La mère de Jules était, au physique, une femme de plus de soixante ans,

dont on devinait, à la voir, qu'elle avait été délicieusement jolie. La

finesse de ses traits, la minceur de ses pieds et de ses mains, sa

démarche et son port de tête suffisaient à dénoncer la Dame, même sans

la grâce et la hauteur, tout ensemble, de ses façons. Si vous aviez

passé un matin dans ces années-là, vers les sept heures, sur le trottoir

de cette rue de Monsieur, une des plus tranquilles de ce tranquille

quartier, vous n'eussiez jamais manqué de la rencontrer qui sortait de

son hôtel. Depuis sa mort, une maison de rapport de huit étages a

remplacé la vieille bâtisse entre cour et jardin, qui avait encore grand

air, mais combien délabrée! Mme de Maligny allait ainsi à la chapelle

des Bénédictines, tout près, entendre sa messe. Elle avait, si c'était

l'hiver, une fourrure bien fatiguée, ses pieds aristocratiques étaient

plébéiennement pris dans des socques de cuir épais. Si c'était l'été,

son mantelet de soie noire--elle ne quittait jamais le deuil, depuis la

mort de son mari--trahissait le travail d'une ouvrière prise à la

journée, et son chapeau n'avait rien de commun avec les élégances de la

rue de la Paix et de la place Vendôme. Pourtant, vous ne vous y seriez

pas trompé une seconde: cette dévote aux bandeaux grisâtres, aux yeux

bleus flétris par l'âge, au teint pâli par les jeûnes, qui trottinait

seulette sur ce pavé, eût été parfaitement à sa place dans les carrosses

du Roi, s'il y avait eu encore un «Château»--comme on disait sous la

Restauration. Il est vrai qu'elle avait le droit de signer ses lettres,

d'après la mode inaugurée par ses congénères du faubourg Saint-Germain,

Nadailles-Maligny.--C'est leur façon de revendiquer leur noblesse

d'origine, que d'accoler ainsi leur nom de jeune fille et leur nom de

femme, et une impertinence tacite à l'égard de celles, parmi leurs

cousines par alliance, qui ne sont pas _nées_.--Cette signature signifie

que Mme de Maligny appartient à la grande maison des Nadailles, dont

un des membres fut fait duc à brevet par Mazarin. Une telle distinction

suffit pour classer historiquement une famille, en dépit de la boutade

de Saint-Simon. «De ces ducs à brevet sans rang ni succession, le

cardinal disait qu'il en ferait tant, qu'il serait honteux de ne pas

l'être et de l'être... Les ducs non vérifiés n'ont ni fief, ni office,

ni rien de réel dans l'Etat. Ils n'ont que les honneurs extérieurs et

les marques des autres ducs, dont ils ne sont qu'une vide et futile

écorce...» Il valait la peine de citer ces lignes, qui prouvent que l'on

est toujours le vilain de quelqu'un. Saint-Simon daubait un duc de

Nadailles, et il faisait lui-même, hausser les épaules à Louis XVI, qui

se moquait de sa manie d' «étudier les rangs». Dédaigner en bas et être

dédaigné en haut, c'est le triste lot de toutes les vanités. C'est aussi

l'histoire de toute noblesse qui, n'étant pas une aristocratie sans

cesse défaite et recrutée par l'embourgeoisement des cadets et

l'accession, au contraire, des supériorités de la classe moyenne,

s'immobilise et se fige dans cette attitude de mépris infligé et subi.

Tous les malheurs passés et présents des hautes classes françaises

dérivent de là. Cette philosophie paraîtra bien sérieuse, ainsi énoncée

à propos d'une frivole anecdote de la vie parisienne d'il y a vingt ans.

Mais les plus menus faits de la nature, s'ils sont regardés de près,

peuvent servir, pour un observateur, à démontrer de grandes lois; et

pourquoi refuserait-on, à l'historien des mœurs, le privilège

d'appliquer la même méthode aux incidents qu'il raconte, en leur donnant

leur pleine valeur par l'indication des causes? A quoi bon d'ailleurs

excuser une disgression dont on va voir aussitôt qu'elle tient de la

manière la plus directe à ces incidents?

Mme de Maligny, toute pieuse qu'elle fût, et toute bonne; avait, à un

degré d'autant plus profond qu'il était plus inconscient, l'orgueil

inefficace de sa caste. De là cette dangereuse éducation donnée à son

fils, à laquelle il a été fait allusion déjà. A ses yeux, et quoique

plus d'un demi-siècle se fût écoulé depuis 1830, un Nadailles ou un

Maligny était un personnage à part, créé et mis au monde pour n'exercer

aucun métier bourgeois, bien entendu, et pour n'occuper aucune fonction

publique, en l'absence des maîtres légitimes. Elle eût admis--c'était ta

concession suprême des émigrés à l'intérieur dont il reste aujourd'hui

bien peu de représentants--que Jules entrât dans l'armée. Encore

eût-elle éprouvé des scrupules de conscience, s'il avait fait carrière

d'officier à l'idée qu'il devrait peut-être, quelque jour, rendre les

honneurs militaires à tel ou tel ministre, à tel ou tel président. Cette

inquiétude lui avait été épargnée, grâce à la foncière indolence du

jeune homme, qui avait fait son service militaire pour s'en débarrasser,

comme d'une corvée. Sorti de là, il avait trouvé infiniment agréable

d'abriter son oisiveté derrière les principes sociaux de sa mère,

laquelle avait, du moins, comme la plupart des gens de son

type,--c'était leur honneur,--toutes les vertus de ses intransigeances

monarchiques et religieuses. Les mœurs de cette vieille dame

consistaient, depuis son veuvage, survenu quinze ans avant l'époque où

se déroule ce petit drame, à se lever à six heures et demie, pour aller

communier à sept. Elle rentrait, vaquait aux affaires de sa tenue de

maison et à sa correspondance, qui comportait d'innombrables charités

cachées, jusqu'à midi. Après le déjeuner, elle sortait à pied, quand il

faisait beau. Si elle n'allait pas chez des pauvres ou bien à une séance

d'Œuvre, elle avait toujours quelque visite à rendre dans cette petite

province enclose entre les Invalides et Sainte-Clotilde,

l'Abbaye-au-Bois et Saint-François-Xavier. Beaucoup parmi les familles

qui habitent là portent, même à la date présente, des noms mêlés à la

grande histoire du pays. Mais le vent des révolutions a soufflé trop

fortement sur leurs arbres généalogiques. Ce ne sont plus que des

débris, et de plus en plus rares. Combien des appartements où Mme de

Maligny allait ainsi «cousiner» sont fermés ou loués à des Américains

dégoûtés des palaces et qui recherchent les vieilles demeures! C'est

pour les moderniser au dedans en conservant au dehors la vieille

coquille. Les intérieurs fréquentés par Mme de Maligny offraient,

eux, un contraste saisissant avec les souvenirs de Versailles

qu'évoquaient les noms de leurs propriétaires. L'extraordinaire

simplicité qui caractérisait, jadis, la vraie vie française, en dehors

de la cour, y était reconnaissable à mille petits signes: rideaux d'un

damas qui n'avait jamais été renouvelé, escalier sans ascenseur et dont

la cage n'avait pas été recrépite depuis des années, vastes salons sans

calorifère, plafonds fendillés, tentures fanées que retenaient des

baguettes dédorées. Seulement les portraits pendus sur les murs

représentaient les réels ancêtres des hommes et des femmes qui causaient

parmi ces meubles défraîchis. Eux-mêmes, ces hommes et ces femmes,

avaient, le plus souvent, des allures campagnardes, passant, comme ils

faisaient, huit mois sur douze dans leurs terres, par économie. Mais ces

terres leur venaient d'héritages. Ils les tenaient de possesseurs qui

s'appelaient comme eux. Ce monde où toutes les personnes se

connaissaient depuis toujours, quand elles n'étaient pas du même sang,

était, par essence, celui des habitudes étroites, des routines

indéfectibles. Il faut, hélas! pour demeurer exact, mettre au passé tous

ces traits de mœurs, restes eux-mêmes d'un passé, presque aboli, dans

ce dernier quart de siècle, tant l'évolution sociale se fait rapide.

Jamais Mme de Maligny ne manquait, où qu'elle fût, de se lever, au

coup de trois heures, pour regagner, soit à pied, soit en fiacre, la

chère chapelle des Bénédictines, où elle assistait au salut. Elle

rentrait, pour recevoir d'autres cousins et cousines, vers les cinq

heures, dîner à sept et se coucher à neuf, avec une régularité digne des

nonnes cloîtrées qui, tous les matins, entonnaient, pour sa délectation,

derrière leur grille, avant la messe, l'admirable phrase de plain-chant:

«_Asperges vie hyssopo, Domine, et mundabor_...» (Vous m'aspergerez avec

l'hysope, Seigneur, et je serai purifié.)

Qu'a-t-il eu, le Seigneur, quand elle a paru devant lui, à purifier,

avec la mystique hysope, dans l'âme pieuse de cette douairière, qui

ressemblait, trait pour trait, à une de ses aïeules du dix-huitième

siècle, une très peu recommandable chanoinesse de Nadailles, dont le

pastel, par Latour, était la merveille de sa chambre à coucher?--Et ce

sosie d'une illustre pécheresse était une sainte! Mais sa sainteté

s'accompagnait de l'idée fausse que j'indiquais tout à l'heure, et cet

alliage d'erreur avait suffi pour qu'elle eût dépensé le plus passionné

dévouement maternel à détestablement élever son fils.

En cela encore, Mme de Maligny était bien un type du tour d'esprit

particulier aux femmes de sa classe, et qui devient si dangereux quand

il s'agit des hommes qui leur touchent de près. Cette demi-recluse, qui

ne dînait pas en ville cinq fois par an, n'avait jamais rêvé, pour

Jules, que des succès de société. Elle n'avait rien tant surveillé, chez

lui, que les manières. A sept ans,--il faut dire qu'en ce temps-là, son

père vivait encore et que l'hôtel de la rue de Monsieur, déjà bien

délabré à cause des folies d'argent du maître du logis, s'ouvrait

volontiers, pour des réceptions,--le petit garçon était dressé à l'art

d'entrer dans un salon et d'en sortir, de baiser la main aux dames et de

saluer avec grâce. En revanche, il avait eu toutes les peines du monde à

passer son baccalauréat, n'ayant jamais reçu de leçons qu'à domicile et

d'un vieil ecclésiastique qui avait l'ordre de ne pas le fatiguer de

travail. Par contre, il avait été soigneusement entraîné à tous les

exercices qui constituaient, autrefois, l'éducation d'un gentilhomme.

C'était un remarquable danseur, un escrimeur excellent, un cavalier

accompli. Pour réparer, à force d'économies, les coupes sombres

exécutées dans la fortune familiale, par feu Edgar de Maligny, son époux

de regrettable mémoire, la mère trouvait tout simple de n'avoir plus sa

voiture. Jules, on l'a vu, possédait, dans _Galopin_, une des plus

jolies bêtes de selle dont pût rêver un beau garçon, habillé chez les

meilleurs tailleurs, et qui avait son couvert mis dans les maisons les

plus recherchées de Paris. Ce faisant, il réalisait l'Idéal que la très

vertueuse, mais très déraisonnable douairière s'était formé d'une

existence de jeune seigneur. Depuis qu'elle avait commencé de respirer,

toutes les conversations entendues par Mme de Maligny, toutes les

anecdotes auxquelles elle s'était intéressée, tous les rappels de

figures familiales dont sa mémoire était peuplée, avaient conspiré à

cette conception d'ancien régime. Elle ne s'était jamais douté, dans cet

aveuglement, que ces brillantes supériorités de salon sont, neuf fois

sur dix, la perte assurée de ceux qui les possèdent. Elles comportent,

avec elles, le goût, la nécessité plutôt, du luxe et de ses coûteux

raffinements. Il vient un jour où le grand seigneur le plus justement

fier de son blason le vend pour avoir l'argent, non pas même de ses

plaisirs, mais de sa représentation. Ces mêmes supériorités de salon

supposent des succès de galanterie, et le jeune homme qui les a une fois

goûtés a trop d'occasions de les multiplier pour ne pas s'y dépraver

vite le cœur. Elles impliquent une frivolité d'habitudes qui ne laisse

pas la moindre place à la réflexion sérieuse, et tel héritier d'un titre

illustre, dont l'intelligence eût été capable de talent, s'éparpille en

papotages dignes des caillettes qui les provoquent et y répondent. Puis,

la mère, qui a été une grande chrétienne dans son coin et pour son

compte, s'étonne avec désespoir, lorsque le monde pour lequel elle a

dressé son fils lui renvoie un échantillon accompli de ses vénalités et

de ses égoïsmes, de ses cynismes et de ses dissipations.

Cette histoire, moins commune à présent que ces éducations

aristocratiques se font de plus en plus rares, était, ou allait être,

celle de Jules de Maligny, quand le hasard d'une rencontre romanesque

mit Hilda Campbell sur son chemin. C'est assez dire que la jeune fille

ne devait pas marquer ce jour d'avril d'un caillou blanc, comme disaient

joliment les poètes anciens. Déjà, ce goût de la vie élégante,

imprudemment caressé chez son fils par la douairière, avait porté ses

premiers fruits, puisque le jeune comte s'était vu obligé de déclarer

cette grosse ardoise au Cercle--imitons son langage--qui avait déterminé

l'exil en Provence. Mais Jules était, malheureusement pour le repos de

Hilda, tout autre chose qu'un simple mauvais sujet. Un trait singulier

de sa nature le rendait plus dangereux que n'eût été la précoce

corruption d'un viveur élégant de vingt-cinq ans. Cette goutte de sang

slave, qui donnait à sa physionomie cette langueur, tour à tour, et

cette mobilité entraînante, faisait de lui un personnage également

déconcertant, et dans le Paris archaïque où il avait grandi, et dans le

Paris ultra-moderne où il évoluait, de par l'enchaînement de ses

relations. Sa mère n'avait pas calculé non plus qu'un garçon, très à la

mode dans un petit cercle, ne tarde pas à l'être dans beaucoup d'autres.

Autant dire qu'il finit par fréquenter des sociétés très mélangées. Des

petits bals blancs donnés dans les solennelles nécropoles de la rue de

Varenne et de la rue Saint-Guillaume, Jules avait passé, presque

insensiblement, aux fêtes somptueuses auxquelles excellent les membres

du Faubourg qui ont franchi la Seine et ont hôtel de l'autre côté de

l'eau. La colonie étrangère l'avait ensuite accueilli. Les camarades

qu'il avait su se faire dans ces milieux plutôt corrects l'avaient

entraîné dans d'autres, qui l'étaient moins ou qui ne l'étaient pas du

tout. A ceux-ci comme à ceux-là, il s'était prêté avec cet étrange

pouvoir d'adaptation,--le charme et le danger de l'âme polonaise ou

russe. On dit volontiers, de ces séduisants et décevants Protées, qu'ils

sont des comédiens. Il faudrait ajouter: de bonne foi, et un comédien de

bonne foi est-il un fourbe? Il ne vous trompe pas en pensant comme vous

aujourd'hui et le contraire demain. Il a des sincérités successives. A

trente-cinq ans, il rendra compte des sautes subites de ses impressions:

il en jouera et il vous jouera. A vingt-cinq, l'enivrement de la vie est

trop fort pour permettre ces calculs. Jules de Maligny,--pour prendre

comme exemple ce rejeton, transplanté en France par les caprices de

l'atavisme, des Lodzia de Lublin et des Gorka de Cracovie,--Jules de

Maligny donc, n'avait jamais fait la connaissance d'un ami nouveau sans

être persuadé qu'il avait rencontré le compagnon unique, le frère

d'élection avec lequel réaliser les mythes immortels d'Achille et de

Patrocle, de Nisus et d'Euryale! Le lendemain, il soupait à côté d'un

autre, qui lui faisait oublier le premier. Il n'avait jamais courtisé

une femme sans croire qu'il était dans la Grande Passion--avec deux

majuscules--et que son goût d'une semaine, quelquefois, d'une heure,

était un amour de toujours. La sensation présente le prenait tout

entier. Quand il était avec sa mère, comme cet hiver, dans la solitude

du domaine de _La Capite_, les idées les plus surannées de la douairière

devenaient les siennes. Il ne rêvait plus qu'existence réglée,

amortissement des dettes laissées par le père, grâce à un prudent

ménagement des revenus actuels, dégrèvement des hypothèques qui pesaient

et sur _La Capite_ et sur l'hôtel de la rue de Monsieur, retour à la

terre familiale et à la tradition. Et l'on a pu voir dans quel trouble

l'avait jeté la svelte silhouette de la jeune Anglaise rencontrée au

Bois. Les circonstances de cette rencontre étaient bien faites,

avouons-le, pour parler à une imagination qui ne demandait qu'à

trotter,--comme le charmant cheval alezan brûlé, ce Rhin, complice

innocent d'un funeste sort, dont les rapides jambes avaient si gaiement

emporté la pauvre Hilda Campbell vers l'allée déserte où elle avait été

attaquée par un malfaiteur,--moins beaucoup moins périlleux, pour elle,

que l'étourdi au cœur changeant qui l'avait sauvée.

Le trouble de ce premier «emballement»--cette vulgaire métaphore

chevaline est, ici, trop justifiée--s'accrut encore dans la solitude

presque complète à laquelle Jules se trouva condamné pendant plus d'une

semaine. Même les ignorants savent que la conformation anatomique de la

main rend les plaies de cette partie du corps, fussent-elles très

légères, particulièrement susceptibles de complication. Le docteur

redoutait cette abominable misère, qui s'appelle, dans le sinistre et

mystérieux jargon médical, un «phlegmon sous-aponévrotique». Il avait à

peu près condamné la porte de son patient. En proie à ce petit état

fébrile qui favorise si étrangement les hallucinations du souvenir,

Maligny revoyait sans cesse, comme en une série d'instantanés, empreints

dans sa mémoire, les divers épisodes de son aventure: la lutte de la

jeune fille avec le chemineau, sa grâce à se relever, son apparition à

cheval quand elle était venue lui ramener Galopin, son départ aux

grandes allures de sa bête, et le reste,--jusqu'à la rentrée dans

l'écurie du marchand de chevaux. Il se reprochait à lui-même d'avoir

manqué là de présence d'esprit. Pourquoi n'avoir pas suivi l'inconnue

dans la maison Campbell, en exigeant d'elle son nom, sous le prétexte de

porter plainte lui-même? Il en avait le droit, puisqu'il avait été

blessé. Elle n'aurait pas pu lui refuser son témoignage... Enfin, il

avait laissé perdre cette occasion. Il s'arrangerait pour en provoquer

d'autres. Mais qui était-elle? Un détail, d'un ordre très minime, et

très énigmatique, achevait de piquer sa curiosité, au cours de ces

rêveries. Dès le soir du jour où il était rentré rue de Monsieur, avec

sa main blessée et bandée, quelqu'un était venu demander de ses

nouvelles qui avait repassé le lendemain, puis chaque matin. Ce visiteur

assidu n'avait pas donné son nom. Le concierge l'avait décrit en des

termes fantastiques et qui avaient encore aiguillonné l'imagination du

malade:

--«Un monsieur ou un homme?... Je ne sais pas, monsieur le comte. Un

Anglais toujours, et, avec les Anglais, allez donc vous y

reconnaître!... Il y a des milords qui vous ont des binettes de jockeys

et des jockeys qui vous ont des airs de milords... Celui-là vient sur un

cheval, jamais le même, qui vous fait une piaffe dans la rue! Les pavés

en jettent du feu... Il ne m'ôterait seulement pas sa casquette pour

demander des nouvelles de monsieur le comte... Je les lui donne. Ah! il

n'est pas causant. Il repart... C'est heureux qu'il sache monter comme

il monte. S'il tombait, il se casserait pour sûr quelque membre. Il

n'est pas rembourré, le gaillard. C'est long comme un jour sans pain et

tout cuir, tout os... Il a dû aller chez les cannibales, monsieur le

comte. Il a au front une cicatrice qui lui fait le tour de la tête. On

dirait qu'ils ont voulu l'entamer, et puis, ils y auront ébréché leurs

couteaux et leurs dents... Et ils l'ont laissé!...»

On aura reconnu, à ce portrait, la maigre et falote figure du neveu de

Bob Campbell, du dévoué John Corbin. N'étant pas initié aux arcanes

d'_Epsom lodge_, comment Jules aurait-il deviné que ce messager équestre

était le propre cousin de Hilda? Il comprenait, pourtant, une chose: le

taciturne visiteur prenait de ses nouvelles de la part de son inconnue.

Le jeune homme en concluait, avec une fatuité, trop justifiée par de

nombreux succès: s'il pensait beaucoup à elle, l'inconnue de son côté

pensait beaucoup à lui. Cette certitude suffisait pour lui faire désirer

avec passion un _exeat_ que le sage médecin de la famille, le docteur

Graux, ne lui donnait pas assez vite à son gré.

--«Avez-vous envie que je vous coupe la main?», répondait-il au jeune

homme, en lui posant des sangsues, puis en lui enveloppant les doigts de

cataplasmes. «Confessez-vous. C'est la petite dame du Bois qui vous

donne cette fringale de sortie. Vous voudriez déjà être allé chez elle

vous faire payer les intérêts de votre dévouement?»

--«Y ai-je droit, répondez oui ou non...?», disait Jules. Comme on voit,

il n'avait pas observé, avec tout le monde, la discrétion qu'il

continuait de garder avec sa mère. Le goût de la confidence lui était

aussi naturel que celui de la séduction. Il n'y avait pas moyen de lui

en vouloir d'un égotisme qui, chez un autre, eût été de la vanité.

C'était, chez lui, la recherche spontanée de la sympathie, dans la

signification originelle de ce mot: _sentir avec_, et il poursuivait:

«Imaginez-vous, docteur, que je continue à ne pas savoir son nom. Mais

je serai bien vite renseigné. Elle envoie, tous les jours, prendre de

mes nouvelles, sans jamais un mot d'écrit, par un Anglais, un de ses

compatriotes, sans doute... François, qui s'y connaît, croit que c'est

un lord, tout simplement... Je suppose que c'est un monsieur à qui elle

n'aura pas raconté que j'ai vingt-cinq ans et qui sera fièrement étonné

quand je lui dirai: _How do you do_?...»

--«Hé bien! vous pourrez aller demain rendre visite à votre milord et sa

milady de la main gauche, qui a bien failli vous coûter la main droite,»

dit enfin l'homme de l'art à Jules, au terme d'une de ses visites, après

avoir emmailloté la main cicatrisée, pour la dernière fois, par excès de

précaution. «Mais,» et sa voix se fit sérieuse, «souvenez-vous que vous

avez reçu un avertissement...» On imagine bien que Mme de Maligny

n'avait pas pris pour médecin un libre penseur. «Oui,» insista-t-il, «à

votre place, je me défierais d'une relation commencée ainsi. J'ai

toujours observé, dans ma vie à moi, que j'avais eu tort de passer outre

quand les débuts de mes rapports avec quelqu'un étaient marqués par une

première difficulté...»

--«Vous n'allez pas me dire que vous croyez aux augures?» dit le jeune

homme en riant.

L'Écuyère · 第 3 / 22 段