Après quelques secondes d'attente essoufflée sur le palier des Simonin,
au cinquième, où Master Willy venait de tirer énergiquement le bouton de
sonnette à demi détraqué, Hélène et Mme Hopkins pénétraient dans une
antichambre sombre, sans reconnaître de suite l'humble silhouette
effacée qui venait d'ouvrir: la cousine Denise. Elle s'excusa, gênée; la
femme de ménage était justement sortie. Toujours sortie, la femme de
ménage! Hélène eut un éclair de compassion. Pauvre Denise, avec ses
continuels petits mensonges d'orgueil souffrant!
--Comme vous arrivez bien! dit gentiment la jeune femme. Louise et
Gabrielle sont là.
--Et ton mari?
--Non, pas encore rentré. Marthe et Jean sont à l'école.
Et prenant les mains de Mme Hopkins.
--C'est gentil à vous d'amener Willy. Loulou va être si content!
--Comment va-t-il? demanda Hélène.
Le petit Louis, qui sortait d'une fièvre muqueuse, était, depuis
quelques jours à peine, en convalescence.
--Beaucoup mieux! fit Denise. Un sourire heureux illumina pour une
seconde son triste visage maternel, si jeune encore et déjà flétri.
D'admirables cheveux cendrés, des yeux d'une grâce délicate et fière
paraient en vain cette figure où les misères de la vie, la lutte
quotidienne avaient creusé leurs rides fines, gonflé les paupières, tiré
les traits. Corps frêle, rondes épaules devenues maigres dans la robe
grise élimée, décente encore. Elle poussait bien vite la porte du
salon-salle à manger, où Louise Guilbert et Gabrielle Duval
s'exclamaient joyeuses. Mais on menait Willy près de son cousin.
Dans la chambre du malade, étendu sur une chaise longue formée d'un
vieux fauteuil et d'un tabouret, un châle sur les genoux, Denise,
penchée, retapait bien vite l'oreiller, tandis que Loulou, sa face pâle
minée de fièvre toute transfigurée de plaisir, se redressait, fermant
précipitamment le beau livre de contes illustrés que Gabrielle Duval lui
avait apporté. Willy, dont les huit ans débordant d'assurance et de
santé faisaient un vrai petit homme, lui donna un shake-hand d'une
vigueur toute britannique. Loulou, demeuré plus enfant, avec ses dix ans
débiles, le regardait affectueusement, plein d'admiration pour ce cousin
lointain, si différent de lui.
--Nous vous laissons causer, dit Mme Hopkins.
Rentrées au salon, Hélène demandait à Louise Guilbert des nouvelles de
la petite paralytique, sa protégée. Le mois dernier, elle avait réussi à
faire accorder l'assistance judiciaire à la mère Lepillier; celle-ci
était sur le point d'obtenir le divorce contre son ignoble brute de
mari. Gabrielle Duval, au bout d'une minute, voulait prendre congé,
après avoir parlé de son nouveau poste au lycée Fénelon, rappelé leurs
souvenirs d'écolière!--c'était le bon temps! semblait dire le rire
rajeuni de Denise.
--Mais tu ne t'en vas pas, fit-elle vivement. Reste! Nous allons prendre
le thé.
Gabrielle se rassit. Elle était brune comme une taupe, laide, l'air
intelligent, les yeux doux. Joyeuse de secouer un instant ses chagrins,
Denise s'empressait, tirait du dessus vitré du buffet la théière, les
tasses en grosse porcelaine fendillées, usées. Elle se faisait une fête
de leur réunion d'amies, de ce pauvre semblant de réception. Hélène
s'offrait à l'aider:
--Les petites cuillers?
--Dans le tiroir, dit Denise occupée à remplir le sucrier. Et comme
Hélène ouvrait le tiroir de gauche, elle s'élança:
--Non, non, pas celui-là, l'autre!
Trop tard! Hélène repoussait bien vite le tiroir, mais elle y avait vu,
épinglés dans un coin, un tas de papiers timbrés avec des
reconnaissances du Mont-de-Piété. Denise devint pourpre, son petit
plaisir s'envola dans l'humiliation amère qu'elle éprouvait, l'éternelle
humiliation. Elle fut longue à revenir de la cuisine,--sans doute l'eau
qui ne chauffait pas; ses yeux étaient rouges.
On prit le thé sans entrain. Gabrielle, qui parlait toujours de sa voix
d'enseignement, une voix blanche et comme impersonnelle, fut prise, en
reposant sa tasse, d'une quinte de toux sèche; ses pommettes brûlaient.
Hélène, pour la première fois, remarqua la taille voûtée un peu, les
yeux fatigués de son amie. Gabrielle embrassait Denise, elle partait:
--Voilà Louis tiré d'affaire, courage, ma chérie.
La porte refermée, Mme Hopkins faisait la moue, questionnait Louise.
--Elle se surmène, répondait celle-ci. La nécessité de travailler
toujours, d'être en tête. On n'arrive pas à de telles places, à son âge,
sans une dépense terrible de travail, de volonté. Avec cela un mauvais
régime, elle ne veut pas se soigner, elle a tort.
Denise plaignait maintenant Hélène, lui disait sa surprise en
apprenant... Son mari avait rencontré Du Marty la veille, rue Taitbout,
sortant de chez son avoué. Il paraissait furieux, décidé à tout. Louise,
qui n'était pas au courant, apprit sans étonnement le malheur de
Germaine. Incrédule, puis indignée devant les résolutions de Du Marty,
elle ne put contenir sa révolte:
--Quel aplomb! Non, c'est trop fort!
Elle eut aux yeux, aux lèvres un élan subit, on eût dit qu'une
confidence involontaire allait lui échapper. Mais non, elle réfléchit,
s'arrêta court, et frémissante elle répétait:
--Vraiment, c'est trop fort tout de même!
Un silence tomba. Denise, qui gardait maintenant un mutisme éploré,
songeait à part elle qu'il y avait pourtant une obscure justice. Cette
Germaine si insouciante, si égoïste, elle en avait pris bien à son aise.
D'un air absorbé, Louise, la tête basse, tapotait à petits coups
d'ombrelle la pointe de sa bottine.
Des éclats de rire partant de la chambre voisine firent diversion. Elles
écoutèrent; Loulou, de sa voix faible,--elles durent prêter l'oreille
pour l'entendre,--tentait de convaincre Willy.
--Non, je t'assure, répétait-il, les revenants existent. Cette histoire
est très vraie! C'était un grand fantôme tout blanc; il toucha du doigt
le front de la reine...
--Et qu'est-ce qu'elle fit la reine? demanda dédaigneusement Willy.
--Elle s'évanouit de peur.
--Eh bien! moi, déclara le petit Anglais, regarde comme je l'aurais
reçu. Voilà comment on boxe!
--Tu es brave, toi. Moi, si je voyais un revenant, je me cacherais sous
mes couvertures.
Willy affirma:
--Rien ne me fait peur. Ni un tigre, ni un boa, ni un requin, ni un
éléphant. Je n'aurais même pas peur des grandes bêtes dont j'ai vu les
morceaux d'os au musée de Newhaven, le mosasaure qui avait une tête de
crocodile sur un corps de serpent, le dinosaure qui était haut comme une
maison à sept étages.
--Est-ce qu'ils ont existé? s'enquérait Loulou avec stupeur.
--Certainement, trancha Willy, mon professeur, M. Mowfles me l'a bien
expliqué. C'était à l'époque secondaire, lorsque la terre a pris forme
et qu'il y avait de grandes forêts de fougères, avec des océans qui n'en
finissaient pas.
Les voix arrivaient distinctes. On entendit Loulou se remuer sur sa
chaise longue, le tabouret tomba. Denise inquiète se précipitait.
Alors, comme si elle venait de prendre son parti, Louise, attirant
Hélène et Mme Hopkins dans le coin opposé du salon, près d'un canapé
barrant une porte close, se mit à parler bas, très vite:
--Écoutez, j'hésite depuis cinq minutes, c'est absurde. Le secret
professionnel ne me lie en rien. Dans une maison où je donne des soins,
36, rue d'Amsterdam, j'ai plusieurs fois rencontré Du Marty, col de
pardessus relevé, chapeau sur les yeux, comme s'il avait peur d'être vu.
Heureusement il ne me connaît pas. Il sonnait au second.
--Eh bien? dit Hélène.
--L'appartement est occupé par une jeune femme seule, jolie ma foi; des
cheveux blonds, très blanche; Mlle Nini Bleuet, m'a-t-on dit. Je l'ai
aperçue dimanche dernier, un affreux chien sous le bras.
--Oh! fit Hélène, qui se rappela soudain les absences fréquentes,
voyages à Paris, rendez-vous sportifs de Du Marty... Et il ose parler de
prison!...
--Oui, dit Mme Hopkins, il y a peut-être là quelque chose.
Il y eut un craquement suspect derrière la porte,--elle donnait dans la
chambre de Simonin,--mais toutes deux, sans y prêter attention,
remerciaient chaleureusement Louise, qui se sauvait.
Presque aussitôt Simonin parut, jaquette grise pincée à la taille,
pantalon de coupe irréprochable,--comment faisait-il pour trouver
toujours des tailleurs, et du crédit?
--Vous étiez donc là? demanda Hélène.
--J'arrive, dit-il, et je repars; les affaires... Ah! ma cousine, que je
vous dise bien vite toute la part que je prends...
Il eut le tact de ne pas remarquer la froideur d'Hélène,--une pimbêche,
cette petite!--il avait d'ailleurs bien autre chose en tête; cette
confidence surprise derrière la porte, l'oreille collée au bois,--mon
Dieu oui, une curiosité bien naturelle!--c'était, s'il savait en jouer,
une fortune, tout simplement: quelque bon prêt, un coup d'épaule...
L'oncle Dugast saurait se montrer reconnaissant d'un tel avis. Mais il
fallait arriver bon premier. Il se hâta de présenter ses devoirs, et
sans même songer à embrasser son fils, comme sa femme apparaissait à une
porte, il disparut par l'autre.
Alors, avant qu'Hélène et Mme Hopkins s'en allassent à leur tour,
c'était un brusque flux de sanglots et de plaintes, où Denise laissait
crever son chagrin. Elle ne pouvait plus vivre ainsi: la lutte vaine
pour joindre les deux bouts, sa misère toujours déguisée, toujours
révélée; pas d'argent au terme depuis six mois, souvent le plat vide. Il
fallait à tout prix que ce supplice eût une fin! Si elle trouvait
seulement du travail... et à mots fiévreux elle conjurait Hélène en lui
pressant les mains de s'occuper d'elle, elle demandait si peu de chose,
le plus humble emploi! L'oncle Dugast ne pourrait-il lui procurer des
écritures? Elle avait aussi songé à l'administration des chemins de fer.
Hélène promettait, partait le coeur gros, tandis que, devant elles,
master Willy descendait l'escalier d'un pas ferme, les deux mains dans
les poches de son petit pardessus.
* * * * *
Place Possoz, devant l'entrée de la salle Desbordes-Valmore, la
conférence de Mme Morchesne attirait, avec bon nombre de désoeuvrés et
quelques reporters, le ban et l'arrière-ban des troupes féministes. Des
élégantes descendaient de voitures de maître; on voyait de vieilles
dames seules, avec des manteaux surannés et des chapeaux touchants,
sortir précautionneusement de fiacres sans cesse renouvelés. Le vieux
philosophe Dureau, dont les longs cheveux blancs bouclaient sous un
chapeau à bords plats, arrivait à pied, donnant le bras à l'antique Mme
Fourmy-Coste, une des trois présidentes de la réunion, avec Olympie
Farnel et Mme Morchesne. Bas-bleu d'une nullité fielleuse, d'une avarice
crasse et d'une fausseté sans égale, le seul titre de Mme Fourmy-Coste à
la notoriété était d'avoir connu jadis feu Geoffroy Saint-Hilaire.
Personne n'avait jamais entendu parler de M. Fourmy-Coste. Elle n'avait
à la bouche que vertu, morale, prêchait le relèvement et l'émancipation
de la femme et n'avait en réalité d'autre plaisir que de savourer, de
déguster solitairement des petits ris de veau bien cuits, de bons petits
verres d'un bordeaux qu'elle tenait sous clef.
Hélène, Édith et Minna débouchaient de la rue Cortambert, stationnaient
un instant parmi les curieux avant d'entrer. Peu d'hommes, à l'exception
de quelques parents et amis, l'air résigné, et des journalistes
visiblement narquois. L'arrivée de la marquise Krobanya fit sensation.
Cosmopolite et morphinomane, elle avait patronné tout ce que la folie
des inventeurs avait découvert de plus chimérique; ses salons étaient
toujours pleins de figures hétéroclites, artistes, conférenciers et
cabots.
Dans la salle, brouhaha, saluts, petits rires, agitation de chapeaux à
plumes. M. Morchesne, exsangue et aphone,--tant de courses, tant de
compliments,--se multipliait, inclinant de tous côtés sa bonne et longue
tête de mouton. Ce n'était pas une sinécure que d'être le mari de la
présidente! Le court veston droit de miss Pelboom voisinait avec la
criarde jaquette beige de Sophie Groetz. Quelques rédactrices de
l'_Avenir_ et de _la Fronde_ parlaient haut, au milieu de groupes. Elles
se rangèrent au passage de Minna.
On continuait à venir la saluer dans sa loge. Une dame lui demanda la
permission de lui présenter son père, énorme colonel de cavalerie en
retraite, au cou sanguin, aux moustaches tombantes, un féministe
convaincu. Que venait-il faire dans cette galère? se demanda Hélène.
Mais elle-même? Malgré la chère présence de Minna et d'Édith, elle se
sentit soudain dépaysée. Ces gens, leurs papotages, leurs idées... Y
avait-il quelque chose de commun entre elle et tout cela? Les droits
politiques de la femme, sujet de la conférence,--à cette heure où de
cruels événements de famille lui tenaient au coeur, où une préoccupation
secrète, le son de la voix de Vernières la poursuivaient,--comme elle
s'en souciait peu!
Mais des applaudissements discrets saluaient l'entrée de Mme
Fourmy-Coste, d'Olympie Farnel et de Mme Morchesne. Elles prenaient
place sur l'estrade. Mme Morchesne, très rouge, sanglée à éclater dans
une robe noire, couvait la salle d'un regard majestueux et familier,
cependant que d'une voix cassée et menue,--Dureau pour l'entendre
arrondissait sa main en cornet,--Mme Fourmy-Coste, dans une petite
allocution, chantait les mérites de la conférencière, et, «comme me le
disait mon grand ami Geoffroy Saint-Hilaire, la haute portée des
conférences...» Puis elle se rassit: déjà Mme Morchesne était debout et
de sa voix tonitruante faisait retentir la salle...
«Tout ou rien! Certes elle rendait hommage à ses devancières, mais
n'étant pas de ces réformatrices modérées qui essayent en vain par la
douceur et la persuasion d'arracher à l'égoïsme des hommes
d'insignifiantes libertés, elle allait droit au but. Pas d'hésitations,
pas de demi-mesures. Il fallait s'attaquer au principe même. Puisque
c'est de la loi seule qu'on peut attendre toute amélioration, faisons
les lois! La femme électeur! La femme député!...»
Ces convictions, Hélène ne les jugeait pas déraisonnables en soi, elle
en estimait seulement la réalisation prématurée: les droits politiques
ne pouvaient être que le couronnement de la lente évolution qu'elle
appelait de tous ses voeux. Sur le fait même, nul doute; puisque la
femme est soumise aux lois, paye les impôts et répond de ses délits, la
justice voulait qu'elle eût part au vote. L'histoire est pleine de
femmes illustres; il y a de grands pays gouvernés par des reines; aucune
d'elles en France ne pourrait même être électeur, privilège réservé au
dernier des ivrognes.
Derrière la table, Mme Morchesne gesticulait de manière à inquiéter Mme
Fourmy-Coste, accumulait les arguments; sa verve s'enflait, roulait, en
périodes sonores:--«Et je réponds à nos ennemis: Vous prétendez nous
exclure de l'électorat sous prétexte que vous payez un impôt que nous ne
payons pas, l'impôt du sang? Mais chaque année des centaines de milliers
de femmes meurent par le monde, victimes de la maternité. Et c'est en
récompense que vous nous déniez le droit le plus sacré, celui de
pourvoir à nos propres intérêts!...» Un sanglot d'émotion, savamment
préparé, rendit ridicule ce que pouvait avoir de juste sa pensée. Elle
était de ces femmes, naturellement maladroites, qui gâtent les
meilleures causes.
--Et pourquoi d'ailleurs, reprenait-elle avec exaltation, ne
pourrions-nous être soldats, nous aussi? Nos soeurs d'Amérique, pendant
la dernière guerre, en formant un bataillon d'amazones...
Hélène n'y tenait plus, et faisant signe à Mme Hopkins aussi agacée
qu'elle, elles serraient la main de Minna, s'échappaient
silencieusement. Un fracas de bravos s'élevait, saluant la fin de la
phrase, et, tandis qu'elles refermaient la porte de la loge, elles
aperçurent miss Pelboom battant frénétiquement des mains, à côté du gros
colonel apoplectique, béant d'enthousiasme.
De retour à la maison, comme elles poussaient la grande porte vitrée de
l'escalier, la concierge s'empressa, une lettre à la main:
--Ça vient d'arriver, mademoiselle.
Et d'un air où il y avait de la curiosité mêlée à ce faux respect des
subalternes, elle tendait une enveloppe de papier commun. Du premier
coup d'oeil, Hélène reconnaissait la grosse écriture incorrecte,
recevait au coeur le coup anonyme.
--Merci, fit-elle.
Elles gravissaient les marches en silence, avec une attente d'angoisse.
Et tandis qu'Édith, devinant le malheur, lui disait d'un signe de
tête:--«J'ai compris»--Hélène, sans l'ouvrir, tournait et retournait la
lettre inconnue, sûre d'avance de ce qu'elle allait y trouver. Dans le
salon, elle la décachetait d'un mouvement fébrile et, tante Édith
penchée par-dessus son épaule, toutes deux lurent, avec une affreuse
amertume dans le coeur:
«Mademoiselle,
«Si vou n'avai pas cru que je vou disait la vairité, vou avai tort. La
preuve, c'est que ce beau moncieu est venu nous offrir cent francs
pour qu'on se taise. Allai 5 impasse des Termopiles. Demandai
Henriette Leroy, comme sa vou pourrai voir.»
V
Au sortir de la rue de Plaisance, grouillante de peuple, l'impasse des
Thermopyles, avec ses maisons basses, ses jardinets de misère, semblait
aux trois femmes désespérée et morne. On s'y sentait à mille lieues de
la vie, à force de silence, d'immobilité croupie. D'humbles métiers
devant les portes, établis de menuisiers, baquets de teinture, étalaient
en vain leurs pauvres emblèmes. Nulle activité, nul éclat de
voix, une atmosphère lourde de détresse et d'abandon. Minna
s'enquérait:--Henriette Leroy? Et, avec des regards curieux, on lui
désignait tout au fond une haute et noire maison dont les six étages
écrasaient l'étroit cul-de-sac.
Le coeur serré, elles entraient dans une cour fétide; l'herbe y
croissait entre les pavés, du linge séchait sur des cordes. Les quatre
faces intérieures de la bâtisse ouvraient leurs fenêtres pour la plupart
sans vitres, pareilles à des yeux crevés ou couverts d'une taie de
papier blanchâtre. Les gouttières, les conduites des eaux sales, depuis
longtemps disjointes, laissaient couler, de leurs tuyaux en zig-zag,
d'ignobles traînées sur les murs. Elles entrèrent par un cintre béant
dans une grande cage nue, s'engagèrent dans un des quatre escaliers
sombres. Elles relevaient leur robe, évitaient de frôler la paroi
lépreuse, la rampe grasse. Des portes entrebâillées d'où s'échappaient
des hurlements de mioches et de vieilles toux obstinées, des corridors
traversés par des ombres furtives. Toute cette misère de Paris, qui se
décomposait sur place, dans la sanie du ruisseau, sans autre horizon que
les toits et les murs, parut à Hélène plus sinistre encore que la misère
de la Neuville ou d'Hautneuil, étalée au moins dans l'air pur, le soleil
et les arbres. Elle éprouvait une angoisse inconnue: l'humiliation
d'être là, d'en souffrir. Elle comprenait à cette minute par quels liens
invisibles, tissés peu à peu, lui tenait au coeur cet homme que
peut-être elle allait perdre. Si elle se trompait pourtant? Si elle lui
faisait injure? Mais un douloureux pressentiment l'assaillait toujours.
Édith et Minna eussent préféré faire seules cette enquête;
courageusement Hélène avait voulu se rendre compte elle-même.
Au quatrième, hésitant devant une rangée de portes, elles s'adressaient
à un vieillard chassieux, qui répondait d'une voix alcoolique:
--Ah! oui! Henriette Leroy? La fille à la Cagnarde. C'est dans l'autre
couloir. Tenez, v'là justement son petit qui sort! Georges! Georges!...
y vous conduira.
Les trois femmes se retournaient et voyaient sur le seuil obscur se
détacher un maigre gamin en loques, balançant à bout de bras une boîte à
lait sans couvercle. Mais elles ne contemplaient que la figure, une
maigre et souffreteuse figure où Hélène reconnaissait avec horreur les
traits frappants de Vernières. C'étaient ses yeux de velours, sa bouche
fine, le même ovale du visage pâle. Une ressemblance à crier, et dont
Édith et Minna restaient stupéfaites, tandis qu'Hélène avec une amère
répulsion comparait, retrouvant jusque dans les tares, dans
l'encanaillement faubourien de tout l'être, un peu de la distinction
native, l'empreinte atténuée, mais indéniable, de la race.
--Ta maman est là? dit Minna.
Le gosse, flairant des dames charitables, s'offrit, obséquieux, à leur
montrer le chemin.
--C'est là, m'dame, la quatrième porte. Maman est couchée. Même qu'elle
est bien malade.
Il les précédait, tournait le loquet, dévisageant les visiteuses à
mesure qu'elles passaient. Hélène rencontra son regard qui la
poursuivait encore, entrée dans la chambre; et ce regard plein
d'admiration lui fit mal, tant il était pareil à un autre regard, plein
d'admiration aussi, et de cette astuce, de ces arrière-pensées qui
luisaient dans les yeux de l'enfant.
--Des dames pour toi, m'man.
Et il allait s'asseoir, curieux, au pied du lit où la malade somnolait,
quand une femme à cheveux blancs, qui ravaudait un bas devant la
lucarne, se leva bien vite, et après avoir salué en lançant un regard
sondeur et oblique, le prenait par l'oreille, le conduisait à la porte
en disant:
--Va voir chez le crémier si j'y suis!
Puis, tirant la jambe, la Cagnarde alla se pencher sur le grabat:
--Henriette, Henriette! glapit-elle, réveille-toi, c'est des dames qui
viennent te voir!
Et disposant les deux chaises, le tabouret boiteux qui constituaient
avec une table et un buffet tout le mobilier, elle souriait d'un air
doucereux, où perçait une ruse sauvage; elle n'avait d'yeux que pour
Hélène et, dans ces attentions équivoques, celle-ci devinait une
préoccupation sournoise, une espèce de contentement haineux. La malade
sortait de sa torpeur, elle se redressait en soupirant, contemplait tout
ce monde d'un air veule.
--On nous a dit que vous étiez très malheureuse, dit Mme Hopkins,
qu'est-ce qu'on peut faire pour vous?
La Cagnarde donna précipitamment des explications:
--C'est que ma fille a bien souffert, avec sa pléritonite. Nous n'avons
pas toujours été dans cette misère...
--Vraiment? fit Minna.
--Sûr que non! reprit-elle. Ma fille a eu des robes à se mettre sur le
dos, et des belles. C'est pas sa faute si elle est tombée là.
Elle joignit les mains, sembla prendre le ciel, puis Hélène à témoin:
--Ah! si chacun était traité selon ses mérites. Mais il y a bien de la
canaille dans le monde!
Tandis que la vieille parlait, Hélène, torturée, lisait sur le visage
ruiné d'Henriette Leroy une désolation passive, un abattement sans
espoir. Cette malheureuse pouvait avoir une trentaine d'années, elle en
paraissait quarante.
--A quoi bon parler de cela? dit-elle d'une voix lasse où restait
pourtant un charme. Tu ennuies ces dames.
Mais âprement la vieille reprenait, avec une telle rancoeur de
souffrance et d'ironie, qu'Hélène eut l'intuition nette que si, de ces
deux femmes, l'une avait écrit les lettres anonymes, c'était à coup sûr
la vieille, et à l'insu de l'autre.
--Et pourquoi que je ne le dirais pas, quand il faudrait plutôt le crier
sur les toits? C'est avec ta douceur que les choses ont tourné comme ça.
Si c'est pas honteux! Ah! si tu m'avais écouté il y a huit ans, quand ce
beau mirliflore te faisait la cour... Car, mes bonnes dames, elle a beau
être fille de concierge, c'était tout de même une femme de chambre bien
instruite, et distinguée! Elle avait d'abord servi chez Mme la marquise
de Tallemont-Granval, à Périgueux. Puis par malheur qu'elle est entrée
ensuite chez sa comtesse à la campagne, et alors m'sieu le vicomte lui a
conté ses belles histoires! Mais après, ni vu ni connu, je t'embrouille.
Et pourtant c'est quelqu'un du grand monde, un noble, vous le connaissez
peut-être...
A la dérobée, elle jetait un regard incisif sur Hélène, qui cette fois
n'eut plus de doute. Cette vieille depuis longtemps avait dû la suivre,
l'épier. Absorbée et muette, Henriette Leroy de son lit suivait avec
attention, à travers le récit de sa mère, l'histoire si cruellement
vécue, si souvent ressassée. Elle eut un geste de crainte, supplia:
--Tais-toi, mère!
Mais la Cagnarde était lancée:
--Oui, vous le connaissez peut-être? Vernières qui s'appelle... C'est un
nom de gredin, il mérite d'être su! Pendant quelques mois jusqu'à la
naissance du petit, ça a bien marché. On avait renvoyé ma fille du
château, mais il venait encore la voir en cachette, à Périgueux; il lui
donnait quelques sous. Puis le petit est né, alors les visites ont
cessé. Et pour l'argent qu'il devait envoyer tous les mois, vas-y voir!
Au bout de six semaines, plus personne. Et pourtant pas moyen de renier
l'enfant. Tout son portrait. On le sait bien, à Périgueux! Mais si vous
le connaissez, ajouta-t-elle sans faire semblant d'y toucher, peut-être
bien que vous l'avez remarqué? Maintenant, m'sieu le vicomte habite
Paris. Alors, nous l'avons suivi pour le relancer, pour lui faire honte.
Mais les riches font ce qu'ils veulent! Ils se moquent des pauvres gens;
ce qu'il lui aurait fallu, c'est une balle dans la peau!
Les trois femmes, groupées autour du lit de douleur, regardaient la
malade avec une commisération plus forte que leur méfiance. Une pensée
grave assombrissait le beau visage réfléchi de Minna, habituée, mais non
résignée à la souffrance humaine; Mme Hopkins frémissait de révolte,
tandis qu'Hélène, soulevée de dégoût contre le misérable qu'elle avait
cru aimer, sentait à la vue de cette soeur lamentable une compassion
infinie lui jaillir du coeur.
Henriette, devinant obscurément peut-être leur sympathie trouble, se
mettait à parler, à parler de sa voix traînante, intarissablement.
Abandon, solitude, privations, tous ses chagrins anciens, toute sa
misère présente lui remontaient aux lèvres en paroles monotones, d'un
insondable découragement:
--Ah! sans le petit!... Mais il est si beau, si intelligent... Si vous
saviez tout ce que j'ai supporté. Ça n'est pas drôle, la vie! Jamais on
ne croirait qu'il y a des hommes aussi lâches. Abandonner sa chair, un
enfant qui est son image! Le laisser avoir faim, avoir froid. Tromper
une pauvre femme, puis, quand on l'a mise dans le malheur, tourner le
dos, mentir. Au bout de trois mois, quand j'ai vu que je ne recevais
plus rien, je lui ai écrit, je l'ai prié, menacé. Pour toute réponse, le
commissaire de police. Mme la comtesse est venue avec son fils, elle m'a
reproché d'être la cause du scandale; c'est moi qui avais été chercher
cet innocent, et n'a-t-elle pas eu le front de me dire: «Et cet enfant!
sait-on seulement de qui il est?» C'est beau, n'est-ce pas, pour une
grande dame? Alors comme je n'avais pas de preuves, le commissaire m'a
dit de me taire. Je ne savais pas, moi; la recherche de la paternité est
défendue. Il m'a dit que si je voulais faire du chantage, on me mettrait
en prison. J'ai pris mon mal en patience, j'ai travaillé, pour nourrir
le petit. Comme j'étais trop faible, pas moyen de me remettre
domestique. J'ai essayé de faire de la couture, je gagnais dix sous par
jour, maman m'a aidée. Et puis les maladies sont arrivées. Un soir que
je n'avais rien mangé depuis deux jours, j'ai suivi cet homme en lui
demandant du pain. Il a appelé un sergent de ville. J'ai crié. Il a
fallu encore aller chez le commissaire de police. Il y est venu tout
seul cette fois, il avait de beaux habits, son air fier. On ne m'a pas
seulement laissé parler. Si je recommençais, mon affaire était faite:
Saint Lazare! Tout le monde contre les faibles. Ah! quand les riches
n'ont pas de coeur! Qu'est-ce que vous voulez, on est sans force, il n'y
a plus qu'à mourir.
Son bras retomba comme un ressort brisé; elle se laissa aller sur le
traversin, anéantie. La Cagnarde gémit avec rage:--Ah! mon Dieu, si
c'est possible! tandis que Mme Hopkins tournée vers Henriette disait
charitablement:
--Prenez courage. Si votre histoire est vraie, nous ne vous
abandonnerons pas.
Vraie, l'histoire? Hélène certes n'en doutait pas. Rien qu'à ce qu'elle
éprouvait, à cette émotion profonde, où tant d'indignation se joignait à
tant de mépris, elle savait bien que ces femmes n'avaient pas menti;
d'ailleurs, le visage de la Cagnarde parlait, avec son expression d'amer
chagrin, de vengeance satisfaite. Sans doute elle se réjouissait à la
fois du tort qu'elle causait à leur bourreau et de la peine qu'elle
devinait sous l'air impassible d'Hélène, de cette belle et riche
demoiselle qui volait la place de sa fille... «Celle-là, au moins, tu ne
l'épouseras pas! Et toi, ma petite, tu peux souffrir!»... Oui, Hélène
souffrait; elle souffrait d'avoir été trompée, d'avoir failli l'être
davantage; mais elle souffrait avec courage, avec un obscur et indicible
soulagement aussi, à l'idée que cette douleur faisait justice en elle de
la basse manoeuvre de Vernières, justice surtout de son infâme conduite
à l'égard de ces malheureuses.
Comme elles allaient partir, Minna, à qui Hélène venait de parler à
l'oreille, attira avec Mme Hopkins la vieille sur le palier; il y eut
une courte explication; la Cagnarde montra des lettres, une photographie
de Vernières, ornée d'une dédicace probante. Puis, ayant empoché quelque
argent, elle se rangea humblement: Hélène sortait. Alors, au passage, la
jeune fille la regardant dans les yeux, lui dit à voix basse, ce seul
mot où tenaient tant de choses amères:--Merci!
Elles avaient hâte de fuir, descendaient l'escalier noir, et avec
délivrance respiraient âprement l'air étouffé de la cour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Pour nous résumer, dit Simonin,--il insérait un large billet de banque
plié en quatre dans son joli calepin et boutonnait avec détachement sa
jaquette par-dessus,--il est bien avéré aujourd'hui que votre gendre se
rend tous les lundis, mercredis et samedis, chez Mlle Nini Bleuet, de 2
à 4.
Marcel Dugast arpentait de long en large son vaste cabinet tendu de cuir
de Cordoue; des panoplies d'armes italiennes y alternaient avec de
précieux cabinets Renaissance. Il s'assit devant le bureau monumental où
un élégant téléphone voisinait avec une lampe électrique, parmi des
monceaux de lettres et de dossiers. Il regardait Simonin du coin de
l'oeil. Le cousin à tête de brochet reprit, avec une réserve de galant
homme:
--Voilà ma mission terminée.
L'oncle Dugast fronçant les sourcils, bien vite il ajouta:
--En vous donnant les renseignements qu'un hasard m'a livrés, en
procédant moi-même à cette petite enquête, j'ai été trop heureux de vous
rendre un service d'ami. Il vous faut maintenant un homme sûr, un bon
professionnel, qui ne lâche pas Du Marty d'une semelle. Je puis, si cela
vous est agréable, vous mettre en rapport avec un gaillard des plus
intelligents. Au bout de huit jours, vous aurez votre constat.
--C'est entendu, fit M. Dugast, déguisant sous son flegme une joie
concentrée... A demain matin, huit heures.
Il goûtait un des plus vifs plaisirs qu'il eût éprouvés. Pauvre
Germaine! Il tenait sa revanche. Avait-on jamais vu! ce polisson, ce
drôle, qui se mêlait de faire le justicier!... Simonin prenait congé au
seuil du cabinet de travail; il recevait son paletot des mains du grand
laquais, dont le mépris solennel, quoique respectueux, l'amusa... «Tu
n'as pas mille francs dans la poche, mon bonhomme!»--puis, l'âme en fête
et la conscience en repos, leste, il dégringola les marches, trouvant la
vie bonne, l'air doux et toutes les femmes jolies.
--Eh bien, nous le tenons! disait, rentré au salon, Marcel Dugast à la
tante Portier.
La bonne dame laissa échapper le roman sentimental dont elle nourrissait
ses vieilles illusions.
--Il y a une providence! soupira-t-elle, les yeux au ciel.
Yvonne qui devant la fenêtre semblait guetter impatiemment quelque
venue, flirt nº 1, 2 ou 3, se retournait, en sautant de joie:
--Oh! papa, comme ça va être drôle!
Marcel Dugast hocha la tête. Certes, il y avait une justice... Trois
semaines auparavant, lorsqu'il avait appris la catastrophe, une violente
colère l'avait transporté contre Germaine, contre André. Cette faute,
qu'il jugeait sévèrement,--la Morale!--dérangeait tous ses plans, allait
bouleverser ses habitudes. On n'avait pas idée d'être aussi maladroits!
Le moyen de garder André à la tête de l'usine, après cet esclandre?
Comment, d'autre part, se passer de ses services? Toute sa rancune
s'était déversée bien vite sur Du Marty: ce snob, cet imbécile,
incapable de garder sa femme, de la protéger, de la rendre heureuse...
Une haine violente l'agitait encore à l'idée de la prison,--ce misérable
qui, de gaîté de coeur, aurait déshonoré sa fille! Ah! oui, vraiment, ce
serait drôle! A leur tour de rire.
Germaine venait d'entrer, pâlie encore, mais comme ressuscitée depuis la
miraculeuse nouvelle apportée l'avant-veille par Simonin. Son père
l'embrassa gravement sur le front, Yvonne lui prenait les mains,
essayait de l'entraîner dans une ronde soudaine.
--Qu'est-ce qu'il y a? dit Germaine.
Et devant le sourire sarcastique de son père, devant le récit entrecoupé
de sa soeur et de tante Portier, en proie à une émotion délicieuse,
mordue aussi par une instinctive jalousie, elle s'écriait avec
conviction:
--Quelle canaille!
* * * * *
Huit jours après, Hélène attendait Vernières; Mme Dugast l'avait prié la
veille, par un petit bleu, de passer chez elle. Malheureusement ses
affreuses névralgies, réveillées par ce nouveau chagrin, la condamnaient
tout à coup, fenêtres closes, au repos et à l'immobilité de la chambre.
Tante Édith la remplacerait, pour cette entrevue pénible, puisque Hélène
exigeait une explication franche. Mme Dugast songeait, en se tamponnant
les tempes d'eau de Cologne, aux malheurs injustes qui l'assaillaient:
la rupture de ce mariage concerté par elle, après le krack des Du
Marty,--une union dont elle était si fière!... Décidément, un mauvais
sort la poursuivait. Et elle était partagée entre ses regrets de la
scène imminente et le soulagement de ne pouvoir y assister.
Dans le salon, Hélène pâle, mais résolue, était assise sur sa chaise
basse, aux pieds de Mme Hopkins. Elles gardaient le silence; à peine un
mot de loin en loin, en réponse à la communion de leurs pensées. Une
courte enquête, faite en Dordogne par les soins de Minna, était venue
confirmer l'absolue certitude. Et s'élevant au-dessus de la blessure
d'amour-propre, elles s'insurgeaient contre cette iniquité monstrueuse
qui rejette sur la femme, c'est-à-dire sur l'être le plus faible, la
responsabilité d'une faute commise à deux, et fait peser sur l'enfant,
c'est-à-dire sur un innocent, des châtiments immérités. Pourquoi la
recherche de la paternité était-elle encore interdite en France, se
demandait Mme Hopkins avec son bon sens anglais, quand presque tous les
autres pays d'Europe et du monde avaient admis ce principe d'élémentaire
justice? Comme s'il était plus difficile de retrouver le père d'un
enfant abandonné que de découvrir un voleur ou un assassin! Un tel
misérable, à vrai dire, n'était pas autre chose.
La sonnerie du timbre leur tinta au coeur. Hélène était debout. La femme
de chambre annonça:
--M. de Vernières.
Il s'approchait galamment, voulut baiser la main de Mme Hopkins qui la
retira; il se tournait vers Hélène, elle lui désignait un siège.
Vernières comprit qu'il touchait à l'une des heures décisives de sa vie.
Il devina l'orage; son joli sourire se glaça sur ses lèvres; il
conservait un air gracieux, mais l'attente lui durcissait le visage.
--Vous souvenez-vous encore, dit Hélène, de la lettre anonyme que je
vous ai montrée l'autre jour?
--Je ne l'ai pas plus oublié que vous, mademoiselle, répondit-il de
cette voix martelée qui donnait aux mots toute leur valeur.
Hélène prit sur une petite table la seconde lettre de la Cagnarde, et la
lui tendant:
--Que dites-vous de celle-ci?
Vernières la reçut avec dégoût, la parcourut à peine.
--Ce nom ne vous rappelle rien?
Il lui darda son regard aigu. Que savait-elle? Le visage d'Hélène
restait fermé. Jamais il ne l'avait trouvée aussi séduisante. Que
répondre? Être franc: pardonnerait-elle? Il se sentit lié par son
premier mensonge. Nier était plus sûr; quelle preuve pourrait le
confondre, s'il payait d'audace? Il parut chercher dans ses souvenirs et
du ton le plus naturel du monde:
--Rien, fit-il dans un étonnement bien joué.
Hélène le contemplait avec une ironie souveraine, qui le perçait à jour:
--Cherchez bien!
--Je ne trouve pas...
--Vous avez donc la mémoire aussi légère que le coeur?
Il se leva sous l'insulte: elle savait! Il sentit qu'il la haïssait avec
autant de force qu'il l'aimait: car il l'aimait à sa manière. Son
affection se concentrait tout entière dans cette minute où il la
perdait. Essayer de la convaincre? Trop tard! Il sourit avec une
tristesse amère. Puis, de haut:
--On m'a calomnié, je le vois. Mais il ne saurait y avoir d'amour sans
confiance. Adieu, mademoiselle.
Tant d'impudence eût ébranlé Hélène si elle n'avait pas vu, de ses yeux
vu, le mensonge vivant, le témoin irrécusable: l'enfant. Il saluait très
bas, gagnait la porte.
--Un mot! dit-elle.
Il s'arrêta, fit tête, comme un homme d'honneur méconnu, résigné à subir
d'injustes reproches. Elle continuait, vibrante:
--Que vous m'ayez menti, quand je vous interrogeais en toute confiance,
que vous n'ayez pas trouvé de plus touchante preuve d'amour que de
vouloir me rendre complice de votre infamie, c'est assez écoeurant déjà!
Et faites-moi la grâce de croire que je ne me plains ni de ma confiance
trahie, ni de mon affection outragée!... Il eut un geste de
protestation.--Oui, vous m'aimez, c'est entendu! A mon tour de vous dire
qu'il n'y a pas d'amour sans loyauté. Mais ce n'est plus de moi qu'il
s'agit! Il s'agit d'Henriette Leroy, de cette malheureuse que vous avez
honteusement abandonnée quand vous en avez été las; il s'agit de votre
fils, ce triste petit être qui ne demandait pas à vivre; il s'agit de
ces deux victimes de votre égoïsme et de votre lâcheté! Ah! vous ne
connaissez pas Henriette et Georges Leroy? Vous ne connaissez pas
l'impasse des Thermopyles? Eh bien, faites comme moi, allez voir! Ou
plutôt, retournez-y! Et si le coeur ne vous lève pas, si vous n'éprouvez
pas une pitié dans vos entrailles de père, c'est que vous êtes encore
plus vil que je ne vous suppose. Plus vil que les gens dont les prisons
sont pleines, et qui ne sont pas plus coupables que vous! Mais puisque
de pareilles actions restent impunies, puisqu'il n'y a pour les flétrir
que le mépris des honnêtes gens, c'est bien, soyez sûr du nôtre. Et
maintenant, monsieur de Vernières, vous pouvez sortir.
Il voulut parler; une rage cuisante, une atroce humiliation l'en
empêchèrent. Il perçut, dans un obscur remords, la lointaine portée, le
contre-coup fatal et inattendu de chacun de nos actes. Incapable
d'affronter plus longtemps l'austère mépris de Mme Hopkins, la
rayonnante indignation d'Hélène, il essaya de ricaner; une pâleur
terreuse lui décomposa subitement les traits et, pour la première fois,
son âme véritable apparut, sur ce visage de boue. Puis il sortit, pour
toujours.
La porte refermée derrière lui, Hélène détendue se mit à pleurer à
petits sanglots; mais courageusement elle répondait aux caresses
affectueuses de Mme Hopkins:
--C'est nerveux! ce ne sera rien...
Et de sa bonne voix, tante Édith reprenait:
--Ma pauvre chérie, il faut avoir souffert, souffert de sa propre
souffrance et de celle des autres pour s'élever jusqu'à valoir quelque
chose. Il n'y a d'âmes vraiment supérieures que celles qui se sont
purifiées, à travers la douleur...