XIII.

Et on le suit, car, si on n'est pas attaché, on est entraîné, on est

étonné, on est ébloui. D'ailleurs c'est le roman du peuple. Le peuple

jusqu'ici n'avait pas de roman à lui, de roman tantôt crapuleux,

tantôt sublime, tantôt rêveur, surtout utopiste, quelquefois

dangereux, souvent héroïque, fait à son image.

Enfin Victor Hugo a senti le vide d'un livre où le prolétaire lit, où

le démagogue pense, où l'ouvrier songe. Il s'est dit: «Je vais me

jeter avec mon talent au milieu de tout cela, je vais me donner le

vertige et le donnerai à cette foule sans savoir comment je la

nourrirai!»

Et il y a longtemps, bien longtemps avant la révolution de 1848, que

cette idée lui est venue: car je me souviens parfaitement qu'avant

1848 il y pensait, il s'en occupait, il avait peut-être commencé à

l'écrire.

Les misères humaines sont si vastes, si incurables, si diversifiées,

si inhérentes à notre nature physique et morale, qu'il n'est aucun

écrivain sympathique et réfléchi qui n'ait été tenté, depuis Job

jusqu'à Hugo, d'écrire une des pages de ce livre de nos misères.

Misère du coeur qui s'attache et qui se brise en se sentant enlever ce

qu'il aime plus que la vie; misère du sage qui se dessèche et qui

s'effeuille comme une racine de cyprès sur une tombe, et qui ne végète

plus que par l'écorce; misère de l'amour qui est séparé de l'amour par

les impitoyables obstacles de la vie, qui meurt ou qui voit mourir

tout ce qui fait passer l'homme sur la dure nécessité de vivre; misère

de la condition dans laquelle Dieu nous a fait naître, comme des

mineurs dans l'onde humide et froide des puits de métal ou de charbon

où il faut aller puiser le salaire, pain du soir; misère du dénûment

qui menace tous les jours de la faim du lendemain le salarié

quelconque qui se sent gagné par la vieillesse ou l'infirmité, comme

l'homme qui s'enfonce dans le sol du marécage qui va l'étouffer;

misère de l'inexorable maladie paralysant sur son grabat le jeune

travailleur, qui ne peut répondre aux larmes de sa femme et aux cris

affamés de ses petits enfants qu'en tordant ses bras désespérés et

qu'en maudissant l'imprudence qui l'a poussé à devenir père; misère de

l'homme sans ressources, chassé par ses créanciers impitoyables du

toit qui l'a vu naître, de l'ombre qu'il a plantée, pour aller errer

sans asile, sans pain, sans tombeau et sans berceau sous des cieux

inconnus!

Misères du coeur, de l'esprit, de l'âme et du corps, misères surtout

qui frappent ce que vous aimez à cause de vous, et qui font un devoir

de vivre pour d'autres encore après avoir perdu toute raison de vivre

pour vous-même! Désespoirs qui font mourir tous les jours et qui

contraignent cependant à vivre comme si l'on espérait!

Misère qui cloue un infirme sur le matelas d'un hôpital, qui lui fait

sentir la répugnance que les infirmités inspirent à ceux qui le

servent par salaire ou par charité, et qui lui font implorer contre

lui-même une mort qui s'annonce toujours comme une illusion et qui ne

vient jamais!

Misère du suicidé qui s'est manqué et qu'on repêche du flot, humble,

contraint, et méditant peut-être un deuxième suicide! impossibilité de

souffrir, impossibilité de vivre, impossibilité de mourir!

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 223 / 228 题