--En admettant la part de noblesse que ton projet comporte, que
ferais-tu de ta fortune? La convertir en titres de rentes, en
obligations? Tu sais pourtant que jamais l'argent ne rapporte que grâce
à une exploitation quelconque. Actions de chemins de fer, valeurs
minières, sous ces chiffons de papier, il y a, si tu veux bien y songer,
du travail et de la souffrance aussi. Avec de telles idées, aucune
société n'est possible. Il y aura toujours des pauvres, te disait ton
grand-père à déjeuner. Tu t'ingénies en vain, il y aura toujours des
riches. Sois donc logique, donne tout ton bien, prend le bâton, la
besace et, pieds nus, prêche d'exemple... Il eut un fin sourire:--Tu
n'en es pas encore là, j'espère?
--Il y a manière de se rendre utile, répondit Hélène un peu vexée; et,
dans son esprit, elle songeait à divers emplois: subventionner le
courageux journal de Minna, commanditer une oeuvre de propagande
ouvrière.
--Allons, dit M. Dugast soucieux, tu es libre, tu réfléchiras.
--C'est tout réfléchi, fit Hélène.
Il y eut un instant de silence et de gêne. Lèvres closes, les yeux rivés
sur sa broderie, Mme Dugast, outrée, tirait point sur point.
M. Dugast, qui n'avait cessé de regarder sa fille avec une insistance
pensive, lui dit paternellement:
--N'oublie pas que cet argent représente ta dot, c'est-à-dire moins ta
sécurité en cas de non-mariage,--jolie comme tu es, j'écarte cette
hypothèse,--que ta garantie mondaine et sociale, tes chances de devenir
prochainement une bonne et honnête femme comme ta mère, de fonder à ton
tour une famille.
--Je sais, dit Hélène avec vivacité. En France, on ne se marie que
contre remboursement. Pas de dot, pas de fiancé! La question d'argent
prime tout. On unit deux intérêts, rarement deux affections.
Mme Dugast releva la tête:
--Hélène, comme si tu ne savais pas que ton père m'a épousée pauvre!
--Oh! vous! protesta-t-elle dans un élan de coeur, vous êtes à part. La
bonté de père, sa générosité, ton dévouement! Combien y a-t-il de
ménages comme le vôtre? Vous êtes l'exception, vous confirmez la règle.