--J'imagine, comme tu ne peux avoir de meilleur placement, que tu seras
enchantée de laisser ton argent où il est. L'affaire est magnifique.
Hélène pâlit, son coeur battit plus fort; le moment était venu, il
fallait parler. Une émotion altéra sa voix ferme:
--Permettez que je vous arrête à ce mot «d'affaire». Il y a bien
longtemps que je songe à vous entretenir de tout ceci. Surtout, ne voyez
pas dans mes paroles une volonté irréfléchie, le premier acte de liberté
d'une petite fille qui s'émancipe. C'est dans une profonde pitié pour
les souffrances de pauvres femmes, qui, toutes misérables qu'elles
soient, sont pourtant mes soeurs, dans le dégoût de spéculer sur leur
travail, leurs maigres gains, dans l'horreur de tout ce qui est
exploitation humaine, souci de lucre, que j'ai puisé ma résolution. Si
philanthrope que soit mon oncle, l'argent qui fructifie chez lui m'est
odieux. J'ai beau être sûre de son honnêteté, me dire que c'est fatal,
qu'il subit aussi bien que ses ouvriers la nécessité d'une loi sociale,
c'est plus fort que moi, ces billets, cet or me semblent mal acquis. Mon
intention est de retirer ma fortune des mains de mon oncle, et de
l'employer selon mon coeur, après avoir versé à la caisse des ouvriers
de la filature une partie de ces intérêts accumulés, trop lourds pour
mes scrupules.
A mesure qu'elle parlait, en possession vite reconquise d'elle-même, une
attention d'abord surprise, puis anxieuse, se peignait sur le visage de
M. Dugast; sa femme, au début immobile de stupeur, s'agitait sur sa
chaise avec une indignation qui avait peine à se contenir. Elle s'écria:
--Mais tu es folle? Qu'est-ce qui te prend? Nous aussi avons de l'argent
là. Nous ne sommes pas des malfaiteurs!
--As-tu bien réfléchi? dit presque simultanément M. Dugast.
Et sa femme, plus haut encore:
--Voilà les belles idées que tu as rapportées d'Angleterre? Je reconnais
les utopies d'Édith! mais c'est fou, fou!
--Et ton oncle? ajoutait le père, tu as songé à quel point tu allais le
blesser? Voyons, ce n'est pas sérieux, tu plaisantes?
Hélène secoua la tête. Elle s'attendait à cet orage, ce n'est pas d'hier
qu'elle s'y préparait. Depuis qu'en elle s'étaient éveillées, avec
l'observation des choses, une conscience plus large, des idées de
justice et de pitié, elle nourrissait ce double désir, de préserver sa
fortune des sources malsaines, et de l'utiliser de façon à lui faire
rendre tout le bien possible.
--Tante Édith n'y est pour rien, dit-elle avec calme. Moi seule ai tout
décidé.
--Jamais tu ne retrouveras de placement pareil, gémit Mme Dugast.
--Tant mieux, répliqua Hélène.