Nous venons de voir ce que c'est que le paradoxe en matière de
sentiment sous la plume d'un écrivain de génie: une absolution de
mauvais exemple chantée comme un _Te Deum_ aux excès et aux forfaits
de la démagogie de 1793 sur les lèvres d'un saint; des maximes
pernicieuses de fausse économie sociale dans la bouche d'un homme
charitable égaré par sa passion de soulager le pauvre peuple. N'en
parlons plus, et souvenons-nous tour à tour tantôt d'adoucir, tantôt
de réprouver les étranges disparates de cette philosophie à tiroir.
Ceci est en effet un roman à tiroir, comme l'_Émile_ de J.-J.
Rousseau, comme la _Nouvelle Héloïse_, comme tout ce qui est beau dans
l'art d'écrire. Ce livre, comme tous ces livres d'art supérieur, n'est
évidemment pas son but à lui-même. C'est un cadre dans lequel
l'écrivain, tour à tour philosophe, penseur, sophiste, poëte, prend,
comme l'aigle, son lecteur à terre, l'emporte avec lui ça et là dans
l'irrésistible élan de son style, lui fait parcourir un pan de
l'espace, lui donne le vertige, l'enthousiasme, le délire de son
talent, puis ne se souvient plus ni de lui, ni de sa composition, ni
de son sujet parcouru à grand vol, le dépose à terre sûr de le
reprendre à son gré et lui dit de nouveau: «Allons!» comme le cheval
de Job ou comme l'hippogriffe de l'Arioste.
Ce ne sont pas les lois ordinaires du roman conçu, médité, écrit par
un écrivain consciencieux et humain; c'est le procédé d'un dieu de la
plume, d'un possédé de la verve, qui se dit à soi-même: «À quoi bon
composer du vraisemblable? À quoi bon faire naître la curiosité,
l'intérêt, le sentiment, et les nourrir pour attacher mes lecteurs?
Je n'ai pas besoin de ces procédés vulgaires: je suis moi, j'ai mon
talisman en main, j'ai mes ailes au talon, je vais où je veux; qui
m'aime me suive!»