--Germaine veut te voir, avait dit tante Édith en rentrant. Et plus émue
qu'elle ne le voulait paraître, elle répondait, à l'interrogation
anxieuse d'Hélène:--Elle t'en supplie.
L'oncle Dugast occupait un somptueux entresol, boulevard Haussmann. Le
lendemain Hélène, qui n'avait pu fermer l'oeil de la nuit, montait très
vite l'escalier,--le temps de surprendre le regard curieux, averti du
concierge; elle sonnait, et passant devant le salut du grand laquais en
habit,--lui aussi devait savoir,--elle pénétrait de son air décidé dans
le salon. Deux personnes y chuchotaient familièrement: Yvonne et un
vieux monsieur au crâne luisant. Elle ne le reconnut pas tout de suite,
tant il avait rajeuni; c'était le comte Soulier, complet gris perle et
guêtres blanches, un assidu de la maison, depuis le déjeuner au pavillon
des Bourrel.
--Toi, quelle bonne surprise! s'écria Yvonne levée en sursaut, et
rougissant (Tiens, pourquoi donc?)...--Germaine va être bien contente.
Vous permettez, comte?
M. Soulier non seulement permit, mais supplia, d'un geste ravi. Yvonne,
précédant Hélène en silence,--qu'eussent-elles dit, à présent?--traversa
un couloir, poussa la porte de la chambre de Germaine. Une odeur d'éther
s'en exhalait; les rideaux tirés laissaient à peine voir dans le
demi-jour le lit où gisait une forme blanche. On entendit un ou deux
petits gémissements.
--Qui est là? demanda une voix faible.
Yvonne se retirait sans répondre, fermait la porte sur Hélène.
--C'est toi, Yvonne? reprit la voix tandis qu'un visage pâle se tournait
sur l'oreiller.
Hélène chercha la main de la malade, une pauvre main brûlante, et dit
très bas:
--C'est moi, Hélène.
--Toi! dit Germaine, et elle se souleva d'un air effrayé, sans lâcher la
main pitoyable, qu'elle serrait désespérément; et tout à coup Hélène
sentit une pluie chaude qui lui tombait sur les doigts, Germaine
sanglotait:
--Oh! mon Dieu! mon Dieu!
Hélène en venant s'était raidie; des sentiments contraires l'agitaient,
mépris, indignation, douleur. Toute sa fierté, sa pureté protestaient
contre une chute dont elle mesurait la profondeur sans pouvoir
comprendre par quelle pente insensible la malheureuse avait glissé; elle
éprouvait une sorte d'horreur physique pour ce qu'un pareil entraînement
comportait à ses yeux d'inavouable, de mystérieuse honte; mais, quand
elle fut en face d'une si grande détresse, la pitié l'emporta. Elle ne
vit plus, dans cette femme au désespoir, qu'une soeur infortunée,
victime d'une éducation et de moeurs absurdes. La pauvre Germaine était
moins responsable que son complice; l'inégalité de l'expiation la
révolta. Les reproches que sa conscience lui dictait, elle manqua de
courage pour les faire; ses yeux s'emplirent de larmes.
Germaine éperdue répétait comme une enfant:
--C'est affreux, affreux, je ne veux pas aller en prison, j'aime mieux
mourir!--Elle baissa la voix:--J'ai essayé hier soir, oui, j'ai voulu
boire du laudanum, et puis au dernier moment je n'ai pas pu. N'est-ce
pas que je n'irai pas en prison? C'est à devenir folle!
--Calme-toi, dit Hélène, ton mari réfléchira, on lui fera comprendre...
--Un homme si bien, je le croyais du moins, déshonorer une femme, et sa
femme encore! Conçoit-on cela? Pourquoi s'acharne-t-il après moi? Que
lui ai-je fait? On a plus d'égards envers une femme qu'on a aimée!
Excepté ma faute, je n'ai rien à me reprocher.
Elle parlait avec une sincérité si convaincue, une inconscience si
déroutante, qu'Hélène en fut blessée; sa loyauté se révolta. Elle fut
franche:
--Crois-tu donc que ta faute ne soit rien?
Germaine la contempla avec étonnement, comme si elle ne saisissait pas
tout de suite; puis désolée:
--Oh! si, si! je me repens amèrement. Mais tu ne comprends pas, tu ne
peux pas comprendre, toi. Je n'étais pas libre, je ne m'appartenais
pas...
A son tour, Hélène fut déconcertée.
--Tu ne t'appartenais pas! prononça-t-elle avec un sourire incrédule,
presque méprisant.
Bien bas, Germaine murmura:
--Non, André...--et sans la regarder:--je te jure, je ne sais pas
comment j'en suis venue là... André l'a voulu!--D'un ton pleurard elle
ajouta:--Je me défendais, j'ai résisté longtemps...
--Oh! comme tu es lâche! fit Hélène. Tu n'as même pas le courage de ta
mauvaise action. C'est André, dis-tu?... Et toi, est-ce que tu n'avais
pas une volonté, une âme libre, pour te respecter et respecter les
autres?
Et en même temps, cette faiblesse un peu vile la ramenait de la colère à
la pitié. Elle revoyait Germaine en jupe courte, mollets bien pris dans
les guêtres le jour de la partie de chasse, ses yeux brillants de
champagne, puis la docilité avec laquelle elle s'était assise à côté
d'André dans la charrette. Une grande tristesse la pénétra. Elle sentait
tout cela si petit, si mesquin, si douloureux à voir! Elle étouffait
dans la pièce sombre, ou le linge de corps de Germaine gisait sur des
meubles, en désordre.
--Ça manque d'air, fit-elle. C'est malsain de s'engourdir dans le noir.
Voyons, du courage. Lève-toi!
Mais Germaine gémissait:
--Je n'en aurai pas la force. Hier, j'étais si résolue à en finir!
J'avais versé tout un flacon de laudanum dans un verre. Si je l'avais
bu, pourtant... C'est affreux, affreux!
Hélène eut un sourire, et bien que parfaitement rassurée:
--Tu l'as jeté, j'espère!
--Oh! oui... Ah! si le courage ne m'avait pas manqué! Et puis l'idée que
je serais trop laide, une fois morte.
Relevant à deux mains sa broussaille de cheveux fous, elle demanda
timidement:
--Quelle heure est-il, ma bonne Hélène? Comment, si tard?--Et surprenant
un mouvement de curiosité chez sa cousine:--C'est parce que... je n'ai
rien pris depuis hier matin.
--Veux-tu une tasse de bouillon, du chocolat?
Germaine hésita pour la forme:
--Un peu de chocolat, oui.
--Avec du pain?
--Non, sans...
Hélène avait une forte envie de rire, de pleurer aussi. Elle se
reconnaissait impuissante. La consoler? Allons, ce serait vite fait. La
sermonner? Elle ne comprendrait pas. Il était bien temps d'ailleurs!
Qu'elle lui laissât du moins un bon souvenir de grande soeur, un de ces
sourires qui mettent du baume sur la plaie. Elle ouvrit les rideaux,
sonna la femme de chambre, retapa les oreillers de Germaine, puis lui
servit son chocolat, la fit manger. Pauvre petite, aux dernières
cuillerées, de grosses larmes se remettaient à couler, intarissablement,
sur ses joues rondes aux fossettes creusées pour le sourire. Remords?
Non, regrets. Tant d'ennuis à subir, tout ce que l'on dirait!...
Hélène, en rentrant, éprouvait une vraie colère contre André. Son
monstrueux égoïsme d'homme! Elle se sentait atteinte par l'humiliation,
la dégradation de sa cousine, elle s'en voulait d'être une femme. Les
hommes, en vérité, avaient trop beau jeu. Séduire, c'est charmant: quant
aux suites!... Le cuisant soupçon, la brûlure au coeur lui revinrent...
Vernières! elle se serait crue plus forte. Un petit papier sale
pouvait-il lui gâter ainsi la vie? En vain elle repoussait l'outrage,
elle y pensait sans cesse. La bourrasque des derniers événements, en la
chassant d'elle-même pour l'occuper d'autrui, avait laissé intactes sa
tristesse et ses craintes. Elle y revenait, à chaque minute de suspens.
C'était plus fort qu'elle. Qui avait pu lui écrire cela? Pourquoi lui
aurait-on écrit un mensonge? Ce nom, Henriette Leroy, la poursuivait.
Elle en marquait un visage, se représentait la femme. Où la trouver?
Cherche! Le monde est grand. Le mépris de la lettre anonyme... Oui, elle
méprisait, mais cela ne l'empêchait pas de souffrir. Cette idée que
quelqu'un d'obscur, de caché, lui en voulait, avait quelque chose
d'odieux. Si encore elle savait tout; mais où, comment vérifier? Ah! le
poison était dosé à souhait. Dans le jour, durant ces deux semaines,
l'occupation, les courses en amortissaient l'effet; il reprenait sa
force lente, aux heures d'insomnie.
Si c'était vrai! Un secret pareil expliquerait ce qui persistait
d'indéfinissable en Vernières, sa correction glacée, maîtrise et
réserve. Certaines façons d'épier les gens à la dérobée, de scruter les
intentions du regard, de la voix. Mais aussitôt, elle se disait:
«Allons, c'est insensé! Un acte aussi monstrueux? Impossible! On ne
rejette pas sans miséricorde une femme qui s'est donnée entièrement à
vous; et puis l'enfant, on ne renie pas son enfant, voyons, on ne
l'expose pas à la faim, au froid, au vice, à la mort!»
Le départ subit de Vernières, en Dordogne, son absence prolongeaient ce
cauchemar. S'il avait été là, seulement!... Aussi quel battement de
coeur, quelle surprise lorsque, avant le déjeuner,--sa mère et tante
Édith sorties depuis le matin n'étaient pas encore rentrées,--la bonne
vint la prévenir que M. de Vernières attendait au salon. Une joie qui
lui fit mal, un espoir avec des élancements de crainte. Puis, ce franc
courage qui était la marque de sa nature l'emporta: savoir la vérité
coûte que coûte, ne pas subir une minute de plus l'angoisse du doute et
l'horreur du mensonge.
Vernières avait sa fine pâleur habituelle, son beau regard cerné; il
avait maigri. Son charme, cette fois tout de mélancolie, émut Hélène. Il
avait été très inquiet, avait dû veiller plusieurs nuits au chevet de sa
mère. Il donnait des détails avec discrétion, simplicité. Elle se sentit
à mille lieues de la lettre anonyme. Une pudeur aussi la retenait.
Devina-t-il son malaise? La conversation s'arrêta. Il se levait, allait
prendre congé. Elle eut honte de le laisser partir, sans avoir affronté
le danger:
--Tenez, dit-elle tout à coup, lisez donc cela!
Elle lui tendit la lettre. Elle vit sa surprise, son trouble... Mais,
n'était-ce pas bien naturel? Que devait-il croire, que pouvait-il penser
d'une démarche en apparence aussi simple, si contraire au fond à
l'usage, aux convenances? Elle rougit, tandis qu'avec une attention
prudente, les traits contractés à mesure, il lisait, relisait l'étrange
papier. Puis il releva les yeux,--comme ils étaient purs!--il
sourit,--quelle hautaine ironie!
--Eh bien? demanda-t-elle.
Il avait replié la lettre, la déposait sur la table avec une moue
méprisante, un retrait du geste. La tête rejetée en arrière, son visage
fermé, l'attitude entière criaient l'indignation, le dédain muet de son
innocence blessée.
Il se taisait toujours.
--Voyons, reprit-elle, ne me direz-vous pas un mot? Je vous crois
d'avance. Une parole suffit.
Alors, avec une supériorité amère, et balayant d'un revers de main
l'imaginaire suspicion:
--Est-ce qu'on se défend contre de pareilles attaques?
Puis sa voix se mouilla, tremblante d'une vraie douleur:
--Vous ne me demandez qu'un mot, vous doutez donc? Comme si vous ne
voyiez pas qu'une telle question, quand on aime, est la plus sanglante
des injures!
Elle sentit douloureusement le reproche; un élan de confiance et
d'affection lui réchauffa le coeur; et bien en face:
--Oui, jurez-moi que j'étais folle, que vous me pardonnez!
Les beaux yeux de Vernières eurent un éclair de mansuétude et de
triomphe:
--Je vous le jure, dit-il gravement.
--Vous ne connaissez pas cette femme?
--Puisque je vous le dis.
D'un mouvement prompt, Hélène froissait et déchirait le papier abject en
mille menus morceaux, et dans la gracieuseté de son acte, il y avait du
dégoût et de la joie.
Ils se mirent à causer, rapprochés, fondus dans un besoin de communion,
de tendresse. Du péril côtoyé, de la douleur évanouie, il leur restait
une loquacité un peu fébrile qui, par moments, tombait en silences où
ils essayaient de se pénétrer. Clair comme le jour, Vernières démontra
l'ignominie de tels procédés, l'inanité de ces basses manoeuvres, fruits
de la plus lâche envie. Il s'étonnait toujours qu'on pût traîner
derrière soi des rancunes inconnues. Un sourire attristé souligna son
indifférence devant ces haines injustifiées. Qui sait d'où cela pouvait
venir, de quel arrière-fond d'antichambre ou de boutique? Pauvre Hélène,
avoir souffert de cela... Il l'en plaignit, avec des mots câlins et
mesurés.
--Nous n'en parlerons jamais plus, dit-elle.
Elle ressentait un soulagement inexprimable, une honte confuse de ses
soupçons. Sensation douce, qui, après son départ, se changea en angoisse
sourde. Elle gardait au coeur une invisible meurtrissure.
* * * * *
Le lendemain, rue du Croissant, Hélène et Mme Hopkins gravissaient le
vaste escalier boueux d'une de ces grandes maisons à six étages, ruches
énormes pleines d'un va-et-vient de portefaix et de camelots, dans un
claquement de portes battantes, une rumeur de voix, un ronflement
ininterrompu de machines. Deux journaux du soir avec leurs bureaux de
rédaction et leurs imprimeries, une fabrique d'abat-jour en gros, des
ateliers de fournitures pour modes y mélangeaient leur vie fiévreuse:
coudoiement de typos alertes, de journalistes à monocle, d'ouvrières en
cheveux. Les deux femmes se signalaient d'un regard leurs mines
souffreteuses et chiffonnées, pâles maigreurs, teints bouffis, où
quelque chose de joli persistait à fleurir. De lourds cylindres de
papier à l'odeur fade encombraient le passage. Au troisième une plaque
de cuivre à lettres noires, une porte ouverte: L'_Avenir_.
Elles longèrent un couloir vitré. Derrière son comptoir, un garçon de
bureau attentif se levait:
--Ces dames désirent?
Puis reconnaissant Hélène, il s'exclamait d'une voix émue:
--Ah! mademoiselle!
Une expression de dévouement infini éclaira son visage. Avec son bras en
écharpe et sa tenue décente, Flénu, par sa résignation, son air
d'incurable tristesse, inspirait la compassion.
--Mon filleul va bien? demanda Hélène en souriant.
Et à travers les remerciements balbutiés du malheureux, elle revoyait la
figure brûlante et blême, les yeux de souffrance de Marthe.
Une portière se souleva. Grande et forte, le front haut sous les cheveux
gris, son regard clair lancé droit, Minna Herkaërt parut sur le seuil de
son bureau. Empanachée d'un chapeau à plumes, une femme à bandeaux
blonds et chair de cire prenait congé. Hélène d'un coup de coude la
désignait à tante Édith: c'était Sophie Groetz, la Viennoise
prétentieuse et sensible qui harcelait tous les journaux féministes et
l'_Avenir_ en particulier de manuscrits souvent refusés, chroniques,
romans et contes, où les hommes étaient invariablement des scélérats,
les femmes des martyres. Mais déjà les trois amies étaient dans la
petite pièce, Minna tenant la main d'Hélène et questionnant
affectueusement du regard Mme Hopkins.
--J'ai reçu votre lettre, ma chérie, dit-elle à la jeune fille. Eh bien!
je pense qu'il faut éviter le scandale à tout prix. Croyez-vous vraiment
ce pauvre snob de Du Marty capable d'une vengeance pareille, si
contraire aux habitudes? Et l'opinion?
Hélène hocha la tête: Un imbécile est capable de tout! Minna haussait
les épaules:
--Mais il faudrait être une canaille fieffée! Il n'a donc rien à se
reprocher, lui? Soyez tranquille, jamais il n'osera. J'ameuterai plutôt
la presse.
A peine Mme Hopkins, heureuse de se réchauffer à la sympathie virile de
Minna, avait-elle le temps de dire en quelques phrases fortes l'amer
chagrin, les soucis que lui apportaient depuis un an ses voyages en
France,--Ah! la calme maison blanche du Devonshire, les grands prés où
les boeufs ruminaient par bandes, le frais brouillard de la rivière,
sous les peupliers!--la porte s'ouvrait en coup de vent. Mme Morchesne
fit irruption. Un corsage sang de boeuf et des gants trop clairs
soulignaient sa redoutable laideur. Un plat canotier d'homme élargissait
sa figure rougeaude et rapetissait sa personne trapue. De sa voix
caverneuse, la présidente de la Ligue pour l'émancipation des femmes
décerna quelques louanges enthousiastes à Minna à propos de son dernier
article: «Éducation de la jeune fille.» Hélène et Mme Hopkins eurent
leur part de compliments. On était entre défenseurs d'une même cause.
«Sus au tyran!»
--M. Morchesne va bien? s'enquit Hélène malicieusement.
--Merci, gronda l'organe ronflant. Il doit revenir me reprendre. Je l'ai
envoyé après déjeuner à Passy, s'entendre avec le directeur de la salle
Desbordes-Valmore pour ma conférence. Une bonne heure pour aller, autant
pour revenir, à pied bien entendu. C'est excellent pour ses rhumatismes.
Je suis étonnée de ne pas le trouver ici.
Mme Hopkins s'informa de la date. L'émancipatrice tira de son calepin
des cartes d'invitation où se lisait en grosses lettres: «Mme MORCHESNE.
_Droits politiques des femmes_» et les distribua avec profusion. Puis,
tournée vers Minna:
--Mais, chère grande amie, dit-elle en faisant vibrer les _rr_, ne nous
ferez-vous pas l'honneur de venir dire aussi quelques mots. Olympie
Farnel doit prononcer une petite allocution. Si vous consentiez à donner
à votre tour? Rien que quelques mots! vous développeriez par exemple
votre admirable article...
Minna haïssait la fougue maladroite et le zèle intolérant de Mme
Morchesne; elle s'excusa sur sa santé. La grosse femme, qui ne tenait
pas au fond à une concurrence redoutable, n'eut garde d'insister. Elle
se répandit en un dithyrambe nouveau. Une seule chose l'avait taquinée
parmi toutes les belles idées de Minna: pourquoi confier à l'homme, du
mari à la femme, du père à la fille, le soin d'améliorer, de transformer
peu à peu l'éducation des jeunes filles futures? Aux femmes de se
libérer seules. Pas de composition avec l'ennemi!
En quelques phrases incisives, dédaigneuses presque, Minna répondait:
«Cette lente modification, la femme seule n'en viendrait pas facilement
à bout. Avec l'âme que des siècles de soumission, la longue habitude
d'être protégée lui ont faite, comment s'affranchir du jour au
lendemain? Cette idée que pour un meilleur avenir des enfants, de la
race, la femme doit s'élever à être vraiment l'égale de l'homme dans la
responsabilité et l'effort communs, il faut petit à petit que les hommes
s'en pénètrent d'abord: qu'ils nous aident, dans leur propre intérêt, à
développer en nous, leurs filles, leurs femmes, ce sentiment de notre
conscience et de notre mission. Ce qui manque à tant de femmes,--aussi
bien à celles, moins nombreuses chaque jour, qui trouvent dans le
mariage un abri, qu'à la foule toujours croissante de celles qui doivent
faire leur vie elles-mêmes,--ce qui nous manque, à presque toutes, c'est
une âme pondérée, volontaire. On ne l'acquiert pas en un jour. Il nous
faut compter sur l'évolution de l'opinion, des moeurs. Commençons par
vivifier l'éducation étroite et bornée de nos couvents, de la plupart
des écoles. Du soleil, de l'air, ouvrons les fenêtres sur la vie! Que la
jeune fille cesse d'être jetée, pleine d'illusions, dans une société
qu'elle ignore. Leçons de choses, écoles professionnelles; qu'élevée
davantage en compagnie de l'homme, elle devienne moins romanesque, moins
accessible à la séduction de l'inconnu. Qu'elle prenne conscience de ses
droits, de ses devoirs. Qu'elle soit capable de gagner son pain.» Et
concluant, Minna jetait avec une conviction chaleureuse:
--Je sais bien, moi, que loin de perdre à ce changement, comme les
hommes le proclament d'avance, nous ne pouvons qu'y trouver avantage. On
ne nous en aimera pas moins; on nous respectera plus. Si nous
savons nous développer avec calme, avec sagesse, jamais nous
n'abdiquerons,--vous êtes là pour le prouver, ma petite Hélène,--ce qui
fait notre charme propre, la grâce et la pudeur natives.
Mme Morchesne, intraitable, allait se remettre à tonner contre
l'oppresseur héréditaire; mais on frappait à la porte, Miss Pelboom
entra, plus sèche et plus anguleuse que jamais. C'était bien, dans son
veston et sa culotte de cycliste, le plus maigre petit garçon que l'on
pût voir, torse plat et hanches droites. Cette jeune personne, mise au
fait, regretta seulement que l'éminente directrice eût, à son avis, fait
une part insuffisante, dans l'éducation de la jeune fille, aux sports
athlétiques, à ces exercices violents et libres qui affranchissent
l'esprit, fortifient la volonté, en durcissant les muscles.
Mais un grattement timide se faisait entendre.
--Je suis sûre que c'est mon mari, dit Mme Morchesne, de sa voix de
basse.
Et en effet M. Morchesne, longue et douce tête de mouton sur un buste
mince et de hautes jambes pliantes, s'encadra dans l'ouverture de la
porte. Il avait de gros paquets à la main,--commissions de la prévoyante
et inexorable Mme Morchesne, et semblait mort de fatigue. Il s'assit
péniblement et, mal convaincu de l'efficacité des longues marches,
résigné d'ailleurs, donna des nouvelles de ses rhumatismes.
D'autres gens venaient encore: le vieux philosophe Dureau,
l'intelligente et belle Andrée Vergnes, dont les paysages avaient été
très remarqués au dernier Salon. Hélène et Mme Hopkins se levèrent.
Minna leur disait d'un regard son regret de n'avoir pu causer vraiment,
elles n'avaient pas échangé dix paroles. Mais il y a des jours comme
cela: le coeur voudrait se confier; tout s'y oppose. Pourtant Hélène eût
bien souhaité parler à sa vieille, à sa chère amie, de la lettre anonyme
déchirée en morceaux, de la petite souffrance obscure... Henriette
Leroy!
Au bas de l'escalier, elles voyaient descendre, d'un fiacre qui
s'arrêtait juste devant la maison, le beau Dormoy, portière claquante.
Un long pardessus clair, le chapeau à huit reflets, des gants neufs,
l'allure dégagée. Il les reconnut, se prit à rougir, visiblement gêné.
Saluts, présentation; il allait porter un article de critique à l'_Écho
du soir_, il se hâta de prendre congé. Comme elles tournaient l'angle,
elles s'étonnèrent de voir, penchée à la vitre du fiacre et les suivant
avec une curiosité malveillante, presque jalouse, une femme grosse et
déjà vieille, à cheveux roux, paupières lourdes et joues trop roses,
relevées de fard. Son masque empâté disait la fille sur le retour. Une
même impression traversa leur silence. Qu'avaient de commun de Dormoy et
cette vilaine femme?