Elle sautait légèrement du wagon, sur le quai blafard où les facteurs
s'empressaient; les hautes lampes électriques déversaient ce jour
factice qui donne aux choses un aspect lunaire. Dans un tohu-bohu de
valises et de sacs où des bouquets de lilas frais cueillis faisaient
éclater tout le printemps de la campagne, le flot des voyageurs se ruait
vers la sortie, encombrait l'étroite chaussée entre les deux trains.
Dans la salle d'attente des bagages, Hélène contre la porte close
s'impatientait, en maudissant la dédaigneuse lenteur des employés. Un
monsieur devant elle se retourna brusquement, la coudoya par mégarde.
Leurs regards, furieux de la pose prolongée, se rencontraient,
hésitaient un moment à se reconnaître. Ce fut Hélène qui la première
s'écria:
--Tiens! monsieur Arden!
Il n'avait pas changé; toujours cette mine un peu sauvage, rentrée en
elle-même, ces yeux intelligents et fiers, cette expression railleuse.
Évidemment il était plutôt laid, avec son nez camus, sa barbe courte et
dure. Mais la physionomie avait un bel air de volonté; le corps trapu,
souple dans ses vêtements libres, disait la santé, la force. Il parut
surpris, rougit, et, avec cette espèce de gaucherie qu'ont parfois les
hommes d'action:
--Mademoiselle Dugast?... nous sommes sans doute venus par le même
train.
Il s'enquit avec intérêt de Mme Hopkins, eut un mot discret et sincère
sur le grand chagrin d'Hélène: la mort de son père. Il l'avait apprise
en Allemagne, d'où il était revenu depuis un mois. Il parlait de ses
travaux en cours lorsque enfin la porte s'ouvrit. Une poussée les
faisait pénétrer dans la salle des bagages. Il se hâtait de prendre
congé, saluait avec un empressement de timide. «Quel ours! se dit
Hélène, amusée, comme il s'éloignait, la laissant se débrouiller
seule... Pas galant!» Et néanmoins, par un sûr instinct de femme, elle
devinait que la rencontre n'avait pas été indifférente à Arden.
Elle songeait aussi: «Drôle de chose que la vie! on voyage côte à côte,
sans se voir, sans s'en douter. Un beau jour on se rencontre, puis on se
quitte. Pourquoi? Tout n'est qu'imprévu, mystère. A moins,
objecta-t-elle aussitôt, que ce ne soit la chose la plus naturelle du
monde.» Cependant elle sentait, sans même se le formuler, qu'elle avait
trouvé Pierre Arden plus sympathique ce soir que la première fois.
* * * * *
A la maison, sans s'inquiéter autrement des détails du séjour à Rosay,
sa mère qui l'attendait se répandit en récits interminables, en
lamentations. Elle avait appris à l'improviste par tante Portier le
projet d'André. Tout était machiné depuis quelques jours entre Marcel et
lui. Comprenait-on un coup de tête pareil: s'expatrier? Elle se moquait
bien des intérêts de l'usine, des bonnes raisons données par l'oncle!
était-ce sa faute, à elle, si la folie de Germaine rendait difficile le
maintien d'André à la tête des établissements de Moranges? Qu'est-ce que
cela pouvait lui faire qu'il y eût des cotons en Géorgie? quel besoin
d'aller y créer une filature nouvelle? Si encore la passion aveuglait
André au point de rendre sa présence à Paris dangereuse! Alors certes
elle eût été la première à souscrire à un départ, à l'exiger! Mais non,
il était trop sage, trop raisonnable pour cela. Il n'avait également
plus rien à redouter de Du Marty; cet individu n'avait pas la moindre
envie de se battre... Et dans son égoïsme maternel,--vraiment la
situation était assez pénible comme cela,--elle ne voyait que
l'éloignement définitif d'André, la rupture d'un des derniers, d'un des
plus solides liens qui la rattachassent au passé.
Hélène, qui la plaignait du fond de l'âme, l'écoutait pourtant avec
impatience: une fois de plus elle balança entre le désir de parler en
toute sincérité et la certitude de ne pas être comprise. L'amour de la
vérité l'emporta:
--Voyons, maman, André ne partira pas pour toujours. Avec
l'Orient-Express, on va vite. Ne dirait-on pas que tu dois ne jamais le
revoir? Je ne suis pas du tout de ton avis. Cette idée d'aller fonder au
loin une succursale, ce n'est pas d'hier. Tu sais bien qu'il y a des
années qu'on en parle. Pour moi, André ne peut pas mieux faire.
Impossible de rester à Moranges, c'est une question d'honnêteté, de
dignité... Jamais il ne trouvera de plus utile emploi de ses qualités
d'organisation, de ténacité! C'est une belle chose, en principe, que de
porter au loin l'énergie de notre race, de créer des foyers nouveaux de
travail et de production.
Mme Dugast, butée, la regardait d'un air triste.
--Tu en parles à ton aise! on voit bien que tu n'as jamais aimé ton
frère. Tu ne souffriras pas de son absence.
Hélène n'essayait même pas de se disculper, de démontrer à sa mère
combien il était naturel que, tout en gardant à leurs parents une
affection tendre, les enfants cherchassent à se faire leur vie. Et
tandis que Mme Dugast, après un silencieux baiser mêlé de reproche,
allait se coucher, Hélène regrettait l'éternel malentendu, et, entre les
êtres qui s'aiment le plus, ces inévitables dissonances de l'esprit et
du coeur.
Trois jours sans nouvelles d'André, retourné à Moranges. Puis, coup sur
coup, dans une même après-midi, visite de Germaine,--c'était la première
fois que depuis le scandale elle remontait l'escalier de sa
tante,--visite de Mme Portier, toutes deux surexcitées au dernier point
par le grand événement du lendemain. Grâce à l'aimable concours de
Simonin, toutes les mesures étaient prises, la commission rogatoire
signée, le commissaire de police prévenu: on devait, de deux à trois,
surprendre «Monsieur Du Marty.» Avec des chuchotements mystérieux, elles
mettaient Mme Dugast au fait, la suppliaient de venir boulevard
Haussmann avant dîner: on lui raconterait tout... Enfin la nuit
s'écoula, l'heure convenue arrivait, et Mme Dugast, qui n'avait pu
fermer l'oeil, s'en alla au rendez-vous. Sa curiosité première avait
tourné à une sorte de malaise; il y avait dans tout cela quelque chose
d'un peu louche, de déplaisant, qui lui causait un trouble. Il était
convenu qu'Hélène la reprendrait en revenant de chez son amie Gabrielle
Duval, souffrante depuis une semaine, et dont Louise Guilbert venait de
lui écrire l'état assez inquiétant.
A quatre heures précises, Mme Dugast sonnait à l'entresol. En vain
essaya-t-elle de discerner quelque chose sur le visage impassible du
grand laquais: il recevait de ses larges mains gantées de blanc le mince
parapluie aiguille, ouvrait avec componction la porte du salon.
Germaine, tante Portier et Yvonne se levèrent en sursaut avec des
visages crispés d'émotion, aussitôt déçus.
--Nous croyions que c'était père, dit Yvonne.
Mme Dugast s'était trop pressée.
Une attente interminable commença, coupée de suppositions absurdes, de
fausses alertes à l'arrêt d'un fiacre, à des bruits de portes. Plus
jolie que jamais, Germaine, la taille moulée par une robe tailleur de
léger drap beige, redressait à chaque minute son buste charmant, dans
une immobilité attentive. Puis elle repartait en un babil fiévreux,
fouettée par le plaisir de la vengeance, l'étrangeté d'une sensation
inconnue. C'est étonnant comme elle avait refleuri, depuis le
renversement soudain des rôles. Son inconscience, oublieuse de ses
propres torts, s'exaltait dans une indignation dont, par une singulière
déviation morale, personne dans la maison, sauf pourtant Mme Dugast, ne
semblait percevoir le comique attristant. Les dix-huit ans avertis
d'Yvonne ne pouvaient tenir en place. Elle allait de la pendule à la
fenêtre, les yeux brillants d'une curiosité aiguë; son imagination à
demi instruite, directement mêlée depuis quelque temps à tant
d'événements au-dessus de son âge, déformait, grossissait. A cette
inquiétude ardente de toutes les jeunes filles, qui cherchent à pénétrer
le sens encore mystérieux de la vie, se joignait l'éveil précoce de son
éducation particulière, toute de primesaut et de liberté, en dépit des
belles maximes de la tante Portier.
Celle-ci, plongée dans un confortable fauteuil à oreillettes,
s'efforçait avec Mme Dugast de tuer le temps, en échangeant de courts
propos de circonstance. Sa mine papelarde et béate savourait le triomphe
prochain, souriait à certains détails du constat, dont elle se retraçait
l'image avec cette complaisance inavouée qu'ont parfois les vieilles
prudes.
Enfin à six heures, des portes battantes, des pas. Cette fois, c'était
bien Marcel Dugast, suivi de Simonin. Ils entrèrent avec une gravité
rayonnante.
--C'est fait, dit l'oncle.
Il se laissa tomber sur une chaise. Où étaient ses beaux principes de
morale? Son visage exprimait maintenant la revanche haineuse, le plaisir
de la vengeance satisfaite. Simonin se rengorgeait avec modestie. On
faisait cercle, on les pressait de questions.
--Yvonne, dit M. Dugast revenu au sentiment des convenances, fais-moi le
plaisir de nous laisser seuls une minute.
--Oh! protesta-t-elle suffoquée. J'en ai entendu bien d'autres!
Tante Portier, atteinte au vif, lui lança un regard scandalisé.
--Laisse-moi, si tu veux bien, le soin d'être juge en cette matière,
prononça M. Dugast, avec une autorité prudhommesque.
Germaine, qui trépignait d'impatience, poussa Yvonne vers la porte, en
lui glissant dans un baiser:
--Va, mais va donc! Je te raconterai tout.
--Eh bien? fit tante Portier.
--Nous sortons de chez le commissaire, commença M. Dugast. C'est un
homme des plus intelligents. Il a conduit cela avec un tact!--A deux
heures et demie, l'agent déniché par Simonin,--il se tourna vers
celui-ci,--un oiseau rare! est arrivé tout joyeux nous prévenir. Pas une
minute à perdre, monsieur mon gendre termine d'habitude ses visites à
quatre heures moins le quart. Nous sautons en fiacre, avec le
commissaire, deux agents dans la seconde voiture. Maudit fiacre! Un
cheval qui ne marchait pas. Le commissaire avait beau me répéter, pour
calmer mon inquiétude: «Croyez-en mon expérience, il vaut mieux ne pas
arriver trop tôt.» Bref, nous voilà rue d'Amsterdam. Non, cette
demi-heure passée à attendre dans le fiacre avec Simonin! Enfin, à
quatre heures, notre monde descend. Ah! mes enfants! Quand j'ai vu l'air
épanoui du commissaire, les figures amusées des deux agents, je me suis
dit: «Dieu soit loué, il y a donc une justice! Les honnêtes gens
finissent toujours par triompher.»
--Alors, reprit Mme Portier, dans un transport de rancune qui enfiella
subitement sa ronde et grasse figure, nous allons lui apprendre à vivre,
à ce malotru?
Elle n'avait pas encore digéré les grossières injures, la colère
violente de Du Marty, ce fameux soir où elle avait tenté de
s'entremettre. M. Dugast se frottait les mains avec vigueur. Cette fois,
le geste familier en disait long: «Ah! mon gaillard, il va falloir
compter!» Germaine demeurait silencieuse, les yeux fixes, perdue dans on
ne savait quelles réflexions. Elle semblait ne pas comprendre encore
l'entière portée du récit de son père. L'espérance et l'excitation des
jours précédents, devant le fait réalisé, avaient fait place à une sorte
de stupeur. Mme Dugast gardait dans ses voiles de deuil une réprobation
compatissante; elle n'eût pas demandé mieux que de savoir les détails;
mais déjà tante Portier s'enquérait, tournée, curieuse, vers Simonin.
Avec l'apparente discrétion d'un gentilhomme, pleine d'une rosserie
détachée, le cousin résuma la scène. Une petite bonne était venue
ouvrir. Devant l'écharpe du commissaire, elle poussait des cris. Au
bruit des voix, Mlle Bleuet, avertie, se verrouillait...--Ils ont mis
cinq minutes à ouvrir. Non! la tête de ce pauvre Du Marty, il paraît que
c'était à mourir de rire! un air sournois et furieux, la rage d'être
pris au piège... Oh! très correct, habillé des pieds à la tête. Par
malheur, une superbe paire de bretelles mauves traînait sur un fauteuil.
Quant à Mlle Bleuet, elle était charmante, dans une robe japonaise
endossée en hâte, tous ses jupons au pied du lit...
--Quelle horreur! s'écria la tante Portier.
--Pas moyen de nier, reprit Simonin. Cette femme, qui d'abord était
entrée dans la plus violente colère, criant à l'outrage, violation de
domicile! s'est tout à coup avisée, en regardant Du Marty, que c'était
la chose la plus drôle du monde. Elle pouffait à chaque question du
commissaire, tandis que notre ami, le visage long d'une aune, les yeux
en dessous, répondait par monosyllabes, avec une maussaderie hargneuse.
A ce moment Germaine, suspendue aux paroles de Simonin, n'y put tenir;
elle éclata en sanglots. Silence, stupéfaction générale. Tous la
regardèrent.
--Comment, grosse bête, te voilà vengée; tu as un bon constat, et tu
pleures? s'écria M. Dugast.
Mais Mme Portier,--les hommes ne comprennent rien au coeur
féminin!--s'élançait, prenait les mains de Germaine... Pauvre petite
chérie! Elle souffrait d'avoir un mari pareil. Trahie pour une
gourgandine!... Germaine convulsivement se levait, un mouchoir aux
lèvres. Par une contradiction bien humaine, elle avait moins souffert
des idées que de l'acte. Une image l'émouvait plus que des sentiments.
Ce qui depuis quelques jours fermentait en elle d'inexplicable jalousie,
d'amour-propre blessé, comme aussi de remords obscur, éclatait dans
cette brusque détente nerveuse, se résolvait en larmes. Elle faisait
inconsciemment appel à cette raison suprême, dernière ressource de tant
de pauvres organismes pareils au sien, lorsqu'ils sont à bout de
souffrance et de pensée. Et refusant les services de tante Portier, elle
se sauva, secouant désespérément la tête, sans vouloir rien entendre.
On la plaignait. Il semblait que la faute de Du Marty eût effacé la
sienne. On couvrait cette erreur déplorable d'un oubli, presque d'un
pardon tacite. A quoi bon les reproches inutiles? Seule, Mme Dugast
gardait quelque réserve; elle avait beau se réjouir, l'honnêteté des
vieux Pierron protestait en elle. Le bon sens de Marcel Dugast reprenait
d'ailleurs bien vite le dessus: c'était une question réglée, les
procès-verbaux étant aussi précis que possible. Aux avoués de marcher,
maintenant... Hélène, qui venait chercher sa mère, entra, comme Simonin
se retirait, tout guilleret de sa bonne journée. On entendit alors
brusquement dans la pièce voisine une longue volée d'éclats de rire, et,
dans leurs gammes confondues, où se mêlaient les voix bavardes de
Germaine et d'Yvonne, sonnaient une si joyeuse insouciance, une telle
légèreté, que tous un moment en demeurèrent surpris, un peu gênés.
* * * * *
Le soir même, après dîner, dans le salon raide et glacé des Pierron, Mme
Dugast racontait leurs impressions de la journée. Une solennité planait
au-dessus de la console et des fauteuils d'acajou, du canapé dur, de la
cheminée close par un devant en papier rayé et surmontée d'une sèche
pendule mythologique. M. Pierron, un bonnet à la grecque sur ses rares
cheveux blancs, debout derrière une chaise, écoutait sa fille d'un air
austère et mécontent. A sa petite table, son jeu de patiences étalé
devant elle, grand'mère Zoé tendait, entre deux flambeaux, à abat-jour
verts, son visage de sourde où les yeux vivaient seuls. Grâce à un écran
acoustique qu'elle appliquait contre la mâchoire supérieure de son
râtelier, elle essayait, mais en vain, de percevoir quelques bribes de
conversation. Alors, d'une voix cassée, elle prononçait de courtes
phrases, dénuées vraiment d'actualité, comme:
--Du Marty, charmant garçon!
ou:
--Germaine est bien heureuse.
Puis, satisfaite d'avoir placé son mot, elle tirait de sa poche une
vieille bonbonnière d'écaille, s'offrait une pastille à la violette et
revenait, sereine, à ses patiences.
--Ce qu'il faut espérer maintenant, dit M. Pierron avec netteté, et ce
que je vais de toute mon autorité conseiller à Marcel, c'est que les
choses en restent là. Germaine est bien coupable. Du Marty ne l'est pas
moins. Que gagneraient ces deux malheureux à des procès d'adultère et de
divorce aussi odieux que ridicules? Il faut laver son linge sale en
famille.
Mme Dugast acquiesçait de tout coeur. Certes, tous les arrangements
étaient préférables à ce double scandale.
--Car, ajoutait M. Pierron, il ne faut pas se dissimuler que les torts
les plus graves sont, malgré tout, du côté de Germaine. Et cela, tant en
l'espèce qu'en vertu de ce juste principe qu'en cette matière la femme
est toujours plus coupable que l'homme. Telle est non seulement la
lettre, mais encore l'esprit de la loi.
Hélène eut son petit relèvement de tête batailleur, et ce sourire qui
avait le don d'irriter son grand-père.
--Ainsi, dit-elle, pas de prison pour les Du Marty? C'est une galanterie
que le Code réserve à la femme!
M. Pierron, atteint dans ce qu'il avait de plus cher, dans l'oeuvre
sacro-sainte de son père, le grand Onésime, trancha d'un ton sec:
--Le mari peut être frappé d'une amende variant, dit l'article 339, de
cent francs à deux mille francs.
--Comment donc! c'est pour rien, fit-elle.
--Encore faut-il, rectifia M. Pierron, que le préjudice ait été durable,
et constaté dans la maison conjugale même.
--De mieux en mieux!
--Je reconnais d'ailleurs que les prescriptions du Code pénal sont, avec
une certaine apparence de raison, abandonnées pour celles du Code civil,
depuis la nouvelle loi sur le divorce.
--Supposez pourtant, objecta Hélène, qu'un heureux hasard n'ait pas
permis de confondre Du Marty, cet individu faisait enfermer votre nièce,
grâce à la loi, tout coupable qu'il était lui-même!
Mais avec cette sécheresse obstinée, cette étroitesse de vues
qu'entretient, chez quelques magistrats, l'aveugle exercice de la
justice, l'ancien procureur général répliquait:
--La loi est la loi. Où irions-nous si nous nous mettions à la discuter,
nous, ses inflexibles exécuteurs? Il n'y a pas de société sans lois.
--Il pourrait y avoir des lois meilleures! conclut en se levant Hélène,
à l'exaspération contenue de M. Pierron, au grand soulagement de Mme
Dugast, à qui de pareilles discussions étaient pénibles, dans son culte
invétéré des choses établies.
Grand'mère Zoé s'arrachait aux charmes d'une patience interminable et
pleine de difficultés; elle reçut d'un air placide les baisers de sa
fille et de sa petite-fille, et, avec cet égoïsme souverain des
vieillards, pour qui la digestion est le plus important des problèmes,
elle prononça gravement, dans un soupir:
--Le poulet n'était vraiment pas assez cuit, ce soir...