«Ma chère fille
«Pourquoi répondre des billets si courts à mes lettres détaillées? Je
m'efforce de te donner une impression fidèle de mes occupations, de
mes tracas, et toi, tu résumes dans un bulletin de quelques lignes tes
longues journées de campagne. Pas grand'chose de nouveau depuis
avant-hier, où le dîner chez ton grand-père s'est bien passé. Il ne va
pas mal, quoique nos chagrins lui aient été plus pénibles qu'il ne le
laisse voir. Ce qui m'inquiète, c'est l'affaiblissement de ta pauvre
grand'mère. Pas moyen de lui faire comprendre un mot de ce qui nous
préoccupe. Elle est aussi sourde d'esprit que d'oreille. Elle demeure,
quoi qu'on lui dise, engouée de Du Marty dont elle interprète toutes
les actions à rebours.
«Hier matin, je suis allée chez ton oncle, j'ai trouvé la maison sens
dessus dessous. Crac! au moment où on espérait pincer ce vilain
monsieur, le voilà parti aux courses de Pau; la surprise était
organisée pour l'après-midi et voilà huit jours de perdus. Cela
n'empêche que tout le monde était en joie, ton oncle conserve le
meilleur espoir. Germaine, outrée de la conduite de son mari,--et
vraiment il y a de quoi!--s'apprêtait à sortir avec Yvonne pour faire
quelques achats au Louvre. Tante Portier m'a chargée de ses amitiés
pour toi, elle a retrouvé toute sa sérénité, elle est bien heureuse!
«Puis, déjeuner triste à la maison, toute seule dans la grande salle à
manger. Je crois que j'aurais passé une après-midi funèbre si je
n'avais reçu à deux heures une belle visite. Devine qui? Dormoy, qui
venait nous apporter des cartes pour son exposition; elle a lieu dans
quinze jours, chez Petit. Il a paru surpris de ne pas te trouver, a
bien répété combien nous lui ferions de plaisir en allant toutes deux
à l'ouverture. Le _Figaro_ en parlait ce matin et vantait son talent.
On dit qu'il sera décoré au 14 juillet. C'est un homme charmant et
bien distingué, avec ses façons d'artiste.
«Voilà, ma chère fille, le bavardage d'aujourd'hui. Toujours pas de
nouvelles d'André! Cinq jours que je ne l'ai vu. Mais je m'inquiète
sans doute à tort, il va bien, car Dormoy l'avait aperçu lundi à la
première du Vaudeville.
«Au revoir, ma chérie, prends exemple sur moi, écris longuement. Songe
que c'est le seul plaisir des vieilles mamans sacrifiées.
«Ta mère qui t'aime.»
En se levant de table, le lendemain, Mme Sassy achevait d'exposer à
Hélène la situation nette de leurs affaires: elle le devait à la jeune
fille qui lui avait apporté si spontanément l'aide puissante de ses
capitaux. Depuis qu'Hélène était là, ce besoin de confiance, de
franchise, tourmentait l'excellente femme. Les recettes des dernières
années, celles que faisait prévoir l'année en cours restaient à ce point
au-dessous des dépenses qu'elle se faisait un scrupule de ne pas l'en
prévenir. Elle désira savoir au juste de quoi se composait sa fortune.
Elle savait Marcel Dugast immensément riche, elle savait qu'aux 265.000
francs d'Hélène s'était ajouté l'héritage de son père. N'allait-elle pas
avoir besoin de revenus plus considérables? A peine si Rosay donnerait
cette année deux pour cent.
Hélène s'expliqua simplement. Sa part de succession s'élevait à 200.000
francs placés dans l'usine Dugast: produit net, sept pour cent. Elle
avait, par déférence aux supplications, aux instances de sa mère
consenti à ne pas déplacer la somme. C'était bien le moins que la
différence de Rosay rétablît l'équilibre! Ce qu'elle n'ajoutait pas,
c'est qu'indignée de voir sa mère réduite par la volonté d'André au
quart de l'usufruit, elle l'avait priée de conserver l'entière direction
des 200.000 francs, en lui laissant en plus la jouissance du Vert-Logis,
indivis entre son frère et elle. Elle remerciait chaleureusement Mme
Sassy, elle était heureuse de s'associer au moins par l'argent,
puisqu'elle ne pouvait lui apporter d'autre concours, à son oeuvre
admirable. Elle eût voulu l'aider de sa personne, se dévouer comme elle;
mais son devoir filial la réclamait.
Une servante frappait à la porte. Un petit vieillard desséché et
propret, blouse bleue et pantalon de velours rapiécé,--l'exprès du
télégraphe, s'avança une dépêche à la main:--«_Hélène Dugast. Rosay,
Maine-et-Loire._»
--Rien de grave, j'espère? demanda Mme Sassy.
--C'est de maman, fit Hélène qui lut d'un regard, puis lui tendit le
papier bleu: «_André veut partir Russie d'Asie. Désespérée. Reviens vite
pour joindre remontrances aux miennes._»