18 mai.

«Ma chère fille

«Pourquoi répondre des billets si courts à mes lettres détaillées? Je

m'efforce de te donner une impression fidèle de mes occupations, de

mes tracas, et toi, tu résumes dans un bulletin de quelques lignes tes

longues journées de campagne. Pas grand'chose de nouveau depuis

avant-hier, où le dîner chez ton grand-père s'est bien passé. Il ne va

pas mal, quoique nos chagrins lui aient été plus pénibles qu'il ne le

laisse voir. Ce qui m'inquiète, c'est l'affaiblissement de ta pauvre

grand'mère. Pas moyen de lui faire comprendre un mot de ce qui nous

préoccupe. Elle est aussi sourde d'esprit que d'oreille. Elle demeure,

quoi qu'on lui dise, engouée de Du Marty dont elle interprète toutes

les actions à rebours.

«Hier matin, je suis allée chez ton oncle, j'ai trouvé la maison sens

dessus dessous. Crac! au moment où on espérait pincer ce vilain

monsieur, le voilà parti aux courses de Pau; la surprise était

organisée pour l'après-midi et voilà huit jours de perdus. Cela

n'empêche que tout le monde était en joie, ton oncle conserve le

meilleur espoir. Germaine, outrée de la conduite de son mari,--et

vraiment il y a de quoi!--s'apprêtait à sortir avec Yvonne pour faire

quelques achats au Louvre. Tante Portier m'a chargée de ses amitiés

pour toi, elle a retrouvé toute sa sérénité, elle est bien heureuse!

«Puis, déjeuner triste à la maison, toute seule dans la grande salle à

manger. Je crois que j'aurais passé une après-midi funèbre si je

n'avais reçu à deux heures une belle visite. Devine qui? Dormoy, qui

venait nous apporter des cartes pour son exposition; elle a lieu dans

quinze jours, chez Petit. Il a paru surpris de ne pas te trouver, a

bien répété combien nous lui ferions de plaisir en allant toutes deux

à l'ouverture. Le _Figaro_ en parlait ce matin et vantait son talent.

On dit qu'il sera décoré au 14 juillet. C'est un homme charmant et

bien distingué, avec ses façons d'artiste.

«Voilà, ma chère fille, le bavardage d'aujourd'hui. Toujours pas de

nouvelles d'André! Cinq jours que je ne l'ai vu. Mais je m'inquiète

sans doute à tort, il va bien, car Dormoy l'avait aperçu lundi à la

première du Vaudeville.

«Au revoir, ma chérie, prends exemple sur moi, écris longuement. Songe

que c'est le seul plaisir des vieilles mamans sacrifiées.

«Ta mère qui t'aime.»

En se levant de table, le lendemain, Mme Sassy achevait d'exposer à

Hélène la situation nette de leurs affaires: elle le devait à la jeune

fille qui lui avait apporté si spontanément l'aide puissante de ses

capitaux. Depuis qu'Hélène était là, ce besoin de confiance, de

franchise, tourmentait l'excellente femme. Les recettes des dernières

années, celles que faisait prévoir l'année en cours restaient à ce point

au-dessous des dépenses qu'elle se faisait un scrupule de ne pas l'en

prévenir. Elle désira savoir au juste de quoi se composait sa fortune.

Elle savait Marcel Dugast immensément riche, elle savait qu'aux 265.000

francs d'Hélène s'était ajouté l'héritage de son père. N'allait-elle pas

avoir besoin de revenus plus considérables? A peine si Rosay donnerait

cette année deux pour cent.

Hélène s'expliqua simplement. Sa part de succession s'élevait à 200.000

francs placés dans l'usine Dugast: produit net, sept pour cent. Elle

avait, par déférence aux supplications, aux instances de sa mère

consenti à ne pas déplacer la somme. C'était bien le moins que la

différence de Rosay rétablît l'équilibre! Ce qu'elle n'ajoutait pas,

c'est qu'indignée de voir sa mère réduite par la volonté d'André au

quart de l'usufruit, elle l'avait priée de conserver l'entière direction

des 200.000 francs, en lui laissant en plus la jouissance du Vert-Logis,

indivis entre son frère et elle. Elle remerciait chaleureusement Mme

Sassy, elle était heureuse de s'associer au moins par l'argent,

puisqu'elle ne pouvait lui apporter d'autre concours, à son oeuvre

admirable. Elle eût voulu l'aider de sa personne, se dévouer comme elle;

mais son devoir filial la réclamait.

Une servante frappait à la porte. Un petit vieillard desséché et

propret, blouse bleue et pantalon de velours rapiécé,--l'exprès du

télégraphe, s'avança une dépêche à la main:--«_Hélène Dugast. Rosay,

Maine-et-Loire._»

--Rien de grave, j'espère? demanda Mme Sassy.

--C'est de maman, fit Hélène qui lut d'un regard, puis lui tendit le

papier bleu: «_André veut partir Russie d'Asie. Désespérée. Reviens vite

pour joindre remontrances aux miennes._»

Femmes nouvelles · 第 33 / 44 题