Trois lettres reçues dans le courant de la semaine, la première de Minna
l'invitant à déjeuner avec promesse de nouvelles, les autres de Louise
Guilbert et de Denise, entrée depuis quinze jours aux chemins de fer,
décidaient Hélène à secouer la paresse qui invariablement la retenait à
la Neuville, sitôt reprise au charme de de cette vie reposante.
Le roulement doux de la voiture, l'intime beauté du paysage élargissant
son cercle de bois et de labours jusqu'à l'horizon des falaises où le
fleuve recourbait sa boucle d'or, l'enveloppaient d'une caresse fluide.
Ce fut seulement au sommet de la côte de Sainte-Flaive qu'elle eut
d'avance la fatigue de la dure journée, en pleine fournaise. Paris
devait être odieux, par cette chaleur; sans parler des commissions dont
sa mère l'avait abondamment chargée... Elle se reprocha sa légère
mauvaise humeur: Denise, Minna, Louise, toutes seraient contentes de la
voir. Elle saurait aussi ce que devenait Gabrielle Duval partie pour se
soigner à la campagne chez des cousins, près de Sens.
Au sortir de la gare Saint-Lazare, des figures de provinciaux et
d'étrangers, les volets clos des appartements, les chaussées poudreuses
aux arbres déjà roux et grillés donnaient à Paris sa déplaisante
physionomie d'été. Quelques courses, et à onze heures, elle trouvait
Minna au rendez-vous, déjà installée à la petite table d'une brasserie,
rue Montmartre, où son amie prenait ses repas quand elle ne se les
faisait pas monter à l'_Avenir_. Sa vie était en effet des plus simples,
bornée à la location d'un modeste appartement meublé. Elle-même, par
principe, faisait son lit, sa chambre; elle mettait son amour-propre et
sa dignité à se suffire; presque tous ses revenus passaient à des
charités secrètes.
Minna, en l'apercevant, ferma le livre qu'elle lisait, joyeusement la
fit asseoir en face d'elle. Sans prêter attention au public spécial du
restaurant, gens d'affaires et de journaux, qui dépêchaient un déjeuner
sommaire, les deux femmes se racontaient, à demi-mot, tout ce qui les
intéressait. Hélène eut vite fait.
--A vous, maintenant, dit-elle curieuse.
Un garçon chauve, glissant avec une vélocité d'acrobate, apportait à
bout de bras un échafaudage de portions en équilibre. Par enchantement
les assiettes étaient changées. Dans des petits plats de métal, un
demi-poulet, des tomates farcies s'abattirent.
--Oh! moi, dit Minna, c'est très simple. Je cesse la publication de
l'_Avenir_.
Hélène sursauta, un reproche dans ses yeux amis. Minna comprit:
--Non, ma petite, je n'avais aucun motif d'accepter votre argent. Le
journal a vécu trois ans tant bien que mal sans nuire aux intérêts de
personne,--et soyez sûre que je ne me suis pas ruinée. J'ai dit ce que
j'avais à dire. Dans la famille, comme dans la société, il y a tout à
attendre, tout à espérer de la femme, dès qu'elle cessera d'être une
esclave, endormie dans le sentiment de son irresponsabilité. Qu'on
l'instruise et qu'on l'affranchisse! Peut-être mes paroles n'auront pas
été entièrement perdues, il y a tant à faire en France...
--Quel dommage! répétait Hélène, sincèrement peinée. Personne ne redira
comme vous ces vérités-là. Vous les exprimiez avec un tel bon sens, une
raison si patiente et si haute...
La nouvelle ne la surprenait qu'à demi. Elle savait bien qu'emportée par
son caractère aventureux, son vaste amour de l'humanité, Minna ne
pouvait consacrer toute son existence à labourer le même sillon. Elle
jetait la bonne semence en passant, elle ne pouvait attendre de la voir
lever. Mais Hélène, voyant combien le champ était vaste et la besogne
ingrate, regrettait qu'elle ne pût continuer encore. Il fallait dans un
pays aussi léger que le nôtre, toujours diverti par des préoccupations
nouvelles, une propagande têtue, infatigable. Les courants d'opinion n'y
avaient chance de durer que soutenus par un effort constant.
--Bah! reprit Minna, vous êtes un peuple généreux. Il suffisait de
donner le branle... Partout le mouvement s'accentue; on a beau être en
retard en France, vous n'échapperez pas à la loi fatale du progrès.
Muette maintenant, la noble femme rêvait à ce développement universel
des idées féministes, qui de l'Angleterre et de l'Amérique gagnaient la
plupart des États d'Europe, partout où les conditions économiques ont
renversé ou rétréci l'antique foyer, chassé la femme hors de la maison à
la poursuite hasardeuse du pain. Elle avait foi malgré tout dans
l'avenir, se réjouissait à la pensée du bien qu'ici et là il lui restait
à faire. Hélène la questionna sur ses projets. Minna comptait à la fin
de novembre aller donner une série de conférences en Australie; comme
d'ailleurs on la payait bien, ses pauvres n'y perdraient pas. Hélène une
minute l'envia: cette courageuse indépendance, ce beau voyage... Puis
elle lui fit promettre de venir passer avant son départ une bonne
semaine à la Neuville. En attendant il fallait songer à caser Flénu.
Elles se quittaient rue du Croissant.
Maintenant un bref bonjour à Louise Guilbert, rue de Lübeck, avant
l'heure de la consultation. Hélène la trouvait déjà dans son cabinet de
travail, une pièce claire dont quelques bibelots d'art égayaient la
sévérité professionnelle. Louise aussitôt lui parlait en termes
attristés de leur amie Gabrielle, à qui la campagne, après un mieux
marqué, n'apportait aucun soulagement. La pauvre fille s'en allait
doucement, ayant dépensé à la lutte passée tout ce qu'elle avait
d'énergie. Et de sa voix nette, le joli médecin la disait condamnée,
victime de la concurrence, du travail forcé. Elles écartaient d'un
silence ce pénible sujet, sautaient à d'autres propos.
--Et Mlle Bleuet? s'écria Louise. Vous savez que Du Marty s'est rangé.
On ne le voit plus chez la dame. Un gros monsieur, père de famille, lui
a succédé! Et voilà les moeurs. Où en sont les affaires de votre
cousine?
--Ne m'en parlez pas, dit Hélène. Mon grand-père fait tout pour qu'un
pardon réciproque intervienne,--une belle réconciliation, apparente
sinon réelle, qui couvre leur double faute aux yeux du monde. Toujours
le mensonge! La maison est en ruines, on recrépit la façade. Il paraît
que c'est plus moral!
Un rire ironique les mettait d'accord.
--Je me sauve. J'ai des tas de commissions, et puis, avant mon train, il
faut que j'embrasse Denise...
Vers cinq heures, à l'administration centrale des Chemins de fer Réunis,
elle pénétrait dans la loge fastueuse d'un concierge galonné.
--Mme Simonin?
Le gros homme consulta une pancarte, et avec importance:
--Au fond de la cour, escalier B, cinquième étage. Bureau des Comptes de
route.
A l'endroit désigné, un garçon de bureau alla chercher Denise qui, à la
vue d'Hélène, rougit et sourit. La jeune femme avait encore quelques
minutes de service à faire. Arrivée à 10 heures, elle devait fournir
sept heures de travail d'affilée. Elle déjeunait chez elle le matin,
puis conduisait ses enfants à la pension, munis d'un humble panier à
provisions. Elle-même emportait dans un petit sac de quoi goûter; car il
y avait loin de son premier repas au dîner. Elle avait préféré cet
arrangement plutôt que de venir dès huit heures et demie, et de
prélever, comme plusieurs de ses compagnes, deux heures pour le
déjeuner. De la sorte, elle pouvait donner plus longtemps à son ménage.
Simonin lui, mangeait à midi au restaurant. Aussi embarrassée de
recevoir Hélène dans le couloir devant le garçon de bureau que de la
faire entrer dans la salle où elle travaillait avec quinze employées,
Denise se décidait pour ce dernier parti, montrait le chemin à son amie.
Hélène lui trouva dans sa pauvre robe noire à col et poignets blancs un
air de pensionnaire malheureuse, éternellement vouée à de durs pensums.
Elles entraient dans la grande pièce où régnait une odeur chaude. Des
têtes curieuses se levèrent au-dessus des registres; des regards
suivirent jalousement Hélène jusqu'au bureau où Denise lui donna sa
chaise, elle restant debout.
--Je ne t'empêche pas de travailler?
--Non, non, j'ai fini, répondit Denise à demi voix, en rangeant une
liasse de papiers.
Elle expliqua sa besogne: une vérification d'additions perpétuelles,
ou bien encore le pointage des feuilles d'expédition et
d'arrivée,--occupation machinale qui, à la longue, l'accablait d'une
stupeur. Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle allait encore emporter
ce soir, chez elle, du travail supplémentaire pour ajouter par ce maigre
gain, payé dix sous l'heure, quelque chose au dérisoire traitement
qu'elle touchait: 3 francs par jour, à peine 72 francs par mois. Et elle
n'avait pu entrer dans ce bagne que sur de puissantes recommandations!
Les cadres regorgeaient. Des centaines et des centaines de demandes
d'admission continuaient à s'empiler...
Hélène jetait un long regard sur ces femmes pour la plupart de condition
médiocre, où la distinction de Denise tranchait: de grosses mères
communes, quelques vieilles filles. Une figure fine et douloureuse
attira son attention: c'était une jeune fille à diplômes, une de ces
innombrables déclassées à qui leur enseignement supérieur n'assure même
pas de quoi vivre. Une autre, blonde à l'air pimpant de grisette, était
en train de se mettre de la poudre de riz devant une glace de poche.
Leur journée à peu près finie, toutes rangeaient lentement leurs
affaires, fermaient à clef leurs tiroirs, serraient, dans les cartons
qui leur servaient d'armoires, l'une un reste de charcuterie, l'autre
deux oeufs destinés à son déjeuner du lendemain. On avait mis à la
disposition de celles qui désiraient manger au bureau, expliqua Denise,
un fourneau à gaz dans le passage des cabinets. Elles allaient à tour de
rôle y faire cuire ou réchauffer leur maigre pitance. Denise prit dans
un verre deux roses chétives qui y trempaient, don d'une camarade
habitant la banlieue. Presque toutes avaient devant elles une fleur, un
brin de feuillage qui leur rappelaient le chez soi, le grand air dont
elles ne jouissaient que le dimanche. Cinq heures sonnèrent.
--Nous pouvons partir, dit Denise.
Elles se trouvaient dans l'escalier au milieu d'un flot d'employées dont
le visage morne s'éclairait à mesure, semblait secouer la fatigue et le
poids de la journée. Dans la rue, toutes respiraient joyeusement,
redevenaient elles-mêmes. Denise accompagnait Hélène à la gare,
dissimulant de son mieux combien cette vie nouvelle lui était dure. Ah!
sans les petits... En la quittant, Hélène la sentit plus démontée que
jamais, retenant courageusement ses larmes. Et dans le wagon, dans la
voiture qui la ramenait de Mantes à la Neuville, elle pensait, le long
de la route embaumée de la bonne odeur de la terre, à cette misère en
habits décents, à ce servage de tant de femmes de la classe bourgeoise,
aussi cruel relativement que le servage des prolétaires. Sur l'usine à
paperasses comme sur la filature, la même rigueur administrative pesait,
la même loi terrible du pain à gagner, l'écrasement de la tyrannie
sociale. Denise, affinée, en souffrait plus qu'une autre; et renversée
contre le dossier du landau, Hélène trouva presque à charge sa vie
confortable et facile; une amertume lui gâta la beauté du soir, le
rayonnement tiède de l'heure sur les champs dorés et sur le fleuve où
coulaient d'éclatants reflets roses.
Le lendemain, en se mettant à table, Mme Dugast qui avait été passer la
matinée à la Chesnaye et qui en était revenue avec un air mystérieux,
offrait en silence les hors-d'oeuvre à sa fille, avec des yeux si
bavards, une telle envie aux lèvres de lâcher son secret, qu'Hélène
intriguée demanda:
--Il y a donc du nouveau?
Mme Dugast hocha la tête.
--Devine!
Et ne pouvant contenir plus longtemps son émoi:
--Yvonne se marie.
--Et avec qui? s'écria Hélène à mille lieues de pressentir la vérité.
Mme Dugast, si persuadée qu'elle fût qu'un mariage était toujours un
événement heureux, ne put s'empêcher de rougir un peu.
--Comment? tu ne devines pas... Mais le comte Soulier, naturellement.
Hélène eut un silence éloquent.
--Oui, je sais ce que tu vas me dire. La différence d'âge? Mais, ma
bonne petite, qu'est-ce que cela, quand le coeur est jeune? Le comte est
si bon, il aime tant Yvonne! Et puis un homme d'expérience est souvent
un meilleur guide. Il est moins exposé lui-même aux tentations, il n'a
plus besoin que du calme, du repos de la famille.
--Pourquoi pas un invalide, alors?
Mme Dugast se récria:
--Tu exagères toujours! Le comte est encore très bien. Je le regardais
hier, je n'étais pas prévenue... Eh bien, il est étonnant, je te jure!
Je le voyais de dos, il a l'air d'un jeune homme.
--Mais de face?
--Voyons, ma chère, tu le calomnies. Il paraît à peine quarante ans.
Tante Portier m'a confié qu'il était question de l'affaire depuis un
mois déjà. La seule chose qui retînt un peu le comte, c'étaient ces
tristes histoires de Germaine et de Du Marty. Mais aujourd'hui où il
faut espérer que tout se dénouera pacifiquement, il n'a pu modérer
davantage sa passion. Yvonne, dès le premier jour, l'a considéré comme
un excellent parti; tout était déjà convenu entre eux. Il ne restait
plus qu'à faire les premières ouvertures à l'oncle. Rien n'est encore
décidé pour la date; on s'est seulement mis d'accord en principe. Le
comte Soulier est tellement riche, tellement généreux, qu'il me paraît
impossible, tout à fait impossible, qu'Yvonne ne soit pas très heureuse.
Intelligente comme elle est, elle fera de son mari ce qu'elle voudra.
--C'est bien ce qui m'inquiète, dit gravement Hélène, je n'ai pas les
mêmes idées que toi sur le mariage, ni sur le caractère d'Yvonne.
Ces mots tombèrent d'un ton si net que l'enthousiasme de sa mère en fut
refroidi. Mme Dugast prévit une discussion et préféra se taire, tandis
qu'Hélène, une petite moue de dégoût au coin de la bouche, s'ingéniait
elle-même à trouver d'autres sujets de conversation.
Trois jours après, les Pierron arrivaient. Mme Dugast seule avait été
les chercher à la gare. Hélène, rentrant d'une visite projetée depuis
quelque temps aux travaux du puits artésien,--les explications d'Arden
l'intéressaient vivement,--survenait à point pour les voir descendre de
voiture. Elle les trouva encore vieillis, lui plus desséché que jamais,
elle appesantie, les paupières lourdes; sa vue aussi baissait. La
surdité complète de grand'mère Zoé, la rigidité glacée de M. Pierron,
semblaient les séparer de plus en plus de la vie, couple momifié où ne
subsistait que le mécanisme des habitudes, si étrangers à tout qu'ils ne
jouissaient même pas de la campagne. Dès le lendemain, ils reprenaient
leurs manies, tous deux confinés dans la maison, redoutant l'humidité
des arbres et de l'eau. Les heures s'usaient pour l'une en interminables
patiences, pour l'autre en l'annotation d'ouvrages spéciaux, toujours
relatifs à l'éternel problème des lois. Cependant M. Pierron poursuivait
son espoir, il allait chaque jour à la Chesnaye; on le voyait en
conciliabule avec l'oncle dont la déférence le flattait, en entretiens
avec Germaine qu'il sermonnait. S'il n'eût dépendu que de lui, la
réconciliation eût été faite demain; mais il fallait achever d'y amener
délicatement Du Marty. Le sportsman, fatigué de la prolongation des
pourparlers, de l'insistance de ses conseils, avait fini par consentir à
ce que le divorce fût prononcé contre lui. Que lui voulait-on encore? Le
comte Soulier, stylé par M. Pierron et Marcel Dugast, stimulé surtout
par son propre désir de voir aplanies toutes les difficultés de la
famille où il allait entrer, s'était entremis de son mieux. Il
s'efforçait de convaincre Du Marty que son intérêt le plus évident (pas
de procès ennuyeux, pas de complication d'affaires!) était de reprendre
officiellement la vie commune, chacun conservant sa liberté personnelle.
Il agirait en galant homme, assurerait son repos, sa situation. Et lui,
Soulier, lui demandait cela comme un service personnel; sa
reconnaissance serait toujours aux ordres de son beau-frère...
Habilement, il flattait la marotte de Du Marty, parlait courses,
laissait entrevoir la fondation d'une grande écurie. Et, de guerre
lasse, le sportsman, sans avoir dit encore le oui formel, laissait
espérer une solution favorable où les commodités de chacun trouveraient
leur compte.
Septembre était venu, avec son air plus vif, son ciel plus pâle,
l'insensible décoloration des verdures. Les Pierron étaient là depuis
une quinzaine, lorsqu'un après-midi le facteur apportait une lettre dont
Hélène reconnut l'écriture, aperçue déjà sur un album d'Yvonne. Les
superbes armoiries du comte Soulier cachetaient l'enveloppe. Elle la
remettait elle-même à son grand-père. M. Pierron ne put dissimuler sa
satisfaction. C'était la bonne nouvelle.
--Soulier annonce qu'il viendra dîner samedi à la Chesnaye, avec le
réfractaire. Allons vite au château; il faut prévenir ton oncle.
--Et Germaine! fit Hélène avec une nuance d'irrespect.
--C'est une idée, petite. Tu n'as qu'à m'accompagner. Tu sauras, mieux
que moi, la préparer à ce grand bonheur qu'elle ne mérite pas.
--Vous êtes trop bon, continuait-elle.
Mais sa répugnance à tremper le moins du monde dans une négociation
pareille cédait à la curiosité de savoir ce que sa cousine pouvait
penser au juste. Elle suivit M. Pierron, ravi de l'heureux succès de sa
diplomatie. Il avait conscience d'appliquer une fois de plus les
infaillibles règles de la Morale mondaine. Qu'une telle conclusion fût
tout bonnement l'adultère légalisé, l'idée ne lui en venait même pas une
minute. Il s'en tenait à la convention des apparences, satisfait, avec
le monde dans lequel il vivait, du mensonge de cet accord tacite, mille
fois plus immoral pourtant qu'une franche rupture.
Mais Yvonne et Germaine étaient parties en yole. Ils ne trouvèrent que
Pierre Arden qui conférait avec M. Dugast. L'ingénieur se levait
justement, et comme Hélène, peu soucieuse d'assister à l'entretien de
son grand-père et de son oncle, manifestait l'intention d'aller à la
rencontre de ses cousines, au bord de l'eau, Arden, qui rejoignait le
bac, fit route un instant avec elle. Ils longeaient les grandes
pelouses, atteignaient la terrasse aux tilleuls. On apercevait de là la
fuite du fleuve vers la Roche-Guyon, une ou deux petites îles dont le
rideau d'arbres cachait en partie Moranges, et plus loin, dans la
lumière claire, l'oasis verte d'Hautneuil, au pied de la falaise.
Leurs paroles bientôt tombèrent; un silence qui ne leur causait pas de
gêne, au lieu d'éloigner leurs pensées, les rapprochait.
Arden, au bout d'une minute, reprit:
--J'ai reçu hier des nouvelles de votre frère. Il va bien. L'usine est à
moitié construite: elle fonctionnera bientôt.
Il parla de ses plans, du pays où vivait André. Il en connaissait les
ressources, les beautés. Son sens pratique n'excluait pas un vif
sentiment de la nature, qui perçait sous les mots simples de l'homme
d'action. Il ne disait que des choses indifférentes, mais une sympathie
s'en dégageait. Hélène, avec l'intérêt d'un camarade, le questionna sur
son oeuvre de là-bas, ce chemin de fer dont il parlait avec tant
d'enthousiasme, à Brighton. Alors il trouva des phrases vivantes, où,
sous une modestie vraie, éclataient l'amour du péril vaincu, la beauté
de l'effort. Hélène avait appris par d'autres que cette entreprise
lointaine égalait, surpassait les travaux d'art les plus étonnants, la
percée du Gothard même et du Simplon. Arden dépeignit, à traits précis
qui entraient dans le souvenir, la pittoresque horreur de cette gorge de
Darial, les Portes Sarmates des Anciens. Il avait vécu là pendant des
années, tantôt cramponné au roc, à une altitude vertigineuse, sans autre
jour qu'une étroite bande de ciel, tantôt plongé dans la nuit de tunnels
sans fin. Une part de sa vie s'était écoulée ainsi. Maintenant il rêvait
d'une expédition nouvelle. Il construirait l'année prochaine un viaduc
dans les Cévennes. Et puis il eût voulu se remettre en route, prétendant
qu'on respirait mieux dans une solitude inexplorée. Il avait cet orgueil
légitime du pionnier obscur qui croit son oeuvre utile, se voue entier à
la cause sainte du Progrès. Madagascar le tentait.
Soudain, sentant l'attention d'Hélène suspendue à ses paroles, il
s'arrêta. La flamme de ses yeux s'éteignit, et gauche, il s'en voulut,
étonné--lui qui se livrait si peu--de sa loquacité subite. Heureusement,
derrière l'île, la yole apparaissait, lancée en flèche; Yvonne à
l'arrière les reconnut. Germaine poussa son _Eho!_ joyeux. Hélène agita
son ombrelle, descendit en silence avec Arden jusqu'à la berge. Là,
comme le bac chargé d'une voiture de foin allait démarrer, il la quitta
si brusquement qu'elle en fut presque décontenancée...
«Curieuse nature, se dit-elle, si sauvage, et pourtant d'une si jeune,
d'une si belle sincérité!» Le bac s'éloignait avec lenteur, sans que ni
l'un ni l'autre, pensifs, songeassent à se faire signe, à se regarder
seulement. Mais un bruissement d'herbes couchées se fit entendre, la
yole abordait.
--Eh bien, cria Yvonne, quoi de neuf?
--Grand-père a reçu une lettre du comte, dit Hélène. C'est toi qu'elle
concerne Germaine.
La jeune femme, toute rose de mouvement, devint blanche.
--Mon mari consent?
Et sur ses yeux triomphants, passa, dans un éclair de mépris, toute sa
rancune vengée. Yvonne lui sautait au cou, esquissait un pas de danse:
--Ah! ma chérie, comme nous allons être heureuses!