--La loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation et l'arbitrage
facultatifs en matière de différends...
Un petit rire, à l'autre bout, coupait avec irrévérence la voix
sentencieuse. C'était Yvonne, à qui le petit Schmet parlait bas. Tous
les regards s'arrêtèrent sur la jeune fille, qui, rose et blonde,
relevant ses grands yeux bleus de poupée, fit front avec un air
d'innocence suprême, tandis que Schmet, gêné, penchait sur son assiette
sa barbe frisottante et son nez crochu. La tante Portier eut un coup
d'oeil sévère. M. Pierron, plus solennel, reprenait:
--La loi du 27 décembre...
Une salade japonaise succédait à des chaud-froid de grives. Parmi le
brouhaha des voix, l'odeur des mets et des chemins de fleurs, Hélène,
fatiguée, eût voulu voir finir ce dîner dont le luxe lui pesait ce soir.
Près d'elle, Du Marty, ayant épuisé avec Dormoy les rares idées qu'il
possédait, sur la peinture en particulier, parlait courses. Sportsman
fervent, le Stud-Book n'avait pas de secret pour lui. Son unique cheval
avait gagné le mois dernier un prix de consolation. Comme Dormoy lui en
faisait compliment, il loucha, avec une fatuité sereine, sur ses
moustaches frisées. Mais, d'un clin de paupières imperceptible, tante
Portier lui jetait le signal: elle se levait de table.
Au bras de Vernières, Hélène traversait le salon. Une glace lui renvoya
leur image; ils formaient un joli couple, lui, mince, taille cambrée
dans le frac, un visage d'une pâleur mate, d'une grâce volontaire; elle,
grande et bien faite, toute de charme simple et d'éclat. Vernières
s'inclinait, et dans l'admiration, le respect de son salut, elle perçut
l'étendue de l'hommage. Il la retrouvait sur la terrasse, où, par
groupes, on venait jouir de la fraîcheur de la nuit. Sous l'immense ciel
criblé d'étoiles, une douceur infinie s'élevait des parterres, avec
l'âme des roses et des héliotropes, et le silence s'approfondissait de
l'immobilité du vaste parc, étageant ses cimes noires dans l'ombre. La
pointe de feu des cigares éclairait le bas des figures. Simonin, courant
un autre lièvre, tentait auprès de M. Dugast une persuasive manoeuvre.
«Allons, bon! c'est père maintenant!» se dit Hélène. Elle était en train
de causer avec le beau Dormoy. Marcel Dugast, tenant Vernières sous le
bras, les rejoignait. On entendit une fin de phrase:--«Alors, mon cher,
placement sûr? Je m'en remets à vous?--» Il s'agissait d'un achat
considérable d'actions sur de nouvelles mines d'or, au Klondyke.
Vernières, grâce à ses relations, à son habileté, négociait pour un
agent de change d'importantes affaires, touchait la forte
remise.--«C'est de tout repos» fit-il. Et, satisfait, il secoua la
cendre de son cigare L'oncle taquinait Hélène sur sa visite à Moranges:
--Ah! petite masque, c'est toi qui excites mes bobineuses avec tes
libéralités!
Cabrée, elle ripostait: Il tombait mal! Et elle entamait l'histoire de
Marthe.
--Je sais, interrompit-il. J'ai donné des ordres. Qu'est-ce que tu veux?
Quinze jours de repos et le demi-salaire, ça n'est pas mal. La plupart
n'en accordent pas autant. Les soins gratis du médecin, c'est tout.
Est-ce ma faute, si ces malheureuses déguisent leur état, travaillent
jusqu'à la dernière minute?
Vernières et Dormoy, mus par une pitié trop subite pour être sincère,
s'indignèrent: comment la société ne songeait-elle pas à protéger par
une loi secourable la mère, l'enfant, c'est-à-dire la race même?... Par
les portes-fenêtres ouvertes, des accords de piano, sous les doigts
d'Yvonne, résonnèrent. On distinguait le profil assidu de Schmet, prêt à
tourner la page. Hélène s'avança jusqu'au degré. Accoudés contre un
vase, elle reconnut à l'écart André et Germaine; ils causaient d'un air
absorbé. Elle les vit tressaillir, une ombre s'approchait d'eux.
--Ah! c'est vous, Bréjean, fit André, vous nous avez fait peur.
Des paroles à voix basse. Le sous-directeur apportait des nouvelles, les
bobineuses... la grève... Puis une ouvrière, Marthe Flénu, venait de
mourir.
Un léger cri d'Hélène; les groupes s'approchèrent, on s'enquit.
--Qu'est-ce? demanda l'oncle.
--Rien, dit André, une ouvrière qui est morte.
Et il ajouta:
--Bonne nouvelle, les bobineuses se soumettent.
Un court silence, un souffle faible à travers les feuillages, et, tandis
que les conversations reprenaient, Hélène bouleversée entendait, sous
les doigts d'Yvonne, le piano résonner de plus belle, les notes joyeuses
s'égrener dans la nuit.
V
--Tu viens aussi? fit André sans entrain.
Hélène descendait le perron, très en beauté dans sa robe simple de
foulard à pois blancs; son teint frais sous le chapeau bergère avait un
rayonnement.
--Bien sûr, fit-elle, c'est très amusant!
André et Vernières devaient donner ce matin à Germaine sa première leçon
de bicyclette. Et de concert ils prirent l'allée des fusains, pour
gagner la grande terrasse du bord de l'eau, au bas des pelouses de la
Chesnaye. Ils marchaient côte à côte, à cent lieues l'un de l'autre.
André ne lui pardonnait pas son coup de tête; deux jours avant, elle
avait prévenu leur oncle. Ah! bien, à sa place, il l'aurait autrement
reçue! Et leur père, on n'avait pas idée d'une faiblesse pareille! Il en
ressentait une colère froide. Il ne pouvait comprendre les mobiles
d'Hélène, jugeait absurde qu'on l'écoutât. Une enfant encore; que
savait-elle de la vie? Si on laissait faire les femmes, maintenant!...
Hélène, elle, savourait l'excitation de la lutte et le plaisir de sa
victoire. Aussi fut-ce gentiment qu'elle demanda:
--Dis-moi. André, est-il vraiment impossible d'employer le pauvre Flénu
à la filature? Il est bien à plaindre depuis quinze jours.
André saisit avec satisfaction l'occasion d'épancher sa bile. Comment,
elle réclamait des faveurs, par-dessus le marché? elle allait voir.
--Tout à fait impossible! dit-il sèchement. Une usine n'est pas un
hôpital. C'est un foyer de production; nous sommes forcés d'exiger le
maximum d'effort. Flénu est manchot. Nous ne pouvons nous payer le luxe
d'être sensibles; bon à toi!
Elle riposta, touchée au vif:
--Merci du conseil, je sais ce que j'ai à faire.
André reprit:
--A ce propos, je suis bien heureux de te dire ce que je pense... Et
avec ironie:--Tu es majeure, tu es libre, c'est entendu. Cela n'empêche
que ta conduite n'a pas le sens commun: c'est de la folie pure. Tu te
permets de juger? Tu en sais plus que les tiens, que ta mère?
Contente-toi donc de l'imiter. Imagines-tu que tu vas rénover la
société? C'est à se tordre! En attendant, tu n'as fait que me nuire.
Parfaitement. Mes intérêts sont dans la main de notre oncle. Tu n'aurais
pas dû l'oublier; la famille d'abord. Une jeune fille ne doit pas sortir
de son rôle. Tu n'es ni soeur de charité, ni médecin. Et laisse-moi te
le dire, tu t'occupes depuis quelque temps de choses qui ne conviennent
pas à une personne de ton monde et de ton éducation. Tu as des amies qui
te troublent la cervelle. Borne-toi à plaire, cherche un mari!
Le sang au visage, Hélène se contint:
--Tu as fini?
--J'ai fini, dit André, soulagé; mais au détour d'un massif, il aperçut
de loin Germaine et Vernières sur la terrasse, et affectant un visage
souriant:--Parlons d'autre chose, fit-il.
Hélène le regarda:
--Mon pauvre André, nous ne nous entendrons jamais.
Germaine les reconnut, poussa un _Eho!_ joyeux. On vit alors Yvonne
assise sous un grand tilleul, dans une pose savante, et près d'elle
Dormoy courbé sur son chevalet. Ils se levaient, venaient tous quatre
au-devant d'eux.
--Ça va? dit André, avec un regard de dédain aux fines bicyclettes. Il
n'admettait que le motocycle.--Et Du Marty?
--A Paris, dépêche d'affaires. Rendez-vous au haras de Vaucresson: un
nouveau cheval...
«Encore? pensa Hélène; il s'absentait bien souvent. Très absorbant, ce
métier-là.»
André prenait en main la bicyclette de Germaine, et sans façons:
--Tu dois être fatigué, Henri? Je te relaye.
Il n'attendait pas la réponse, aidait la jeune femme à se mettre en
selle. Des petits cris, des rires, ils s'éloignaient.
Yvonne, impatiente, reprit la pose. Dormoy, perplexe entre deux
galanteries, jetait sur Vernières un léger regard d'envie, et se
remettait au travail avec un enchantement bien joué.
Hélène se dirigeait avec Vernières du côté de Germaine, pour suivre la
leçon. Le mot blessant d'André: «Cherche un mari!» lui tintait encore à
l'oreille. Énervée, presque colère, elle se tenait sur la défensive.
Vernières le devina. Et charmant, spirituel, il sut la distraire,
l'amuser. Puis la voyant moins préoccupée, il s'enquit avec une chaleur
discrète: quelqu'un l'avait-il peinée, quelque chose lui avait-il déplu?
Il s'en attristait, s'en indignait. Il fit habilement ressortir qu'avec
lui jamais femme n'aurait sujet de plainte; il n'avait pas de plus cher
désir que de rendre à celle qui voudrait bien ne pas repousser son
humble amour la vie libre, facile, heureuse. Tout cela dit sans y
toucher, à petits mots simples, délicats, qui tombaient, amollissaient
comme une pluie de douceur.
Hélène souriait, détendue, sinon conquise.
_Mrs Edith Hopkins, White-House, Kirby, Devonshire._
«Le Vert-Logis, 8 octobre.
«Ma chère tante,
«Votre Hélène est bien en retard avec vous. Quinze jours depuis ma
dernière lettre, et tant de petits événements! Il faudrait s'écrire au
jour le jour, sinon le fil casse. Adieu tout ce qui fait le charme de
la communion amicale, nos bonnes causeries de Brighton, les yeux dans
les yeux.
«Vous savez avec quel accès de mauvaise humeur, quelle morgue bourrue,
mon oncle avait accueilli ma détermination de déplacer cette fameuse
somme qui constitue désormais ma dot. «Petite sotte, qui se permet de
blâmer toute une vie de volonté et de labeur! Il était bien récompensé
de sa philanthropie!» Enfin il s'est rendu compte que mon «coup de
tête» passait au-dessus de lui, visait un «ordre de choses fermement
établi, une loi fatale,» bref, qu'il aurait tort de paraître vexé plus
longtemps. Je dis paraître, car au fond il l'est, terriblement. Il a
beau affecter une courtoisie parfaite, l'ironie perce. Samedi dernier,
il m'a jeté d'un air négligent: «Et ton argent, petite, veux-tu que je
le passe à ton notaire,--car tu as aussi un notaire, maintenant?--ou
préfères-tu que je te signe un chèque?» Sur mon geste évasif, il a
pris son carnet, sa plume, et tout au long a libellé le Payez au
porteur la somme de _deux cent quatre-vingt-sept mille cent_ et
quelques francs, sans oublier les centimes. Son dur paraphe... et avec
un sourire, un salut narquois, il m'a tendu le chèque, en
ajoutant:--«De deux à cinq, payable au Crédit Lyonnais.»
«Comme le léger papier m'a paru lourd! La peur absurde de le perdre;
l'idée qu'il représentait tant de souffrances, de misères, tant de
charités possibles ou de joies égoïstes; l'idée aussi que c'était là
ma dot, ma rançon de femme, le _Sésame, ouvre-toi_ de ma vie nouvelle.
Depuis en effet que, grâce aux boutades d'André,--il a pris la chose
encore plus à coeur que mon oncle,--le bruit de mon «extravagance»
s'est répandu, je ne vois plus que visages attentifs. Le beau Dormoy
se montre sous ses plus belles couleurs. Schmet, distrait de son flirt
avec Yvonne, a des empressements subits. Quant à M. de Vernières,
l'histoire du chèque, tout en me rehaussant d'un certain lustre, a
semblé ne l'enthousiasmer qu'à demi. Il s'est discrètement inquiété
des tracas qu'allaient m'infliger le maniement de cette fortune, le
choix des placements; comme il a des amis à la Bourse, si un bon
conseil... Singulier garçon, d'un tact si sûr, d'une souplesse
d'esprit qui se modèle à tout, et séduisant, et distingué! Avec cela,
quelque chose d'indéfinissable qui arrête, une impression de volonté
secrète, de préoccupation qu'il dissimule.
«Je le vois presque chaque jour; il se déclare. Si je ne faisais la
sourde oreille, il ne tiendrait qu'à moi de m'appeler bientôt Mme de
Vernières. Mais, à dire vrai, il me plaît et il me déplaît. Auprès de
lui, je me sens troublée; est-il absent, je me ressaisis. Il est
charmant, pourtant. Qu'il y a loin d'un homme comme lui, comme Dormoy
même, à cet étrange Pierre Arden, si sauvage, dont les convictions
tranchantes, la brusquerie m'ont tant choquée chez vous, ce soir de
juin, où master Willy avait,--fi! le gourmand!--soustrait d'avance
tous les raisins du _cake_! Cet Arden montrait d'ailleurs une belle
flamme d'énergie en parlant de ses travaux, du chemin de fer construit
par lui au Caucase. Ce qui me déconcerte en Vernières, c'est sa vie
inactive, toute de façade, les heures qu'il passe à la Bourse. Il est
remisier, m'a-t-il dit; ce n'est pas une carrière! Je préférerais un
moyen plus fier, plus net, de gagner sa vie. Il gagne de l'argent,
voilà ce que je sais; il a besoin d'augmenter ses revenus, des terres
dans la Dordogne où sa mère habite. C'est toujours un étonnement pour
moi, cette habitude de borner l'existence aux soins futiles, aux
conventions du monde, ce dédain de l'action où l'on s'enlize en
France, dès qu'un titre de rente, des appointements fixes garantissent
la sécurité matérielle. Nous ne sommes curieux de rien, ni de voyages,
ni de progrès; nous manquons d'expansion créatrice... Mais, pour
Vernières, ne craignez rien, je suivrai votre conseil: je l'étudierai
longuement.
«Papa commence à se faire à cette idée: qu'une jeune fille qui se
respecte ne se discrédite pas forcément pour tenter de connaître ceux
qui prétendent à elle. Maman reste intraitable; chaque fois que je
cause avec Vernières, son regard nous surveille. Comme si les flirts
d'Yvonne n'étaient pas autrement compromettants! Et quand je pense au
mariage de Germaine, bâclé en trois semaines! Quelle confiance avoir?
Elle frivole, lui nul. S'aiment-ils seulement? Il y a des jours où je
ne suis pas tranquille.
«Ah! chère tante, moi qui m'imaginais voir tout changer en moi, autour
de moi, du fait seul que, devenue majeure, j'allais accomplir un acte
décisif, médité depuis longtemps! Quel monstre je me faisais de cette
résolution! Hélas, rien n'a bougé, la terre continue de tourner.
Grand-père, après avoir prononcé un jugement sévère,--où allait-on?
_Finis Familiæ!_ Ah! si une de ses filles s'était jadis conduite de la
sorte!...--s'est remis à édicter comme auparavant ses immuables
opinions. Grand'mère, elle, n'a rien compris; elle ne sort pas de ses
patiences; sa surdité croît chaque jour. Et mes parents! Je
m'attendais à une si belle résistance! Ils ont été assez vite
résignés, maman reprise à sa chère surveillance du ménage, père tout
entier à ses livres et à ses fleurs, tous deux bien calmes. Pauvre
père, après ces quatre mois de séparation, il m'a semblé pacifique,
vieilli. Si vous saviez comme il a été bon! Il est un peu souffrant en
ce moment, il se plaint d'étouffements. De retour à Paris, il faudra
que je le décide à consulter.
«Pour en revenir au précieux chèque, qu'est-ce que je vais en faire,
vous demandez-vous? chut! Là-dessus j'ai encore des projets, de grands
projets. En attendant, père a fait pour moi le nécessaire, André ne
voulant entendre parler de rien; vous voyez d'ici son geste?... Et
j'ai reçu à mon tour, du Crédit Lyonnais où l'argent est à mon nom,
tout un carnet de petits chèques. Moi aussi je vais pouvoir en signer!
Mon premier soin a été de verser, à la caisse des ouvriers de la
filature, quinze mille francs destinés à servir de secours aux femmes
qui deviennent mères, et de prendre vingt livrets de caisse d'épargne
de 250 francs chacun, pour les employées les plus malheureuses. Ainsi,
je restitue aux pauvres gens le surplus de ces odieux intérêts,
accumulés par leur labeur.
«L'oncle a froncé les sourcils, rentré sa colère et remercié, avec son
meilleur sourire. Je vous passe les vrais remerciements: délégation du
personnel, discours et bouquet. Mais quel faible soulagement pour tant
de misères effroyables! Ces femmes dont je vous ai parlé, la Lefèvre,
la Lepillier, je ne puis même pas les mettre entièrement à l'abri. Et
pour d'autres, je n'ai rien pu, rien! Je reverrai toujours la pâleur
effrayante et le délire de Marthe Flénu...
«Du moins, j'ai eu la triste consolation de trouver un emploi pour son
mari, l'infirme. Minna l'a pris à son journal, comme garçon de bureau.
La grand'mère va pouvoir élever le petit, mon filleul, s'il vous
plaît. D'où voyages à Paris, visites à Minna, achats de layettes...
Vous n'imaginez pas comme je suis aguerrie, maintenant. Me voilà loin
de ma première sortie seule, des terreurs de maman, des
recommandations de tante Portier. Je brave tous les dangers,
j'affronte avec un mépris serein les oeillades des imbéciles et les
chuchotements des goujats. J'irais au bout du monde comme cela!
«Mais que je vous dise vite les amitiés de notre chère Minna. Vous
suivez, n'est-ce pas, sa campagne dans l'_Avenir_! Avez-vous lu son
article: «Protection des gains de la femme mariée?»--Elle y répond
vertement à diverses chroniques hostiles. A quoi bon une loi?
raillaient les bons journalistes. La femme, jouissant librement de son
salaire, ira bien vite le dépenser aux étalages. Y a-t-il d'ailleurs
tant de mauvais maris, ivrognes, cupides?... etc.--Et moi qui ai sous
les yeux l'exemple de cette brute de Lepillier, le martyre de la
petite paralytique et de sa mère, je songe combien de victimes
pareilles la loi attendue sauverait! Et puis, pourquoi y aurait-il
plus de mauvaises femmes que de mauvais maris? Les bons ménages
resteront toujours de bons ménages... Ah! comme Minna sait dire tout
cela en paroles vibrantes, pleines de bons sens et de pitié!
«L'amusant est qu'au moment où nous en causions ensemble, dans le
petit bureau de l'_Avenir_, Mme Morchesne, la présidente de la Ligue
pour l'émancipation des femmes, est entrée. Vous ne connaissez pas Mme
Morchesne? C'est un type! Courte sur jambes, rouge, trapue, une figure
hommasse, une ombre de moustache, elle est le porte-étendard du
féminisme intolérant. Vous haïssez comme moi ces zèles maladroits qui
ont beau, selon ces dames, cacher une tactique profonde: crier fort
pour qu'on écoute! Elles font plus de mal que de bien, épouvantent
l'opinion qui est lente à s'émouvoir, prompte à se gendarmer. D'une
voix caverneuse, elle a reproché à Minna sa modération. «Sus à
l'ennemi! au tyran!» Or elle a le mari le plus doux, un esclave, d'un
dévouement, d'une patience angéliques. Il accourt au premier mot,
tremble au moindre geste.
«J'ai vu encore au journal pas mal d'autres silhouettes singulières de
bas-bleus. Sophie Groetz, Viennoise prétentieuse et sensible; une
Américaine, Miss Pelboom, jeune, sèche et plate personne, sans
poitrine ni hanches, col droit et feutre d'homme: le troisième sexe
dans toute son horreur. Spécialité: la chronique des sports dans
l'_Athlétisme_ et le _Cycle Journal_. Mais je bavarde!... Et Louise
Guilbert que j'allais oublier! Nous avons eu une vraie joie à nous
retrouver. Le brave, le savant, le gentil médecin! Comment ne pas
avoir confiance en cette main si sûre, ce regard si droit? Elle
commence à se faire une clientèle, au prix de quels efforts, de
quelles difficultés par exemple! Tout ce qu'il a fallu d'énergie pour
conquérir cette place modeste, mais sûre, de médecin aux
Enfants-Indigents! Je l'aime et l'admire pour toute sa petite personne
frêle et vaillante, pour le courage obscur de ses débuts. Elle m'a
parlé de vous avec bien de la sympathie. Elle m'a promis de venir
dimanche prochain.
«Quel journal! Vous voyez que je rattrape le temps perdu! Et je ne
vous ai parlé que de moi!... Faites-en autant de vous, chère tante,
quand vous m'écrirez. Que je sache si la croissance fatigue encore ma
petite Bertha, si Fred, de ses menottes, déchiffre avec maëstria les
sonates de Mozart, et si Master Willy chevauche toujours aussi
brillamment bicyclette et poney.
«J'espère que Georges se porte bien, et je vous envoie comme à lui,
chère tante, puisque vous ne faites qu'un, le même tendre et fervent
souvenir. _Affectionate love to both of you._
«HÉLÈNE.»