I
La route bordée de noyers atteignait le sommet du plateau. La vallée de
Rosay apparut, toute lumineuse et fraîche dans la belle matinée de mai.
A l'écart du village, dont le clocher d'ardoises se découpait sur
l'azur, les bâtiments de la colonie, entourés de vignes et de bois,
dressaient leurs constructions grises; des hangars neufs faisaient tache
blanche.
Hélène contemplait avec une sorte d'apaisement la ligne molle des
collines, les grandes prairies humides où les vaches pâturaient et cette
douce légèreté de l'air qui baigne les ciels limpides de Touraine. Elle
se retourna vers son amie Mme Sassy, la directrice, forte et rude femme
au visage d'énergie et de bonté.
--Il fait bon vivre ici!
Elles côtoyaient un champ; les pensionnaires de Rosay, cottes et blouses
brunes, courbées en deux sur les sillons, buttaient des pommes de terre.
Comme on était loin de Paris, loin de cette vie factice et fiévreuse où
chacun poursuivait âprement la curée de ses égoïsmes, à travers le
mensonge tour à tour bienveillant ou implacable de la société! Hélène,
toute meurtrie encore, un cerne de fatigue autour de ses beaux yeux,
éprouvait, en songeant à l'homme, une amère rancoeur. Elle n'évoquait
que visage de haine, de convoitise, de sécheresse et de ruse.
Ah non! certes, l'homme n'était pas beau lorsque, sous le masque arraché
des habitudes et des convenances, son âme cachée, cette âme que la vie
quotidienne dissimule, se dévoilait dans sa laideur. On parlait toujours
de l'éducation de la femme! Comme si celle de l'homme n'était pas
d'abord à modifier tout entière. Mais renoncerait-il jamais, avec son
individualisme féroce, à chercher dans sa compagne une serve de plaisir,
et de son bon plaisir? Lui imposerait-il toujours, en s'en libérant
lui-même, une rançon d'argent, de dévouement, de soins et de devoirs?
Quand cesserait-il de vouloir primer dans la lutte séculaire, faite
d'amour et de haine?... Parmi l'escorte des visages qui hantaient son
désenchantement, elle revoyait l'expression dédaigneuse et dure d'André,
le jour de leur grande explication après l'éclat de Du Marty. Elle avait
toujours souffert par lui; dès l'enfance, il l'avait écrasée jusque dans
leurs jeux de sa supériorité tyrannique, de ses taquineries
malveillantes; plus tard, c'était l'antagonisme sourd de leurs
intelligences en éveil, ses sentiments de femme toujours rappelés à la
soumission; enfin la lutte ouverte des caractères, des intérêts
méconnus, son légitime désir d'égalité toujours froissé, refréné. A coup
sûr, elle le savait personnel, volontaire, bornant à lui tout l'horizon;
mais jamais elle n'aurait cru que ce laborieux, dont elle estimait la
soi-disant droiture et la décision, s'abaissât à d'aussi viles
satisfactions, à un pareil manque de conscience et d'honnêteté. Depuis,
à peine l'avait-elle revu une ou deux fois en quinze jours, et à
l'attitude glaciale d'André, à sa propre froideur, elle avait senti
l'irréparable.
Du Marty? La face correcte, le sourire sur les lèvres comme le monocle
dans l'oeil, ce vernis de politesse et d'élégance, cela s'écaillait,
tombait, faisait place à l'odieuse violence d'un palefrenier, à un
inconcevable mélange de bêtise et de canaillerie. L'inflexible
indifférence du grand-père Pierron, figé dans son respect de la loi et
son culte tenace du passé, l'égoïsme avisé de l'oncle Marcel, grand
défenseur des principes pourvu qu'ils se conciliassent avec ses
intérêts, tout contribuait à augmenter son isolement, sa tristesse.
D'autres souvenirs la harcelaient: le museau de brochet de Simonin, sans
cesse prêt à s'ouvrir pour happer une proie, et, dans ces éclairs qui à
certains moments illuminent on ne sait pourquoi les coins sombres de la
mémoire, tels traits épars dans le paysage de Moranges et d'Hautneuil,
la trogne libertine du vieux contremaître rougeaud, le mufle veule de
Lepillier, la sordide silhouette du père Lefèvre avec ses yeux morts
d'aveugle...
Mais par-dessus tout, elle revenait malgré elle au visage de Vernières,
tel qu'elle l'avait vu la dernière fois, à ce visage d'une pâleur
terreuse où était apparue brusquement l'âme de boue. Elle ressentait
encore le cruel déchirement, la douleur d'avoir si mal placé son
affection, et de la découvrir à l'épreuve plus sincère qu'elle n'avait
supposé. Du moins, c'était bien fini, mais l'orgueil de cette
constatation lui laissait une blessure, l'impression endolorie d'un
grand vide. A peine le silence et l'éloignement qu'elle était venue
chercher à Rosay, commençaient à lui rendre par moments un peu de calme,
sinon d'oubli. La duplicité de Vernières, son infamie découverte, voilà,
sans qu'elle s'en rendît compte, ce qui lui faisait haïr aujourd'hui
tous les hommes. Sous la grâce et la distinction qui l'avaient séduite,
elle ne voyait plus que l'universelle vilenie, le déchaînement
irrésistible des instincts bas et méchants.
Triste vie, où les meilleurs sont les dupes des pires, où les faibles
sont fatalement victimes des habiles et des rapaces, de la foule brutale
des sans-scrupules et des sans-coeur. Et dans une angoisse douloureuse,
elle cherchait en elle-même le secours des visages amis. Entre les bons
sourires d'Édith et de Minna, l'image fortifiante de son père surgit.
Émue, elle reconnaissait les yeux graves et doux, la fine bonhomie, les
traits chers. Comme il lui manquait, ce guide patient et sûr, qui
l'avait quittée au tournant du chemin; elle se rappela l'air de
lassitude, le tendre regard fatigué du vieillard, dans son cabinet de
travail de la Neuville, lorsque, assis derrière la table, il la
contemplait, séparé d'elle par tant d'années de vie, à la fois si près
et si loin. Des mots de naguère lui revinrent avec l'inflexion connue:
«Nous voudrions te confier à quelque brave compagnon de route...» Pauvre
père!
Elle avait beau chercher autour d'elle, personne. Parmi les jeunes gens
qu'elle connaissait, ou qu'elle avait entrevus, aucun qui ne lui fût
indifférent ou dont l'affection lui parût mériter de tenir une place
dans sa vie; et des profils se précisèrent: les lieutenants
Ythier-Bourrel et de Céry dans l'or roux des bois de la Roche-Guyon?
grandes moustaches et petites cervelles... Schmet, avec son nez crochu
et ses cheveux frisés?... Dormoy? oui, de l'allure, une espèce de charme
cavalier, une belle franchise; mais non, il devait être comme les
autres?... Ce bourru d'Arden, avec sa laideur intelligente?... Rien ne
se détachait du fond sombre de ses pensées; elle était encore trop près
de sa peine pour se tourner vers l'avenir.
Mme Sassy, qui était pleine de délicatesse, respectait ce silence. Sous
sa capeline noire, ses cheveux gris en broussaille découvraient un haut
front rêveur; seule la courbe prononcée du nez, du menton, décelait la
volonté forte. Nature disparate, où de vastes conceptions théoriques
neutralisaient souvent les énergies de l'application, Mme Sassy, depuis
la mort de son mari, neveu du célèbre philanthrope et lui-même agronome
distingué, avait assumé la tâche de diriger seule les établissements de
Rosay. Toujours la première debout, la dernière couchée, promenant
partout ses robes courtes et sa fameuse capeline noire, de l'étable au
rucher, de la laiterie aux champs, elle dépensait en mille détails de
surveillance son infatigable activité, sa pitié bourrue. L'asile
aujourd'hui n'employait plus que cent cinquante pensionnaires. Ces
femmes, de misères identiques et de provenances diverses, pour un bon
nombre sortant de maisons de correction, ou bien filles repenties,
filles-mères abandonnées, n'apportaient à Rosay que des corps las, des
coeurs malades, toute une variété de déchéances physiques et de plaies
morales. Personnel ombrageux, difficile à manier, qui, dans la fatigue
salutaire du travail, gardait une redoutable vivacité d'instincts,
exigeait de la part des sous-maîtresses autant d'activité que de tact.
Entreprise onéreuse, où les admirables qualités de Mme Sassy ne
parvenaient pas à contrebalancer ses défauts, tendance à voir trop
grand, engouement de méthodes nouvelles de culture, achats sans compter
d'outils perfectionnés. Les sommes affectées à la fondation par le baron
Sassy étaient, comme sa propre fortune et les deux cent soixante-cinq
mille francs d'Hélène, aventurés dans cette exploitation trop lourde
pour les bras qui la mettaient en oeuvre. De mauvaises récoltes depuis
deux ans, l'hostilité du pays entier, des petits propriétaires atteints
dans leur commerce par la concurrence à meilleur marché, un incendie qui
avait détruit les hangars de réserve reconstruits depuis à grands frais,
tout avait ajouté au médiocre état des affaires.
Hélène s'était arrêtée, le long du chemin, devant une pièce de terre où
une dizaine de femmes étaient en train de repiquer un immense carré de
choux. L'air de santé d'un gamin aux joues rouges, aux yeux vifs, qui
poussait une brouette chargée de plants, lui fit penser à la maigre
figure souffreteuse du petit Georges. Elle eut un tressaillement de
colère méprisante: Georges Leroy? non, Georges Vernières! Ah! combien il
serait mieux ici, le petit malheureux, à l'air libre, au soleil, que
dans la corruption du ruisseau de Paris!
Mme Sassy, qui la voyait souffrir, et qui, depuis son arrivée,
s'efforçait de la distraire sans l'interroger, lui proposa d'abréger la
promenade. Elles rentreraient par un sous-bois, dont elle désigna un peu
plus loin la verdure jeune, taillis de chênes bas tout frémissants d'un
feuillage nouveau, tachés de place en place par des arbustes roux
gardant encore leur dépouille d'automne.
* * * * *
Peu à peu, l'existence rustique menée par Hélène la détendait, la
pacifiait. Toute la semaine, elle avait accompagné Mme Sassy dans ses
tournées quotidiennes. Elle avait toujours aimé, mais n'avait jamais à
ce point reconnu le bienfait d'une vie mêlée à la grande vie de la
terre, des animaux et des choses. C'était moins le plaisir d'en goûter
la beauté sereine, le spectacle magnifique et simple, que de participer
à l'immense effort invisible, à la lente et féconde transformation.
D'humbles détails, nouveaux pour elle, l'intéressaient. Mises en relief
par le recul de Paris et l'oubli de son agitation stérile, leur raison
d'être, leur utilité lui apparaissaient pour la première fois dans leur
modeste grandeur. Elle sut qu'avec Mai se modèrent, puis cessent les
irrigations des prairies, se terminent les dernières semailles, colza de
printemps, chanvre et maïs; elle s'étonna de rester toute une matinée au
grand air, dans les prés où, d'un geste large, des faucheuses
récoltaient le trèfle incarnat, en chargeaient à la fourche de lourds
chariots. Avec joie, elle respirait l'odeur fraîche et sucrée de l'herbe
fleurie; et cette expression de force saine, presque allègre, elle la
surprenait aussi sur le visage bruni et dans les mouvements rythmés de
ces femmes, à qui leur labeur était en train de refaire une âme. Elle se
passionna pour la lutte intelligente, chaque jour, dans les vignes,
contre le ravage obscur du mildiou; elle vit, dans le soufrage soigneux
des ceps, le patient emblème de toutes les guérisons.
Mme Sassy ne lui faisait grâce de rien: explications et projets. Elles
visitèrent longuement la basse-cour, le rucher, les étables. On
commençait à mettre les animaux au régime du vert. Plus loin, quelques
femmes, trop délicates pour les travaux des champs, jetaient de leurs
tabliers gonflés les grains à poignées au milieu des cercles de dindons
et de poules, renouvelaient constamment la boisson des poussins. Hélène
s'amusait aussi à voir placer, pour faciliter l'essaimage, des ruches en
paille en vue du rucher; c'était l'époque de la grande miellée. Le soir,
elle se couchait rompue, mais l'âme tranquille; elle retrouvait des
sommeils d'enfant.
Plus encore peut-être que l'oeuvre apaisante de la nature, elle admirait
les soins constants de Mme Sassy, la cure journalière poursuivie par
elle sur ces déshéritées. Don merveilleux de convaincre, d'émouvoir,
puissance irrésistible de la charité! Ah! si chacun, dans la mesure de
ses forces et la limite de son intelligence, se consacrait à cet
apostolat, au moins la misère humaine serait soulagée, puisqu'il est
impossible de la supprimer vraiment. Mais l'on pensait à soi d'abord!
Combien l'exemple d'abnégation que Mme Sassy donnait depuis vingt ans
tranchait avec l'égoïsme d'André, dont l'ambition se limitait à des
jouissances de fortune et d'orgueil, avec la bassesse et la cruauté d'un
Du Marty, d'un de Vernières... Vernières? Elle y pensait maintenant
presque avec indifférence. Le mépris avait tué la douleur. Et cependant
de tels hommes représentaient une part de l'élite de la classe
dirigeante; ils n'en étaient que plus coupables.
Oui, cette oeuvre était réellement belle. A côté du labeur physique, des
cours élémentaires achevaient par les longs soirs d'hiver le relèvement
progressif. Jamais d'insoumises; de se sentir libres, elles
travaillaient mieux; les portes ouvertes par charité ne retenaient
personne de force. Depuis la fondation, plus de huit cents jeunes filles
ou femmes à qui leur séjour à la colonie avait permis de se constituer
un petit trousseau, une réserve d'économies, s'étaient mariées
honorablement, avaient pu se refaire une humble mais durable position.
Les gages de chaque employée étaient versés tous les mois à leur nom
dans une caisse qu'alimentaient encore certains dons. Ainsi elles
retrouvaient à leur sortie le fruit de leur travail, sous une forme
tangible. La plupart demeuraient reconnaissantes, écrivaient à Mme
Sassy, revenaient la voir. Elle citait trois de ses anciennes
pensionnaires devenues sous-maîtresses à force de travail et
d'honnêteté. Elle recevait de la société des épaves, elle lui rendait
des êtres conscients, capables d'une vie nouvelle.
Un matin, ces deux lettres pour Hélène:
White-House, 17 mai.
«_Darling_,
«Moi qui t'avais promis de t'écrire longuement aussitôt débarquée!
Mais impossible de trouver une minute. A peine ai-je le temps de
t'embrasser aujourd'hui. A bientôt une vraie lettre. Te savoir à Rosay
me rassure un peu. Je te vois allant, venant, avec la bonne Mme Sassy;
j'ai foi en cet air si doux, si pur de la Touraine, consolant comme
une caresse. Pour moi, avec quel soulagement j'ai retrouvé ma vieille
maison, mes prés, le brouillard matinal sur la rivière. Tu te doutes
si on était heureux de me revoir! Georges, je ne t'en parle même pas,
tu connais sa chère affection; mais les petits, Fred et Bertha! Rien
d'amusant comme de voir master Willy faire le Parisien, leur débiter
mille contes... Ce mot seulement, chère Hélène, pour te dire que je
t'aime et que je pense à toi.
«ÉDITH.»
Hélène décachetait la seconde lettre où elle avait reconnu l'écriture de
sa mère. Les lignes descendaient, signe de dépression. Les derniers
événements avaient porté au comble l'abattement de Mme Dugast. Elle
avait eu pendant si longtemps l'habitude du bonheur! L'apprentissage des
mauvais jours, à soixante ans, c'était dur... Et avec moins
d'empressement qu'elle n'en avait mis à parcourir les nouvelles
d'Angleterre, Hélène commençait à lire celles de Paris.