Sur l'étroit tablier du pont, dont le plancher suspendu tremblait aux
pas des chevaux,--devant elles, le landau roulait paisible,--Hélène et
Louise Guilbert, dans la haute charrette anglaise, causaient.
--Regardez! dit Hélène en désignant du fouet le vaste paysage
ensoleillé, maisons blanches de la Roche-Guyon, fleuve d'azur moiré
d'argent, bois déjà roux, sous le ciel vif d'octobre.
Elles sourirent, heureuses des bonnes heures qu'elles avaient encore à
passer ensemble, du petit plaisir imprévu causé par ce pique-nique, au
rendez-vous de chasse des Bourrel. Les chasseurs étaient partis à
l'aube: l'oncle Marcel, André, Dormoy. Germaine les accompagnait; quant
à Du Marty, un service militaire de treize jours le retenait à Orléans.
Le visage boudeur d'Yvonne les égaya; elle était assise à côté de M.
Dugast, sur la banquette de devant du landau; elles entrevoyaient sa
moue silencieuse, à travers l'inclinaison du chapeau de tante Portier et
l'ombrelle de Mme Dugast.
--Comme c'est gentil à vous d'être venue! répéta Hélène.
--Cela me repose, dit Louise, des Enfants-Indigents. Si vous saviez
comme c'est triste, le spectacle de la souffrance précoce, les tares de
ces pauvres petits, empoisonnés de maladies organiques, seul héritage de
leurs parents!
Hélène dit quelques mots de sa protégée, la paralytique. Sans doute,
mieux soignée, son état pourrait s'améliorer. Peut-être qu'à
l'hospice... si Louise voulait s'en occuper...
Elles parlaient maintenant de leurs amies, rappelaient leurs souvenirs
du lycée Racine où elles s'étaient liées: Louise, déjà vaillante, tout
en nerfs avec ses seize ans frêles, guère plus grande qu'aujourd'hui;
Hélène, de cinq ans plus jeune, petit mouton frisé. Louise la prenait en
affection pour sa ressemblance avec une soeur à elle, dont elle vivait
séparée, à la suite du divorce de leurs parents. Confiée à son père,
docteur connu, et désireuse de se créer une vie indépendante, elle était
dès lors résolue à poursuivre ses études, à essayer de devenir médecin,
elle aussi. Et la grosse Oudot? Et Julie Delahaye, l'asperge? Disparues!
mariées au loin, mortes? De ces camaraderies, elles n'avaient gardé
qu'une ou deux affections durables: Gabrielle Duval qui, sortie cette
année de l'école de Sèvres, attendait sa nomination de professeur, et la
pauvre Denise Simonin, si gaie dans ce temps-là. Fini de rire,
aujourd'hui; son mari toujours dehors avec ses affaires louches, trois
enfants à élever, souvent le plat vide, dettes et protêts.
--Sa dot n'a pas traîné, dit Louise. Simonin a la dent longue. Le
mariage dans ces conditions-là, merci. Je préfère rester garçon!
Elles rirent; un vent sec bruissait à travers les taillis, des feuilles
jaunes voletèrent. Le landau tournait: une clairière, et sous de hauts
peupliers d'Italie, dont les cimes grises se fonçaient de rouille, le
rendez-vous de chasse, un pavillon Louis XIII, apparut. Des cris, des
rires, quelques mesures de fanfares auxquelles des abois répondirent; le
groupe de chasseurs s'avançait en saluant. Paul Ythier-Bourrel se
multiplia. Beau-fils du richissime maître de forges, il faisait, en
l'absence de M. Bourrel, les honneurs de la réunion. Fortes moustaches
brunes, l'oeil hardi, il gardait, dans sa distinction de clubman, le
délibéré du lieutenant de hussards. Il présenta son cousin, le comte
Soulier, qui s'inclinait avec componction, figure madrée, crâne chauve
et favoris teints. Le lieutenant de Céry, camarade d'Ythier-Bourrel,
vint présenter ses respects à Hélène, et derrière lui Vernières, le
sourire en éveil. Fouetté de grand air, ravi de sa chasse, elle lui
trouva bonne mine, entendit avec plaisir les quelques mots banals qu'il
prononçait d'une voix tendre et respectueuse.
On pénétrait dans la cour intérieure. Paul Ythier-Bourrel précédait
Germaine, affriolante avec sa jupe courte plissée, ses guêtres
soulignant le mollet, sa toque campée sur ses cheveux fous. Mme Dugast
et tante Portier admirèrent le tableau disposé sur un mur, trophée
savant de poils et de plumes refroidies, çà et là englués de sang. Deux
gardes et des valets de pied allaient et venaient, enlevant du coffre
des voitures dételées les dernières provisions. Les chevaux hennirent
dans leurs boxes, les chiens à l'attache regardaient de leurs yeux
parlants, en remuant la queue.
--Joli motif! s'écria Dormoy, esquissant du pouce un vague dessin.
--Ces artistes, fit André, un rien les inspire!
Il se souciait peu des joies esthétiques, ne prenait jamais aux choses
que l'intérêt qu'elles lui rapportaient.
A table, dans une vaste pièce à boiseries grises, où des guirlandes de
bruyères et de feuillages couraient, sous des rangées de bois de cerf,
Hélène s'amusa de la gaieté du service, pêle-mêle, sur la nappe blanche,
de pièces froides, de pâtés et de fruits, parmi les bouteilles
poudreuses à cire rouge, à col d'or. L'atmosphère chaude, cette
animation, ces rires qui ne pensaient à rien, l'enveloppaient. Elle
sentit un bien-être, jouit de cette minute; Vernières, à la dérobée, lui
jetait des regards d'admiration pénétrée; elle en surprit un, tourna la
tête, sans s'avouer son plaisir. Elle éprouvait obscurément cette sorte
d'attrait qu'exerce sur tout être humain la séduction physique. Chaque
mouvement de Vernières en était plein. Allait-elle l'aimer?
En face d'elle, Louise Guilbert, entre Marcel Dugast et Dormoy, tenait
tête avec sa franchise sereine, sa grâce décidée, aux madrigaux du
peintre, plus coloré que d'ordinaire. Décidément il renonçait à lutter
contre Vernières, il affectait vis-à-vis d'Hélène une camaraderie
résignée, un détachement chevaleresque. Quant à l'oncle, il était
conquis, trouvait Louise charmante. Il débitait des petites phrases,
d'un air bonhomme: où étaient les grands principes et les mots
ronflants? Comme Yvonne se tenait mal! Sans doute la joie de retrouver
son flirt numéro deux. Distancé, Schmet! De Céry tenait la corde. Ils y
allaient grand train, plaisantant haut, avec des sous-entendus à eux,
souvenirs de bals, débinages d'amis.
Les yeux trop familiers du lieutenant, le regard en coulisse du comte
Soulier, qui, après avoir successivement observé chacune des femmes,
s'arrêtait avec une complaisance évidente sur la gaminerie d'Yvonne,
choquèrent Hélène. Sous le convenu des sourires, elle percevait le désir
insolent, le mépris secret du jeune officier, du vieux beau.
Ythier-Bourrel voulait à tout prix verser du champagne à Germaine très
lancée.--(Tiens, comme André avait l'air maussade!) Dormoy devenait
élégiaque; tous avaient au visage la même expression; Vernières
lui-même, quand il la contemplait tout à l'heure... «Ah! l'éloignement,
l'énigme des pensées! Qu'y avait-il sous ce front mat, derrière ces
prunelles d'une douceur ardente? Tout près de se comprendre, l'inconnu
en lui, l'inconnu en elle... L'aimait-il vraiment?»
Elle vit alors que ses parents regardaient Vernières, puis elle; ils
paraissaient heureux, rajeunis au spectacle de cette gaieté. Tante
Portier seule conservait une majesté réprobatrice devant les éclats de
rire. Le café, les liqueurs étaient servis dehors, sur de petites
tables; on organisait des jeux, un tir dans la clairière. De Céry
chargeait les carabines légères, les passait aux dames. Le comte Soulier
marquait les points.
--Eh bien, soeurette, fit André, qui avait pris Hélène sous le bras,--on
ne se décide pas? Nous sommes donc aussi coquette que les autres? Voilà
deux mois que, sous prétexte d'étudier ce pauvre Vernières, tu le
laisses brûler à petit feu.
--Il t'a fait ses confidences? demanda Hélène, moqueuse.
--Ce matin. Il t'adore. Songes-y! Le parti en vaut la peine. Et voilà ma
commission faite.
Il pirouetta, n'aimant pas s'attarder aux mots inutiles; il était déjà
loin, recevait la carabine des mains d'Yvonne qui, ravie, criait:
Mouche! On s'empressait, on changeait de cible. Hélène songeuse était à
l'autre bout de la clairière, où des canards ridaient l'eau couleur de
feuille morte, un coin de ciel et d'arbres renversés. Une phrase
murmurée la fit tressaillir.
--N'est-ce pas, mademoiselle? splendeur et mélancolie, c'est tout
l'automne.
Elle se retourna. Vernières était derrière elle, embrassant d'un geste
la frondaison immobile sous le ciel bleu, lourdes verdures décolorées,
hêtres pourpres et bouleaux jaunes. Il reprit:
--Ne trouvez-vous pas ces journées d'autant plus belles qu'elles sont
parées du charme suprême de ce qui va finir?
D'un regard il précisait l'allusion, évoquait le départ proche, la
rentrée d'Hélène à Paris. Elle sentit la ferveur cachée de sa prière.
--Bientôt ce sera la vie dispersée du monde, continuait-il. On ne
s'appartient plus. Retrouverai-je jamais ces heures de confiance,
presque d'intimité? Ah! mademoiselle, ne prononcerez-vous pas le mot qui
fixera pour moi ces souvenirs, le mot qui éterniserait cette minute
divine?
Il subit sans broncher l'interrogation muette d'Hélène, son beau regard
sagace, planté droit. «Diable de fille! pensait-il, est-elle jolie!» De
la deviner si maîtresse d'elle-même, quoique émue, il en conçut une
rancune, se dit: «Toi, que je t'épouse, je te materai.» Puis, du ton le
plus suave:
--Ne me connaissez-vous pas, maintenant? Je ne vous ai rien caché de mes
défauts. Vous savez le peu que je suis, le peu que je vaux. Mais vous
savez aussi que personne au monde ne se dévouerait pour vous de meilleur
coeur, que je donnerais tout pour une promesse, un encouragement...
Il parlait avec une humilité contenue, une chaleur communicative. Et à
part lui, soupesant la beauté d'Hélène, ses relations, la dot, les
espérances, puis en balance les raisons pressantes qu'il avait de se
marier, désir d'un train de maison, faire figure, recevoir (de la sorte
il pourrait élargir, assurer ses opérations à la Bourse), Vernières
songeait: «Impossible de trouver de nouvelles hypothèques sur le château
et les fermes! maman là-bas qui vit de rien... Odette me coûte très
cher; une maîtresse et des dettes, on s'en fatigue à la longue. Il faut
faire une fin.»
Après un silence, avec une gravité charmante, cette sincérité profonde,
qui donnait tant d'âme à sa beauté, Hélène reprit doucement:
--Voilà des mots bien graves. L'acte l'est encore plus. Songez qu'il
engage la vie entière. A quoi bon se presser? Donnez-moi encore quelques
semaines de réflexion.
D'un geste chagrin, il cassait une brindille morte; et persuasif:
--Pourquoi tant réfléchir? Moi, dès que je vous ai vue, mon coeur était
pris. Je vis sous le charme. Comment rêver une autre compagne que vous?
Vous n'êtes pas seulement la beauté, la grâce. Vous êtes la raison,
l'intelligence. Aucune autre jeune fille ne vous ressemble.
Une émotion réelle faisait trembler sa voix: «C'est vrai, elle ne
ressemblait à personne». Et à le reconnaître, à subir cet ascendant, il
s'irritait. Tout à sa vie occupée et oisive de remisier mondain,
camarade d'André, il n'avait vu d'abord en elle qu'une riche, une jolie
personne. A la mieux connaître, il avait été à la fois séduit et
déconcerté: il faudrait compter avec elle. L'histoire du chèque, qu'il
jugeait parfaitement ridicule, ces charités excessives (il y mettrait le
hola!) dénotaient un caractère. Et piqué au jeu, lui qui se jugeait un
homme fort, incapable de tout entraînement sentimental, il avait vu
croître son désir, d'autant plus vif qu'il était tenu en bride.
Flattée, mais sans le vouloir paraître, Hélène répliquait: Si différente
vraiment? Qu'il n'en crût rien! Il y avait bien d'autres jeunes filles
comme elle:--Tenez, Louise Guilbert!--Toutes n'étaient pas forcément des
poupées. Elles le seraient de moins en moins.
Avec cette instinctive facilité de chacun à dire une chose et à en
penser une autre,--par goût, il n'aimait la femme que serve et
futile,--il protesta, renchérit:
--Ah! Mademoiselle, ne me parlez pas de ces évaporées! Je ne conçois la
femme qu'avec une valeur, un esprit, des droits égaux!... «Cela ne
m'engage à rien!»... Souvent même ne nous êtes-vous pas supérieures par
votre tendresse et votre puissance de dévouement, votre délicatesse
infinie? Nul plus que moi n'a le respect et l'admiration de vos
pareilles, lorsqu'elles portent aussi haut le sentiment de leur
conscience, de leur responsabilité!... «Et va toujours!»
On appelait:
--Vernières, Vernières, c'est à vous!
Ils revinrent vers le groupe. De Céry agitait une carabine.
--Me laisserez-vous partir ainsi? supplia-t-il. Un mot d'espoir! Vous ne
m'encouragez guère...
Elle le regardait de nouveau, bien en face:
--Je ne vous ai pas découragé.
* * * * *
Les adieux, le retour. Dans le landau à la place d'Yvonne, Louise
Guilbert à son côté, Hélène revoyait, impressionnée, l'étrange scène
surprise au départ: Ythier-Bourrel prenant congé de Germaine avec une
galanterie insistante; André sautant dans la charrette anglaise, s'en
emparant au moment où Louise et elle s'approchaient, et disant d'un ton
sec:
--Vous venez, Germaine? Ces demoiselles rentrent avec père!
Cela, sans un mot d'explication, d'excuse. Et la bizarrerie du ton, le
geste nerveux, un regard jaloux, presque furieux! Germaine, docile,
s'asseyait auprès de lui... Incident si bref, que personne, sauf Louise,
n'avait dû le remarquer. Hélène en gardait une impression
indéfinissable.
Le mail de l'oncle et la charrette avaient pris les devants. Elle secoua
l'obsession, sourit machinalement au bon visage de Louise et des chers
parents. M. et Mme Dugast, fatigués par la partie un peu longue, se
laissaient aller au roulement doux de la voiture. En silence, on
retraversait le pont; le soleil à son déclin baignait d'un or froid les
lignes nettes du paysage, glaçait l'azur du fleuve. La Roche-Guyon, le
mail arrêté devant un porche ancien; on reconnut Vernières qui disait
adieu de la main, prêt à rentrer chez sa tante. Il se tourna vers le
landau, détacha un grand salut.
--Tu vois, Hélène? dit Mme Dugast.
--J'ai vu, fit-elle, et concentrée, elle s'enferma dans un nouveau
silence.
Le mail repartait au grand trot; Dormoy, Yvonne et tante Portier leur
jetèrent des signaux d'amitié. Le vent fraîchit.
--Vous n'avez pas froid, père? demanda Hélène.
Un malaise fugitif, une souffrance venaient de tirailler le visage de M.
Dugast.
--Non, non, répondit-il, une douleur là. C'est passé.
Malgré sa résistance, Hélène lui relevait le col de son pardessus.
--Père souffre du coeur depuis quelque temps, expliqua-t-elle. Mais
voilà, il ne veut pas en parler au docteur Hulin... Elle prit la main de
Louise:--Voyons père, si nous profitions du gentil médecin que nous
avons là?
M. Dugast se défendit: à vieux malade, vieux docteur. Laurent lui
suffisait. Il le verrait à Paris. Et devant la bonne grâce, la
simplicité de Louise, il admirait en elle une forme heureuse du progrès,
louait cette carrière nouvelle où les plus belles qualités de la femme
trouveraient à s'exercer si naturellement. Il rappela les débuts de la
première femme médecin en Amérique, la courageuse Élisabeth Blackwell.
Quand elle passait dans la rue, les boutiquiers se groupaient sur leur
seuil, les promeneurs s'arrêtaient, les petits garçons lui faisaient des
pieds de nez, lui jetaient des pierres.
--Je l'ai connue à New-York, en 1852. On en était encore à refuser de
lui louer un appartement; cela aurait nui à la réputation de la maison.
--Depuis, nous avons marché, dit Louise gaiement.
Du sommet de la côte, on aperçut Hautneuil. Des ritournelles de chevaux
de bois, le son rauque d'un orchestre de campagne accentuaient
l'habituelle gaieté des dimanches, toutes les basses réjouissances du
petit village, infecté de luxure et d'alcool. C'était la fête du pays.
L'orbe rouge du soleil allait disparaître, éclairant le fleuve et les
falaises d'un reflet rose. De l'autre côté de l'eau, dans leur désert
d'herbe pelée, les hautes cheminées de la filature, les pauvres maisons
de Moranges se découpaient en noir sur le ciel vif. Quel contraste avec
cette fraîche oasis d'Hautneuil, couchée dans la verdure le long de la
berge, sous les peupliers bruissants! Invite constante, avec ses fossés
pleins d'herbe épaisse, ses tonnelles de clématite, ses salles basses de
cabaret. Après les lourdes journées d'été, par les soirs rudes d'hiver,
s'y précipitaient, empilées dans les bachots plats, des bandes bruyantes
d'ouvriers et d'ouvrières. Ils y venaient assouvir leurs mornes
fatigues, leur soif d'oubli. «L'eau de Moranges était pourrie! Fallait
bien boire du vin.» L'oncle Dugast, maire de la Neuville, avait tout
fait pour détourner son personnel du hameau de perdition: la tentation
était trop forte.
Aux premières maisons, M. Dugast ordonna:
--Prenez à gauche, Pierre!
On évitait ainsi le bord de l'eau, les baraques de la fête. On n'en
croisa pas moins des groupes de filles en cheveux, l'air insolent, au
bras d'hommes avinés. Elles riaient, prises à la taille, agitant des
balais de papier multicolores. Des vieux titubaient. Des chants
sortaient de tous les cabarets, portes et fenêtres ouvertes. Au passage,
on reconnut Dulac, le contremaître, qui penaud se dissimula, les yeux
brillants, le teint rouge, derrière deux femmes. Le landau faisait
sensation, il y eut des saluts gauches, quelques gamins lancèrent des
poignées de confettis. Au coin d'une ruelle, un fort gaillard d'une
veulerie canaille, qui fumait sa pipe, les pieds dans des pantoufles de
tapisserie, la casquette en arrière, dévisagea Hélène, et donnant un
coup de coude à la grande rousse qui l'accompagnait, tous deux
ricanèrent. C'était cette brute de Lepillier. Plus loin, une de leurs
anciennes protégées, retombée au vice incurable, détourna la tête.
Hélène crut reconnaître, parmi d'autres passantes en goguette, quelques
titulaires des livrets de caisse d'épargne.
--Soyez donc généreuse! fit Mme Dugast, à qui ce spectacle faisait
horreur.
Elle secoua un confetti resté sur sa manche. Née honnête bourgeoise,
riche aujourd'hui, elle ne pouvait comprendre cet attrait sombre du vin,
du mal, la part fatale des circonstances, de l'hérédité.--Pourquoi
s'intéresser à de si vilaines gens?--M. Dugast parut l'approuver de son
silence.
Et cependant, ils étaient charitables.
* * * * *
Maintenant Hélène, le front contre la vitre, la nuit froide à ses
tempes, contemplait le jardin silencieux, l'allée fuyante des fusains,
toute blanche sous la lune. La pâle lumière bleue baignait de sa pureté
féerique les arbres noirs, les bassins luisants et, là-bas, la danse
immobile du faune. Derrière elle, la chambre familière, le lit préparé.
Elle restait là, sans envie de se coucher, d'allumer sa bougie. Chacun
était rentré chez soi, la maison s'endormait. Malgré ses instances,
Louise était partie depuis une heure; il fallait qu'elle fût à son poste
demain matin. La courageuse, l'excellente amie! La journée avait été
trop courte, à peine si elles avaient eu le temps d'être ensemble. Tout
ce qu'elles auraient eu à se dire, tout ce qu'elles ne s'étaient pas
dit! car jamais on n'exprime toute sa pensée; le voudrait-on, les mots
mêmes trahissent, déforment. Pourtant elle avait bien senti le regard de
Louise se poser sur elle, la suivre, quand elle causait avec Vernières;
elle l'avait senti se détourner, par délicatesse, après la petite
incartade d'André. Quelle idée en avait-elle emportée? Mais quelle idée
au juste devait-on s'en faire? Hélène y revenait toujours, se défendant
mal contre une anxiété qu'elle ne s'expliquait pas. Entre Germaine et
André, elle avait bien remarqué jusqu'ici une familiarité un peu libre;
elle savait sa cousine légère, uniquement éprise de plaisirs, bornée au
culte de sa jolie personne. Dans le mariage, Germaine n'avait vu que les
cadeaux, l'entretien luxueux de son mari; son humeur dépendait de la
robe et du bijou nouveaux. Pour une bague, elle devenait enjôleuse,
câline... Son ivresse à la signature du contrat! La répugnance qu'Hélène
avait éprouvée devant l'étalage du trousseau, les jupons clairs, les
pantalons brodés... Mais tout cela ne signifiait pas grand'chose:
éducation négligée, le père distrait, la mère morte; tante Portier
n'avait d'autorité qu'à l'office. Oui, insouciance, légèreté, des façons
que Du Marty ne devrait pas tolérer; le danger, mais rien de plus... Pas
de choses honteuses! non, non, pas cela! André est un honnête homme!...
Et malgré elle, certains détails la poursuivaient: sur le quai, le petit
rire de son frère au «Je vous la confie!» de Du Marty, leur
tressaillement de surprise dans l'ombre, le soir de la mort de Marthe
Flénu; aujourd'hui encore, au déjeuner, l'air maussade d'André, et son
regard jaloux, furieux, dans la charrette.
Elle se débattait avec l'odieux soupçon, le front toujours appuyé à la
vitre, lorsque, dans l'allée des fusains éclairée par la lune, elle vit
une forme s'engager, prudente. A pas de loup, l'homme s'éloignait,
suivant la bordure d'arbustes. La démarche, les vêtements... elle
hésitait; il se retourna: André! Comme un éclair, cette idée: où
va-t-il? Puis brusque, aveuglante, la certitude. L'allée des fusains ne
conduisait qu'à la petite porte de la Chesnaye... le pavillon...
Germaine! Elle revit le chalet sombre, à l'écart du château, des
communs. Et Du Marty qui était absent! Distinctement elle s'imagina une
lampe à la fenêtre, Germaine aux écoutes... Elle eut un soulèvement de
tout l'être, faillit crier. C'était donc vrai, c'était possible! son
frère commettant cette infamie... et hier encore il serrait la main de
Du Marty! Pouah!... Et torturée, elle demeurait là sans force, comme
hypnotisée, dans un cauchemar de révolte et de dégoût, un désarroi sans
nom.
Du temps coula; avec le jardin lunaire et les choses inertes sa pensée
ne fit qu'un. Une torpeur l'envahissait. Soudain, dans une chambre
voisine, un bruit étouffé de chute: des piétinements, une porte qui bat;
et aussitôt des appels déchirants, des cris. Hélène éperdue s'élançait à
la voix de sa mère.
--Le médecin, le médecin! Cours vite, sonne. Ah! mon Dieu!
Et tandis que, rentrant hors d'elle dans la chambre de son mari, elle se
jetait sur le corps de M. Dugast étendu, le soulevait dans ses bras,
Hélène avec une stupeur, une épouvante indicibles, voyait retomber sur
l'épaule la tête lourde, aux yeux ouverts.
--Père, père, m'entendez-vous?
Un silence tragique... Rupture d'anévrisme? Mme Dugast balbutia:
--Il s'est levé en disant: Je ne respire plus; puis il a porté la main à
son coeur, en faisant:
--Ah! mon Dieu!... et il est tombé.
Ah! ces étouffements des derniers jours...
--André! Appelle André, criait Mme Dugast, vite! le médecin!
Comme une folle, Hélène courait. André?... On allait s'apercevoir de son
absence, le chercher, tout découvrir... Emportée par une force aveugle,
elle se jetait dans l'allée des fusains, trouvait ouverte la porte de
communication, et le coeur battant à se rompre, arrivait au pavillon,
frappait à grands coups.
--André! André!
Un volet s'entre-bâillait, Germaine en chemise se pencha:
--Quoi, qu'arrive-t-il?
Elle répéta son cri farouche:
--André! André!
--A quoi penses-tu? Il n'est pas là! dit Germaine tremblante.
Alors, durement, Hélène commanda:
--Dis-lui que son père se meurt! Vite, un médecin!
Deux exclamations, un mouvement dans la chambre, et de nouveau elle
reprenait sa course, dans un égarement tel qu'elle ne savait plus...
réalité, rêve horrible?
La maison en tumulte, domestiques effarés, toutes les portes ouvertes;
dans sa chambre, grand'mère Zoé sur son séant, écoute de tout son sang
terrifié de sourde. Hélène, dans le corridor, sent ses jambes fléchir.
M. Pierron lui ouvre les bras, lui barre le passage;--et du seuil, elle
voit sa mère qui sanglote, son père étendu sur le lit, son père rigide
de l'affreuse immobilité de la mort.