--«Ah! la crapule!» hurla-t-il, «mais je t'aurai, toi. Je t'aurai...» Et

il porta à l'inconnu un coup furieux avec son arme, que celui-ci esquiva

en se jetant de côté, et parant un nouveau coup d'un revers de main, il

saisit la lame. Le sang jaillit de ses doigts; mais il tenait le couteau

que le brigand abandonna pour s'enfuir, à toutes jambes, à travers le

taillis... Le jeune homme fit mine de se précipiter derrière lui. Puis

il regarda du côté de la jeune fille. Il vit qu'elle ne bougeait pas. Il

hésita un moment encore, et, haussant les épaules, comme si la chasse à

l'assassin désarmé n'en valait pas la peine, il revint à la victime de

cette infâme agression, afin de lui porter secours. Hilda était étendue

sur le sol piétiné et foulé par la lutte de tout à l'heure. La réaction

nerveuse de cette rapide et terrible aventure l'immobilisait. Haletante,

les yeux grands ouverts, son frêle visage comme décomposé, avec ses

traits délicats qui exprimaient une émotion si profonde, c'était une

vision de grâce et de souffrance à ne jamais l'oublier. Son col, que le

ruffian avait déchiré pour en arracher la petite broché, laissait voir,

sur la peau blanche et blonde, les meurtrissures rouges laissées par les

doigts brutaux, et la naissance de sa gorge virginale. Une des

manchettes avait été mise en loques par le geste rapace qui avait dérobé

le bracelet. Dans son costume d'amazone, qui dessinait la ligne svelte

et fine de son corps si jeune, elle inspirait plus de pitié encore, tant

on la devinait enfant et toute fragile. Le cordonnet de soie élastique

qui assurait son chapeau avait été brisé dans cette effroyable scène de

pugilat, et, toute décoiffée, la tresse d'or de ses cheveux, échappée

des épingles, roulait sur son épaule. L'_Alogos_, lui, continuait son

métier de _sans-raison_, aiguisant, maintenant, ses dents sur l'écorce

d'un petit arbuste voisin de son sapin. Il était arrivé à l'atteindre en

allant jusqu'à l'extrémité de sa bride.

--«Etes-vous blessée, madame?», demanda le sauveur en se penchant vers

la délivrée. Et il essayait de lui prendre les mains pour l'aider à se

relever.

--«Non,» fit Hilda en remuant la tête. Il entendit à peine cette

syllabe, plutôt soupirée qu'articulée, d'une voix éteinte. Puis,

dégageant ses doigts par une pudeur instinctive, elle se redressa à

demi, toute seule, et, les couleurs lui revenant avec un peu de force,

elle continua, d'un accent plus perceptible: «Je n'ai rien, que le

saisissement... Cela va me passer... Mais c'est vous, monsieur, qui êtes

blessé...»

--« Moi?...», dit le jeune homme en ouvrant sa main. Il faisait jouer

ses doigts. «Je me suis coupé à la lame du couteau de cet apache, mais

pas gravement. Ce ne sera rien... Les plaies ont saigné beaucoup. C'est

mieux ainsi...» Il avait, en parlant, tiré son mouchoir de sa poche. Il

commença à l'enrouler sur sa main malade. En quelques secondes, le linge

fut rouge de sang. Tandis qu'il exécutait ce petit pansement, avec une

mâle insouciance qui s'accordait bien à sa bravoure de tout à l'heure,

la jeune Anglaise, revenue entièrement à elle, le regardait avec des

yeux où la reconnaissance se mêlait déjà à une admiration. Il venait de

lui sauver la vie, dans une rencontre presque fantastique, en l'an de

grâce 1902, aux portes de Paris,--que dis-je? dans Paris même!--C'était

bien de quoi éprouver, devant lui, ce petit sentiment d'enthousiasme, si

naturel à une enfant de son âge! Mais elle l'eût rencontré, ce

personnage, dans n'importe quelle circonstance, qu'elle l'eût, certes,

remarqué, quitte à esquisser, comme si souvent, un hochement de tête et

à se répéter un des propos familiers de sa mère:

--«On ne doit pas aimer son mari avec ses yeux, mais avec son cœur...»

Le sauveur d'Hilda était un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, très

bien pris dans sa moyenne taille, et dont la sveltesse vigoureuse

révélait une libre vie d'épanouissement, sans aucune fatigue d'un

travail quelconque. C'était celle que menaient, dans ces années,--qui

ressemblaient à celles de l'ancien régime, on s'en rend compte à

distance, par la douceur de vivre,--les oisifs comblés des hautes

classes françaises. Son costume de cavalier était taillé d'après la mode

la plus récente. Il constituait, à lui seul, un signalement social, et,

plus encore, une frappante physionomie, où les plus farouches partisans

des idées égalitaires eussent été obligés de reconnaître l'évidence de

ce mystérieux et indiscutable prestige: la _Race_. Il y avait, dans la

coupe des joues du courageux garçon, dans le pli de ses lèvres, dans la

ligne un peu aiguë de son nez, une élégance qui rappelait celle de

certains portraits du musée de Versailles: quelque chose de très viril

et de très délicat, de très naturel et d'extrêmement raffiné. Des yeux

noirs, d'une douceur calme et spirituelle, des lèvres aisément

souriantes et d'un joli dessin sous une moustache brune, encore légère,

achevaient d'en faire un type accompli de jeune patricien. Disons tout

de suite qu'il portait, en effet, un des bons noms du Blaisois et qui

figure, avec honneur, dans les mémoires sur la vie du maréchal de

Vieilleville, écrits par Carloix. Il s'appelait Jules de Maligny. Un

Maligny a épousé, à la fin du XVIIIe siècle, à Varsovie, où l'avaient

entraîné les hasards de l'émigration, une comtesse Marie Gorka, de

l'antique maison de Lodzia. Cette particularité d'origine explique

comment Jules possédait, mélangée à la vive élégance d'un jeune seigneur

de notre tradition nationale, une grâce caressante et souple qui lui

venait de cet atavisme polonais. Il y avait du Slave dans ce Français,

si Français pourtant. De là dérivait ce je ne sais quoi d'un peu alangui

répandu sur toute sa personne, qui déconcertait et qui charmait tout à

la fois. Ces quelques détails, que Hilda ne devait connaître que plus

tard, étaient nécessaires à donner ici, au risque de diminuer un certain

intérêt de surprise. Ils feront mieux comprendre quelle impression dut

ressentir, en étudiant son défenseur de plus près, la pauvre petite

Anglaise, au cœur inéveillé, à l'imagination sans analyse, qui le

regardait nouer gaiement son mouchoir sur une blessure reçue pour elle.

--«Voilà!...», dit-il avec le rire d'enfant qu'il savait avoir et qui

prenait plus de grâce encore sur sa bouche hardie, après qu'il venait de

montrer une si intrépide audace. Il secoua sa main bandée et il ajouta:

«Dans huit jours, il n'y paraîtra plus...» Puis, regardant autour de

lui: «Il faut que je retrouve mon cheval, si je veux pouvoir vous

raccompagner... Bon. Il s'est arrêté à brouter l'herbe au bout de

l'allée. Il n'a pas volé son nom: Galopin. Le temps de le rattraper,

pour qu'il ne lui passe pas par la tête l'idée de vagabonder à sa

fantaisie, je reviens vous mettre en selle... N'ayez pas peur, madame,

je ne vous perdrai pas de vue...»

--«Mais, je n'ai pas peur, monsieur...», dit miss Campbell avec un peu

de rougeur à ses joues. Les premières minutes de saisissement étaient

passées et la fierté, qui faisait le trait dominant de son caractère,

reparaissait, en même temps qu'une timidité, plus farouche encore que

d'habitude. Elle se sentait agitée d'une émotion si étrange, si

inusitée, qu'elle lui était physiquement douloureuse, et elle éprouvait

un besoin presque sauvage: fuir la présence de celui qui lui donnait

cette émotion. Elle détacha le Rhin, qui se laissa faire, non sans avoir

allongé ses lèvres, dans un dernier mouvement de convoitise, vers une

belle pousse toute nouvelle, qu'il se réservait pour un suprême régal.

Elle se mit à rouler tellement quellement la courroie, cause indirecte

de son étonnante aventure. Elle assura davantage les sangles demeurées

intactes, en avançant de deux trous les ardillons. Ce travail achevé,

elle approcha son cheval d'un tronc coupé, s'y appuya du pied, et sauta

en selle lestement, non sans s'être assurée que le jeune homme ne la

regardait pas. Elle le vit qui s'approchait prudemment de sa bête à lui;

mais, à l'instant où il étendait la main pour saisir la bride, le cob

fit une dérobade, trotta environ vingt-cinq mètres et se remit à

brouter. Le jeune homme s'avança de nouveau, de ce même pas tranquille

qui devait rassurer le cheval. Il n'était plus qu'à deux pas, et il

allait lever son bras. Une nouvelle fuite du rusé animal mit vingt-cinq

autres mètres entre eux. Maligny se retourna pour tenir sa promesse et

se rendre compte qu'il restait à portée de la jeune fille. Il continuait

de la prendre pour une jeune femme... Elle n'était plus à la place où il

l'avait laissée... Il se demandait, non sans une certaine inquiétude, ce

qu'elle était devenue, quand il entendit une voix pousser un petit cri

d'appel, bien différent de celui dont la détresse l'avait fait accourir

au galop. C'était Hilda qui, ayant coupé à travers bois, débouchait,

montée sur le Rhin. Elle passa juste à côté du cheval échappé, et, avec

son adresse d'écuyère professionnelle, accrocha, du manche recourbé de

sa cravache, les rênes pendantes. L'animal, pris à l'improviste, essaya

de se débattre une seconde! Tout de suite, un à-coup du mors, bien

donné, lui fit sentir que sa résistance était inutile, et il suivit

docilement la jeune fille qui le ramena vers son maître, en disant:

--«Il est tout penaud de s'être laissé prendre... Quand on est sur un

autre cheval, ils ne se défient pas et on les rattrape toujours. Vous

voyez qu'il ne se défend plus...» Comme Jules, à cause de sa main

malade, avait un peu de mal à remonter: «Je vous le tiens»,

insista-t-elle, du ton dont elle eût parlé à une des élèves en

équitation que son métier lui faisait, parfois, conduire au Bois. Et

quand il eut, tant bien que mal, chaussé ses étriers et ajusté ses

rênes, elle ajouta: «Il ne me reste, monsieur, qu'à vous remercier du

fond du cœur... Sans vous, il est très probable que cet assassin

m'aurait tuée...»

--«Et sans vous, madame, répondit le jeune homme, «il est très certain

que je devrais rentrer à pied et peut-être aurais-je perdu ce mauvais

drôle de Galopin... Mais,» continua-t-il avec la même grâce insinuante,

«vous me permettrez de vous donner mon adresse, pour que vous disposiez

de moi à votre gré comme témoin, si l'on arrête ce brigand, car on

l'arrêtera, je l'espère... J'ai son signalement si net, ici.» Il

montrait son front d'une main. De l'autre il avait tiré de la poche de

son gilet un petit étui en argent où Hilda put voir, gravée, une

couronne. Elle prit la carte mince qui portait simplement: _Le comte

Jules de Maligny_, et au-dessous: 38, _rue de Monsieur_. Le jeune homme

n'avait pas fait cette offre de témoignage ni offert sa carte au hasard.

Il avait vu là une occasion trop tentante d'apprendre lui-même le nom de

la jolie cavalière, sans paraître trop curieux, et il saisissait ce

prétexte. Il venait, durant ces quelques instants, de la détailler tout

entière du regard, avec la perspicacité d'un Parisien de vingt-cinq ans

qui a trop vécu déjà dans les mauvais milieux pour se tromper sur la

condition sociale d'une femme. Il n'avait pu classer celle-ci dans

aucune catégorie distincte. Montant à cheval seule, au Bois, le matin,

elle n'était pas une jeune fille... Etait-elle une jeune femme un peu

excentrique, qui s'amusait à se promener librement, sans écuyer? Sa

prononciation la révélait étrangère. Mais l'extrême sobriété de sa

toilette et son air de réserve ne s'accordaient pas avec le rien

d'effronterie que suppose un trop hardi dédain des convenances...

Appartenait-elle au demi-monde? Ces mêmes façons ne rendaient pas cette

hypothèse plus probable... Jules était, d'autre part, trop connaisseur

des choses de _sport_ pour ne pas avoir aussitôt observé que son

inconnue montait parfaitement bien. C'était une énigme de plus, que ce

talent équestre qui supposait l'habitude quasi quotidienne du plus

coûteux des divertissements. Le désir de savoir à quoi s'en tenir,

autant, pour le moins, que l'impression produite sur lui par la beauté

de la jeune fille, le poussa donc à insister encore,--ruse bien simple,

mais qui lui parut d'un effet infaillible: «Oui,» reprit-il, «on

l'arrêtera... C'est un exemple nécessaire. Il y a trop longtemps que

l'on se plaint des rôdeurs et des rôdeuses à mine sinistre qui

encombrent ces allées, autrefois si sûres... Mais on n'avait pas encore

entendu dire qu'en 1902 l'on risquât d'être dévalisé et assassiné en

plein Bois de Boulogne, à dix heures du matin, comme si l'on était en

1825 sur les routes de Naples ou de Sicile. Oui, il faut que la plainte

soit déposée aussitôt. Il le faut, pour nous tous... Vous êtes encore

trop émue, madame, pour ne pas désirer rentrer au plus vite. Si vous m'y

autorisez, j'irai chez le commissaire de police le plus proche, à votre

lieu et place... en votre nom.»

Hilda Campbell hésita une seconde. Elle comprit bien que son sauveur

employait ce moyen détourné pour ne pas se séparer d'elle ainsi. Cette

insistance, dont le but évident était contenu dans ces deux derniers

mots: «_Votre nom_,» trahissait un intérêt commençant qui lui fit

soudain chaud au cœur. Il eût été naturel qu'elle cédât aussitôt à

cette impression. Tout au contraire, un irrésistible instinct de

défense, le signe, chez la femme, le plus certain d'un début d'amour, la

fit se dérober d'abord à l'inquisition déguisée du jeune homme et à son

propre désir:

--«Je ne sais pas encore ce que je ferai...» répondit-elle. «Je dois

réfléchir, consulter... J'ai votre adresse,» continua-t-elle. «Si je me

décide à déposer une plainte, vous serez averti... Adieu, monsieur.»

Un nouveau remerciement lui vint aux lèvres, après ces phrases si

sèches, si peu révélatrices de l'émotion qu'elle éprouvait déjà. Ce

remerciement, elle ne le formula pas. Elle inclina sa tête en signe

d'adieu, d'un mouvement où il y avait plus de raideur encore que de

grâce. Et, pourtant, son cœur battait à se rompre sous son corsage,

dont le col, rattaché par une épingle piquée en toute hâte, dénonçait

encore, par son désordre, l'effroyable danger couru quelques minutes

auparavant, et elle paraissait si ingrate envers celui qui l'en avait

délivrée, au péril de sa propre vie,--comme un des chevaliers de ces

romans de Scott, chers à sa mère: un _Ivanhoë_ ou un _Noir-Fainéant_! Au

bord de son chapeau, le débris de son voile mettait comme une frange.

Les mèches de ses cheveux s'échappaient du chignon mal relevé. Sans

doute, elle ne se souciait pas de provoquer, par son aspect seul, la

curiosité des habitués du Bois, car, après avoir pris ce brusque congé,

elle s'engagea, au galop de son cheval, dans une allée un peu détournée.

Maligny regarda la fine silhouette disparaître au tournant de droite.

C'était la direction de l'Hippodrome d'Auteuil. Le plan du Bois se

dessina tout entier devant l'esprit de Jules. Par cette route, la jeune

femme ne pouvait gagner que deux sorties: celle de la Muette ou de la

Porte-Dauphine. Sans plus se préoccuper de la douleur, aiguë cependant,

que lui infligeait la blessure de sa main, Maligny mit lui-même sa bête

au grand galop.

Allait-il apercevoir à nouveau la robe alezane du cheval de la

mystérieuse enfant? Il était bien décidé, dût-elle penser qu'il abusait

de la situation, à la suivre cette fois, s'il la rencontrait... Elle

devait avoir eu, de son côté, un pressentiment de cette poursuite, et

son désir passionné d'éviter Maligny alternait sans doute, chez elle,

avec un désir, non moins passionné, de le revoir. Il la reconnut, en

effet, à la hauteur du lac supérieur, qui avait mis son cheval au pas,

et elle regardait sans cesse derrière elle. A son tour, elle reconnut le

jeune homme. Elle rougit si profondément, qu'à cette distance il put

voir la pourpre du sang incendier ce délicat visage, dont il ne

distinguait pas les traits. Cependant, elle ne changea pas aussitôt

l'allure paisible qu'elle venait d'adopter. Visiblement, elle ne voulait

pas sembler craindre l'approche du poursuivant, qui l'eut bientôt

rejointe. Il la salua en la croisant et, l'ayant dépassée, se trouva

singulièrement embarrassé. S'il revenait en arrière, il avait par trop

l'air de l'épier. S'il poussait de l'avant, il la perdait tout à fait.

Un seul procédé s'indiquait: obliquer vers la Muette, toute voisine,

surveiller la porte cinq minutes--c'était le temps qu'il fallait à la

jeune femme pour y arriver au pas.--Ces cinq minutes écoulées, si elle

n'avait pas paru, il gagnerait la Porte-Dauphine, en coupant au plus

court de toute la vitesse de sa bête, et il attendrait là, de nouveau.

--«Mais qui peut-elle être?...» se disait-il en exécutant la première

partie de ce programme, puis la seconde. «Voilà ce que c'est que de

jouer trop cher et d'être emmené loin de Paris tout l'hiver, par une

maman inquiète!...» Jules, en effet, avait dû, au mois d'octobre

précédent, avouer de très grosses pertes au baccara. Sa mère avait mis,

pour condition au règlement de cette dette, que son fils passerait

l'hiver avec elle à _La Capite_, une grande terre qu'ils possédaient en

Provence, à mi-chemin entre Hyères et Saint-Tropez. Mme de Maligny

était veuve. Elle adorait son enfant unique, ce garçon généreux

intelligent, charmant, qu'elle avait follement gâté,--on saura, tout à

l'heure, pourquoi,--mais les légèretés de ce caractère l'inquiétaient,

maintenant, jusqu'à la torture. Le sang des Maligny, de ces Parisiens à

moitié Slaves, lui était connu par une triste expérience: son défunt

mari l'avait à moitié ruinée. Elle avait donc imaginé ce moyen d'enlever

Jules plusieurs mois aux tentations de Paris. Par la même occasion, elle

surveillerait d'un peu plus près une exploitation d'où dépendait le

meilleur de leurs revenus. Ils étaient rentrés rue de Monsieur, dans le

vieil hôtel familial, depuis trois semaines, et le jeune homme, qui

s'était parfaitement amusé dans cet exil rustique,--il s'amusait

toujours, et de tout, et partout,--commençait, malgré de solennelles

promesses, à respirer avec gourmandise les effluves retrouvés du

boulevard et des Champs-Elysées. «Je ne connais plus,» continuait-il,

«les nouvelles recrues du bataillon de Cythère, comme disent les

journaux que lisent ces dames!... C'en doit être une...» Est-il besoin

de commenter cette formule, qui prouvait dans quelle variété le jeune

homme classait définitivement la gracieuse enfant à laquelle il venait

de rendre un si courageux service et si spontané? «Mais, alors, pourquoi

ne m'a-t-elle pas donné son nom?... Pourquoi?... Son monsieur est

peut-être jaloux... Peut-être ne veut-elle pas qu'il sache qu'elle est

sortie ce matin, et seule... Dieu sait avec qui elle avait rendez-vous,

quand elle a été attaquée par le chemineau!... En tous cas, le monsieur,

si monsieur il y a, fait rudement les choses. Il n'a pas lésiné sur le

cheval. Quelle admirable bête, et comme cette petite s'y tenait!» Hilda

était déjà _cette petite_! «C'est une Anglaise ou une Américaine. Il n'y

a que ces femmes-là pour avoir cette souplesse et cette énergie. C'est

égal, pour un joli début d'histoire, c'est un joli début... Et maman qui

m'a ramené à Paris avec l'idée de me marier! Si elle savait!... Il

faudra expliquer les coupures de ma main. Bah! je trouverai. J'y

penserai plus tard... Pour le moment, la grande affaire, c'est de ne pas

manquer ma Dulcinée, puisque je joue les Don Quichotte, maintenant...

Pourquoi diable a-t-elle paru si contrariée à l'idée de déposer une

plainte?... Elle veut consulter? Mais qui? Elle aura eu honte de

mentionner un protecteur. C'est encore très anglo-saxon, cela... Bon! je

la vois... Oui, c'est elle... Cette fois, je saurai qui elle est, ou je

ne m'appelle plus Maligny...»

L'innocente et farouche écuyère arrivait, en effet, juste à ce moment où

Jules portait sur elle, dans sa pensée, un jugement qui l'eût

consternée, si elle avait pu en connaître les termes et les comprendre.

Elle approchait de la Porte-Dauphine, en longeant le trottoir de droite,

au lieu de suivre l'allée cavalière, à gauche,--toujours dans le même

désir d'échapper aux interrogations des habitués des Poteaux, qui la

connaissaient. Maligny, lui, se tenait dans cette allée. Il passait,

entre eux deux, tant de voitures et tant d'automobiles, dans cette

avenue, la plus fréquentée de Paris à onze heures du matin, au

printemps, que miss Campbell ne vit pas son sauveur, déjà transformé, de

par les tristes lois de la brutalité masculine, en un suborneur. Elle

franchit la grille au trot allongé de son cheval, contourna la petite

gare, toujours à droite, et longea le boulevard Flandrin, qui longe

lui-même la voie du chemin de fer. Maligny, qui venait par derrière, put

de nouveau constater son talent équestre, dans une bataille contre son

cheval, qui s'effara, cette fois, au sifflement d'une locomotive. Le

Rhin, tout à l'heure si paisible, se défendit, pendant deux minutes,

avec la sauvagerie d'une bête trop récemment débarquée, qui se sent sur

le chemin de son écurie. L'adroite fille en eut pourtant raison, et,

comme si de rien n'eût été, elle poussa l'animal, redevenu sage, dans la

rue du Général-Appert, dans celle de la Faisanderie, dans celle de

Longchamp, toujours sans donner aucun signe qu'elle remarquât le jeune

homme, dont le cheval emboîtait le pas au sien, à trente mètres à peine.

Il avait bien un peu de honte de son indiscrète chasse, mais le sort en

était jeté. Il voulait savoir... Il la vit, enfin, qui tournait par la

rue de Pomereu et qui s'engageait dans l'espèce d'impasse sur l'entrée

de laquelle une grande pancarte transversale portait écrits ces mots:

_R. Campbell, horse dealer_. L'insulaire n'avait pas daigné les

traduire. La pensée que sa «Dulcinée»--comme il l'avait appelée

mentalement--pût être la fille de ce marchand de chevaux,--par hasard,

il le connaissait seulement de nom,--ne traversa pas une seconde

l'esprit de Jules. Il pensa qu'elle avait son cheval en pension là, et

il attendit qu'elle sortît, en allant et venant au milieu des embarras

de la rue de Longchamp, les yeux sans cesse fixés sur l'entrée de la rue

de Pomereu. Cinq minutes, dix minutes, vingt minutes s'écoulèrent ainsi.

La jeune fille ne reparaissait pas.

--«Elle se sera défiée,» se dit-il, «et défilée... Elle aura fait venir

une voiture et sera partie par l'autre extrémité, celle qui donne sur la

rue Mérimée...» Il venait de constater cette particularité. «N'importe.

J'ai mon point de repère, maintenant... Avec un louis, un des garçons de

l'écurie Campbell me donnera tous les tuyaux... Pour l'instant, allons

nous faire panser la main. Elle commence à me faire très mal et mon

poignet a enflé... Cette petite Anglaise est très jolie. Tout de même,

je n'aimerais pas beaucoup à devenir manchot, fût-ce pour ses beaux

yeux!...»

III

JULES DE MALIGNY

La blessure, ou, plutôt, les blessures dont le jeune homme plaisantait

ainsi, n'avaient rien de très grave. Elle étaient, cependant, assez

profondes pour qu'une fois rentré rue de Monsieur, il dût s'aliter, en

proie à une telle fièvre, que le médecin parut redouter une menace de

tétanos. Il lui avait bien fallu raconter à sa mère une portion de la

vérité. Mais toujours persuadé qu'il avait eu affaire à une aventurière

de la galanterie, il avait simplement parlé d'une promeneuse attaquée

par un rôdeur, dans une allée perdue du Bois, sans mentionner ni la

beauté de la jeune fille, ni son âge. Mme de Maligny n'avait pas eu

de motif pour l'interroger sur des détails dont elle ne pouvait

soupçonner l'importance. Son caractère se trouve avoir exercé une action

si directe sur la suite de cette aventure, qu'avant de pousser plus loin

ce récit, il est indispensable d'en donner un crayon, comme aussi de

celui de son fils.

L'Écuyère · 第 2 / 22 段