_Mrs Edith Hopkins, White-House, Kirby, Devonshire._
Samedi, 29 octobre.
«Chère tante,
«Votre lettre reçue ce matin m'a fait du bien. J'étais triste, ayant
appris hier, par un mot de Louise Guilbert, la mort de la pauvre
Gabrielle Duval en même temps que son enterrement. Le faire-part a
couru après moi. Vous vous rappelez comme elle toussait le jour où
nous avons été chez Denise avec Willy. Elle ne s'était jamais bien
rétablie. Une phtisie galopante vient de l'emporter. Elle vous avait
plu, n'est-ce pas? Je suis sûre que sa perte ne vous laissera pas
indifférente. Elle était si modeste et si simple qu'il fallait la
connaître pour l'apprécier. Et courageuse avec cela, ne se plaignant
jamais de rien!... Oui, c'est une belle et bonne petite âme qui s'en
va. Aussi vos excellentes nouvelles, le plaisir de vous savoir tous
heureux, bien portants, m'ont rendu un peu de joie. Comme White-House
doit être paisible avec ses grandes prairies vaporeuses, sous les
hêtres pourpres. Ici, c'est toujours la même tiédeur depuis lundi, ces
journées qui sont éclatantes et rousses comme de beaux fruits près de
leur chute. Le dernier rayonnement de l'automne... J'en suis comme
étourdie, un peu lasse.
«La Neuville est au calme plat, ce calme qui suit les grandes
agitations. Tout le monde est encore fatigué de la fête, la Chesnaye
est devenue presque aussi silencieuse que le Vert-Logis. L'oncle à
l'usine, notre ami Arden à ses travaux, le château paraît vide. On a
de courtes lettres d'Italie, les tourtereaux ont en huit jours visité
Gênes, Lucques, Pise, Sienne et Florence; ils partaient pour Rome. De
ce train, ils seront vite de retour. Faire un pareil voyage à la
vapeur, c'est bien d'Yvonne! Autant lire un Bædeker au coin du feu. De
Spa, toujours rien. Je pense que c'est le cas d'appliquer le proverbe:
les gens heureux n'ont pas d'histoire. Que dites-vous d'un attelage
qui s'impose le même joug pour tirer ensuite chacun de son côté? Moi,
ça me passe. Vous le voyez, rien de saillant. Les heures se suivent et
se ressemblent!
«Nous vivons beaucoup au jardin. Maman, depuis trois jours, surveille
la cueillette de ses raisins. Nous avons vendangé le petit clos que
mon père aimait tant, au-dessus de la route. Vous savez quelle jolie
vue on a de cet endroit, la plaine basse jusqu'à Bonnières, la boucle
du fleuve... Tout le monde fait sa récolte, il y aura beaucoup de vin
aigrelet. Comme nous rentrions, nous avons vu passer Flénu, l'air
content sous sa casquette neuve. Vous ai-je dit que j'avais réussi à
le faire nommer garde-champêtre? L'oncle, satisfait de paraître
protéger encore un de ses anciens ouvriers, m'a aidée gentiment... Le
brave homme avait tout à fait bonne mine, je vous jure, malgré sa
manche repliée sur la poitrine. Ça lui donne, avec sa plaque, un air
militaire qui convient à ses fonctions. Nous avons fait quelques pas
ensemble, il ne trouvait pas de mots pour me remercier; sa mère et
monsieur mon filleul habitent à présent la Neuville avec lui; une
petite maison proprette... Voilà leur vie arrangée, maintenant que
Marthe n'est plus là pour en jouir.
«De temps à autre, je vais aussi visiter les travaux du puits. Je suis
devenue d'une force étonnante sur la nature et la perméabilité des
terrains: silex, gault et sables verts! La nappe aquifère, le niveau
hydrostatique n'ont plus de secrets pour moi. Sérieusement, les
conversations d'Arden m'intéressent. Voilà un homme qui ne craint pas
le ridicule, bien parisien, de se passionner pour son métier. Il aime
vraiment la science, mais sans sécheresse et sans morgue. C'est un
esprit sérieux et simple, avec lequel on a toujours à apprendre. Je
sais d'ailleurs sur lui un détail qui l'honore. Comment se fait-il que
vous ne m'en ayez jamais rien dit? C'est Minna qui m'a raconté la
chose, et par ce temps de veulerie générale et de _Struggle for life_,
je la trouve belle. Il paraît que pendant de longues années il a
consacré tous ses gains à la liquidation d'une ancienne faillite qui
avait atteint un frère de sa mère. Rien ne l'y forçait en somme,
qu'une haute idée de l'honneur de famille. C'est aussi par Minna que
j'ai su son âge, 35 ans. On ne les lui donnerait jamais.
«Quoi d'autre. Rien, si ce n'est avant-hier, une visite inattendue...
J'étais en train de donner à manger à mes poules de Houdan,--me voilà
une vraie fermière depuis mon séjour à Rosay, où entre parenthèses les
vendanges sont déplorables,--lorsque le jardinier accourt effaré...
Deux dames me demandaient... Il m'annonce cela d'un drôle d'air, que
je me suis expliqué en apercevant Mme Morchesne et miss Pelboom,
attendant près de leurs bicyclettes. Elles étaient à peindre. Miss
Pelboom blanche de poussière, sèche comme un petit coq plumé; la
Présidente rouge et suante, éclatant dans son boléro court et sa
culotte de zouave, avec des mollets de lutteur et des bottines jaunes.
Un quart d'heure après est arrivé M. Morchesne, complètement fourbu.
Nous les avons gardés à dîner; je vous jure que j'ai trouvé le temps
long. Les gens, à la campagne, se montrent souvent tout autres qu'on
ne les voit à travers les brèves apparitions de Paris. Miss Pelboom,
elle, n'a qu'une corde. Mais Mme Morchesne, en qui on salue d'habitude
la féministe d'avant-garde, s'est tout bonnement révélée comme une
grosse bourgeoise, entêtée dans ses habitudes de confort, de tyrannie
et d'égoïsme. Il n'y a pas de pire conservatrice. N'a-t-elle pas passé
deux heures à geindre et à maudire, à propos de ses malheureuses
bonnes dont elle change tous les huit jours... «La race des vrais
domestiques se perd!...» Elle ne leur demande pas autre chose que de
se lever à cinq heures, de se coucher à onze, laver, repasser,
cuisiner, nettoyer, frotter, coudre--le tout pour vingt-cinq francs
par mois!... «Et la poussière, Madame, je suis forcée chaque jour, de
me mettre à quatre pattes pour regarder sous les lits...» Voyez un peu
cette amie des femmes! Et à part moi, je pensais au nombre de ses
pareilles, aux exigences féroces qui pèsent sur l'incroyable quantité
de ces pauvres filles, réduites au plus astreignant des servages, à
une sujétion de toutes les minutes. Personne hélas ne songe aux
isolées, à toutes celles qui peinent quinze et seize heures par jour,
domestiques, filles de magasin, ouvrières en atelier, à la foule des
labeurs individuels et des souffrances anonymes.
«Enfin ils sont partis, malgré notre offre d'hospitalité que M.
Morchesne, je crois, eût été bien aise d'accepter, car il dormait
debout. Mais sa terrible moitié avait des rendez-vous le lendemain
matin. Il a fallu se mettre en route dans la nuit. Nous avons été
forcées de leur donner des lanternes vénitiennes, retrouvées au
grenier, et c'était comique comme tout, le départ dansant de ces trois
petites lueurs.
«Voilà, chère tante, nos grands et petits événements. Maman envoie à
ses neveux et à miss Bertha son plus tendre souvenir. Vous savez avec
quelle ferveur j'unis Georges et vous dans la même pensée d'affection.
Écrivez vite.
«Votre HÉLÈNE.»
Ce matin là, un des premiers jours de novembre,--il avait gelé blanc, et
le ciel d'une pureté froide annonçait une de ces belles journées
illuminées, où l'hiver déjà frissonne dans le tournoiement des dernières
feuilles et la pâleur de l'air,--Hélène et Mme Dugast prenaient l'allée
des fusains, gagnaient la Chesnaye; tante Portier devait avoir reçu des
nouvelles des voyageurs. Un matin pareil à tant d'autres, avec sa brume
légère sur le fleuve, ses feuillages de rouille et d'or tremblant au
bout des branchettes noires. Hélène pourtant devait s'en souvenir toute
sa vie.
Elles causaient toutes trois sur la terrasse, essayant de se réchauffer
au soleil, lorsqu'elles virent, accourant du côté de la berge, Pierre
Arden se diriger vers elles.
--M. Dugast est-il là?
Il avait l'air joyeux d'un homme qui vient de remporter un succès. Non.
M. Dugast était justement parti pour Paris à la première heure; il ne
rentrerait pas avant ce soir.
--Ah! fit l'ingénieur déçu.
--Vous aviez à lui parler? s'enquit Mme Portier avec une importance
aimable.
--Oui, reprit Arden. Une bonne nouvelle. Le trou de sonde vient
d'aboutir. Nous avons un débit magnifique. Il n'y a plus qu'à régler la
hauteur de la colonne de tubes. Moranges sera dorénavant pourvu d'une
eau excellente.
Mme Dugast et la tante manifestaient un intérêt poli. Au fond, elles ne
se souciaient guère de cette entreprise dont l'exécution savante leur
demeurait étrangère et dont le but ne les touchait pas directement. Mme
Portier affirma que M. Dugast serait ravi d'apprendre cet heureux
événement à son retour; mais elle eut un haut-le-corps frileux. Si l'on
rentrait au salon, où un bon feu flambait déjà? Mme Dugast emboîtait le
pas après l'invite muette d'un clin d'oeil vers Hélène. Elle n'aimait
pas à laisser sa fille seule avec M. Arden; car, chose curieuse, bien
qu'elle n'eût rien à lui reprocher de précis, elle avait autant de
répugnance à voir Hélène amicale avec lui, qu'elle avait eu
d'empressement lorsqu'il s'agissait de Vernières ou de Dormoy. Peut-être
une obscure jalousie que, n'osant s'avouer à elle-même, elle mettait sur
le compte de la brusquerie et le manque d'attentions de l'ingénieur.
Elle était extrêmement sensible aux petits égards, et comme beaucoup de
mères, évaluait le mérite d'un gendre moins à l'impression qu'il pouvait
produire sur sa fille que sur elle-même.
Hélène était toute au plaisir qu'éprouvait Arden, elle partageait
l'orgueil de la réussite comme elle avait partagé l'émoi de la
recherche. Ils marchaient de long en large sans voir le vaste découvert
en pente des pelouses, où les corbeilles de chrysanthèmes plaquaient
leurs taches d'orange, de neige et de mauve, la barre fauve des tilleuls
au loin, surplombant la berge. Ils respiraient avec allégresse l'âpre
pureté du jour.
Comment en vinrent-ils à parler de choses que rien ne motivait, à leur
façon de comprendre certains actes de la vie et les devoirs qu'elle
entraîne? Ni l'un ni l'autre, en y réfléchissant le lendemain, n'eût pu
le dire. Ils obéissaient sans doute au lent et mystérieux travail qui
depuis des mois,--leur première conversation à Brighton?--avait peu à
peu transformé leurs âmes, et, de contact en contact, autant par
l'attrait des contrastes que par la découverte des ressemblances, avait
rapproché, harmonisé leurs caractères. Eux-mêmes, au fur et à mesure,
s'étonnaient d'entendre à travers leurs paroles, un accent nouveau qui
en élargissait la portée, leur donnait un sens immédiat plus intime et
plus profond. Ils ne s'entretenaient pourtant pas d'eux-mêmes, évitaient
jalousement tout ce qui eût pu avoir l'air d'une personnalité. Leur
causerie se bornait à une discussion d'idées où tour à tour défilèrent
les problèmes si simples, si compliqués qui agitent l'existence humaine.
Arden reconnaissait comme elle que la femme est, au même titre que
l'homme, un être conscient et libre. Parallèlement à lui elle avait le
droit et le devoir de se développer, d'affirmer chaque jour davantage ce
qui était sa vertu propre: ses facultés spéciales de pensée et d'action.
Ni inférieure, ni supérieure à son éternel compagnon, ni son image
servile. Mais un organisme aussi complet, une âme égale, tous deux
formant l'être par excellence. Il faisait la part du long asservissement
auquel des créatures comme Yvonne et Germaine, par exemple, étaient
redevables de leur coquetterie et de leur frivolité. Si trop souvent
l'on jugeait encore avec raison la femme inapte à la mission dont
cependant elle était digne, c'est que, par une contradiction et une
injustice criantes, on lui reprochait des défauts nés de son esclavage
même et soigneusement entretenus par ses maîtres depuis des siècles.
Il appelait de tous ses voeux le moment où des lois plus équitables
répartiraient aux uns et aux autres la possibilité de vivre, le libre
exercice des vocations. Il était inique que certaines carrières
restassent fermées aux femmes. C'était un principe sacré que chacun pût,
selon ses aptitudes et son mérite, se faire place. Les hommes n'avaient
pas à redouter d'ailleurs l'envahissement; une élimination naturelle
s'opérerait toujours. En attendant, que chaque fleur pût éclore!
Hélène l'écoutait ardemment. Tout cela, c'était ses longues rêveries
prenant corps, le plus secret et le meilleur d'elle-même vivifié. D'un
geste, elle désigna en face d'eux, de l'autre côté de la Seine, une
fumée qui se dissipait, grise, au-dessus des hautes cheminées de la
filature. Elle dit son crève-coeur constant, sa tristesse à la pensée
des infortunes ouvrières. Elle ne voyait que Moranges, elle évoquait des
centaines d'usines où le travail était plus pénible, moins rétribué
encore. La France était couverte de ces agglomérations de misères. Là
encore Arden, plus touché qu'il ne le laissait voir, trouva des mots
consolants. Pour la première fois son coeur apparut sous la rude écorce;
sa voix réchauffait Hélène, il avait vu de près toutes ces souffrances,
pis encore: l'horreur des grèves. Le temps seul soulagerait le mal; la
formation de syndicats professionnels, l'union, le groupement des
ouvriers et des ouvrières, pourraient à la longue améliorer leur sort et
les conditions de leur travail. Aux femmes des autres classes, aux
privilégiées de l'intelligence et de l'argent de s'employer pour leurs
soeurs qui peinent et qui souffrent. De l'accord de tous dépendait en
partie la réforme des lois.
Ils passaient à la condition de la femme dans le mariage. L'habituelle
subordination y tournait à l'esclavage le plus absolu. A demi libre la
veille, elle devenait du jour au lendemain une véritable serve, elle
jurait obéissance, elle abdiquait son nom, sa nationalité. Interdiction
de gagner, d'économiser pour elle; interdiction d'acheter, de vendre,
d'ester, de donner, de recevoir! Pas un acte de sa vie civile qui
n'exigeât l'autorisation du chef. Riche, à moins qu'un contrat spécial
ne préservât ses biens, tout tombait à ce pouvoir discrétionnaire.
Arden, à ce propos, rappela la belle lettre de Stuart Mill sur
l'_Assujettissement des Femmes_, le désintéressement avec lequel le
philosophe anglais repousse la communauté de biens, si naturelle quand
les sentiments sont d'accord, révoltante autrement. Quoi de plus
légitime que chacun des époux conservât l'administration de ses biens
propres?
--Je n'ai aucun goût, reprit-il, citant de mémoire, pour la doctrine «en
vertu de laquelle ce qui est à toi est à moi, sans que ce qui est à toi
soit à moi. Je ne voudrais d'un traité semblable avec personne, dût-il
se faire à mon profit.»
Il ajouta d'un ton bourru:
--Cette vilaine question d'argent, c'est une des hontes du mariage
français. Je ne connais rien de plus écoeurant qu'une de ces lectures de
contrat où se débattent les intérêts réciproques. On ne devrait avoir
qu'un régime légal, celui de la séparation des biens.
Il achevait intérieurement: «Pour moi, à moins d'épouser une jeune fille
pauvre, je ne me marierai pas autrement.» Certes, en se faisant cette
déclaration de principes, il était loin de songer à Hélène. Un autre
visage lui apparaissait, celui d'une jeune étrangère qu'il avait aimée
et qui était morte. Les parents lui avaient refusé sa main, car elle
était sans fortune, et lui se privait de tout pour éteindre les
engagements de la dette qu'il avait si généreusement contractée.
Longtemps l'espoir du bonheur possible avait adouci les heures de
travail acharné. Puis, la fiancée de son rêve emportée par une maladie
soudaine, il avait conservé l'affreuse douleur de cet arrachement; des
années avaient passé sur le culte pieux, la fidélité jalouse qu'il
vouait au tendre et amer souvenir.
Peu à peu cependant, la plaie se cicatrisait; son existence aventureuse
l'avait promené d'un bout à l'autre du monde, toute sa force de
sentiment dérivée en volonté d'action, en sauvagerie méfiante vis-à-vis
de l'amour. Et bien que depuis il n'eût jamais songé à refaire sa vie,
il gardait l'idéal du mariage, y voyait avec une conviction religieuse
l'union la plus noble, la plus réconfortante qui fût, l'association par
excellence d'énergie et de bonne volonté. Il eût souhaité que chacun se
mariât jeune, l'homme en pleine sève, apportant un passé presque intact,
un coeur que des amours faciles n'auraient pas encore dilapidé; mais il
fallait une vraie femme, ennoblie par une conscience plus haute, une
amie aimante dont chaque acte fût le don réfléchi, volontaire
d'elle-même, non une de ces innombrables compagnes de soumission et de
plaisir.
Jamais ses regards ne s'étaient arrêtés de nouveau sur une jeune fille,
avec l'idée qu'elle pût devenir cette femme là; jamais il n'eût retrouvé
l'exquise âme perdue. Hélène était la première dont la franchise et
l'intelligence le frappaient. Inconsciemment, il subissait le charme de
ces yeux loyaux, de cette beauté si spontanée, si harmonieuse.
L'inattendu et la portée de leur conversation,--il ne s'attendait guère,
en arrivant tout joyeux, à cet échange de pensées graves,--lui causaient
à la réflexion une espèce de trouble. Il eût été embarrassé pour
l'analyser.
Ils se taisaient maintenant, regardaient, comme s'ils les voyaient pour
la première fois, le ciel radieux et froid, le découvert en pente des
pelouses, les chrysanthèmes d'automne, la barre rousse des tilleuls.
Leur silence prolongeait leurs paroles, chacun d'eux sentant que ce
langage informulé, où souvent les âmes s'entendent mieux, donnait au
fond de leurs coeurs un sens personnel à la valeur générale des mots.
Ils le constataient avec un étonnement très pur, mais où tous deux
trouvaient une étrange douceur: ce qu'ils avaient dit répondait à leurs
aspirations réciproques. Ils n'avaient pas cru parler d'eux, et, par une
force invisible, ils n'avaient pas cessé d'en parler. De s'en
apercevoir, voilà qu'ils éprouvaient maintenant une gêne à côté l'un de
l'autre, presque une pudeur.
La voix de Mme Dugast appelant sèchement: «Hélène!» la tira de son rêve.
Et, tout d'un coup, elle rougit. Sa mère s'avançait vers eux, suivie de
Mme Portier. Alors ils ressentirent comme un soulagement qui, chez l'un
et chez l'autre, se nuança d'un regret. Arden prenait congé.
--J'ai cru que tu ne finirais jamais, dit Mme Dugast avec un reproche.
Tu ne m'as pas aperçue, chaque fois que je te faisais signe par la
fenêtre?
Tante Portier souriait avec une malice bienveillante:
--Vous disiez donc des choses bien intéressantes?
Mme Dugast reprit:
--Je suis sûre que ta grand'mère, qui est si exacte, doit s'impatienter
à nous attendre. Nous serons à peine rentrées pour le déjeuner.
Elles se hâtèrent. Mme Dugast, obscurément jalouse, gardait un mutisme
mécontent, qu'Hélène rêveuse ne songeait pas à rompre.
V
On avait atteint le milieu de novembre. Après les premiers froids, les
journées plus molles se succédaient qui semblaient éterniser l'été, dans
le reversement des saisons. Les Pierron en profitaient pour prolonger
leur séjour, non qu'ils fussent devenus sensibles aux beautés
particulières de la campagne, mais les rhumatismes croissants de tante
Zoé la clouaient à son fauteuil. Entre Mme Dugast et sa fille,
subsistait encore le léger malentendu de l'autre jour. L'excellente
vieille femme, voyant Hélène parfois préoccupée et devinant la cause, ne
pouvait s'empêcher d'en souffrir; une explication franche eût tout
évité, tandis que la maladresse de ses allusions constantes allait à
l'inverse de ses désirs. Plus d'une fois, elle avait ainsi poussé aux
rêveries de sa fille.
Mais, depuis la veille, l'arrivée de Minna, qui tenait sa promesse de
venir passer huit jours au Vert-Logis avant son grand départ, changeait
la face des choses. Mme Dugast, devant la séparation prochaine, oubliait
de voir en elle l'amie subversive, la complice des idées néfastes de
tante Édith. Et en bonne maîtresse de maison, elle s'efforçait de rendre
le séjour agréable à cette miss Herkaërt, dont la notoriété indéniable
rachetait à ses yeux la trop grande originalité. De telles vies étaient
pour elles un mystère. En femme qui avait été heureuse toute sa vie et
dont l'altruisme ne dépassait pas le cercle étroit des siens, elle ne
comprenait pas qu'on pût se dévouer de la sorte à des idées qu'elle
jugeait sinon dangereuses, du moins chimériques. Inconsciemment, et bien
qu'elle ait eu aussi ses pauvres, mais des pauvres triés sur le volet,
soigneusement choisis par monsieur le Curé, elle eût volontiers appliqué
à la foule anonyme des crève-la-faim cet éternel mot des puissants et
des riches: «Que ne mangent-ils de la brioche?»
Dans le vieux jardin, parmi le tapis bruissant des feuilles sèches,
Hélène et Minna, avant le déjeuner, se promenaient à petits pas sous la
charmille. Elles échangeaient leurs nouvelles, l'arriéré de cette
quinzaine. André avait écrit la semaine dernière; dans trois mois, la
filature serait achevée; il paraissait ravi. La conception hardie des
plans, cette structure toute moderne de fer et de verre se réalisait à
merveille.
--Nous ne lui manquons guère, dit Hélène en riant.
Et dans cette constatation tenait pourtant le regret d'une affection qui
n'eût demandé qu'à prendre racine, et que la sécheresse de son frère, sa
dure ligne de conduite à travers la vie, avaient coupée. Mme Dugast, au
contraire, ne se consolait pas de son absence, créait des fantômes, une
maladie, des dangers... Elle était toujours dans l'attente des lettres,
supputait la date d'un voyage: André avait promis de revenir pour
l'Exposition.
Pour l'Exposition! Hélène songeait à un détail touchant que lui avait
raconté Louise Guilbert. Durant les deux mois que la pauvre Gabrielle
Duval avait passés à Sens, avant de mourir, elle disait toujours, avec
ce besoin d'organiser l'avenir, ces illusions qu'ont les malades:
«L'année de l'Exposition, je ferai telle chose, j'irai m'installer à
Passy, je recevrai ma mère, je...»
Justement Minna avait rencontré Louise Guilbert récemment. Ses affaires
marchaient. Elle se faisait une clientèle sûre.
--J'ai aussi rencontré votre cousine Denise, rue de Penthièvre. Elle ne
m'a pas vue; elle marchait vite sur l'autre trottoir, l'air bien triste
et fatigué.
--Ça ne m'étonne pas, dit Hélène.
Elle apprit à Minna que la courageuse petite femme était venue, sur ses
instances, déjeuner l'autre dimanche au Vert-Logis avec ses enfants;
Simonin était en villégiature à Fontainebleau, chez un riche marchand
d'antiquités; il s'occupait à présent de placer des objets d'art.
--Vous ne vous douteriez jamais de la canaillerie de cet homme. Vous
connaissez la patience et le dévouement de sa femme, se privant de tout,
usant ses robes jusqu'à la corde? Sept heures par jour, elle vit pliée
sur une besogne abêtissante, pour gagner quoi? Soixante-douze francs!...
Eh! bien, la première fois qu'elle est rentrée à la maison, toute fière
avec l'argent de son mois en poche, Simonin, comme par hasard, a eu un
besoin subit, absolu, de cette misérable somme. Oui, une dette
d'honneur! Denise était sa providence, ces quelques louis tombaient du
ciel... Elle s'est résignée, heureuse presque. Mais, le mois dernier,
même comédie. Cette fois, elle a essayé de tenir bon. Peine perdue... Et
ces maigres gains--tant de labeur, de vaillance! s'en sont allés
rejoindre les autres... Et cette exploitation-là va continuer! Car,
n'est-ce pas, le mari est le maître. Sept heures par jour, elle achèvera
de s'user pour lui gagner son argent de poche.
Minna haussait les épaules sans répondre, et dans son furieux hochement
de tête tenait toute sa révolte jamais lasse devant l'inégalité
tyrannique et l'incurie des lois.
L'infortune de Denise lui fit songer à d'autres victimes et, par une
association d'idées qui ne devait pas surprendre Hélène, elle lui jeta à
brûle pourpoint:
--Simonin, Vernières!... Il y a des espèces d'assassinats qui ne
relèvent pas des tribunaux.
Il y eut un court silence. Elle reprit:
--Je sais par madame Sassy que le petit Georges Leroy se conduit mal, à
Rosay. Ses mauvais instincts dépaysés au début apparaissent. Il a volé
diverses petites choses... Et voilà les fruits d'une enfance au
ruisseau! Redressera-t-on jamais cette âme faussée?
Ni l'une ni l'autre n'avaient plus entendu parler de Vernières.
--Et Dormoy? demanda Minna. Que devient le galant chevalier? Andrée
Vergnes m'a raconté à son sujet une bien bonne histoire. Les fameuses
vingt mille livres de rente, ses allures de peintre riche, tout cela,
c'est du vent. Il vivote de cinq cents francs par mois, son ménage tenu
avec une féroce économie par cette horrible grosse femme, qui est à la
fois son tourment et sa providence domestiques. L'argent des tableaux,
d'ailleurs modique, file aux cravates flambantes et aux souliers vernis:
tenue de rigueur pour opérer dans le monde.
--Vraiment? dit Hélène amusée.
--Oui, mais le torchon brûle. Il paraît que depuis le 14 juillet,
Dormoy, cruellement déçu en voyant le ruban rouge lui échapper encore
une fois, reproche à son crampon de lui avoir fait rater cette
récompense «bien due!... Elle obstrue sa vie, elle tient trop de
place!...» Et, tout sourire au dehors, le beau sire n'est chez lui que
brutalité et furie.
--Je m'explique maintenant, dit Hélène, la cour avisée qu'il fait aux
yeux bigles et au dos bossu de Rose Ythier. Elle est si riche! On parle
d'un mariage prochain.
--Bien du bonheur! souhaita Minna... Et railleuse, elle s'enquit:
--A propos de mariages, comment vont vos cousines?
Hélène, avec une moue qui en disait long, répondit:
--Yvonne, excédée de l'Italie, rentre à la fin de la semaine, brûlant
Naples et la Sicile. Vous la verrez. Quant à Germaine, par de brefs
billets, elle tient la tante Portier au fait. Ils sont toujours à Spa,
elle ne quitte pas le casino; les petits chevaux sont sa grande passion,
en attendant mieux. Du Marty est parfait, d'une discrétion qu'elle
imite. Les voilà les gens les plus heureux de la terre, maintenant
qu'ils ont leurs coudées franches. Il suffisait de s'entendre!
--Comment donc! jeta Minna, tout est pour le mieux dans le meilleur des
mondes.
Elles se turent de nouveau. Sous la charmille déserte, des feuilles sans
bruit détachées, bien qu'il n'y eût pas un souffle, tournoyaient devant
elles. Elles les écoutaient tomber à terre parmi les autres feuilles
sèches, avec un froissement imperceptible. Hélène s'absorbait dans une
méditation: l'oublieuse légèreté de Germaine lui fit songer à l'oublieux
éloignement d'André; l'enfance flétrie du petit Georges évoqua la figure
distante de Vernières; la mort de Gabrielle, le martyre obscur de
Denise, le juste succès de Louise, tout cela, c'était sa propre
jeunesse, entrée avec cette année dans une phase nouvelle. Et sur cette
constatation mélancolique plana l'image disparue de son père. Oui, tout
cela, c'était en quelques mots le bilan de l'année écoulée, ce que
chaque heure avait emporté ou laissé, l'insensible transformation en
elle comme autour d'elle... Depuis le premier jour de sa majorité, que
de changements, que d'événements divers, et pourtant comme l'existence
se ressemblait, creusant, comblant les trous, égalisant l'imprévu des
jours sous son flot monotone et lent! Elle eut, plus fortement que
jamais, conscience de son existence personnelle, soulevée par
l'irrésistible instinct de l'énergie latente, un besoin d'agir, d'aimer,
de vivre.
Alors elle s'avoua qu'elle n'avait, dans cette conversation, envisagé
que ce qui était autour d'elle, et non réellement en elle... De la chose
qui lui tenait le plus à coeur, elle n'avait rien dit. Pourtant elle ne
voulut pas mêler à cet entretien épars un sentiment où le meilleur de
son âme, rêveries, espoirs, noble conception de l'avenir se concentrait.
Elle se promit de s'en ouvrir le soir même à sa vieille, à sa sûre amie,
comme elle eût fait pour tante Édith, si elle avait été là. Elle lui
raconterait, avec cette douce confiance de l'affection partagée, comment
Arden dont la brusquerie d'abord lui avait déplu,--qui lui aurait
prophétisé qu'un jour elle aimerait avec cette brusquerie même?--peu à
peu, sans galanterie d'une part ni coquetterie de l'autre, rien que par
la force de la simplicité, de la franchise, l'avait intéressée, émue,
conquise. Elle éprouvait une sympathie, une attraction inéprouvées
encore. Aucun doute, aucune de ces méfiances qui l'avaient trouvée
naguère, mais un calme de certitude qui naissait du mystère même de sa
puissance.
La cloche du déjeuner tinta joyeuse. Elles levèrent la tête, se
regardèrent tendrement.
--Avez-vous faim? dit Hélène.
--Toujours, déclara Minna avec la décision tranquille de sa nature bien
équilibrée.
* * * * *
Trois jours après, vers une heure,--Yvonne et son mari de retour dans la
matinée,--Minna, Hélène et Mme Dugast s'apprêtaient à se rendre à la
Chesnaye, lorsqu'un caprice de grand'mère Zoé, roulée avec son fauteuil
au coin de la cheminée du salon, devant une flambée, força sa fille à
rester auprès d'elle. M. Pierron s'était comme d'habitude retiré dans le
cabinet de travail. Mme Dugast, résignée, chargeait Hélène d'embrasser
Yvonne et, docilement, ouvrait la petite table aux patiences, étalait un
jeu. Elle s'assit sur un tabouret, près de l'aïeule, dont le visage
bouffi exprima une satisfaction sans mélange au toucher des cartes.
Hélène, malgré les cheveux gris de sa mère, lui trouvait une soumission
d'enfant, comme une apparence de petite fille revenue à des amusements
puérils, au respect timoré de ses parents. A la pensée qu'elle était
unie par les mêmes liens à celle-ci que Mme Dugast à grand'mère Zoé, une
sensation étrange l'étonna. Certes, elle aimait ces deux femmes qui
étaient de sa race, le même sang et la même chair; mais elle était
séparée d'elles par une barrière invisible. Bien peu d'idées, de façon
de sentir leur étaient communes; à peine en partageait-elle encore
quelques-unes avec Mme Dugast, grand'mère Zoé lui était presque
étrangère. L'une et l'autre lui représentaient le passé. Elle eut, en
leur disant au revoir, cette intuition nette: le passé... le passé.
A la Chesnaye, on achevait de prendre le café, Yvonne et tante Portier
sur un canapé, les trois hommes--l'oncle, Arden et le comte
Soulier--causant et fumant dans une embrasure. Yvonne embrassait Hélène,
reprenait le récit de son voyage. Elle avait un air d'assurance et de
belle santé, élégamment prise dans une jolie robe, la main lourde de
bagues. Elle les faisait admirer: celle-ci, la turquoise, venait de
Florence, et cette autre, la perle noire, de Rome. C'était son meilleur
souvenir de l'Italie, qu'elle jugeait surfaite. Des maisons froides, des
rues sales. Quant aux tableaux, mon Dieu, c'était peut-être très beau,
mais c'était bien ennuyeux!... Elle jeta, d'un ton despotique:
--N'est-ce pas, Henri?
Le comte Soulier, qu'Hélène avait mal vu, à contre-jour, lorsqu'il
l'avait saluée, s'approcha vivement. Était-ce le même homme? Il était
parti plus jeune, il revenait plus décrépit que son âge. Seuls les
favoris noirs essayaient de faire illusion. Ses paupières rougies, son
teint flasque, son regard atone disaient irrémédiablement le vieillard.
La flamme était éteinte, le pantin cassé.
Yvonne n'attendait même pas son acquiescement, le renvoyait d'un petit
geste. Et devant tante Portier béate et charmée, elle continuait son
bavardage, tandis que l'oncle, flatté de faire la connaissance de Minna
dont les journaux venaient d'annoncer le prochain départ pour
l'Australie, se mettait en frais d'accueil. Il expliquait, avec une
modestie qui lui gonflait les joues, le fonctionnement philanthropique
de l'usine: soins et secours aux accouchées, aux malades, caisses de
prévoyance et de retraite, etc., etc...
Mais le comte Soulier, qui manifestement dormait debout, prétexta le
légitime besoin de prendre quelques instants de repos, après ces
quarante-huit heures de chemin de fer.
--Allez, allez, mon ami, dit Yvonne avec une pitié affable.
Arden, lui, avait un tour à faire au puits dont les travaux tiraient à
leur fin.
--Vous m'excuserez, mon cher ami? fit M. Dugast. J'ai plus de vingt
lettres en retard.
Et laissant l'oncle à ses affaires, la tante Portier aux confidences
d'Yvonne, Minna, Hélène et Arden sortaient ensemble.
--Vous prenez le bac? demanda Hélène.
--Oui, dit Arden, j'ai ma bicyclette à Moranges.
--Nous vous accompagnons jusqu'à la berge, décida Minna.
Ils descendaient silencieusement le long des pelouses, atteignaient la
terrasse. Hélène, dont le visage, tout à l'heure indifférent, s'était
éclairé d'une secrète joie, marchait à côté d'Arden. Ils allaient du
même pas, dans une communauté d'entente, un rythme aisé. Minna, que les
aveux d'Hélène avaient réjouie, car elle appréciait les hautes qualités
d'Arden, les regardait de ses beaux yeux gris, d'un éclat perspicace.
Elle-même était gagnée à leur émotion sourde.
Trouble sans nom de l'amour qui se devine et s'ignore, appel indicible
des coeurs, minute divine où la flamme va jaillir!
Hélène la première, rompit le charme:
--Dans quinze jours, n'est-ce pas, le puits sera terminé?
Il fit signe que oui, sans plaisir. Les voyages lointains, son rêve
nostalgique en ce moment le fascinaient moins. Ce petit coin de la
Neuville lui était devenu cher, il ne pensait pas sans regrets à le
quitter déjà. Pourtant il avait accompli des travaux auprès desquels
celui-ci n'était qu'un jeu d'enfant. Mais aucun ne lui avait encore
procuré semblable satisfaction. Et tourné vers Minna, il dit avec
mélancolie:
--C'est vrai, tout le monde s'en va! Vous pour l'Australie, moi pour mon
coin perdu des Cévennes.
--C'est moins loin, fit Minna avec une bonhomie malicieuse.
--Bah! reprit Arden soudain presque triste, croyez-vous? Là, je serai
aussi solitaire, aussi oublié, que si je n'existais plus. La ville la
plus proche est à six lieues. Point de hameaux dans la montagne. Je
vivrai en ours, au fond d'une gorge, comme à Darial.
Il sentait sur lui le regard lumineux d'Hélène. Il n'osait lever les
yeux, en proie à un singulier combat. Mélange de timidité farouche,
d'orgueil souffrant,--la crainte douloureuse qu'elle ne l'aimât pas...
S'il s'était mépris? Si elle n'avait pour lui qu'une camaraderie
d'estime? Il n'était pas beau, il le savait; ses manières souvent
devaient lui nuire... Et pourtant le même sentiment, qui peu à peu
s'était emparé d'Hélène, avait à son insu modifié profondément son âme.
Depuis leur rencontre dans la salle d'attente, devant la porte des
bagages, puis dans le salon du boulevard Haussmann, il avait subi chaque
jour davantage, en s'en défendant d'abord par respect pour le cher
souvenir, la grâce altière, le pur prestige de la jeune fille. Sa
droiture, sa bonté, son intelligence lui faisaient voir en elle l'amie
possible, la compagne d'énergie et de bonne volonté. Avec elle il
concevait la réalisation de son idéal, le mariage dans ce qu'il a de
simple et de grand... Hélène le regardait toujours. Il leva les yeux.
Leurs pensées se pénétrèrent. Comme en de clairs miroirs ils
s'aperçurent jusqu'au fond d'eux-mêmes. La certitude les éblouit.
Minna vit pâlir Arden.
--Eh! mon bon ami, dit-elle, vous ne partirez seul que si vous le voulez
bien!
Hélène souriait, avec une acceptation grave. Une voix chère résonnait à
son souvenir: elle avait trouvé le sûr compagnon de route que souhaitait
son père. Tous trois, appuyés à la balustrade au-dessus de la berge, ils
contemplaient la courbe du fleuve, roulant son flot monotone et lent,
Moranges dont les hautes cheminées fumaient sous l'azur, et là-bas, au
pied de la falaise, la mauvaise oasis, Hautneuil. La vie qui continuait,
travail, souffrance et vices, la vie qui commençait, joyeux et patient
effort vers le but lointain, le progrès toujours fuyant. Toute une
marche à deux sur une route de joies et de chagrins, une longue étape où
il faudrait s'épauler souvent, se fortifier l'un l'autre...
Alors, comme pour sceller leurs fiançailles, Arden à son tour la regarda
longuement, bien en face, pour la première fois. «Vous consentez?»
implorait son interrogation muette. Et, abaissant ses paupières, Hélène
rougit, délicieusement.