M. Dugast dit avec douceur:

--Que veux-tu? c'est la vie. Toujours les femmes ont payé cette rançon.

Et puis, pourquoi voir un intéressé dans le brave garçon qui t'épousera?

Vous mettrez en commun votre effort, vos biens. Plus tu apporteras,

mieux tu auras servi tes intérêts véritables. Car tu es bien de cet

avis, n'est-ce pas, les jeunes filles sont faites pour se marier,

surtout quand elles te ressemblent?

Tous deux la regardaient avec une nuance de malice. Elle devina le

sous-entendu: Vernières?...

--Que tu aies refusé jusqu'ici les partis qui se sont offerts, notre

désir égoïste de te garder plus longtemps ne s'en est pas autrement

inquiété, mais maintenant il nous serait doux de te confier à quelque

sûr compagnon de route. Nous vieillissons. Nous voudrions te voir

heureuse et caresser nos petits-enfants, avant de partir.

--Ah! cher père! dit Hélène émue.

Une communion d'âme les rassembla tous trois dans une seule pensée

d'affection. Trouble délicieux, sensation obscure, plus douce que des

larmes. Hélène les regardait, lui tout blanc, elle grise, avec leurs

bons visages fatigués. Séparés d'elle par la table, ils lui parurent

distants, comme à travers le recul du passé, tels des voyageurs las qui,

parvenus au terme, regardent ceux qui s'éloignent, assis de l'autre côté

du versant. Ils étaient un des types de cette vieille famille française,

respectueuse des traditions, où la bonhomie, la droiture, la simplicité

étaient le côté souriant des vertus du foyer. Elle était l'avenir, avec

sa fièvre d'indépendance, son désir d'une vie autre, plus volontaire,

plus efficace, semences nouvelles, moissons inconnues.

--A coup sûr, tu es libre, dit M. Dugast. Et, malicieusement:

--Plus que jamais, tu vas pouvoir réaliser ton fameux rêve, choisir

parmi la foule des prétendants celui qui aura l'insigne honneur de te

donner son nom. Eh bien! quelqu'un nous a parlé de toi ces jours-ci...

Tu ne devines pas?

Elle s'enquit du regard, souriante.

--Quelqu'un de charmant, ma foi, et dont le titre, la situation, la

famille ne laissent rien à reprendre.

--Et vous, maman, vous n'ajoutez rien?

Mme Dugast piquée déclara:

--C'est un homme du meilleur monde, parfaitement élevé, joli garçon.

J'aurais cru même à certains signes qu'il ne te déplaisait pas et que tu

l'aurais plus vite reconnu.

Hélène rougit un peu:

--M. de Vernières ne me déplaît pas, mais ce n'est pas une raison pour

que je me décide à l'épouser. Que fait-il au juste?--Elle le savait

oisif, riche, vaguement occupé d'affaires de Bourse.--Il faudrait

d'abord le connaître. Récapitulons, il m'a vue quatre ou cinq fois.

--Qu'est-ce que cela prouve? dit Mme Dugast. Je n'ai eu, moi, que deux

entrevues avec ton père. Tels étaient les mariages d'autrefois. On s'en

remettait à ses parents du choix de son fiancé; ils appréciaient les

avantages, les convenances, les relations.

--Est-ce que ça réussissait toujours? fit Hélène.

Femmes nouvelles · 第 21 / 44 题