Ce n'est pas seulement l'aspect, en effet, qui transformait

L'ÉCUYÈRE

PAR

PAUL BOURGET

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

PARIS

LIBRAIRIE PLON

1921

_A MADAME GASTON JOLLIVET_

_Hommage de respectueuse amitié._

_P. B._

Contents

PREMIÈRE PARTIE

I UN COIN D'ANGLETERRE RUE DE POMEREU

II UNE RENCONTRE

III JULES DE MALIGNY

IV COMMENCEMENT D'IDYLLE

V LES NAÏVETÉS D'UN JEUNE ROUÉ

VI LES NAÏVETÉS D'UN JEUNE ROUÉ (Suite)

DEUXIÈME PARTIE

I SIX MOIS APRES

II LA DIPLOMATIE DE JACK CORBIN

III HILDA JALOUSE

IV DÉSILLUSIONS

V LA VRAIE RIVALE

VI LE DÉNOUEMENT

VII _PURPUREOS SPARGAM FLORES_...

L'ÉCUYÈRE

PREMIÈRE PARTIE

I

UN COIN D'ANGLETERRE RUE DE POMEREU

Tous les amateurs de chevaux, qui pratiquaient ce noble _sport_ il y a

trente ans et qui lui demeurent fidèles en dépit de l'automobile, se

rappellent, avec un regret jamais consolé, M. Robert Campbell, Bob

Campbell, l'importateur breveté des poneys du pays de Galles, le rival

des Bartlett et des Hensman, le gros Bob, enfin. Il fallait le voir

descendre les Champs-Elysées, dans son tonneau, avec son rouge visage,

rasé de près, où luisaient des yeux d'un bleu si clair. La bête qu'il

menait--rarement la même--était toujours un petit animal, bâti en

hercule, qui mesurait un mètre trente-deux, trente-cinq--«treize

mains», disait-il dans son français traduit de l'anglais,--et elle

allait, elle allait, dévorant l'espace de ses membres courts... Le gros

Bob était vêtu, hiver comme été, d'un complet coupé dans une de ces

étoffes rudes qui sentent la tourbière, que l'on appelle _Harris_, à

cause des îles où elles sont tissées. Il fumait une courte pipe en bois

de bruyère. Quoiqu'il fût devenu, de par son métier, un des figurants du

tout Paris élégant, il semblait échappé d'une lithographie du _Punch_,

avec son haut chapeau d'un drap noir ou gris, suivant la saison, et son

mufle de dogue, d'un flegme si intensément, si _insulairement_

impassible. Il parlait, et c'était une gageure, L'Anglais classique de

l'ancien répertoire du Palais-Royal ne prononçait pas notre langue d'un

accent plus cocasse. Il ne donnait pas à notre syntaxe des entorses plus

audacieuses. Les avisés ne s'y trompaient point. Le gros Bob savait le

français comme vous et moi, et, si vous débattiez un marché avec lui,

vous deviez prendre bien garde que pas une nuance de vos phrases ne lui

échappait. En revanche, ce que personne ne savait comme lui, c'était le

mot de cette énigme à quatre jambes que représente un cheval inconnu

pour tout acheteur, et, neuf fois sur dix, pour tout marchand. Quelques

minutes suffisaient à Bob pour discerner si l'animal était jeune ou

vieux, et son âge à six mois près, s'il se nourrissait bien ou mal et

pourquoi, s'il était vite ou paresseux, franc ou cabochard et comment,

s'il respirait avec des poumons et un cœur intacts, ce que valaient ses

jarrets, ses paturons, ses sabots, leur corne, leur sole, ce qu'il avait

déjà fait, ce qu'il pouvait faire, toute son histoire. Son œil pers

était impayable de sérieux gouailleur, quand il procédait à ce

diagnostic, aussi infaillible dans son domaine que pouvait l'être, à

cette même époque, celui d'un Dieulafoy sur un malade de son hôpital ou

d'un Morelli sur un tableau du quinzième siècle. Il n'y avait pas

d'exemple qu'un fermier du Norfolk ou du Kerry eût jamais «_enrossé_» le

gros Bob. Il n'avait jamais embarqué, dans l'entrepont du bateau qui

faisait le service de Southampton au Havre, un seul Irlandais qui ne

valût le voyage. Ajoutons tout de suite, pour donner sa physionomie

vraie de loyal _gentleman_ à cet étonnant maquignon aujourd'hui disparu,

qu'il n'y avait pas d'exemple qu'il eût _enrossé_ non plus un de ses

clients. Il gagnait cinquante pour cent sur ses ventes, c'était son

principe; mais la qualité de la marchandise était garantie. Vous

pouviez, si les hasards d'un hiver vous amenaient à passer un temps à

Rome et que vous eussiez à chasser à courre dans la campagne qui entoure

la Ville Eternelle,--c'est encore aujourd'hui un des modernes paradoxes

de la _Cosmopolis_ qu'elle est devenue,--vous pouviez, dis-je,

télégraphier à _Robert Campbell, 54, rue de Pomereu, Paris_, ces simples

mots: «_Prière expédier aussitôt cheval pour chasser, six ans environ,

bon sauteur, pas peureux_.» Vous y joigniez l'indication du poids, celle

du prix, de la taille, et, la semaine d'après, vous aviez le cheval.

Vous pouviez aussi, après avoir donné à la bête les rafraîchissements

nécessaires à la suite d'un long voyage, monter dessus sans l'avoir

essayée davantage. Campbell faisait, bon an mal an, des centaines

d'envois dans ces conditions, sinon à Rome,--car, tout de même, le

risque du chemin de fer était bien grand,--dans le Maine, en Touraine,

en Sologne, en Poitou, en Barrois, partout où fonctionnaient des

«équipages» bien tenus. Il en était à compter les plaintes qu'il avait

dû subir. Ainsi s'expliquait qu'ayant commencé par être simple «lad»

dans un haras, il avait fini par acheter le terrain de la rue de

Pomereu, sur lequel étaient construites ses écuries. Le chiffre de ses

affaires annuelles se montait à plusieurs milliers de livres sterling.

Il aurait pu, dès cette année 1902, où eut lieu l'aventure que je veux

conter, se retirer du commerce et aller habiter un cottage, comme il

fait aujourd'hui qu'il est très vieux, dans un bon pays d'élevage. Il a

choisi Brokenhurst, sur le bord de la _New Forest_ où se voit une race

de poneys soi-disant issus des Andalous de la légendaire Armada. Mais

Bob n'était pas seulement l'un des meilleurs experts en chevaux que

l'Angleterre ait donnés à la France. Ce fidèle sujet de Sa Majesté la

reine Victoria avait aussi, de son pays, les deux vices les plus

nationaux: il aimait passionnément le _whiskey_, plus passionnément

encore le pari. Il satisfaisait l'un et l'autre, par un _poker_

quotidien, dans un bar d'entraîneurs et de _bookmakers_, le soir, la

journée finie. Il les satisfaisait non moins librement, tout le long de

l'année, sur les champs de courses, où il risquait d'énormes sommes. Or,

les cartes, malgré son talent de bluffeur, et les «favoris» de la cote,

malgré ses dons de maquignon, lui avaient tant mangé de ce qu'il avait

gagné, qu'à cinquante-cinq ans il devait travailler encore. Vous le

trouviez, exact à son poste, dès les huit heures, dans son _yard_. Il

était là qui poussait du pied la litière des chevaux, pour juger si elle

était bien fournie. Il les regardait au poil et à l'œil pour savoir si

leur ration d'avoine avait été bien réglée, aux tendons pour juger de

leur fatigue de la veille. A tous il apportait un petit morceau de

sucre. Il en avait une provision dans la poche de sa jaquette. Je crois

le voir encore, après tant de jours écoulés, qui leur gratte la tête,

qui leur tire l'oreille, qui leur tapote la croupe, et les braves

animaux s'ébrouent, le flairent de leurs naseaux, dressent leurs

oreilles à sa voix. J'entends ces mots anglais vibrer dans l'air, avec

des clapotements de langue:

--«_Dear old boy... You jolly chap... You silly monkey_...»

Et les «chers vieux garçons», les «gais compagnons», les «stupides

singes» allongeaient leur tête, chacun hors de son box. Où était-on? à

Paris ou à Londres? Les portes vertes de ces box, ouvertes dans leur

partie supérieure, donnaient sur une large cour au fond de laquelle se

dressait une petite maison en briques rouges, avec des fenêtres

étroites, très pareille, sous son revêtement de vigne vierge, à quelque

demeure bourgeoise de Kensington. Cette ressemblance était encore accrue

par une espèce de renflement vitré ménagé au premier étage, et où

l'architecte avait essayé de reproduire le _bow-window_ classique. La

maison, enfin, montrait ce nom sur sa porte, laquelle était en bois

peint et d'un seul battant: _Epsom lodge_. C'était probablement la seule

de tout ce quartier, si exotique pourtant, qui fût baptisée ainsi, comme

un cottage anglais. Avec cela, tous les garçons d'écurie étaient

Anglais, les couvertures des chevaux anglaises, les licols anglais, les

brides anglaises, les selles anglaises!...

Pour achever cette impression, d'un pittoresque singulier, une jeune

fille allait et venait dans cette cour, caressant, elle aussi, les têtes

des chevaux, leur donnant du sucre, prononçant, de la pointe de ses

dents blanches, les sacramentels: «_Dear old boy... You jolly chap_...»

et autres douceurs; et cette enfant de vingt-deux ans avait le plus

idéal visage de miss blonde qui ait jamais illustré le vélin d'un

_Keepsake_. Son teint délicat offrait au regard cette transparence

blanche et rosé où l'on voit l'ondée d'un sang jeune et riche courir

sous la peau. Elle avait le nez droit et coupé assez court, les lèvres

bien ourlées, le menton un peu long, carré et frappé d'une fossette, les

joues minces, la tête petite, tout cet ensemble qui donne souvent, aux

jeunes filles anglaises, ce caractère d'une beauté si saine, si robuste,

qu'elle est, par moments, presque masculine. Certaines statues de jeunes

Grecques montrent un charme pareil, ainsi cette Electre du musée de

Naples qui s'appuie de la main sur l'épaule d'Oreste, fille virginale

des gymnastes, aussi grande que son frère et qui, pourtant, se distingue

de lui par la grâce dans la force, par la pudeur dans l'énergie. Ce

charmant et ferme visage de Mlle Hilda Campbell--car l' «Electre

archaïsante» de la rue de Pomereu était tout prosaïquement la fille du

marchand de chevaux--s'éclairait de deux yeux bleus, ceux de son père,

mais qui prenaient, sous les sourcils et entre les cils d'or, une

fraîcheur de pétale de pervenche. Une épaisse chevelure d'un fauve

presque roux couronnait le front, qui n'était pas très haut, mais dans

la coupe duquel un phrénologue eût retrouvé le signe de la volonté déjà

révélée par le menton.

Le contraste entre ces témoignages d'une décision toute virile et la

tendresse émue, la rêverie enfantine des prunelles, achevait de donner à

cette physionomie une grâce singulière, et plus encore un autre

contraste, qui tenait du fantastique, celui de cette beauté d'héroïne de

Tennyson avec la profession qu'elle exerçait et dont elle portait le

costume. Le commerce de Campbell consistait, d'abord, en chevaux de

chasse. C'est seulement par exception qu'il vendait des bêtes

d'attelage. Ces chevaux de selle, il fallait bien les «mettre». Un de

ses neveux, John Corbin, dit plus familièrement le grand Jack, se

chargeait d'une partie de ce dressage. Il faisait l'éducation des

montures d'hommes. Celle des montures de dames ressortissait à Hilda. De

dix heures du matin jusqu'à six ou sept heures du soir, la jolie

créature n'avait d'autre occupation que de se tenir en selle sur le dos

de chevaux qui, bien souvent, n'avaient jamais senti une jupe frôler

leur flanc. Ses belles tresses rousses massées sous son petit chapeau

rond de feutre noir, une fleur à sa boutonnière et son joli buste serré

dans le corsage sombre qui moulait ses fines épaules musclées, sa jambe

prise dans la molletière de cuir jaune, l'éperon au talon, elle passait

sa vie à manœuvrer de la rue de Pomereu à la porte du Bois, puis le

long de l'allée des Poteaux et de la Reine-Marguerite, un des _dear old

boys_ ramenés, par son père, de quelque marché anglais. A pied, elle

paraissait de taille moyenne. Sitôt en selle, à cause de son buste un

peu long, elle semblait plus grande. Ses doigts gantés maniaient les

rênes de bride et celles de filet avec cette sûreté légère qui traite

les barres d'un cheval comme un virtuose les touches d'un piano. Ce

petit tableau-là aussi, je le revois comme si c'était hier. L'animal

danse et s'encapuchonne, il se traverse, il essaie de se dresser sur ses

membres postérieurs, en tournant sur lui-même, pour jeter à bas cet

insolite fardeau. La jeune fille ne bouge qu'à peine. On dirait qu'une

magie émane d'elle. La souplesse de ses mouvements, le jeu de sa main,

celui de sa jambe, rassurent le cheval. Il part, effaré au passage d'une

automobile qui le frôle,--elles ne foisonnaient pas alors,--affolé au

sifflement d'un train qui sort du tunnel de la Porte-Dauphine. L'écuyère

le calme d'un mot, d'un geste, d'une caresse. Voici le Bois. Il jette

son feu dans un temps de galop qu'elle lui permet... Une heure plus

tard, quand elle rentre dans la cour de la rue de Pomereu, c'est au

petit trot bien réglé de sa monture assagie, et elle saute à terre toute

seule, sans que cette bataille avec la bête ait dérangé un seul des fils

d'or fauve de sa chevelure, ni chiffonné la toile piquée de son col

droit, ni froissé la basque de sa longue jaquette. Ses joues ont

seulement rosi à l'air vif et dans l'ardeur de la course. Ses lèvres

s'ouvrent sur ses fines dents blanches pour une respiration plus

profonde, et un rien d'orgueil se lit dans ses yeux, tandis qu'elle

flatte de la main le garrot fumant de son élève, lequel creuse le sol du

sabot avec un dernier reste de révolte,--mais d'une révolte pourtant

soumise.

Quand la jeune et jolie dompteuse de chevaux rentrait ainsi de ses

périlleuses séances de dressage, un homme était là, dans le _yard_, qui

la regardait avec une admiration muette. Cet homme, d'ailleurs,--un

autre type d'Anglais aussi bizarre que l'endroit lui-même,--était un

personnage de peu de paroles. Quand il en émettait une, elle consistait,

généralement, en un guttural monosyllabe. Ce personnage, dont les

anciens habitués d'_Epsom lodge_ ne mentionnent jamais le nom sans que

la conversation se prolonge sur ses excentricités indéfiniment,

s'appelait donc Jack Corbin. Il était le fils du frère de la feue Mrs.

Campbell et le factotum de l'écurie. L'oncle Bob, quand il perdit sa

femme, en 1898, quatre ans avant l'époque où commence ce récit, aurait

certainement vendu à l'encan tous ses chevaux et renoncé à son fructueux

commerce, si Jack ne s'était trouvé là. Il faut ajouter que la mère de

Hilda avait été emportée dans des circonstances particulièrement

tragiques de soudaineté. Elle était allée au «service», comme cette

famille de fidèles anglicans fait tous les dimanches, au temple national

de la rue d'Aguesseau. C'était au mois de décembre. Elle prit froid dans

le «tonneau» qui la ramenait à la maison, les principes du marchand de

chevaux lui interdisant la voiture fermée, quelle que fût la saison. Une

pneumonie double se déclara, qui emporta la pauvre femme en

quarante-huit heures. Campbell et Hilda furent comme fous pendant

plusieurs semaines durant. Il est vrai que, fidèles à la grande règle de

l'éducation britannique: _dont show your feeling_ (ne montrez pas vos

sentiments), ils n'ont jamais rien exprimé de ce qu'ils sentaient, même

dans cette première heure de leur désespoir. Mais on ne les a pas vus,

de tout un mois, dans l'écurie. Il fallait, cependant, aller en

Angleterre chercher des chevaux,--Jack y est allé,--surveiller le foin

et l'avoine de ceux de Paris, leur pansement, la quantité d'exercice à

leur donner, répondre aux clients, essayer les bêtes nouvelles,

confirmer les anciennes, expédier les vendues, débattre les prix. Ce

grand garçon à mine de clown, qui, lui, savait à peine le français,

exécuta ce tour de force. La maison Robert Campbell ne manqua pas une

bonne occasion, pendant cette réclusion, au sortir de laquelle le veuf

et l'orpheline recommencèrent de vivre leur vie comme devant. L'oncle

dit seulement à son neveu, en l'appelant du même terme affectueux que

ses chevaux:

--«_You are a dear old boy, Johnny_. » (Vous êtes un cher vieux garçon,

mon petit John.)

Et Corbin avait émis une espèce de réponse inintelligible qui rappelait

fort un ébrouement. Mais, à force de fréquenter ces animaux, n'était-il

pas arrivé à leur ressembler? Son long visage maigre avait pris la ligne

busquée d'un profil de cheval, ce que les maquignons de là-bas appellent

le «nez romain». Il était mince et ensellé comme un pur sang. Quel âge

avait-il alors? Le même qu'aujourd'hui, je gagerais, s'il existe

encore... Son extrait de naissance lui aurait donné trente-cinq ans ou

cinquante, que vous n'auriez été étonné ni dans un cas, ni dans l'autre,

tant le cuir tanné qui lui servait de peau avait été bistré, brûlé,

gaufré par le vent, le soleil, la pluie. Son existence, depuis qu'il

avait été mis en selle, à peine capable d'empoigner une crinière,

s'était passée tout entière dehors, sans autre couvre-chef qu'une

casquette en drap brouillé. En réalité, à cette date de 1902, il avait

quarante-trois ans. Des mains, fortes à étrangler un bœuf, terminaient

ses longs bras. Ses jambes démesurées, maigres et nouées de muscles durs

comme des cordes d'acier tressé, s'achevaient par des pieds

proportionnés aux mains. Il était chaussé, du lever au coucher, de

bottines tellement astiquées de crème jaune, qu'elles avaient la couleur

du buis. Des jambières d'un ton pareil serraient, on ne peut pas dire

son mollet--où ce renflement se serait-il placé?--mais son tibia. Lui

aussi ne quittait jamais, quelle que fût, par ailleurs, son occupation,

son costume de cavalier. Avec ces formidables pinces, il n'avait pas

plus tôt enfourché une bête, que celle-ci pouvait sauter, ruer, se

secouer. Un étau de fer l'étreignait. Elle se serait roulée sur le dos,

qu'elle n'aurait pas désarçonné son écuyer. Un jour, la chose était

arrivée. Au cours d'une chasse dans la forêt de Chantilly, le cheval que

montait Corbin avait manqué des quatre pieds. Il était tombé sans que le

cavalier desserrât les genoux. L'animal ne s'était arraché de cette

prise qu'après une lutte désespérée. En se relevant, le fer d'un des

sabots de derrière avait littéralement scalpé le malheureux homme. La

peau du front fut comme coupée avec un couteau, d'une oreille à l'autre.

Une hémorragie suivit, si forte qu'elle sauva le blessé du transport au

cerveau que devait provoquer un tel coup. Les chirurgiens ont rabattu

cette calotte sanglante qui pendait. Ils l'ont recousue tellement

quellement. Jack avait guéri, mais un long bourrelet rouge marquait la

suture, juste à la racine des cheveux, qui avaient tous disparu. Un

traitement électrique les a fait plus tard repousser, floconneux,

légers, comme ceux d'un petit enfant. Ce terrible accident n'avait pas

embelli cette physionomie déjà si peu faite pour inspirer l'amour. Aussi

Jack Corbin, qui avait toujours été un peu misogyne, comme sont

volontiers les professionnels d'un athlétisme quelconque, l'était-il

devenu davantage encore. Il était visible, aux moins réfléchis, qu'il

souffrait, lorsqu'une des clientes de la maison de la rue de Pomereu

venait demander à voir un cheval, et que, ni le patron ni sa fille

n'étant là, il devait faire les honneurs de l'écurie.

Il n'était pas moins visible que, dans son antipathie pour le sexe, ce

_women hater_,--les Anglais, ce peuple de _sportsmen_, ont créé un mot

pour une disposition fréquente chez eux--ce «_haïsseur de femmes_»,

donc, faisait une exception pour sa cousine. Il avait pour elle, dans le

regard, quand il ne se croyait pas observé, une tendresse analogue à

celle de Birnam et de Norah, les deux terriers de l'île de Skye,

lesquels allaient et venaient dans la cour, entre les pieds des chevaux

et les jambes des gens, si bas sur pattes et si velus, qu'ils semblaient

d'énormes manchons en train de rouler à terre. Leurs yeux bruns de

braves chiens très gâtés dardaient, à travers leurs longs poils d'un

gris noir, la même lueur émue que les yeux bruns de John Corbin sous la

visière de sa casquette, aussitôt que miss Hilda s'approchait. Mais qui

avait le loisir--sauf des maniaques d'observation comme nous l'étions,

mon ami toujours regretté Eugène-Mëlchior de V... et moi-même, et comme

je pense à nos parties de cheval d'alors avec mélancolie, en évoquant

ces images!--oui, qui avait le loisir de démêler cette trace d'un

sentiment si obscur, qu'il ne se connaissait peut-être pas lui-même,

dans cette écurie toute retentissante du piaffement des sabots des bêtes

sur le caillou de la cour? Les appels des garçons s'interpellant les uns

les autres s'y mêlaient, et le bruit de l'eau de la fontaine coulant

dans les seaux, et le claquement des portes brusquement ouvertes et

fermées, et la rumeur des automobiles amenant ou remmenant des clients,

et les claquements de fouet du gros Bob excitant un cheval qu'un homme

faisait courir en le tenant en main... Qu'une rêverie romanesque eût

jamais pu éclore parmi ce décor et dans le cerveau d'un des personnages

les plus frustes entre ceux qu'il encadrait, autant valait imaginer

Campbell lui-même renonçant à son tailleur anglais, à ses chevaux

anglais, à son église anglaise, à sa reine anglaise et à son _breakfast_

pris sur les neuf heures, à la vieille mode de là-bas.

Ce n'est pas seulement l'aspect, en effet, qui transformait ce bizarre

endroit en un coin détaché d'Angleterre. Bob «colonisait» chez nous

comme des milliers de compatriotes à lui étaient et sont en train de

«coloniser» dans tous les pays de l'un et l'autre hémisphères.

Coloniser, c'est d'abord rester soi, et, par conséquent, imposer, dans

sa maison, les habitudes du pays natal. La plus significative est la

distribution des heures et le genre de la nourriture. Le marchand de

chevaux et toute sa tribu, depuis sa fille et son neveu qui vivait avec

lui jusqu'au petit _groom_ de dix ans, en passant par la légion des

garçons d'écurie, faisaient ce premier repas de neuf heures à la

fourchette: les hommes à leur idée, lui avec une forte assiettée de

porridge, des œufs au petit salé, un poisson frit ou grillé, de la

marmelade d'oranges amères. A deux heures, c'était un lunch froid, pris,

le plus souvent, debout, et qui se composai d'un peu de jambon d'agneau

arrosé d'une sauce à la menthe. Un thé vers les cinq heures et, à huit,

un souper léger, complétaient la liste de ces repas où il ne se versait

jamais une goutte de vin. Hilda ne buvait que de l'eau et les deux

hommes de la limonade quelquefois, et, le plus souvent du whiskey.

Jamais un légume n'a paru sur cette table qui n'eût été cuit simplement

à l'eau, sans beurre. Quand Mrs. Campbell vivait, ces menus se

complétaient par quelques-uns de ces innombrables plats sucrés,

_puddings_ et _pies_, seules ingéniosités de la monotone cuisine d

outre-Manche. Mais Mrs Campbell n'était pas une femme de cheval. C'était

une douce et pâle créature, mariée à Bob par un hasard de destinée, et,

comme tant de femmes de son pays, une ménagère sentimentale. Elle était

la fille, trop finement élevée, d'un gros fermier du Yorkshire,

Campbell, lui, le fils, élevé trop rudement, d'un autre fermier du

voisinage. Le portrait de la morte, pendu aux murs du petit salon,

expliquait ce qui dut être le drame de sa vie,--un drame peut-être

ignoré d'elle, et que V... et moi avons si souvent commenté, en trottant

botte à botte sur des chevaux que nous avions loués là. Il arrive

souvent, dans un mariage mal apparié, qu'une femme silencieuse et

craintive s'étiole de mélancolie sans en comprendre les

causes,--quelquefois en se croyant heureuse. C'est la plante d'essence

trop peu robuste qui dépérit par le seul voisinage d'une autre plus

forte. La seconde a pris tout l'air, toute l'eau, tous les sucs

nourriciers du sol, dont la plus grêle avait besoin. Mrs Campbell

s'était fanée de même, victime inconsciente du non moins inconscient

bourreau qu'avait été le pauvre gros Bob. Comment le maquignon aurait-il

jamais soupçonné que ses gestes, le son de sa voix, son rire, ses façons

de manger et de boire, d'aller et de venir, son métier, tout, enfin, de

sa personne brutalisait les nerfs trop faibles de sa Millicent, si

douce, si attentive à ne négliger aucun de ses menus devoirs de servante

légitime? Des traces demeuraient partout éparses dans le petit salon, de

la sensibilité délicate qui avait animé cette femme fragile d'un rustre

au bon cœur. C'étaient des photographies de tableaux sans grande

valeur, mais pourtant très différents, par leurs sujets, des gravures de

courses qui décoraient le bureau de Campbell:--le _Christ au Jardin des

Oliviers_, d'Holman Hunt;--un groupe d'ondines empressées autour d'un

chevalier, sur une plage, par Leighton,--d'autres encore. C'étaient,

dans la bibliothèque, quelques volumes de poésie: le _Golden Treasury_,

un Shakespeare, un Wordsworth, un Byron. Il est vrai qu'un lot de ces

médiocres romans, que l'on appelle là-bas des _penny novels_, attestait

que ces goûts de culture n'avaient pas été portés très loin chez la mère

de Hilda. Cette grâce d'instinct avait passé, évidemment, dans la fille.

Ce qu'il y avait de si particulier dans le regard de la jeune écuyère,

de si frémissant dans son sourire, de si nerveux dans tout son être, ne

s'expliquait point par la seule hérédité de l'honnête, mais rudimentaire

Campbell. Si elle tenait de lui, et aussi de son existence de gymnaste,

l'énergie musculaire, l'endurance, cette physiologie d'amazone

entraînée, à sa mère elle était redevable de cette distinction de

nature, de ce tour d'âme--osons le mot--qui voulait qu'elle conservât

des façons si féminines dans un métier qui l'était si peu, une

délicatesse irréprochable de discours dans un milieu de palefreniers, et

l'aventure que je voudrais conter, et à laquelle j'arrive, ne le

montrera que trop, le cœur le plus follement romanesque. Cela encore

achève, pour mon souvenir, d'_angliciser_ ce paradoxal endroit, ce

minuscule îlot de vie britannique encastré en plein Paris et disparu

comme l'_Atlantide_, pour ne laisser qu'une légende. Il y a dans cette

étrange race britannique, des côtés si intensément idéalistes juxtaposés

à des côtés si durement, si âprement positifs! Tous les pouvoirs du rêve

voisinent, chez elle, avec le plus exact, le plus dur réalisme. Comme il

eût mieux valu, pour la pauvre Hilda, qu'elle n'eût pas été aussi

complètement une enfant de cette île, baignée de brumes, où les femmes,

quand elles sont tendres, le sont passionnément. «_So young, my lord,

and so true_!...»--Si jeune, monseigneur, et si vraie!...--Cette parole

de la princesse, enfant du roi Lear, l'humble fille du marchand de

chevaux de la rue de Pomereu aurait pu la prendre pour elle. Ni pour

l'une ni pour l'autre, cette devise n'aura été une promesse de bonheur.

II

UNE RENCONTRE

Je me suis attardé dans ces évocations rétrospectives auxquelles

s'associent pour moi tant de fantômes de compagnons disparus, tant de

souvenirs de chevauchées au Bois, tantôt pensives dans le sévère décor

des branches dépouillées, tantôt si gaies parmi les jeunes verdures.

Cette complaisance de ma mémoire aura eu du moins cet avantage de situer

dans leur atmosphère les épisodes d'un récit qui risquerait de paraître

invraisemblable, tant cette année 1902 est déjà lointaine, et par sa

date et par certaines de ses mœurs! On était donc en 1902 et au mois

d'avril. Ce jour-là, et quand vers les dix heures du matin, Hilda

Campbell, mise en selle par Jack Corbin, suivant l'habitude, avait

commencé de cheminer du côté du Bois, elle ne se doutait guère que le

coquet cheval alezan brûlé qu'elle montait--sa robe

favorite--l'emportait, de son pas cadencé, vers une rencontre d'une

importance solennelle pour son avenir. C'était une bête très douce, qui

répondait au nom énigmatique de _Rhin_. Cette appellation cachait un jeu

de mots qui prouvera l'innocence du genre d'esprit dont étaient

coutumiers les «colons» de la rue de Pomereu. Cet alezan avait été

expédié, la semaine précédente, par le même bateau qu'un rouan, et

l'envoyeur avait dans la lettre d'avis, libellé ainsi le signalement de

ce dernier: _a Rome_ (Rouan se dit, en anglais, _roan_ et se prononce,

en effet, _rome_.)

Cette fantaisiste orthographe avait amusé le gros Bob, et l'on avait

décidé, en famille, que l'animal en question serait baptisé le _Rhône_.

Puis, le compagnon avec lequel ledit _Rhône_ avait voyagé, ayant le rein

très robuste et très large, avait reçu lui-même l'appellation du _Rhin_.

Campbell doit rire encore après vingt ans, dans sa retraite de

Brokenhurst, de ce double calembour. Il le comprend, et, quand un

Anglais comprend un jeu d'esprit, il le comprend indéfiniment. Il

convient d'avouer, au risque de dépoétiser la délicate Hilda, qu'elle

avait ri elle aussi, de toutes ses belles dents, à ces à-peu-près

imaginés, l'un et l'autre, par le brave Jack, lequel avait répété son

«mot» en disposant les plis de la jupe de sa cousine, et il avait

ajouté, en clignant son œil:

--«_Great fun_!»

Lorsqu'une bouche britannique prononce cette formule, qui signifie

«grande drôlerie», il y a beaucoup de chances pour qu'il s'agisse d'un

trait de cette force. Le susdit Rhin, lui, indifférent à cet effort

intellectuel déployé autour de son état civil, avait pris le trot dès la

rue Longchamp, un trop souple, presque élastique, celui d'une bête qui a

de bons jarrets, un bon rein bien soudé et musclé. Hilda jouissait

enfantinement de l'allure coulante de son cheval, comme elle jouissait

de l'air frais et tiède, à la fois, de ce matin du premier printemps.

Ces plaisirs d'un animalisme sain étaient les seuls que cette fille si

libre eût jusqu'alors connus. Pour extraordinaire que cela doive

sembler, à vingt-deux ans qu'elle allait avoir, vivant à Paris sans

surveillance et presque uniquement parmi des hommes, elle était d'une

innocence de cœur et d'esprit aussi intacte qu'avait pu être sa mère à

son âge, dans la ferme paternelle. Si quelques beaux Sires, clients de

son père, s'étaient permis de lui adresser des compliments trop

flatteurs, elle n'y avait pas pris plus garde qu'à la silencieuse

admiration de son cousin John. A quel moment de la journée aurait-elle

eu le temps de lire un de ces dangereux livres qui éveillent

l'imagination et auxquels sa pauvre mère s'était endolori l'âme? Quand

elle dépouillait, à la fin du jour, son costume d'amazone pour passer

une toilette de ville, elle était si recrue de fatigue physique, qu'elle

ne pensait guère à aller ni au théâtre ni en soirée. Elle pensait à

dormir. D'ailleurs, aller au théâtre? Quel théâtre? Avec qui? Dans

quelle soirée et chez qui? L'idée ne lui venait jamais de comparer son

sort à celui des grandes dames, quelques-unes de son âge, pour

lesquelles elle dressait des chevaux de chasse,--et pas davantage à

celui des demi-mondaines opulentes qu'elle rencontrait au Bois et qui

croyaient devoir à leur réclame de parader sur des bêtes de trois cents

louis. Le petit monologue intérieur qu'elle se prononçait ce matin-là,

en gagnant ce Bois et ses allées cavalières, peut être donné comme le

type de ses secrètes et intimes pensées. Il faut toujours en revenir,

quand on essaie de comprendre ce mystère qu'est, pour un Gallo-Romain,

une sensibilité de jeune fille anglaise, au mot de Juliette, dans

Shakespeare:

--«_If Romeo be married, my grave will be my wedding bed_.» (Si Roméo

est marié, j'aurai ma tombe pour lit de noces.)

C'est le mariage qui est le roman des Anglaises romanesques, et c'était

aussi de mariage, mais dans un déterminé si vague, si lointain, que

rêvait Hilda Campbell, emportée par le Rhin, et à travers quelles

incohérences de réflexions et de souvenirs, où des récurrences émues se

mélangeaient à des remarques d'écuyère! Ce qui caractérise les vrais

amateurs de chevaux, c'est qu'ils ne font qu'un avec leur monture. Les

moindres incidents de la route les intéressent, s'ils l'intéressent. Ils

deviennent elle et elle devient eux. Ils se parlent et ils lui parlent,

mélangent ainsi leurs pensées les plus intimes aux saugrenues

observations.

--«C'est étonnant comme ce petit Rhin mérite son nom,» se disait Hilda.

«Est-il vite!... Est-il vite!...» Et tout haut: «Doucement, _boy_,

doucement!...» Puis, tout bas et dans un demi-songe: «Quand nous sommes

allés en Suisse, pour ma pauvre maman, son dernier été, je me rappelle

comme elle regardait cette eau du vrai Rhin, à Bâle, des fenêtres de

l'hôtel... Elle aimait ce courant rapide... Elle me répétait: «Ainsi la

vie.» Savait-elle que la sienne passerait si rapidement? On le

croirait...» Et tout haut, de nouveau: «Bon, encore un automobile...

Pourquoi dresses-tu tes oreilles, petit sot? Ce n'est qu'un _motor car_,

et qui ne te fera pas de mal...» Puis, tout bas: «C'est égal. Il est

bien sage de n'en avoir pas plus peur, et il vient de la campagne, où il

n'en avait jamais vu!... Si papa ne vend pas ce cheval deux cents

guinées, il a tort. Ça n'a pas de prix, un cheval comme celui-ci, cinq

ans, et quand il sera mis au bouton!... Et léger à la main!... Mes rênes

sont comme un fil... Si M. de Candale cherche toujours un cheval pour sa

femme, il ne peut pas tomber mieux. J'aimerais qu'il le lui donne. Elle

est sympathique, et le gentil Rhin serait bien traité...» Et tout haut,

derechef, en flattant l'encolure du cheval du manche de sa cravache:

«Oui, vous seriez bien traité, gentil Rhin.» Et tout bas: «Il sent que

je lui parle de lui, il le sait... Quand je serai chez moi, c'est un

cheval de cette robe que j'aurai pour moi... Chez moi? Y serai-je

jamais? Et quand? Je ne dois pas quitter mon père. Que ferait-il,

seul?... Et lui, voudra-t-il jamais quitter la rue de Pomereu?... Il ne

nous faudrait pourtant pas beaucoup d'argent pour vivre heureux en

Angleterre, papa, moi et mon mari... Jack garderait la maison d'ici...

Un mari? Aurai-je jamais un mari? Ce n'est pas à Paris que je le

trouverai. Les Français sont si _flirt_... Comme c'est drôle que le mot

anglais serve à désigner une chose qui est si peu anglaise!... Bon!...

Un autre auto, un second...» Tout haut: «Du calme, _boy_, du calme...»

Tout bas: «Comme ce pavé de bois de l'avenue Bugeaud est glissant, par

ces matins où il y a eu beaucoup de rosée! Mais le Rhin a le pied très

sûr. Décidément, il a tout pour lui, ce petit cheval. Et nous voilà hors

de danger... Ce fermier de Brokenhurst ne sait pas l'orthographe, mais

comme il s'y entend à choisir des bêtes!... Brokenhurst!... Ah! quel

endroit que cette _New Forest_!... Oui, c'est là que je voudrais être

mariée... Mon mari et mon père seraient associés pour faire de

l'élevage. Nous aurions les allées sablées pour nous promener, mon mari

et moi. Nous irions à la chasse, l'hiver. En été, nous aurions la mer

pour les enfants... Je me souviens comme les grands hêtres noirs étaient

beaux, dans cette forêt, quand nous y sommes allés avec maman. Et ces

poneys qui se ramassaient par troupeaux dans cette ombre, vers midi,

tous la tête contre le tronc de l'arbre!... Ce Bois-ci est tout de même

joli, quand c'est le printemps... Bon! le Rhin a senti qu'il aillait

pouvoir galoper. On dirait qu'il connaît déjà l'allée des Poteaux.» Et

encore, tout haut: «Du calme, petit... Ne pars pas comme un fou...

Attends d'être un peu plus avant dans l'allée... Va, maintenant. Va,

mais règle-toi, règle-toi...»

Comme s'il eût compris le petit discours que lui tenait sa nouvelle

amie,--il n'était arrivé d'Angleterre que depuis dix jours,

cependant,--le Rhin avait, en effet, réglé son galop. La tête relevée,

la narine ouverte, mâchant son mors et, de temps à autre, poussant une

espèce d'ébrouement joyeux, il se ramassait, se cadençait. La jeune

fille, maintenant, était tout entière à cette course rapide à travers

les taillis, où l'innombrable poussée des bourgeons jetait comme un

saupoudrement de tendre verdure. A peine si elle rencontrait un cavalier

de place en place. Le Bois était vide, pour bien peu de temps, à cause

de l'heure. Il n'y a guère, aujourd'hui comme alors, que trois séries de

personnes qui montent à cheval, à Paris: les officiers, d'abord. Ils

sont en selle dès les sept heures et à huit heures et demie, ils

rentrent déjà. Premier entr'acte... Vers neuf heures moins le quart,

c'est le tour des gens d'affaires. Ceux-là gagnent, à la Bourse ou dans

une banque, de quoi suffire à leurs goûts de haute vie. Le cheval est un

de ces goûts. Ils ne peuvent s'y livrer qu'à ce moment. C'est aussi

l'heure des diplomates, qui devront être au quai d'Orsay vers les dix

heures; de quelques officiers attardés; de quelques artistes qui veulent

faire les gens du monde, mais qui sont tout de même des ouvriers, et ils

ne peuvent pas empiéter trop avant sur leur matinée. Les dix heures

sonnées, second entr'acte... Peu à peu, vont arriver, au trot allongé ou

raccourci de leurs montures, suivant qu'ils ont des bêtes de prix ou des

«carcans» de louage, tous ceux qui défilent au Bois pour s'y montrer,

pour y donner des coups de chapeau et pour en recevoir, pour saluer des

amis et des amies, aux endroits désignés par la mode, ainsi la

contre-allée ironiquement surnommée, à cette époque-là: «Le sentier de

la vertu.»

C'était, précisément, le public que la sauvage Hilda Campbell cherchait

à éviter,--quand elle le pouvait. Car elle était la fille d'un marchand,

et son père lui faisait un peu jouer le rôle du «mannequin» dans les

grandes maisons de couture. Qui ne sait que l'on appelle ainsi les

jolies filles chargées de passer les robes qui doivent servir de modèles

et de les promener devant les riches clientes? Elles n'ont pas deux

louis, quelquefois, dans leur porte-monnaie, et elles se pavanent des

après-midi entières dans des toilettes de trois, de quatre, de dix mille

francs. Hilda, elle aussi, devait, le plus souvent, «présenter» à

l'heure la plus élégante, quelque animal d'un grand prix, pour tenter le

client ou la cliente. D'autres fois, quand le cheval n'était pas encore

suffisamment fait, qu'il était trop «vert»,--pour parler le langage de

Bob Campbell et de Jack Corbin,--il lui était recommandé d'éviter, aux

heures trop fashionables, les avenues trop fréquentées, où les acheteurs

possibles auraient vu l'animal pointer, ruer, faire des tête-à-queue

trop brusques ou des sauts de mouton. C'était le cas, ce matin-ci,

quoique le Rhin fût parfaitement sage, mais il n'était pas confirmé.

Hilda allait donc, jouissant de sa solitude avec délice. Tantôt, elle

ralentissait le train de la bête; pour jouir des lointains aperçus à

travers les fûts encore dénudés des arbres: la vaste pelouse de

Longchamp, la silhouette du mont Valérien. Des vapeurs transparentes

flottaient partout dans l'atmosphère, numide, comme bleutée, qui

donnait, à ce coin perdu d'horizon, des teintes délavées d'aquarelles.

Tantôt, c'étaient des détails plus rapprochés qui distrayaient son

regard: une biche s'arrêtant au milieu d'un fourré pour laisser passer

l'amazone,--un cocher en train de promener un cheval de voiture, coiffé

d'un camail, et devenu soudain rétif,--un oiseau posé sur une branche et

tournant de tous côtés sa mignonne tête, avec la curiosité d'une jeune

vie encore animée par le rajeunissement universel des choses;--une

vieille femme cheminant, les épaules pliées sous une charge de bois

mort. Ces touches de simple nature, rencontrées brusquement, à si peu de

distance de ce Paris artificiel qu'elle n'aimait pas, ravissaient

toujours la jeune Anglaise. Elle fermait les yeux à demi, et, abandonnée

au rythme du petit galop, elle se croyait loin, très loin, dans quelque

vallée de Grande-Bretagne ou d'Irlande dont elle gardait le souvenir.

--«Le Bois est comme un grand parc, ce matin,» songeait-elle. «Il

ressemble à celui de Kenmare, que nous avons visité, maman et moi,

au-dessus de Killarney, quand nous sommes allées à Dublin, avec papa,

pour le _Horse Show_... Il n'y a pas plus de quatre ans!...»

Les visions de ce voyage, si rapproché par les dates et si distant, si

perdu dans un abîme de nuit, à cause du recul tragique de la mort,

affluèrent dans l'esprit de Hilda. Elle tomba dans une espèce

d'hypnotisme rétrospectif, dont elle fut réveillée par le plus vulgaire

des accidents. Le Rhin ayant, tout d'un coup, commencé de se désunir et

de sautiller, elle constata que la selle n'avait plus la fixité

ordinaire. En se retournant, elle s'aperçut qu'une des courroies, la

transversale, pendait, détachée. C'était le battement de la lanière de

cuir contre ses jambes qui agaçait l'animal.

--«Quand Jack saura cela», pensa lia jeune fille, «il en fera une

maladie. Lui qui ne laisse jamais personne seller mon cheval quand il

est à la maison, et c'est lui-même qui l'avait sanglé, ce matin... Bah!

Ce ne sera pas grand'chose... Heureusement que cette bête est la sagesse

même... Il n'y a pas de cavalier en vue qui puisse me la tenir... Mais,

quand on ne sait pas s'aider soi-même, il ne faut pas monter...»

Elle avait sauté à terre lestement seule, en formulant ainsi tout bas,

pour son propre compte, la grande maxime nationale du _self-help_. Elle

se trouvait, à ce moment, dans une des parties les plus désertes, en ces

années-là, du bois de Boulogne, celle qui s'étend entre la Muette, le

champ de courses d'Auteuil et les fortifications, et qu'un peuple de

malandrins rendait aussi dangereuse qu'une route perdue de Grèce ou du

Maroc. Aujourd'hui, un quartier neuf commence d'y surgir. Hilda s'était

promenée là cent fois, et il ne lui était jamais rien arrivé. Elle se

dit que pour réparer, dans la mesure du possible, le dégât survenu à sa

selle, le mieux était de tirer le cheval hors de l'étroite allée

cavalière où il pourrait être effaré par d'autres bêtes et les effrayer.

Elle entra donc dans le taillis avec le Rhin, qu'elle attacha, par la

bride, à la branche d'un sapin. Le goulu s'occupa aussitôt à manger les

pousses, verdissant avec ivresse son filet, son mors et sa gourmette.

Hilda, cependant, penchée près de l'épaule, procédait à un minutieux

examen des sangles demeurées intactes et du surfaix de sûreté dont la

bouche s'était simplement décousue. Elle en était à se demander s'il

valait mieux le couper entièrement ou bien l'assujettir avec un nœud,

quand une sensation de terreur s'empara d'elle, si violente que, pour

une seconde, elle en fut paralysée. Deux mains brutales la saisissaient

par derrière, aux bras. Elle voulut se relever, se débattre. Elle fut

jetée à terre, et l'homme qui l'avait attaquée ainsi à l'improviste la

tint immobile, les doigts autour du cou, cette fois, en lui disant:

--«Pas de bêtises, la petite dame, ou bien nous faisons connaissance

avec ce lascar-là...»

La lame d'un couteau luisait dans sa main libre. Hilda put reconnaître,

à la physionomie du bandit, qu'il ne proférait pas une vaine menace.

Elle avait affaire à un désespéré. La face hâve de l'agresseur, ses

petits yeux jaunes, où la férocité de la faim allumait une sombre

flamme, la misère haillonneuse des loques dont il était vêtu, sa barbe

hirsute, ses cheveux grisonnants sous un chapeau verdâtre à force

d'usure: tout dénonçait, chez le malheureux, un de ces redoutables

rôdeurs dont l'audace ne recule pas devant le meurtre. Son âge--il

paraissait avoir cinquante ans--augmentait encore l'implacabilité de son

geste et de sa parole. Sous l'horrible étreinte de ces mains noires qui

la meurtrissaient, la courageuse fille eut cependant la force de crier,

par trois fois:

--«Au secours!... Au secours!... Au secours!...»

--«Tu l'auras voulu,» glapit l'homme. Et il leva son couteau... Puis,

comme si la jeunesse de l'écuyère émouvait en lui une vague de pitié, il

ne frappa point. Il dit, en serrant le cou d'Hilda davantage, pour

étouffer ses cris, en même temps que, du genou, il lui écrasait la

poitrine: «Ce que je veux, moi, c'est de l'argent... de quoi manger...

Donne ton porte-monnaie et tes bijoux, ça, par exemple...» Et il

arrachait, du poignet d'Hilda, un petit bracelet à gourmette où se

trouvait une montre. «Ça encore.» Et il déchira le haut du corsage, pour

agripper une broche en rubis et en roses, qui représentait un fer à

cheval traversé d'un fouet... « Au porte-monnaie, maintenant!... Il me

faut le porte-monnaie... On ne se promène pas sur des bêtes pareilles

sans avoir la poche bien garnie... Allons, le porte-monnaie. Le

_pognon_, la _gosse_, ou je te _zigouille_... Je ne suis f... pas trop

méchant. Tu le vois bien. C'aurait été fait tout de suite, si j'avais

voulu... Ouste, crache au bassin, la Jacqueline... Le porte-monnaie, et

je te laisse...»

Il avait desserré un peu ses doigts. Il jugeait sans doute, que la jeune

fille, affolée et se voyant une chance assurée de sauver sa vie,

accepterait cette espèce de marché. Les repris de justice qui battent

l'estrade autour de Paris connaissent leur code pénal comme de vieux

magistrats. C'est leur matière exploitable, si l'on peut dire. Ils

savent où risquent de les conduire un guet-apens et un assassinat. Ils

savent aussi qu'un vol accompli dans de certaines conditions n'est pas

vraiment recherché. Les victimes mêmes de ces vols n'apportent pas un

grand zèle à leur poursuite. La somme est minime. Les bijoux ne sont pas

très précieux. On dépose une plainte, un peu pour la forme. Les indices

sont vagues. Aucun ne met la police sur une trace nette, et le tour est

joué. Il arrive encore--c'était, sans doute, le cas--que le malfaiteur

est un ancien ouvrier. Le chômage, l'ivrognerie, les mauvaises

fréquentations l'ont perdu. Le premier meurtre à commettre lui

représente, quand même, un étage descendu dans sa propre conscience, et

il recule. Quel que fût le motif, l'homme, évidemment, hésitait à tuer.

Mais, s'il escomptait la panique dont il croyait la jeune Anglaise

saisie, il devait constater vite qu'il se trompait. Elle eut à peine le

cou un peu plus libre, qu'elle ramassa son énergie dans un effort

suprême. Elle lança de tous ses poumons des cris désespérés, en même

temps que de ses poings fermés, elle frappait le misérable à la face

avec une telle vigueur, que le sang jaillit.

Pendant l'éclair d'une seconde, la douleur et la surprise firent lâcher

prise à l'homme. Hilda le saisit à son tour et, d'une secousse violente,

elle le fit rouler et roula avec lui jusque dans les jambes du cheval,

qui, parfaitement indifférent au danger de sa maîtresse, continuait à

déchirer, de sa dent gourmande, les vertes et tendres aiguilles du sapin

auquel il était attaché. C'est cette inconscience absolue de ces

animaux, jointe à leur folle émotivité, qui leur fait donner, par les

Grecs modernes, le nom trop justifié d'_Alogos_, le _Sans-Raison_. En se

jetant ainsi et jetant son agresseur entre les sabots de la bête, Hilda

courait le risque, elle s'en rendait bien compte, de recevoir un coup de

pied qui pouvait l'assommer net ou lui briser un membre. Mais, avec la

rapidité foudroyante de conception que donne le mortel danger, quand on

n'y perd pas son sang-froid, elle avait calculé que l'effarement de

l'animal et ses sauts déconcerteraient un instant le bandit. L'une

minute gagnée, ce pouvait être le salut. Le Rhin, en effet, épouvanté

par ce groupe qui se débattait sous lui, bondit à droite, puis à gauche,

mais sans toucher ni à l'un ni à l'autre des deux lutteurs, et il

s'écarta de deux mètres. Les appels désespérés de Hilda continuaient,

l'homme ne pouvant plus la prendre à la gorge. Elle avait saisi, de sa

main droite, le poignet du bras qui tenait le couteau et elle continuait

à frapper, de son autre poing, le visage hideux du voleur, qui,

maintenant, ne pensait plus qu'à l'assassiner. Il ne s'était, certes,

pas attendu à rencontrer, dans cette promeneuse isolée, une robustesse

d'athlète... Leurs souffles se mêlaient: l'haleine avinée du bandit et

l'haleine pure de la jeune fille. Cependant, les forces de celle-ci

allaient faiblissant... Ses cris se faisaient moins perçants. Les

poumons lui manquaient... Encore quelques secondes, et le bras du

meurtrier serait dégagé et le coup de couteau donné, quand l'éclat d'une

voix répondant de loin, puis de plus près, à son appel, permit à la

pauvre enfant une dernière crispation héroïque de ses muscles épuisés.

Le chemineau entendit cette voix, lui aussi. Il retourna la tête et,

prenant Hilda par l'épaule, il lui battit la tête contre le sol à

l'étourdir, et il s'élança pour échapper, du moins, avant l'arrivée de

ce secours inattendu... Il n'en eut pas le temps. Un jeune homme

apparaissait dans l'allée, au galop d'un cheval qu'il ne prit même pas

le loisir d'arrêter... Déjà, il avait sauté à terre; il avait couru

droit sur le malandrin, qui, marchant sur lui, le couteau haut, lui

criait:

--«Qu'on me laisse passer, l'amateur... Ça coupe, ça...»

--«Et ça?...», répondit le jeune homme. «Ça coupe aussi, canaille.» Et,

de sa cravache, il avait cinglé le visage du misérable, qui poussa un

rugissement de douleur.

L'Écuyère · 第 1 / 22 段