crinière en se tournant vers Maligny: «Vous avez vu sa malice. Et il

a inventé ce tour-là tout seul!... Si mon père m'y autorisait, je le

dresserais à quelque chose, pour le présenter au cirque de M. Molier.

Mais _Pa'_ n'admet pas les animaux savants. Il prétend que c'est

déshonorer un chien ou un cheval que d'en faire un clown... Il ne tolère

même pas la haute école...»

--«En tout cas,» dit Jules, «si j'en juge par ce cap de maure et par cet

alezan, il n'a pas volé sa réputation, et il s'y entend à choisir les

bêtes... J'en cherche une, justement,» continua-t-il. «Croyez-vous,

mademoiselle, que vous aurez un cheval qui fasse mon affaire? Il y a

trop longtemps que je monte Galopin, celui sur lequel j'étais quand nous

nous sommes rencontrés...»

--«Vous cherchez un cheval?...», dit la voix de Bob. Il s'était approché

pendant ce discours, après avoir pris congé de ses clients, et tandis

que le palefrenier, surveillé par Jack, roulait des bandes de flanelle

autour des paturons de l'Irlandais, avant de le rentrer. «Foi de

Campbell! vous aurez la plus belle bête de Paris. J'attends un arrivage

après-demain... Vous allez me dire exactement ce que vous voulez, en

prenant, avec moi, une goutte de whiskey.--Hilda, préparez les verres,

voulez-vous, dans la salle à manger? Mais vous n'aimez sans doute pas le

whiskey. Les Français trouvent qu'il a un goût de fumée... Ça n'empêche

pas que cette liqueur-là n'a pas trace d'acidité... Vous pouvez en boire

toute la vie sans avoir de rhumatismes... Bon. Entrez dans _Epsom

lodge_... A droite... Hilda, il va falloir que vous sortiez la jument

baie. Donnez-lui un fort temps de galop... Monsieur le comte,

_aidez-vous vous-même_.» (On a reconnu le _help yourself_, par lequel,

dans les châteaux anglais, on vous invite à vous servir seul, devant la

table chargée de viandes du déjeuner.) «Vous ne prenez que ça de

whiskey? Un doigt à peine? Mais regardez moi... Un peu d'eau?...

Maintenant, dites-moi votre type de cheval et pour quel usage... Est-ce

un _hunter_[3] que vous voulez, ou bien un _hack_?... De quelle robe et

de quel âge?...»

[1] _Mémoires de Vieilleville_, livre VI, chap. xxv: _espare_, vieux mot

pour dire _net_.

[2] _Cad_, mot de la langue familière, qui signifie à peu près:

_goujat_.

[3] _Hunter_, cheval de chasse. _Hack_, cheval de promenade.

IV

COMMENCEMENT D'IDYLLE

Ce subtil et impulsif Jules de Maligny avait trouvé sur place le plus

sûr moyen de justifier de nombreuses visites dans ce coin de la rue de

Pomereu où tout son cœur allait tenir,--pendant combien de temps?...

Tout son cœur? Non, mais toute sa fantaisie, ce qui, à vingt-cinq ans,

est tout près de revenir au même, quand il s'agit d'une nature telle que

la sienne: imaginative et sensuelle, toujours disposée, par suite, à

parer d'illusion son égoïsme, à prendre des désirs pour des sentiments

et de la volupté pour de l'émotion. L'excellence du procédé inventé par

le jeune homme résidait en ceci que l'achat d'un cheval reste, entre

toutes les négociations humaines, celle qui comporte certainement le

plus d'allées et de venues, d'interruptions et de reprises, de

demi-engagements et de dédits. Comment Bob Campbell et Jack Corbin se

fussent-il étonnés de le voir reparaître l'après-midi, puis le

lendemain, puis le surlendemain, faire de longues stations dans le

_yard_, examiner une bête, en demander une autre, annoncer qu'il en

essaierait une troisième, alors qu'ils étaient habitués à des clients

qui les traînaient ainsi, de jour en jour, avant de prendre une

décision? Le plaisant était que Jules n'avait pas le premier sou des

quatre ou cinq mille francs que représentait l'achat du _hunter_ ou

celui du _hack_ chez Bob Campbell. Les «reprises» exercées par Mme de

Maligny, lors de la mort de son prodigue de mari, avaient fait passer,

entre les mains de la veuve, les derniers débris d'une fortune follement

dissipée. Son fils quoique majeur, n'avait donc que la pension que sa

mère voulait bien lui servir, ci douze mille francs par an, somme

énorme,--en ces temps-là,--pour un garçon logé, d'autre part, blanchi,

nourri, chauffé, servi, et qui n'avait à prélever, sur ce budget de

luxe, que les frais de sa toilette! Or, ni son tailleur, ni son

chemisier, ni son bottier, ni son chapelier n'avaient jamais reçu que

des acomptes. La dame de pique et celle de cœur croquaient si

allègrement les mensualités de cet aimable étourdi que cet argent de

poche était mangé d'avance pour bien des mois, même après le règlement

qui avait précédé le départ pour _La Capite_. Il n'avait avoué, à son

indulgente mère, qu'une des colonnes de l'ardoise. Dans ces conditions,

acheter le cheval et le laisser en pension chez Campbell, à dix francs

par jour, sans compter les ferrages, le vétérinaire, les pourboires,

c'était, de nouveau, un peu de folie. Mais Hilda était si charmante, et,

tout de suite, Jules s'en était senti, il s'en était cru, plutôt, si

amoureux! Quand on doit déjà une vingtaine de mille francs sur la place

de Paris, on peut bien en devoir cinq ou six mille de plus,--pas même de

quoi changer le premier chiffre de la somme.

Il avait donc été convenu, dès cette conversation autour des deux verres

de whiskey, parmi les sombres meubles en acajou massif de la salle à

manger d'_Epson lodge_, que Maligny serait tenu au courant du prochain

arrivage de chevaux, ce qui ne l'avait pas empêché de surgir à nouveau,

dès les deux heures, culotté, guêtré, éperonné, sous prétexte qu'il

avait réfléchi, et que l'Irlandais cap de maure ferait peut-être son

affaire. Il avait compté qu'il demanderait à le monter le jour même et

qu'il serait accompagné par quelqu'un de la maison, peut-être par

Corbin. Ce serait une occasion d'«avoir des tuyaux» sur miss Campbell.

Il employait volontiers cet argot de champ de courses. Il ne s'était pas

avisé que la bonhomie toute britannique des insulaires de la rue de

Pomereu lui permettrait, et aussitôt, de dépasser cette première

espérance. Les longues années que Bob Campbell avait vécues à Paris

n'avaient pas changé ses idées sur ce point si essentiel de l'éducation

des femmes, qui justifierait, à lui seul, l'éternelle vérité du vers de

Virgile:

_Et penitùs toto divisos orbe Britannos_.[1]

L'Écuyère · 第 4 / 22 段