--Il me déplaît de discuter de tels sujets avec toi, tu me forces
cependant à te dire que la faute de la femme peut avoir des conséquences
si graves...
--Raison de plus pour se séparer bien vite, dignement. Je trouve, moi,
la trahison de l'homme déshonorante, d'autant plus déshonorante qu'il
est le chef de la famille, le gardien de l'honneur commun. Pourquoi
cette éternelle inégalité? Il fait bon naître homme.
D'un coup sec, M. Pierron claqua les feuillets du Code en les refermant
comme d'inexorables tenailles.
--Causons sérieusement, fit-il.
Ce furent de nouvelles lamentations de Mme Dugast et de la tante
Portier, récriminations vaines, résolutions subites aussitôt
abandonnées. M. Pierron, supplié par Hélène de s'entremettre, de tenter
une démarche auprès de Du Marty, refusa net: égoïsme de vieillard?
réserve d'ancien magistrat? Peut-être aussi cette conviction ancrée chez
les gens de justice que le temps arrange tout: les événements
d'eux-mêmes se modifient, la colère s'use, on réfléchit. Il partait
enfin; la tante Portier, dont le coupé attendait en bas, se leva en même
temps, elle le mettrait chez lui en passant; sitôt rentrée, elle
renverrait Édith. On n'avait rien décidé.
Restées seules, Hélène et sa mère se contemplèrent, dans un silence
d'effondrement. Comment tout cela tournerait-il? Mme Dugast joignit les
mains, douloureusement:
--Qui aurait jamais supposé?... Un mariage que j'ai fait moi-même!
Situation, fortune assorties... Tout avait l'air de marcher si bien!
Hélène eut aux lèvres un reproche facile. Que de fois sa mère lui avait
cité en exemple cette brillante union, si vite, si heureusement conclue!
«La convenance des relations, l'excellence des renseignements! A quoi
bon tant hésiter, avant de prononcer le oui définitif?...» Elle se
rappela mainte discussion, une notamment à la Neuville, le jour de sa
majorité. M. Dugast souriait, séparé d'elle par la table, tandis que sa
mère, pour lancer ses arguments, quittait, reprenait avec fièvre sa
broderie... L'événement, hélas! s'était chargé de répondre. Mais le
triomphe cette fois, loin de la réjouir, l'emplissait de chagrin.
Silencieuse, elle s'approcha de sa mère, l'embrassa tendrement, tandis
que la pauvre femme soupirait, avec une partialité ingénue:
--Ah! mes pauvres enfants, que de mal vous nous faites sans le
vouloir!...