Toutes les hautes portes-fenêtres du rez-de-chaussée ouvertes sur la
rayonnante après-midi d'octobre, la Chesnaye, de la terrasse et des
pelouses en grande toilette aux salons emplis de fleurs, n'était
qu'agitation joyeuse, va-et-vient de robes claires, rumeurs et
dispersion d'invités. On était depuis une demi-heure revenu de l'église
où avaient été célébrées les noces pompeuses du comte et de la comtesse
Soulier. L'évêque de Mantes officiait, des chanteurs et des musiciens de
l'Opéra et de l'Opéra-Comique avaient fait retentir l'humble vaisseau
rustique du tonnerre des orgues et de l'allégresse des voix. On avait
également apprécié la fine allocution de Monseigneur, son allusion
discrète aux mérites des deux familles, aux avantages sociaux de cette
heureuse union.
Près de trois cents personnes,--noblesse des environs, personnel
administratif du département, officiers de Paris et de Rouen égayant
l'assemblée de l'éclat de leurs uniformes,--toutes les relations
industrielles et mondaines des Dugast étaient répandues dans les vastes
pièces du rez-de-chaussée et les jardins. Le lunch était servi sur la
terrasse où s'allongeait une table immense abritée d'un velum.
Félicitations et voeux s'empressaient autour des jeunes mariés et de
Marcel Dugast.
Aussitôt le rapprochement opéré entre Germaine et Du Marty, le comte
Soulier n'avait eu cesse que la date de son mariage fût arrêtée, et dans
les préparatifs fiévreux, trousseau, ameublements, le 15 octobre était
arrivé vite. Journée splendide où s'accomplissait, sous les yeux
bienveillants de l'élite convoquée, cette double fête de famille,
l'union d'Yvonne et du comte, la réunion de Germaine et de Du Marty.
Svelte dans sa redingote grise, l'heureux sexagénaire justifiait la
bonne opinion de Mme Dugast. Les favoris noirs et le teint frais, il
recevait avec fatuité les compliments, et tout guilleret il n'avait
d'yeux que pour Yvonne qui, très élégante dans sa robe de mariée, point
d'Alençon sur moire blanche, s'efforçait de s'arroger un maintien digne
que démentaient ses yeux brillants, sa bouche rieuse, ses cheveux fous
sous le piquet de fleurs d'oranger.
Gourmé d'autre part sur un haut col luisant, Du Marty arborait un visage
affable et correct. Ses moustaches de chat, son monocle provocant
semblaient vouloir tenir toute allusion à distance. Il mangeait avec
appétit d'un aspic de foie gras, en homme qui se sait le maître, résolu
à tirer tout le parti possible de la situation. Germaine cependant,
délicieuse dans un corsage rose, minaudait et caquetait avec une
insouciance et une sérénité parfaites. Leur froideur des premiers jours
s'était fondue en une politesse charmante, bornée à quelques paroles;
ils n'avaient désormais de commun que le nom, échangeaient à peine à
table quelques idées banales, vivaient chacun de leur côté. On eût dit à
les voir que rien ne se fût passé. Leur entente paraissait au beau fixe.
Le mensonge mondain, épanoui autour des deux couples, apportait au
premier, en révérences, en poignées de main, en protestations de
dévouement et d'amitié, l'encens frelaté qui est l'accompagnement
habituel de tout mariage riche. Une discrétion souriante, une plate
approbation s'inclinaient devant le second, avec cette complaisance qui,
le dos tourné, crève en sarcasmes et en fiel.
La tante Portier, dont la dignité était incomparable, faisait les
honneurs, vêtue d'une magnifique robe de brocard violet. Un coiffeur
venu de Paris pour onduler les cheveux d'Yvonne avait échafaudé avec art
le chignon majestueux de la vieille dame. Elle promenait d'un groupe à
l'autre son visage béat, fleuri d'une onction satisfaite. Une telle
journée était l'apothéose de ses désirs, le couronnement de la belle
éducation qu'elle avait, avec tant de patience et de peine, inculquée à
ses deux nièces. Et songeant avec une orgueilleuse modestie à l'heureux
avenir ouvert devant Yvonne, rouvert devant Germaine, elle envisageait
avec un réel soulagement la perspective de se reposer enfin sur ses
lauriers. Ses fonctions de chaperon prenaient fin brillamment. Elle
conservait pourtant un ressentiment féroce, dissimulé sous la plus
sereine amabilité, à l'endroit de Du Marty dont l'urbanité nouvelle ne
parviendrait jamais à lui faire oublier ses grossièretés passées.
Quant à l'oncle, il portait beau, trouvant moyen de distribuer à chacun
sa part d'attentions et de remerciements, tour à tour déférent,
familier, protecteur, galant. Il allait d'une vieille dame au préfet, du
préfet à l'évêque, de l'évêque au colonel de chasseurs. Lui aussi voyait
dans ce grand jour la récompense de ses efforts, la sanction de son
succès. Il jouissait du solide établissement de ses filles, enveloppait
d'un égal sentiment d'affable supériorité l'amour sénile de Soulier et
la capitulation de Du Marty. Un des premiers industriels de la province,
conseiller général depuis huit jours, fort de sa valeur sociale et de sa
philanthropie, il voyait dans ces événements la glorification de ses
principes. Jamais les mots d'Autorité, de Morale, de Progrès n'avaient
sonné dans sa bouche avec une ampleur plus convaincue. Tout était bien,
tout était beau.
--Eh bien? petite mère, dit Hélène à Mme Dugast qui, penchée contre la
balustrade de la terrasse, regardait les pelouses en pente où se
mêlaient les ombrelles vives, les épaulettes d'argent et d'or, la tache
rouge des garances... Tu n'es pas trop fatiguée?
Mme Dugast affirma que non. Mais son air las la démentait. Au milieu de
ce tumulte et de cette fête, elle se sentait triste, déplacée. Elle
songeait aux absents, son mari, son fils... Hélène la comprit,
l'embrassa gentiment. Elle aussi avait le coeur serré, jugeant dans son
honnêteté que telle n'était pas la véritable vie, révoltée au fond
d'elle-même par cette tolérance et cette hypocrisie.
D'un regard circulaire elle embrassa le spectacle. Assise à l'un des
bouts de la table, grand'mère Zoé cueillait d'un geste gourmand des
cerises au sucre dans leur corolle de papier plissé. Elle les dégustait
avec une volupté lente, comme si toutes les joies du monde eussent été
concentrées là. Grand-père Pierron causait avec un président de
tribunal. Il laissait tomber, sur le front chauve de son interlocuteur,
ses paroles une à une, confit dans son sacerdoce de juriste
qu'auréolaient encore le souvenir et l'autorité du grand Onésime
Pierron.
Plus loin, le beau Dormoy, toujours aussi à l'aise,--il l'avait saluée
avant l'église avec une assurance tranquille, une courtoisie dont elle
avait cette fois perçu l'absolue indifférence,--faisait des grâces
auprès de la richissime Rose Ythier, une cousine des Bourrel. A
demi-bossue malgré l'adresse du couturier, la laide jeune personne avait
beau sourire, elle ne parvenait pas à le regarder en même temps des deux
yeux, étant bigle. Mais quel parti magnifique!
Des voix au-dessous d'elle lui firent tourner la tête. Les lieutenants
Ythier-Bourrel et de Céry passaient sans la voir le long de la terrasse.
Avec cet air goguenard des gens qui ne se croient pas observés, ils
exerçaient, l'un sa rosserie désoeuvrée, l'autre sa rancune amère de
prétendant évincé!
--Oui, mon cher, disait de Céry. Ce matin, en arrivant, la vieille
marquise de Traverset à qui on présentait le bel époux s'est écriée,
trompée par l'âge,--tu sais si elle est distraite!... «Comme votre fils
doit être heureux... Une si jolie femme!» Elle l'avait pris pour le
beau-père.
Hélène blessée, moins encore du ton que de la justesse de la remarque,
s'éloigna. Pas une figure qui ne lui fût antipathique. Elle cherchait en
vain des yeux francs, un visage cordial, elle ne savait qui. Un groupe
qu'elle croisa se tut maladroitement à son passage... Un écho sans doute
des insinuations de Vernières?... Bah! elle ne s'en troublait guère...
La maussaderie de Schmet, aperçu soudain contre un des grands vases de
marbre, la divertit. Il tortillait d'un air détaché sa barbe
frisottante, dardait à la dérobée sur Yvonne un regard rageur et
sournois. L'expression de convoitise et de ruse en était telle qu'Hélène
y lut clairement le vil espoir d'une revanche, l'attente de l'occasion
propice. Et tel quel, avec son nez crochu, ses yeux de proie, il était
vraiment bien laid à voir.
Son dégoût s'accentua; elle contemplait Simonin, en tête-à-tête amical
avec Du Marty. Un air d'admirable loyauté illuminait les traits animés
du cousin. Sans doute il offrait au sportsman de s'entremettre pour un
achat délicat, quelque pouliche à grandes espérances... car ses
capacités, son savoir-faire touchaient à tout. Du Marty, séduit,
l'écoutait avec un sourire. Mais l'oncle l'appelait d'un signe pour le
présenter à un vieux sénateur congestionné... «Nous en recauserons,»
sembla-t-il dire avec un geste bon enfant... S'il avait su! pensa
Hélène. Mais au front imperturbable, aux courbettes empressées de
Simonin, comment deviner que le même homme, quelques mois plus tôt,
l'avait traîtreusement vendu pour un billet de banque?
Maintenant, abandonné à lui-même, l'aimable écumeur sifflait une coupe
de champagne, et constatant une fois de plus que la marque était bonne,
il s'en faisait reverser négligemment par un maître d'hôtel. Ne sachant
jamais quel dîner il ferait le soir, il avait la sage habitude, chaque
fois que la bonne aubaine d'un lunch semblable se présentait, d'y faire
largement honneur. Et devant la façon recueillie dont il humait la
mousse légère, Hélène invinciblement pensa à la maigre tartine de pain
rassis que Denise avait emportée dans son sac. Elle la revit, à cette
minute où Simonin paradait et se rassasiait, courbée sur les pages d'un
registre, épluchant les colonnes noires de chiffres, s'usant à la peine,
perdant chaque jour un peu plus de grâce et de fraîcheur, tout cela pour
que son mari trouvât en rentrant la nappe claire et le couvert mis.
Alors, dans cette cohue où sous le masque des compliments et des
fadaises se pressaient, se cachaient tant de passions en jeu, où elle ne
distinguait que des visages tendus par la cupidité, l'ambition, l'envie,
tout le bas élan de la nature humaine, Hélène étouffa. Elle respirait un
air vicié; elle ne put supporter davantage à ce moment cette atmosphère
spéciale de fausseté, d'entente complice que développent invariablement
le coudoiement et le choc des égoïsmes, lorsqu'ils sont aux prises dans
la mêlée sociale.
A l'exception de sa mère, pas un de ces êtres sur qui elle eût pu se
reposer; pas un à qui confier ce qu'elle éprouvait. Le sentiment d'une
solitude affreuse lui serra le coeur. Elle descendit dans les jardins,
traversa le sous-bois de sapins et de chênes. Les volets clos du
pavillon inhabité la frappèrent comme une ironie; Germaine avait repris
au château sa chambre de jeune fille, on avait aménagé pour Du Marty un
des appartements d'amis. Sa détresse intime était si grande qu'elle
avait une envie absurde de pleurer, une de ces envies irrésistibles que
souvent rien de précis ne motive. La vue d'Arden au détour d'une allée
lui fut un soulagement. Il lui sembla qu'elle retrouvait celui qu'elle
avait en vain cherché parmi tant de visages hostiles ou indifférents.
Elle eut plaisir à contempler ses yeux francs, son air cordial; car
depuis quelques jours la sauvagerie d'Arden s'apprivoisait. Près d'elle,
il se laissait aller à présent à causer en camarade, très réservé
d'ailleurs sur sa vie intime, mais plus expansif à mesure sur ses
projets, ses goûts, ses ambitions. Sans doute il ressentait la même
bonne surprise, il s'avança d'un air de confiance joyeuse.
--Où étiez-vous donc? demanda Hélène. On ne vous a pas vu depuis ce
matin.
Il s'excusa sur une migraine prise à l'église. La chaleur, les
parfums... Il avait toujours eu horreur de ces fêtes-là. Il n'aimait pas
le monde.
--Je comprends ça, dit Hélène.
--Je me suis défilé après les compliments d'usage. Votre cousine était
charmante pourtant, dans sa robe blanche...
Sceptique, elle sourit:
--Vous êtes comme ce vieux général italien qui répondait aux reproches
de ses amis: «De quoi vous plaignez-vous? Je vous ai bien dit la vérité,
si je ne vous ai pas dit toute la vérité.»
Arden rougit. Il dut avouer qu'il trouvait Mme Yvonne trop jeune.
--Une façon délicate d'insinuer que son mari est trop vieux? reprit
Hélène.
Arden la regarda bien en face.
--Franchement, vous qui connaissez votre cousine, comment expliquez-vous
un mariage pareil? Elle est riche, elle est jolie. Qui la forçait de
prendre un tel Céladon?
Elle réfléchit un instant, ne put trouver d'autre raison qu'une idée
préconçue chez Yvonne de n'épouser qu'un homme assez âgé pour être sûre
d'en rester aimée, assez docile pour le soumettre à toutes ses
fantaisies. Craignant de trouver un maître, elle s'était assurée d'un
esclave. Calcul bien peu digne d'une jeune fille, mais calcul trop
fréquent aujourd'hui où le mariage n'est le plus souvent qu'une
affaire... Elle secoua la tête, avouant de la sorte que si elle pouvait
à la rigueur trouver une explication, elle ne pouvait pas trouver
d'excuse. Arden par délicatesse n'insistait pas; mais elle vit bien
qu'il la comprenait; ils firent quelques pas en silence, leurs pensées
se pénétraient. Hélène devina qu'il interprétait comme elle et l'union
disproportionnée d'Yvonne et ce qu'il y avait de honteux dans la
réconciliation officielle de Germaine, ainsi que dans la souriante
acceptation de tous.
Ils arrivaient sans s'en être aperçus à la terrasse de la berge où des
employés de Ruggieri dressaient les différentes pièces du feu
d'artifice. Les squelettes géométriques découpaient leurs lignes
hérissées de fusées, sur le ciel clair. Le dessin du bouquet figurait
une locomotive à roues de soleils tournants, symbolisant sans doute le
progrès; de la cheminée devait jaillir une gerbe de flammes, où dans une
apothéose de feux de bengale on lirait, en lettres éblouissantes: «Vive
la mariée!»
De Moranges le peuple de l'usine prendrait ainsi sa part des
réjouissances, s'émerveillerait à la féerie multicolore. Marcel Dugast
avait d'ailleurs voulu que la fête fût partagée par une partie de son
personnel. Un banquet de quatre-vingts couverts devait réunir à six
heures dans la cour du château les contremaîtres et les plus vieux et
les meilleurs parmi les ouvriers et les ouvrières. Des gratifications
avaient été distribuées à tous les autres, et, de même que pour le
mariage de Germaine, une forte somme versée à la caisse des secours. Il
estimait que de pareils exemples étaient salutaires, servaient les
intérêts de la Morale publique autant que les siens propres.
Comme Hélène et Arden allaient regagner les pelouses, ils virent entrer,
par la grande grille dorée du bord de l'eau, le docteur Hulin. Il
sautait de son cabriolet, jetait les guides au petit paysan qui lui
servait de groom, et d'un pas leste il se hâtait vers le château, en
homme pressé de rattraper le temps perdu.
--D'où venez-vous si tard, mon bon docteur? jeta Hélène, au moment où
ils se rejoignaient.
Il expliqua qu'on était venu l'appeler avant la fin de la messe, deux
ivrognes d'Hautneuil s'étant grièvement blessés à coups de bouteille. Il
avait dû panser à l'un une balafre horrible du front, à l'autre une
coupure béante au poignet. Il mourait de faim... «Quels sauvages!...»
Chemin faisant, il raconta aux jeunes gens que la noce ne se limitait
pas à la Neuville, vidait Moranges au profit d'Hautneuil. Tous les
cabarets étaient pleins, les rues bondées de filles et de pochards, on
eût dit la fête du pays... Il s'excusait, pressait le pas vers le lunch.
Hélène seule,--Arden retrouvant un ami venait de la quitter,--songeait à
cet envers sinistre de la comédie qui depuis le matin se jouait sous ses
yeux, au noir, au lamentable drame de toutes ces misères ruées au
vice... Les charités officielles auraient beau faire; ni les banquets,
ni les dons d'argent, célébrés ensuite à grand orchestre par les
journaux, n'allégeraient en rien les incurables souffrances de tant
d'êtres voués à l'asservissement et à la déchéance. Dans l'alcool, dans
les pires dégradations continuaient à se corrompre tant de forces qui
auraient pu, qui auraient dû être mieux employées. Part faite des tares
héréditaires, restaient-ils entièrement coupables, ces malheureux
harcelés par leur vie si bornée et si dure, leur âpre soif d'oubli?
Est-ce qu'une telle question resterait toujours insoluble?
Le départ du nouveau ménage pour l'Italie,--Florence, Rome,
Naples,--celui de Du Marty pour Spa,--ils avaient jugé de bon goût ce
petit déplacement,--n'étaient pas faits pour y remédier sensiblement.