il porta à l'inconnu un coup furieux avec son arme, que celui-ci esquiva
en se jetant de côté, et parant un nouveau coup d'un revers de main, il
saisit la lame. Le sang jaillit de ses doigts; mais il tenait le couteau
que le brigand abandonna pour s'enfuir, à toutes jambes, à travers le
taillis... Le jeune homme fit mine de se précipiter derrière lui. Puis
il regarda du côté de la jeune fille. Il vit qu'elle ne bougeait pas. Il
hésita un moment encore, et, haussant les épaules, comme si la chasse à
l'assassin désarmé n'en valait pas la peine, il revint à la victime de
cette infâme agression, afin de lui porter secours. Hilda était étendue
sur le sol piétiné et foulé par la lutte de tout à l'heure. La réaction
nerveuse de cette rapide et terrible aventure l'immobilisait. Haletante,
les yeux grands ouverts, son frêle visage comme décomposé, avec ses
traits délicats qui exprimaient une émotion si profonde, c'était une
vision de grâce et de souffrance à ne jamais l'oublier. Son col, que le
ruffian avait déchiré pour en arracher la petite broché, laissait voir,
sur la peau blanche et blonde, les meurtrissures rouges laissées par les
doigts brutaux, et la naissance de sa gorge virginale. Une des
manchettes avait été mise en loques par le geste rapace qui avait dérobé
le bracelet. Dans son costume d'amazone, qui dessinait la ligne svelte
et fine de son corps si jeune, elle inspirait plus de pitié encore, tant
on la devinait enfant et toute fragile. Le cordonnet de soie élastique
qui assurait son chapeau avait été brisé dans cette effroyable scène de
pugilat, et, toute décoiffée, la tresse d'or de ses cheveux, échappée
des épingles, roulait sur son épaule. L'_Alogos_, lui, continuait son
métier de _sans-raison_, aiguisant, maintenant, ses dents sur l'écorce
d'un petit arbuste voisin de son sapin. Il était arrivé à l'atteindre en
allant jusqu'à l'extrémité de sa bride.
--«Etes-vous blessée, madame?», demanda le sauveur en se penchant vers
la délivrée. Et il essayait de lui prendre les mains pour l'aider à se
relever.
--«Non,» fit Hilda en remuant la tête. Il entendit à peine cette
syllabe, plutôt soupirée qu'articulée, d'une voix éteinte. Puis,
dégageant ses doigts par une pudeur instinctive, elle se redressa à
demi, toute seule, et, les couleurs lui revenant avec un peu de force,
elle continua, d'un accent plus perceptible: «Je n'ai rien, que le
saisissement... Cela va me passer... Mais c'est vous, monsieur, qui êtes
blessé...»
--« Moi?...», dit le jeune homme en ouvrant sa main. Il faisait jouer
ses doigts. «Je me suis coupé à la lame du couteau de cet apache, mais
pas gravement. Ce ne sera rien... Les plaies ont saigné beaucoup. C'est
mieux ainsi...» Il avait, en parlant, tiré son mouchoir de sa poche. Il
commença à l'enrouler sur sa main malade. En quelques secondes, le linge
fut rouge de sang. Tandis qu'il exécutait ce petit pansement, avec une
mâle insouciance qui s'accordait bien à sa bravoure de tout à l'heure,
la jeune Anglaise, revenue entièrement à elle, le regardait avec des
yeux où la reconnaissance se mêlait déjà à une admiration. Il venait de
lui sauver la vie, dans une rencontre presque fantastique, en l'an de
grâce 1902, aux portes de Paris,--que dis-je? dans Paris même!--C'était
bien de quoi éprouver, devant lui, ce petit sentiment d'enthousiasme, si
naturel à une enfant de son âge! Mais elle l'eût rencontré, ce
personnage, dans n'importe quelle circonstance, qu'elle l'eût, certes,
remarqué, quitte à esquisser, comme si souvent, un hochement de tête et
à se répéter un des propos familiers de sa mère:
--«On ne doit pas aimer son mari avec ses yeux, mais avec son cœur...»
Le sauveur d'Hilda était un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, très
bien pris dans sa moyenne taille, et dont la sveltesse vigoureuse
révélait une libre vie d'épanouissement, sans aucune fatigue d'un
travail quelconque. C'était celle que menaient, dans ces années,--qui
ressemblaient à celles de l'ancien régime, on s'en rend compte à
distance, par la douceur de vivre,--les oisifs comblés des hautes
classes françaises. Son costume de cavalier était taillé d'après la mode
la plus récente. Il constituait, à lui seul, un signalement social, et,
plus encore, une frappante physionomie, où les plus farouches partisans
des idées égalitaires eussent été obligés de reconnaître l'évidence de
ce mystérieux et indiscutable prestige: la _Race_. Il y avait, dans la
coupe des joues du courageux garçon, dans le pli de ses lèvres, dans la
ligne un peu aiguë de son nez, une élégance qui rappelait celle de
certains portraits du musée de Versailles: quelque chose de très viril
et de très délicat, de très naturel et d'extrêmement raffiné. Des yeux
noirs, d'une douceur calme et spirituelle, des lèvres aisément
souriantes et d'un joli dessin sous une moustache brune, encore légère,
achevaient d'en faire un type accompli de jeune patricien. Disons tout
de suite qu'il portait, en effet, un des bons noms du Blaisois et qui
figure, avec honneur, dans les mémoires sur la vie du maréchal de
Vieilleville, écrits par Carloix. Il s'appelait Jules de Maligny. Un
Maligny a épousé, à la fin du XVIIIe siècle, à Varsovie, où l'avaient
entraîné les hasards de l'émigration, une comtesse Marie Gorka, de
l'antique maison de Lodzia. Cette particularité d'origine explique
comment Jules possédait, mélangée à la vive élégance d'un jeune seigneur
de notre tradition nationale, une grâce caressante et souple qui lui
venait de cet atavisme polonais. Il y avait du Slave dans ce Français,
si Français pourtant. De là dérivait ce je ne sais quoi d'un peu alangui
répandu sur toute sa personne, qui déconcertait et qui charmait tout à
la fois. Ces quelques détails, que Hilda ne devait connaître que plus
tard, étaient nécessaires à donner ici, au risque de diminuer un certain
intérêt de surprise. Ils feront mieux comprendre quelle impression dut
ressentir, en étudiant son défenseur de plus près, la pauvre petite
Anglaise, au cœur inéveillé, à l'imagination sans analyse, qui le
regardait nouer gaiement son mouchoir sur une blessure reçue pour elle.
--«Voilà!...», dit-il avec le rire d'enfant qu'il savait avoir et qui
prenait plus de grâce encore sur sa bouche hardie, après qu'il venait de
montrer une si intrépide audace. Il secoua sa main bandée et il ajouta:
«Dans huit jours, il n'y paraîtra plus...» Puis, regardant autour de
lui: «Il faut que je retrouve mon cheval, si je veux pouvoir vous
raccompagner... Bon. Il s'est arrêté à brouter l'herbe au bout de
l'allée. Il n'a pas volé son nom: Galopin. Le temps de le rattraper,
pour qu'il ne lui passe pas par la tête l'idée de vagabonder à sa
fantaisie, je reviens vous mettre en selle... N'ayez pas peur, madame,
je ne vous perdrai pas de vue...»
--«Mais, je n'ai pas peur, monsieur...», dit miss Campbell avec un peu
de rougeur à ses joues. Les premières minutes de saisissement étaient
passées et la fierté, qui faisait le trait dominant de son caractère,
reparaissait, en même temps qu'une timidité, plus farouche encore que
d'habitude. Elle se sentait agitée d'une émotion si étrange, si
inusitée, qu'elle lui était physiquement douloureuse, et elle éprouvait
un besoin presque sauvage: fuir la présence de celui qui lui donnait
cette émotion. Elle détacha le Rhin, qui se laissa faire, non sans avoir
allongé ses lèvres, dans un dernier mouvement de convoitise, vers une
belle pousse toute nouvelle, qu'il se réservait pour un suprême régal.
Elle se mit à rouler tellement quellement la courroie, cause indirecte
de son étonnante aventure. Elle assura davantage les sangles demeurées
intactes, en avançant de deux trous les ardillons. Ce travail achevé,
elle approcha son cheval d'un tronc coupé, s'y appuya du pied, et sauta
en selle lestement, non sans s'être assurée que le jeune homme ne la
regardait pas. Elle le vit qui s'approchait prudemment de sa bête à lui;
mais, à l'instant où il étendait la main pour saisir la bride, le cob
fit une dérobade, trotta environ vingt-cinq mètres et se remit à
brouter. Le jeune homme s'avança de nouveau, de ce même pas tranquille
qui devait rassurer le cheval. Il n'était plus qu'à deux pas, et il
allait lever son bras. Une nouvelle fuite du rusé animal mit vingt-cinq
autres mètres entre eux. Maligny se retourna pour tenir sa promesse et
se rendre compte qu'il restait à portée de la jeune fille. Il continuait
de la prendre pour une jeune femme... Elle n'était plus à la place où il
l'avait laissée... Il se demandait, non sans une certaine inquiétude, ce
qu'elle était devenue, quand il entendit une voix pousser un petit cri
d'appel, bien différent de celui dont la détresse l'avait fait accourir
au galop. C'était Hilda qui, ayant coupé à travers bois, débouchait,
montée sur le Rhin. Elle passa juste à côté du cheval échappé, et, avec
son adresse d'écuyère professionnelle, accrocha, du manche recourbé de
sa cravache, les rênes pendantes. L'animal, pris à l'improviste, essaya
de se débattre une seconde! Tout de suite, un à-coup du mors, bien
donné, lui fit sentir que sa résistance était inutile, et il suivit
docilement la jeune fille qui le ramena vers son maître, en disant:
--«Il est tout penaud de s'être laissé prendre... Quand on est sur un
autre cheval, ils ne se défient pas et on les rattrape toujours. Vous
voyez qu'il ne se défend plus...» Comme Jules, à cause de sa main
malade, avait un peu de mal à remonter: «Je vous le tiens»,
insista-t-elle, du ton dont elle eût parlé à une des élèves en
équitation que son métier lui faisait, parfois, conduire au Bois. Et
quand il eut, tant bien que mal, chaussé ses étriers et ajusté ses
rênes, elle ajouta: «Il ne me reste, monsieur, qu'à vous remercier du
fond du cœur... Sans vous, il est très probable que cet assassin
m'aurait tuée...»
--«Et sans vous, madame, répondit le jeune homme, «il est très certain
que je devrais rentrer à pied et peut-être aurais-je perdu ce mauvais
drôle de Galopin... Mais,» continua-t-il avec la même grâce insinuante,
«vous me permettrez de vous donner mon adresse, pour que vous disposiez
de moi à votre gré comme témoin, si l'on arrête ce brigand, car on
l'arrêtera, je l'espère... J'ai son signalement si net, ici.» Il
montrait son front d'une main. De l'autre il avait tiré de la poche de
son gilet un petit étui en argent où Hilda put voir, gravée, une
couronne. Elle prit la carte mince qui portait simplement: _Le comte
Jules de Maligny_, et au-dessous: 38, _rue de Monsieur_. Le jeune homme
n'avait pas fait cette offre de témoignage ni offert sa carte au hasard.
Il avait vu là une occasion trop tentante d'apprendre lui-même le nom de
la jolie cavalière, sans paraître trop curieux, et il saisissait ce
prétexte. Il venait, durant ces quelques instants, de la détailler tout
entière du regard, avec la perspicacité d'un Parisien de vingt-cinq ans
qui a trop vécu déjà dans les mauvais milieux pour se tromper sur la
condition sociale d'une femme. Il n'avait pu classer celle-ci dans
aucune catégorie distincte. Montant à cheval seule, au Bois, le matin,
elle n'était pas une jeune fille... Etait-elle une jeune femme un peu
excentrique, qui s'amusait à se promener librement, sans écuyer? Sa
prononciation la révélait étrangère. Mais l'extrême sobriété de sa
toilette et son air de réserve ne s'accordaient pas avec le rien
d'effronterie que suppose un trop hardi dédain des convenances...
Appartenait-elle au demi-monde? Ces mêmes façons ne rendaient pas cette
hypothèse plus probable... Jules était, d'autre part, trop connaisseur
des choses de _sport_ pour ne pas avoir aussitôt observé que son
inconnue montait parfaitement bien. C'était une énigme de plus, que ce
talent équestre qui supposait l'habitude quasi quotidienne du plus
coûteux des divertissements. Le désir de savoir à quoi s'en tenir,
autant, pour le moins, que l'impression produite sur lui par la beauté
de la jeune fille, le poussa donc à insister encore,--ruse bien simple,
mais qui lui parut d'un effet infaillible: «Oui,» reprit-il, «on
l'arrêtera... C'est un exemple nécessaire. Il y a trop longtemps que
l'on se plaint des rôdeurs et des rôdeuses à mine sinistre qui
encombrent ces allées, autrefois si sûres... Mais on n'avait pas encore
entendu dire qu'en 1902 l'on risquât d'être dévalisé et assassiné en
plein Bois de Boulogne, à dix heures du matin, comme si l'on était en
1825 sur les routes de Naples ou de Sicile. Oui, il faut que la plainte
soit déposée aussitôt. Il le faut, pour nous tous... Vous êtes encore
trop émue, madame, pour ne pas désirer rentrer au plus vite. Si vous m'y
autorisez, j'irai chez le commissaire de police le plus proche, à votre
lieu et place... en votre nom.»
Hilda Campbell hésita une seconde. Elle comprit bien que son sauveur
employait ce moyen détourné pour ne pas se séparer d'elle ainsi. Cette
insistance, dont le but évident était contenu dans ces deux derniers
mots: «_Votre nom_,» trahissait un intérêt commençant qui lui fit
soudain chaud au cœur. Il eût été naturel qu'elle cédât aussitôt à
cette impression. Tout au contraire, un irrésistible instinct de
défense, le signe, chez la femme, le plus certain d'un début d'amour, la
fit se dérober d'abord à l'inquisition déguisée du jeune homme et à son
propre désir:
--«Je ne sais pas encore ce que je ferai...» répondit-elle. «Je dois
réfléchir, consulter... J'ai votre adresse,» continua-t-elle. «Si je me
décide à déposer une plainte, vous serez averti... Adieu, monsieur.»
Un nouveau remerciement lui vint aux lèvres, après ces phrases si
sèches, si peu révélatrices de l'émotion qu'elle éprouvait déjà. Ce
remerciement, elle ne le formula pas. Elle inclina sa tête en signe
d'adieu, d'un mouvement où il y avait plus de raideur encore que de
grâce. Et, pourtant, son cœur battait à se rompre sous son corsage,
dont le col, rattaché par une épingle piquée en toute hâte, dénonçait
encore, par son désordre, l'effroyable danger couru quelques minutes
auparavant, et elle paraissait si ingrate envers celui qui l'en avait
délivrée, au péril de sa propre vie,--comme un des chevaliers de ces
romans de Scott, chers à sa mère: un _Ivanhoë_ ou un _Noir-Fainéant_! Au
bord de son chapeau, le débris de son voile mettait comme une frange.
Les mèches de ses cheveux s'échappaient du chignon mal relevé. Sans
doute, elle ne se souciait pas de provoquer, par son aspect seul, la
curiosité des habitués du Bois, car, après avoir pris ce brusque congé,
elle s'engagea, au galop de son cheval, dans une allée un peu détournée.
Maligny regarda la fine silhouette disparaître au tournant de droite.
C'était la direction de l'Hippodrome d'Auteuil. Le plan du Bois se
dessina tout entier devant l'esprit de Jules. Par cette route, la jeune
femme ne pouvait gagner que deux sorties: celle de la Muette ou de la
Porte-Dauphine. Sans plus se préoccuper de la douleur, aiguë cependant,
que lui infligeait la blessure de sa main, Maligny mit lui-même sa bête
au grand galop.
Allait-il apercevoir à nouveau la robe alezane du cheval de la
mystérieuse enfant? Il était bien décidé, dût-elle penser qu'il abusait
de la situation, à la suivre cette fois, s'il la rencontrait... Elle
devait avoir eu, de son côté, un pressentiment de cette poursuite, et
son désir passionné d'éviter Maligny alternait sans doute, chez elle,
avec un désir, non moins passionné, de le revoir. Il la reconnut, en
effet, à la hauteur du lac supérieur, qui avait mis son cheval au pas,
et elle regardait sans cesse derrière elle. A son tour, elle reconnut le
jeune homme. Elle rougit si profondément, qu'à cette distance il put
voir la pourpre du sang incendier ce délicat visage, dont il ne
distinguait pas les traits. Cependant, elle ne changea pas aussitôt
l'allure paisible qu'elle venait d'adopter. Visiblement, elle ne voulait
pas sembler craindre l'approche du poursuivant, qui l'eut bientôt
rejointe. Il la salua en la croisant et, l'ayant dépassée, se trouva
singulièrement embarrassé. S'il revenait en arrière, il avait par trop
l'air de l'épier. S'il poussait de l'avant, il la perdait tout à fait.
Un seul procédé s'indiquait: obliquer vers la Muette, toute voisine,
surveiller la porte cinq minutes--c'était le temps qu'il fallait à la
jeune femme pour y arriver au pas.--Ces cinq minutes écoulées, si elle
n'avait pas paru, il gagnerait la Porte-Dauphine, en coupant au plus
court de toute la vitesse de sa bête, et il attendrait là, de nouveau.
--«Mais qui peut-elle être?...» se disait-il en exécutant la première
partie de ce programme, puis la seconde. «Voilà ce que c'est que de
jouer trop cher et d'être emmené loin de Paris tout l'hiver, par une
maman inquiète!...» Jules, en effet, avait dû, au mois d'octobre
précédent, avouer de très grosses pertes au baccara. Sa mère avait mis,
pour condition au règlement de cette dette, que son fils passerait
l'hiver avec elle à _La Capite_, une grande terre qu'ils possédaient en
Provence, à mi-chemin entre Hyères et Saint-Tropez. Mme de Maligny
était veuve. Elle adorait son enfant unique, ce garçon généreux
intelligent, charmant, qu'elle avait follement gâté,--on saura, tout à
l'heure, pourquoi,--mais les légèretés de ce caractère l'inquiétaient,
maintenant, jusqu'à la torture. Le sang des Maligny, de ces Parisiens à
moitié Slaves, lui était connu par une triste expérience: son défunt
mari l'avait à moitié ruinée. Elle avait donc imaginé ce moyen d'enlever
Jules plusieurs mois aux tentations de Paris. Par la même occasion, elle
surveillerait d'un peu plus près une exploitation d'où dépendait le
meilleur de leurs revenus. Ils étaient rentrés rue de Monsieur, dans le
vieil hôtel familial, depuis trois semaines, et le jeune homme, qui
s'était parfaitement amusé dans cet exil rustique,--il s'amusait
toujours, et de tout, et partout,--commençait, malgré de solennelles
promesses, à respirer avec gourmandise les effluves retrouvés du
boulevard et des Champs-Elysées. «Je ne connais plus,» continuait-il,
«les nouvelles recrues du bataillon de Cythère, comme disent les
journaux que lisent ces dames!... C'en doit être une...» Est-il besoin
de commenter cette formule, qui prouvait dans quelle variété le jeune
homme classait définitivement la gracieuse enfant à laquelle il venait
de rendre un si courageux service et si spontané? «Mais, alors, pourquoi
ne m'a-t-elle pas donné son nom?... Pourquoi?... Son monsieur est
peut-être jaloux... Peut-être ne veut-elle pas qu'il sache qu'elle est
sortie ce matin, et seule... Dieu sait avec qui elle avait rendez-vous,
quand elle a été attaquée par le chemineau!... En tous cas, le monsieur,
si monsieur il y a, fait rudement les choses. Il n'a pas lésiné sur le
cheval. Quelle admirable bête, et comme cette petite s'y tenait!» Hilda
était déjà _cette petite_! «C'est une Anglaise ou une Américaine. Il n'y
a que ces femmes-là pour avoir cette souplesse et cette énergie. C'est
égal, pour un joli début d'histoire, c'est un joli début... Et maman qui
m'a ramené à Paris avec l'idée de me marier! Si elle savait!... Il
faudra expliquer les coupures de ma main. Bah! je trouverai. J'y
penserai plus tard... Pour le moment, la grande affaire, c'est de ne pas
manquer ma Dulcinée, puisque je joue les Don Quichotte, maintenant...
Pourquoi diable a-t-elle paru si contrariée à l'idée de déposer une
plainte?... Elle veut consulter? Mais qui? Elle aura eu honte de
mentionner un protecteur. C'est encore très anglo-saxon, cela... Bon! je
la vois... Oui, c'est elle... Cette fois, je saurai qui elle est, ou je
ne m'appelle plus Maligny...»
L'innocente et farouche écuyère arrivait, en effet, juste à ce moment où
Jules portait sur elle, dans sa pensée, un jugement qui l'eût
consternée, si elle avait pu en connaître les termes et les comprendre.
Elle approchait de la Porte-Dauphine, en longeant le trottoir de droite,
au lieu de suivre l'allée cavalière, à gauche,--toujours dans le même
désir d'échapper aux interrogations des habitués des Poteaux, qui la
connaissaient. Maligny, lui, se tenait dans cette allée. Il passait,
entre eux deux, tant de voitures et tant d'automobiles, dans cette
avenue, la plus fréquentée de Paris à onze heures du matin, au
printemps, que miss Campbell ne vit pas son sauveur, déjà transformé, de
par les tristes lois de la brutalité masculine, en un suborneur. Elle
franchit la grille au trot allongé de son cheval, contourna la petite
gare, toujours à droite, et longea le boulevard Flandrin, qui longe
lui-même la voie du chemin de fer. Maligny, qui venait par derrière, put
de nouveau constater son talent équestre, dans une bataille contre son
cheval, qui s'effara, cette fois, au sifflement d'une locomotive. Le
Rhin, tout à l'heure si paisible, se défendit, pendant deux minutes,
avec la sauvagerie d'une bête trop récemment débarquée, qui se sent sur
le chemin de son écurie. L'adroite fille en eut pourtant raison, et,
comme si de rien n'eût été, elle poussa l'animal, redevenu sage, dans la
rue du Général-Appert, dans celle de la Faisanderie, dans celle de
Longchamp, toujours sans donner aucun signe qu'elle remarquât le jeune
homme, dont le cheval emboîtait le pas au sien, à trente mètres à peine.
Il avait bien un peu de honte de son indiscrète chasse, mais le sort en
était jeté. Il voulait savoir... Il la vit, enfin, qui tournait par la
rue de Pomereu et qui s'engageait dans l'espèce d'impasse sur l'entrée
de laquelle une grande pancarte transversale portait écrits ces mots:
_R. Campbell, horse dealer_. L'insulaire n'avait pas daigné les
traduire. La pensée que sa «Dulcinée»--comme il l'avait appelée
mentalement--pût être la fille de ce marchand de chevaux,--par hasard,
il le connaissait seulement de nom,--ne traversa pas une seconde
l'esprit de Jules. Il pensa qu'elle avait son cheval en pension là, et
il attendit qu'elle sortît, en allant et venant au milieu des embarras
de la rue de Longchamp, les yeux sans cesse fixés sur l'entrée de la rue
de Pomereu. Cinq minutes, dix minutes, vingt minutes s'écoulèrent ainsi.
La jeune fille ne reparaissait pas.
--«Elle se sera défiée,» se dit-il, «et défilée... Elle aura fait venir
une voiture et sera partie par l'autre extrémité, celle qui donne sur la
rue Mérimée...» Il venait de constater cette particularité. «N'importe.
J'ai mon point de repère, maintenant... Avec un louis, un des garçons de
l'écurie Campbell me donnera tous les tuyaux... Pour l'instant, allons
nous faire panser la main. Elle commence à me faire très mal et mon
poignet a enflé... Cette petite Anglaise est très jolie. Tout de même,
je n'aimerais pas beaucoup à devenir manchot, fût-ce pour ses beaux
yeux!...»
III
JULES DE MALIGNY
La blessure, ou, plutôt, les blessures dont le jeune homme plaisantait
ainsi, n'avaient rien de très grave. Elle étaient, cependant, assez
profondes pour qu'une fois rentré rue de Monsieur, il dût s'aliter, en
proie à une telle fièvre, que le médecin parut redouter une menace de
tétanos. Il lui avait bien fallu raconter à sa mère une portion de la
vérité. Mais toujours persuadé qu'il avait eu affaire à une aventurière
de la galanterie, il avait simplement parlé d'une promeneuse attaquée
par un rôdeur, dans une allée perdue du Bois, sans mentionner ni la
beauté de la jeune fille, ni son âge. Mme de Maligny n'avait pas eu
de motif pour l'interroger sur des détails dont elle ne pouvait
soupçonner l'importance. Son caractère se trouve avoir exercé une action
si directe sur la suite de cette aventure, qu'avant de pousser plus loin
ce récit, il est indispensable d'en donner un crayon, comme aussi de
celui de son fils.