III

--Germaine veut te voir, avait dit tante Édith en rentrant. Et plus émue

qu'elle ne le voulait paraître, elle répondait, à l'interrogation

anxieuse d'Hélène:--Elle t'en supplie.

L'oncle Dugast occupait un somptueux entresol, boulevard Haussmann. Le

lendemain Hélène, qui n'avait pu fermer l'oeil de la nuit, montait très

vite l'escalier,--le temps de surprendre le regard curieux, averti du

concierge; elle sonnait, et passant devant le salut du grand laquais en

habit,--lui aussi devait savoir,--elle pénétrait de son air décidé dans

le salon. Deux personnes y chuchotaient familièrement: Yvonne et un

vieux monsieur au crâne luisant. Elle ne le reconnut pas tout de suite,

tant il avait rajeuni; c'était le comte Soulier, complet gris perle et

guêtres blanches, un assidu de la maison, depuis le déjeuner au pavillon

des Bourrel.

--Toi, quelle bonne surprise! s'écria Yvonne levée en sursaut, et

rougissant (Tiens, pourquoi donc?)...--Germaine va être bien contente.

Vous permettez, comte?

M. Soulier non seulement permit, mais supplia, d'un geste ravi. Yvonne,

précédant Hélène en silence,--qu'eussent-elles dit, à présent?--traversa

un couloir, poussa la porte de la chambre de Germaine. Une odeur d'éther

s'en exhalait; les rideaux tirés laissaient à peine voir dans le

demi-jour le lit où gisait une forme blanche. On entendit un ou deux

petits gémissements.

--Qui est là? demanda une voix faible.

Yvonne se retirait sans répondre, fermait la porte sur Hélène.

--C'est toi, Yvonne? reprit la voix tandis qu'un visage pâle se tournait

sur l'oreiller.

Hélène chercha la main de la malade, une pauvre main brûlante, et dit

très bas:

--C'est moi, Hélène.

--Toi! dit Germaine, et elle se souleva d'un air effrayé, sans lâcher la

main pitoyable, qu'elle serrait désespérément; et tout à coup Hélène

sentit une pluie chaude qui lui tombait sur les doigts, Germaine

sanglotait:

--Oh! mon Dieu! mon Dieu!

Hélène en venant s'était raidie; des sentiments contraires l'agitaient,

mépris, indignation, douleur. Toute sa fierté, sa pureté protestaient

contre une chute dont elle mesurait la profondeur sans pouvoir

comprendre par quelle pente insensible la malheureuse avait glissé; elle

éprouvait une sorte d'horreur physique pour ce qu'un pareil entraînement

comportait à ses yeux d'inavouable, de mystérieuse honte; mais, quand

elle fut en face d'une si grande détresse, la pitié l'emporta. Elle ne

vit plus, dans cette femme au désespoir, qu'une soeur infortunée,

victime d'une éducation et de moeurs absurdes. La pauvre Germaine était

moins responsable que son complice; l'inégalité de l'expiation la

révolta. Les reproches que sa conscience lui dictait, elle manqua de

courage pour les faire; ses yeux s'emplirent de larmes.

Germaine éperdue répétait comme une enfant:

--C'est affreux, affreux, je ne veux pas aller en prison, j'aime mieux

mourir!--Elle baissa la voix:--J'ai essayé hier soir, oui, j'ai voulu

boire du laudanum, et puis au dernier moment je n'ai pas pu. N'est-ce

pas que je n'irai pas en prison? C'est à devenir folle!

--Calme-toi, dit Hélène, ton mari réfléchira, on lui fera comprendre...

--Un homme si bien, je le croyais du moins, déshonorer une femme, et sa

femme encore! Conçoit-on cela? Pourquoi s'acharne-t-il après moi? Que

lui ai-je fait? On a plus d'égards envers une femme qu'on a aimée!

Excepté ma faute, je n'ai rien à me reprocher.

Elle parlait avec une sincérité si convaincue, une inconscience si

déroutante, qu'Hélène en fut blessée; sa loyauté se révolta. Elle fut

franche:

--Crois-tu donc que ta faute ne soit rien?

Germaine la contempla avec étonnement, comme si elle ne saisissait pas

tout de suite; puis désolée:

--Oh! si, si! je me repens amèrement. Mais tu ne comprends pas, tu ne

peux pas comprendre, toi. Je n'étais pas libre, je ne m'appartenais

pas...

A son tour, Hélène fut déconcertée.

--Tu ne t'appartenais pas! prononça-t-elle avec un sourire incrédule,

presque méprisant.

Bien bas, Germaine murmura:

--Non, André...--et sans la regarder:--je te jure, je ne sais pas

comment j'en suis venue là... André l'a voulu!--D'un ton pleurard elle

ajouta:--Je me défendais, j'ai résisté longtemps...

--Oh! comme tu es lâche! fit Hélène. Tu n'as même pas le courage de ta

mauvaise action. C'est André, dis-tu?... Et toi, est-ce que tu n'avais

pas une volonté, une âme libre, pour te respecter et respecter les

autres?

Et en même temps, cette faiblesse un peu vile la ramenait de la colère à

la pitié. Elle revoyait Germaine en jupe courte, mollets bien pris dans

les guêtres le jour de la partie de chasse, ses yeux brillants de

champagne, puis la docilité avec laquelle elle s'était assise à côté

d'André dans la charrette. Une grande tristesse la pénétra. Elle sentait

tout cela si petit, si mesquin, si douloureux à voir! Elle étouffait

dans la pièce sombre, ou le linge de corps de Germaine gisait sur des

meubles, en désordre.

--Ça manque d'air, fit-elle. C'est malsain de s'engourdir dans le noir.

Voyons, du courage. Lève-toi!

Mais Germaine gémissait:

--Je n'en aurai pas la force. Hier, j'étais si résolue à en finir!

J'avais versé tout un flacon de laudanum dans un verre. Si je l'avais

bu, pourtant... C'est affreux, affreux!

Hélène eut un sourire, et bien que parfaitement rassurée:

--Tu l'as jeté, j'espère!

--Oh! oui... Ah! si le courage ne m'avait pas manqué! Et puis l'idée que

je serais trop laide, une fois morte.

Relevant à deux mains sa broussaille de cheveux fous, elle demanda

timidement:

--Quelle heure est-il, ma bonne Hélène? Comment, si tard?--Et surprenant

un mouvement de curiosité chez sa cousine:--C'est parce que... je n'ai

rien pris depuis hier matin.

--Veux-tu une tasse de bouillon, du chocolat?

Germaine hésita pour la forme:

--Un peu de chocolat, oui.

--Avec du pain?

--Non, sans...

Hélène avait une forte envie de rire, de pleurer aussi. Elle se

reconnaissait impuissante. La consoler? Allons, ce serait vite fait. La

sermonner? Elle ne comprendrait pas. Il était bien temps d'ailleurs!

Qu'elle lui laissât du moins un bon souvenir de grande soeur, un de ces

sourires qui mettent du baume sur la plaie. Elle ouvrit les rideaux,

sonna la femme de chambre, retapa les oreillers de Germaine, puis lui

servit son chocolat, la fit manger. Pauvre petite, aux dernières

cuillerées, de grosses larmes se remettaient à couler, intarissablement,

sur ses joues rondes aux fossettes creusées pour le sourire. Remords?

Non, regrets. Tant d'ennuis à subir, tout ce que l'on dirait!...

Hélène, en rentrant, éprouvait une vraie colère contre André. Son

monstrueux égoïsme d'homme! Elle se sentait atteinte par l'humiliation,

la dégradation de sa cousine, elle s'en voulait d'être une femme. Les

hommes, en vérité, avaient trop beau jeu. Séduire, c'est charmant: quant

aux suites!... Le cuisant soupçon, la brûlure au coeur lui revinrent...

Vernières! elle se serait crue plus forte. Un petit papier sale

pouvait-il lui gâter ainsi la vie? En vain elle repoussait l'outrage,

elle y pensait sans cesse. La bourrasque des derniers événements, en la

chassant d'elle-même pour l'occuper d'autrui, avait laissé intactes sa

tristesse et ses craintes. Elle y revenait, à chaque minute de suspens.

C'était plus fort qu'elle. Qui avait pu lui écrire cela? Pourquoi lui

aurait-on écrit un mensonge? Ce nom, Henriette Leroy, la poursuivait.

Elle en marquait un visage, se représentait la femme. Où la trouver?

Cherche! Le monde est grand. Le mépris de la lettre anonyme... Oui, elle

méprisait, mais cela ne l'empêchait pas de souffrir. Cette idée que

quelqu'un d'obscur, de caché, lui en voulait, avait quelque chose

d'odieux. Si encore elle savait tout; mais où, comment vérifier? Ah! le

poison était dosé à souhait. Dans le jour, durant ces deux semaines,

l'occupation, les courses en amortissaient l'effet; il reprenait sa

force lente, aux heures d'insomnie.

Si c'était vrai! Un secret pareil expliquerait ce qui persistait

d'indéfinissable en Vernières, sa correction glacée, maîtrise et

réserve. Certaines façons d'épier les gens à la dérobée, de scruter les

intentions du regard, de la voix. Mais aussitôt, elle se disait:

«Allons, c'est insensé! Un acte aussi monstrueux? Impossible! On ne

rejette pas sans miséricorde une femme qui s'est donnée entièrement à

vous; et puis l'enfant, on ne renie pas son enfant, voyons, on ne

l'expose pas à la faim, au froid, au vice, à la mort!»

Le départ subit de Vernières, en Dordogne, son absence prolongeaient ce

cauchemar. S'il avait été là, seulement!... Aussi quel battement de

coeur, quelle surprise lorsque, avant le déjeuner,--sa mère et tante

Édith sorties depuis le matin n'étaient pas encore rentrées,--la bonne

vint la prévenir que M. de Vernières attendait au salon. Une joie qui

lui fit mal, un espoir avec des élancements de crainte. Puis, ce franc

courage qui était la marque de sa nature l'emporta: savoir la vérité

coûte que coûte, ne pas subir une minute de plus l'angoisse du doute et

l'horreur du mensonge.

Vernières avait sa fine pâleur habituelle, son beau regard cerné; il

avait maigri. Son charme, cette fois tout de mélancolie, émut Hélène. Il

avait été très inquiet, avait dû veiller plusieurs nuits au chevet de sa

mère. Il donnait des détails avec discrétion, simplicité. Elle se sentit

à mille lieues de la lettre anonyme. Une pudeur aussi la retenait.

Devina-t-il son malaise? La conversation s'arrêta. Il se levait, allait

prendre congé. Elle eut honte de le laisser partir, sans avoir affronté

le danger:

--Tenez, dit-elle tout à coup, lisez donc cela!

Elle lui tendit la lettre. Elle vit sa surprise, son trouble... Mais,

n'était-ce pas bien naturel? Que devait-il croire, que pouvait-il penser

d'une démarche en apparence aussi simple, si contraire au fond à

l'usage, aux convenances? Elle rougit, tandis qu'avec une attention

prudente, les traits contractés à mesure, il lisait, relisait l'étrange

papier. Puis il releva les yeux,--comme ils étaient purs!--il

sourit,--quelle hautaine ironie!

--Eh bien? demanda-t-elle.

Il avait replié la lettre, la déposait sur la table avec une moue

méprisante, un retrait du geste. La tête rejetée en arrière, son visage

fermé, l'attitude entière criaient l'indignation, le dédain muet de son

innocence blessée.

Il se taisait toujours.

--Voyons, reprit-elle, ne me direz-vous pas un mot? Je vous crois

d'avance. Une parole suffit.

Alors, avec une supériorité amère, et balayant d'un revers de main

l'imaginaire suspicion:

--Est-ce qu'on se défend contre de pareilles attaques?

Puis sa voix se mouilla, tremblante d'une vraie douleur:

--Vous ne me demandez qu'un mot, vous doutez donc? Comme si vous ne

voyiez pas qu'une telle question, quand on aime, est la plus sanglante

des injures!

Elle sentit douloureusement le reproche; un élan de confiance et

d'affection lui réchauffa le coeur; et bien en face:

--Oui, jurez-moi que j'étais folle, que vous me pardonnez!

Les beaux yeux de Vernières eurent un éclair de mansuétude et de

triomphe:

--Je vous le jure, dit-il gravement.

--Vous ne connaissez pas cette femme?

--Puisque je vous le dis.

D'un mouvement prompt, Hélène froissait et déchirait le papier abject en

mille menus morceaux, et dans la gracieuseté de son acte, il y avait du

dégoût et de la joie.

Ils se mirent à causer, rapprochés, fondus dans un besoin de communion,

de tendresse. Du péril côtoyé, de la douleur évanouie, il leur restait

une loquacité un peu fébrile qui, par moments, tombait en silences où

ils essayaient de se pénétrer. Clair comme le jour, Vernières démontra

l'ignominie de tels procédés, l'inanité de ces basses manoeuvres, fruits

de la plus lâche envie. Il s'étonnait toujours qu'on pût traîner

derrière soi des rancunes inconnues. Un sourire attristé souligna son

indifférence devant ces haines injustifiées. Qui sait d'où cela pouvait

venir, de quel arrière-fond d'antichambre ou de boutique? Pauvre Hélène,

avoir souffert de cela... Il l'en plaignit, avec des mots câlins et

mesurés.

--Nous n'en parlerons jamais plus, dit-elle.

Elle ressentait un soulagement inexprimable, une honte confuse de ses

soupçons. Sensation douce, qui, après son départ, se changea en angoisse

sourde. Elle gardait au coeur une invisible meurtrissure.

* * * * *

Le lendemain, rue du Croissant, Hélène et Mme Hopkins gravissaient le

vaste escalier boueux d'une de ces grandes maisons à six étages, ruches

énormes pleines d'un va-et-vient de portefaix et de camelots, dans un

claquement de portes battantes, une rumeur de voix, un ronflement

ininterrompu de machines. Deux journaux du soir avec leurs bureaux de

rédaction et leurs imprimeries, une fabrique d'abat-jour en gros, des

ateliers de fournitures pour modes y mélangeaient leur vie fiévreuse:

coudoiement de typos alertes, de journalistes à monocle, d'ouvrières en

cheveux. Les deux femmes se signalaient d'un regard leurs mines

souffreteuses et chiffonnées, pâles maigreurs, teints bouffis, où

quelque chose de joli persistait à fleurir. De lourds cylindres de

papier à l'odeur fade encombraient le passage. Au troisième une plaque

de cuivre à lettres noires, une porte ouverte: L'_Avenir_.

Elles longèrent un couloir vitré. Derrière son comptoir, un garçon de

bureau attentif se levait:

--Ces dames désirent?

Puis reconnaissant Hélène, il s'exclamait d'une voix émue:

--Ah! mademoiselle!

Une expression de dévouement infini éclaira son visage. Avec son bras en

écharpe et sa tenue décente, Flénu, par sa résignation, son air

d'incurable tristesse, inspirait la compassion.

--Mon filleul va bien? demanda Hélène en souriant.

Et à travers les remerciements balbutiés du malheureux, elle revoyait la

figure brûlante et blême, les yeux de souffrance de Marthe.

Une portière se souleva. Grande et forte, le front haut sous les cheveux

gris, son regard clair lancé droit, Minna Herkaërt parut sur le seuil de

son bureau. Empanachée d'un chapeau à plumes, une femme à bandeaux

blonds et chair de cire prenait congé. Hélène d'un coup de coude la

désignait à tante Édith: c'était Sophie Groetz, la Viennoise

prétentieuse et sensible qui harcelait tous les journaux féministes et

l'_Avenir_ en particulier de manuscrits souvent refusés, chroniques,

romans et contes, où les hommes étaient invariablement des scélérats,

les femmes des martyres. Mais déjà les trois amies étaient dans la

petite pièce, Minna tenant la main d'Hélène et questionnant

affectueusement du regard Mme Hopkins.

--J'ai reçu votre lettre, ma chérie, dit-elle à la jeune fille. Eh bien!

je pense qu'il faut éviter le scandale à tout prix. Croyez-vous vraiment

ce pauvre snob de Du Marty capable d'une vengeance pareille, si

contraire aux habitudes? Et l'opinion?

Hélène hocha la tête: Un imbécile est capable de tout! Minna haussait

les épaules:

--Mais il faudrait être une canaille fieffée! Il n'a donc rien à se

reprocher, lui? Soyez tranquille, jamais il n'osera. J'ameuterai plutôt

la presse.

A peine Mme Hopkins, heureuse de se réchauffer à la sympathie virile de

Minna, avait-elle le temps de dire en quelques phrases fortes l'amer

chagrin, les soucis que lui apportaient depuis un an ses voyages en

France,--Ah! la calme maison blanche du Devonshire, les grands prés où

les boeufs ruminaient par bandes, le frais brouillard de la rivière,

sous les peupliers!--la porte s'ouvrait en coup de vent. Mme Morchesne

fit irruption. Un corsage sang de boeuf et des gants trop clairs

soulignaient sa redoutable laideur. Un plat canotier d'homme élargissait

sa figure rougeaude et rapetissait sa personne trapue. De sa voix

caverneuse, la présidente de la Ligue pour l'émancipation des femmes

décerna quelques louanges enthousiastes à Minna à propos de son dernier

article: «Éducation de la jeune fille.» Hélène et Mme Hopkins eurent

leur part de compliments. On était entre défenseurs d'une même cause.

«Sus au tyran!»

--M. Morchesne va bien? s'enquit Hélène malicieusement.

--Merci, gronda l'organe ronflant. Il doit revenir me reprendre. Je l'ai

envoyé après déjeuner à Passy, s'entendre avec le directeur de la salle

Desbordes-Valmore pour ma conférence. Une bonne heure pour aller, autant

pour revenir, à pied bien entendu. C'est excellent pour ses rhumatismes.

Je suis étonnée de ne pas le trouver ici.

Mme Hopkins s'informa de la date. L'émancipatrice tira de son calepin

des cartes d'invitation où se lisait en grosses lettres: «Mme MORCHESNE.

_Droits politiques des femmes_» et les distribua avec profusion. Puis,

tournée vers Minna:

--Mais, chère grande amie, dit-elle en faisant vibrer les _rr_, ne nous

ferez-vous pas l'honneur de venir dire aussi quelques mots. Olympie

Farnel doit prononcer une petite allocution. Si vous consentiez à donner

à votre tour? Rien que quelques mots! vous développeriez par exemple

votre admirable article...

Minna haïssait la fougue maladroite et le zèle intolérant de Mme

Morchesne; elle s'excusa sur sa santé. La grosse femme, qui ne tenait

pas au fond à une concurrence redoutable, n'eut garde d'insister. Elle

se répandit en un dithyrambe nouveau. Une seule chose l'avait taquinée

parmi toutes les belles idées de Minna: pourquoi confier à l'homme, du

mari à la femme, du père à la fille, le soin d'améliorer, de transformer

peu à peu l'éducation des jeunes filles futures? Aux femmes de se

libérer seules. Pas de composition avec l'ennemi!

En quelques phrases incisives, dédaigneuses presque, Minna répondait:

«Cette lente modification, la femme seule n'en viendrait pas facilement

à bout. Avec l'âme que des siècles de soumission, la longue habitude

d'être protégée lui ont faite, comment s'affranchir du jour au

lendemain? Cette idée que pour un meilleur avenir des enfants, de la

race, la femme doit s'élever à être vraiment l'égale de l'homme dans la

responsabilité et l'effort communs, il faut petit à petit que les hommes

s'en pénètrent d'abord: qu'ils nous aident, dans leur propre intérêt, à

développer en nous, leurs filles, leurs femmes, ce sentiment de notre

conscience et de notre mission. Ce qui manque à tant de femmes,--aussi

bien à celles, moins nombreuses chaque jour, qui trouvent dans le

mariage un abri, qu'à la foule toujours croissante de celles qui doivent

faire leur vie elles-mêmes,--ce qui nous manque, à presque toutes, c'est

une âme pondérée, volontaire. On ne l'acquiert pas en un jour. Il nous

faut compter sur l'évolution de l'opinion, des moeurs. Commençons par

vivifier l'éducation étroite et bornée de nos couvents, de la plupart

des écoles. Du soleil, de l'air, ouvrons les fenêtres sur la vie! Que la

jeune fille cesse d'être jetée, pleine d'illusions, dans une société

qu'elle ignore. Leçons de choses, écoles professionnelles; qu'élevée

davantage en compagnie de l'homme, elle devienne moins romanesque, moins

accessible à la séduction de l'inconnu. Qu'elle prenne conscience de ses

droits, de ses devoirs. Qu'elle soit capable de gagner son pain.» Et

concluant, Minna jetait avec une conviction chaleureuse:

--Je sais bien, moi, que loin de perdre à ce changement, comme les

hommes le proclament d'avance, nous ne pouvons qu'y trouver avantage. On

ne nous en aimera pas moins; on nous respectera plus. Si nous

savons nous développer avec calme, avec sagesse, jamais nous

n'abdiquerons,--vous êtes là pour le prouver, ma petite Hélène,--ce qui

fait notre charme propre, la grâce et la pudeur natives.

Mme Morchesne, intraitable, allait se remettre à tonner contre

l'oppresseur héréditaire; mais on frappait à la porte, Miss Pelboom

entra, plus sèche et plus anguleuse que jamais. C'était bien, dans son

veston et sa culotte de cycliste, le plus maigre petit garçon que l'on

pût voir, torse plat et hanches droites. Cette jeune personne, mise au

fait, regretta seulement que l'éminente directrice eût, à son avis, fait

une part insuffisante, dans l'éducation de la jeune fille, aux sports

athlétiques, à ces exercices violents et libres qui affranchissent

l'esprit, fortifient la volonté, en durcissant les muscles.

Mais un grattement timide se faisait entendre.

--Je suis sûre que c'est mon mari, dit Mme Morchesne, de sa voix de

basse.

Et en effet M. Morchesne, longue et douce tête de mouton sur un buste

mince et de hautes jambes pliantes, s'encadra dans l'ouverture de la

porte. Il avait de gros paquets à la main,--commissions de la prévoyante

et inexorable Mme Morchesne, et semblait mort de fatigue. Il s'assit

péniblement et, mal convaincu de l'efficacité des longues marches,

résigné d'ailleurs, donna des nouvelles de ses rhumatismes.

D'autres gens venaient encore: le vieux philosophe Dureau,

l'intelligente et belle Andrée Vergnes, dont les paysages avaient été

très remarqués au dernier Salon. Hélène et Mme Hopkins se levèrent.

Minna leur disait d'un regard son regret de n'avoir pu causer vraiment,

elles n'avaient pas échangé dix paroles. Mais il y a des jours comme

cela: le coeur voudrait se confier; tout s'y oppose. Pourtant Hélène eût

bien souhaité parler à sa vieille, à sa chère amie, de la lettre anonyme

déchirée en morceaux, de la petite souffrance obscure... Henriette

Leroy!

Au bas de l'escalier, elles voyaient descendre, d'un fiacre qui

s'arrêtait juste devant la maison, le beau Dormoy, portière claquante.

Un long pardessus clair, le chapeau à huit reflets, des gants neufs,

l'allure dégagée. Il les reconnut, se prit à rougir, visiblement gêné.

Saluts, présentation; il allait porter un article de critique à l'_Écho

du soir_, il se hâta de prendre congé. Comme elles tournaient l'angle,

elles s'étonnèrent de voir, penchée à la vitre du fiacre et les suivant

avec une curiosité malveillante, presque jalouse, une femme grosse et

déjà vieille, à cheveux roux, paupières lourdes et joues trop roses,

relevées de fard. Son masque empâté disait la fille sur le retour. Une

même impression traversa leur silence. Qu'avaient de commun de Dormoy et

cette vilaine femme?

Femmes nouvelles · 第 30 / 44 题