--Mais comment, comment est-ce arrivé? répétait Hélène d'une voix
altérée.
Toute sa personne criait le besoin de savoir. Elle était si émue qu'elle
ne songeait pas encore à s'indigner. Ses tempes bourdonnaient: quelle
surprise, quel affolement! Après ces quinze jours tourmentés, malgré
leur apparence tranquille,--tante Édith, en effet, lui redonnait du
courage en l'absence de Vernières appelé subitement en Dordogne par la
santé de sa mère,--cette catastrophe d'hier soir avait éclaté comme une
bombe! Tout découvert par Du Marty, Germaine après une scène terrible
s'enfuyant chez son père, auprès de tante Portier; et les contre-coups:
Mme Dugast au désespoir, l'oncle furieux contre tout le monde, désolé
pour ses affaires; demain le scandale!
André, rageur, haussa les épaules. Un air de méchanceté tiraillait son
visage. Il jetait sur la petite chambre de sa soeur un regard hostile
d'homme pris au piège. Allons! il n'y aurait pas moyen d'éviter la
scène, il avait eu tort de venir.
--Comment? fit-il. C'est bien simple. Du Marty pendant l'absence de
Germaine a fourragé ses papiers, comme un goujat. Il a eu l'aplomb de
forcer son bureau, et dans le buvard il a trouvé une lettre qu'elle
m'écrivait...
--Et cette lettre? demanda Hélène.
Il eut un mauvais sourire:
--Pas de doute.
Il ajouta sur un geste révolté de sa soeur:
--Et vois le malheur! La vertu n'est jamais récompensée. Germaine, tout
au long des quatre pages, me signifiait justement son intention de
rompre. Elle en avait assez de ces inquiétudes, de ces mensonges, de
toute cette complication de vie.
--Elle a mis le temps à s'en apercevoir!
Et pâle de colère:
--Ce qui m'étonne, c'est qu'elle ait fini par où, après l'affreuse nuit
de la Neuville, elle aurait dû commencer.
André voulut parler, elle le toisa:
--Inconsciente comme elle est, elle aurait pu longtemps continuer de la
sorte! Alors, elle a fini par comprendre? Elle s'est ressaisie, c'est
bien. Mais toi qui avais l'intelligence, le raisonnement, la force,
comment as-tu osé l'entraîner, lui faire commettre le mal? Et si ton
lâche orgueil d'homme proteste,--je te vois sourire!--si c'est elle qui
s'est jetée à ton cou, pourquoi ne lui as-tu pas dénoué les bras,
pourquoi n'as-tu pas essayé de lui faire comprendre ce qu'élevée
autrement elle n'aurait jamais oublié, le respect d'elle-même, de ses
devoirs? Comment as-tu pu faire aussi bon marché de tout cela, piétiner
ta conscience? Si tous deux vous avez cédé à l'égarement d'une minute, à
un élan irrésistible, au moins tu as eu le temps de réfléchir, de
reculer!
Au souvenir de la nuit de la Neuville, une horreur la bouleversa;
l'indignation précipitait ses paroles, elle devint très rouge, une
flamme de révolte dans ses beaux yeux:
--Comment, après cette heure affreuse où notre père mourait, où je t'ai
épargné la honte d'une surprise, votre amour n'a-t-il pas été tué du
coup? Comment a-t-il pu survivre à cette minute de désarroi, de remords,
au sortir de laquelle tout honnête homme se serait repris? Mais non,
vous avez continué, par bravade, par perversité, que sais-je? Tes
promesses mêmes ne t'ont pas arrêté. Tu m'avais juré de rompre, tu as
menti, menti chaque jour depuis six mois.
André, qui d'un doigt sec pianotait à la vitre, se retourna, et
tranchant:
--Tu es folle! Est-ce à toi de me faire la leçon? Peux-tu juger de mes
intentions, lire au fond de mon coeur? Sais-tu seulement ce que c'est
que d'aimer? Tu parles de ce que tu ne connais pas. L'amour excuse tout.
Elle eut un rire de sarcasme:
--Jolis principes! Je suis curieuse de savoir ce qu'en pense Du Marty.
Tu sens le besoin de pallier ta faute, voilà tout. Tu te poses en héros
de roman. Non certes, je ne sais pas ce que c'est que l'amour, mais ce
n'est pas ainsi que je me l'imagine. S'il y a des sentiments assez forts
pour excuser l'oubli des règles, de ces coups de folie qui élèvent les
coeurs au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus du reste du monde, est-ce que
votre passion est de celles-là? Réponds! Toi-même, si tu es franc,
peux-tu voir en ta conduite autre chose que l'adultère le plus bas, le
plus médiocre, sans aucune excuse de poésie, de souffrance, de
sacrifice? Tu as trouvé là un plaisir facile, à portée de la main. Cela
ne t'a coûté que du mensonge; mais de cette monnaie-là, vous êtes
prodigues! On parle toujours de la fausseté des femmes; qu'est-elle
auprès du mensonge des hommes? Le mensonge partout! Mensonge tacite,
quand il ne suinte pas à travers les paroles... On se meut dans le
mensonge!
Un doute la déchira, elle songeait à Vernières. Sans répondre André la
regardait d'un air insolent. Elle reprit:
--Alors, ça ne vous prenait donc pas à la gorge, chaque fois que vous
jouiez votre comédie? Et toi, tu jugeais bon d'empocher les dividendes
du père, en compromettant l'honneur de la fille? Tu n'éprouvais pas une
gêne, chaque fois que tu paraissais devant l'oncle Marcel? Et Du Marty,
ton camarade, ton ami? Aucune répulsion ne t'empêchait de serrer la main
de cet homme, à qui tu n'aurais pas pris dix sous, et à qui tu volais sa
femme?
--Assez! dit André vivement.
Mais Hélène était montée, elle continua:
--Tu ne songeais pas aux conséquences! Il faut les envisager,
maintenant. Germaine du jour au lendemain déshonorée, aux yeux de ce
monde qui pardonne tout, sauf le scandale; Du Marty fort de son droit,
et qui peut-être va te demander raison...
--Qu'il vienne! dit André du ton tranquille d'un homme sûr de son fait,
à l'épée comme au pistolet.
--Crois-tu que cela répare quelque chose? Vous voilà bien, avec votre
façon d'entendre l'honneur! En être restés au duel absurde,--même pas le
_Jugement de Dieu_,--la sanction du hasard, de l'adresse peut-être! Si
tu le blesses ou si tu le tues, ce sera complet. Je dis, moi, que cela
ne lave rien, n'efface rien. Germaine n'en est pas moins abandonnée,
déchue. Car que comptes-tu faire pour elle à présent?
André eut un geste vague, impuissant.
--Oui, tu es dans l'impasse! Peut-être pourras-tu en sortir sain et
sauf, sans accroc même à ton amour-propre... Est-ce que cela suffit? Tu
n'en as pas moins vilainement agi. Père te le dirait. Il n'y a pas deux
façons de penser, quand on porte dans le coeur le moindre sentiment de
droiture, de justice.
André lui mit la main sur l'épaule, et froidement:
--C'est tout? Allons, tant mieux. Mais, ma pauvre petite, tu te payes
toi aussi de grands mots. Sois tranquille, la vie n'est pas si
compliquée. Tout s'arrange. Au revoir, je repasserai quand tu seras plus
calme.
Il prit son chapeau, sa canne qu'il avait posés sur le lit et sortit
avec sa mine cassante et délibérée, plus préoccupé qu'il n'en avait
l'air. Hélène le laissait s'éloigner sans adieu; avec une étrange
ironie, elle se répétait: «Tout s'arrange!» Et la pauvre existence
gâchée, salie de Germaine? Certes, elle n'avait que ce qu'elle méritait.
N'importe, la part d'expiation n'était pas égale...
Mme Dugast entra brusquement, les yeux pleins d'angoisse, ses bandeaux
gris un peu défaits.
--André n'est pas là? demanda-t-elle. La femme de chambre m'avait
pourtant dit... Comment! parti sans me voir, sans m'embrasser? Et tante
Portier qui vient d'arriver, avec des nouvelles!... Elle leva les bras
au ciel.--Il faut pourtant qu'il sache... Mais viens, tante te dira...
Ah! quel malheur, il me semble que je rêve...
Dans le cabinet de travail, toujours cette impression d'une pièce
froide, inhabitée, malgré les meubles et les objets familiers demeurés
en place, le buste de M. Dugast à la place d'honneur sur la
cheminée,--la tante Portier, écroulée sur un fauteuil, jambes étendues,
la tête de côté sous son chapeau à fleurs, gémissait en s'éventant de
son mouchoir. Elle était aussi rouge que Mme Dugast était pâle. A la vue
d'Hélène, son agitation la reprit:
--Ah! ma pauvre enfant, c'est affreux. Qu'est-ce que nous allons
devenir? Ton frère peut se vanter de nous mettre dans une jolie
situation! Il est donc fou?
Mme Dugast, qui condamnait intérieurement son fils, ne put souffrir
qu'on dît tout haut ce qu'elle pensait tout bas. Par une contradiction
naturelle aux mères, par aveugle tendresse aussi, elle avait beau être
au désespoir des événements, elle ne leur en cherchait pas moins des
excuses.
--Comme s'il était le seul coupable?... Crois-tu que Germaine n'ait rien
à se reprocher? Si cette petite malheureuse...
Elle jetait sans se l'avouer la faute entière sur sa nièce... ses
coquetteries, ses libertés; si elle n'avait pas commencé... Sa rancoeur
se mêlait à une jalousie inconsciente, à la révélation subite de cette
liaison qu'elle ne soupçonnait pas, de cette aventure où le coeur
d'André, à son insu, était devenu la possession d'une autre. Mais
par-dessus tout, le bouleversement de sa vieille honnêteté, l'horreur du
mal, joints à une terreur bourgeoise de l'opinion.
Tante Portier, cruellement atteinte dans sa dignité de chaperon,
révoltée aussi par l'injustice de Mme Dugast, protestait avec amertume:
--Une jeune fille si bien élevée! Dis ce que tu voudras, elle a pu, bien
malgré moi, avoir quelques légèretés d'attitude, des inconséquences de
langage, mais le fond! quel bon naturel, quelle franchise!--Elle se
rengorgea.--Tous mes conseils n'étaient pas perdus. André est le seul
coupable!
Hélène, pour couper court à l'inévitable discussion des deux femmes, aux
froissements qui allaient s'ensuivre, ramena les choses au point.
--Le mal est fait, dit-elle d'une voix brève. Où en sommes-nous, tante?
L'indignation de Mme Portier, amassée jusque-là sur André, fondit
brusquement sur Du Marty. Au fond, c'était lui le vrai coupable; jamais
occupé de Germaine, la laissant seule, trop libre, ne voyant en elle
qu'un compagnon de parade, un objet de luxe. Tout à son écurie, ses
courses, ses paris! Et faux, avec cela! Comme il les avait toutes
trompées! Il n'y a pas une heure, cet homme d'une urbanité exquise
l'avait envoyée promener avec la dernière grossièreté.
--C'est une brute, fit-elle, un véritable palefrenier. La pauvre petite,
à la maison, ne fait que pleurer, elle n'aura bientôt plus de larmes. Je
suis partie laissant Édith pour la garder. J'avais mon idée: je voulais
lui faire entendre raison à cet homme, essayer de l'attendrir. Il avait
toujours été si poli, si aimable avec moi. J'arrive, d'abord il refuse
de me recevoir; j'insiste, on m'introduit dans le salon. Ça m'a serré le
coeur; chaque chose était à sa place, la miniature de Germaine sur la
petite table, les fleurs arrangées par elle,--elle a tant de
goût!--encore toutes fraîches dans le cornet de Chine. La porte claque,
ce monsieur entre, le chapeau sur la tête; il me demande d'un air
furieux: «Qu'est-ce que vous venez f... ici? Ne me parlez pas de cette
créature!» Et alors avec des mots comme je n'en ai jamais entendu de ma
vie, il s'est répandu en menaces terribles. Jamais je n'aurais cru qu'on
pouvait jurer de la sorte.
--Il veut se battre? dit Hélène.
--Se battre? Ah bien oui! Il n'a pas envie d'attraper un mauvais coup!
Le déshonneur de Germaine lui suffit. Elle a voulu le scandale,
criait-il, elle l'aura! Et en voilà assez! J'ai la loi pour moi. La
prison d'abord, le divorce ensuite!
--La prison? se récria Hélène suffoquée, tandis que Mme Dugast, un peu
rassurée puisqu'il n'était pas question de se battre, et ne voyant plus
que l'horreur pour Germaine du châtiment disproportionné, protestait:
--Est-ce possible? Quelle canaille!
Une stupeur dominait leur consternation. La prison? Mais la loi sur le
divorce ne l'avait-elle pas abolie? Une coutume aussi barbare
pouvait-elle subsister dans le Code? Le mari outragé avait-il vraiment
le droit de se venger de la sorte? Tante Portier se moucha bruyamment
après s'être tamponné les yeux:
--Il paraissait bien sûr de son fait, criait: «Oui, la prison!» Et il
tapait sur la table. «Quant à son complice...»
Un coup sec à la porte. Solennel dans son long pardessus noir, le col
très haut, cravaté de blanc, M. Pierron parut, plus austère que jamais.
Son visage blême, entre les favoris de neige, avait la sévérité des
grands jours; un réquisitoire indigné semblait prêt à jaillir de ses
lèvres minces. Mme Dugast, à la vue de son père, sentit redoubler son
chagrin. Tante Portier eut un soupir de soulagement: un oracle venait
d'entrer, l'intervention de M. Pierron était providentielle.
--Ah! mon père, sanglota Mme Dugast, n'est-ce pas que c'est impossible!
Cet affreux homme veut traîner la pauvre Germaine en prison! Est-ce
qu'une pareille infamie est permise?
--Ce serait monstrueux! dit Hélène.
M. Pierron, qui s'était assis avec lenteur, la considéra d'un air de
pitié ironique.
--Tu trouves? fit-il. Eh bien! ma petite, c'est tout ce qu'il y a de
plus légitime.
Hélène eut un cri de révolte:
--Légitime!
--Mettons légal, si tu y tiens, mettons légal.
Et devant les trois femmes confondues, majestueux, il se leva et,
traversant la pièce, alla prendre un lourd in-octavo dans le coin de la
bibliothèque où les livres de jurisprudence alignaient toujours en bel
ordre, comme du vivant de M. Dugast, leurs reliures sombres. Il se
rassit, et d'un doigt sûr ayant feuilleté les pages, il déploya le livre
tout grand, parut du plat de la main étaler la sentence; puis de sa voix
blanche:
--«Code pénal, article 337. La femme convaincue d'adultère subira la
peine de l'emprisonnement pendant trois mois au moins et deux ans au
plus.»
Elles gardaient toutes trois un silence morne. Hélène mal résignée
frémissait.
Il arrêta sur elle son regard glacé, où la rigidité de la justice se
mêlait dans un reflet fugace à une dignité souffrante. Il avait beau se
raidir, la faute de son petit-fils l'humiliait dans sa vieille et
hautaine probité, son orgueil de magistrat intègre chargé pendant si
longtemps de faire prévaloir l'inflexibilité des lois. Il poursuivit:
--«Article 338. Le complice de la femme adultère sera puni de
l'emprisonnement pendant le même espace de temps, et, en outre, d'une
amende de cent francs à deux mille francs.»
--André! s'écria Mme Dugast.
--Parfaitement, dit M. Pierron; aux termes stricts de la loi, Du Marty
peut faire incarcérer André tout aussi bien que Germaine. D'habitude
pourtant, le complice n'est frappé que de l'amende.
Hélène n'y put tenir:
--Ce n'est qu'une injustice de plus! En quoi l'homme est-il moins
coupable que la femme?
M. Pierron haussa légèrement les épaules. Il n'entrait pas dans cet
ordre de considérations. La loi est la loi.
--Voyons, grand-père, mais c'est odieux, tout simplement! Comment, une
malheureuse a été entraînée, et le complice, l'auteur, oui, l'auteur de
la faute sera moins châtié qu'elle? C'est absurde! C'est le responsable
qu'on épargne, c'est la victime qu'on écrase. Comment, vous donnez à la
femme une éducation telle, qu'elle ne peut pas toujours trouver en elle
la force de résistance; vous-même vous lui avez façonné une âme
incomplète et futile, vous vous êtes depuis des siècles bornés à en
faire un être de séduction, une compagne de plaisir; et en même temps
vous exigez d'elle les vertus les plus élevées, les plus constantes,
abnégation, dévouement, pureté! Cette femme, trop souvent inconsciente,
c'est votre oeuvre: quelque chose ne proteste-t-il pas en vous quand
vous la frappez? Et ce n'est pas seulement parce que Germaine est ma
cousine, parce que je condamne André, Du Marty même;--est-ce que cet
imbécile n'aurait pas mieux fait de s'occuper de sa femme que de ses
chevaux?--Non, j'ai toujours été profondément révoltée de cette
iniquité: s'agit-il de nos intérêts et de nos droits, ah! nous sommes
des mineures; mais dès que par malheur nous lésons les vôtres, nous
voilà majeures, vite vous nous punissez! Germaine en prison! Une
barbarie pareille! Comment a-t-elle pu rester dans nos lois, dans nos
moeurs? Même pas un châtiment, une vengeance, et la plus dérisoire, la
plus lâche! Est-ce qu'entre deux êtres humains, liés par un contrat
librement accepté, librement consenti, le divorce ne suffit pas? De
quels droits cette tyrannie brutale, exercée sur le plus faible?