Qui n'a pas senti, souffert, pensé, songé, sur tant de misères? Quel
poëte ne les a pas éprouvées toutes par la sympathique faculté de
saisir tout ce que l'humanité souffre encore en lui?
Qui n'a pas senti que le plus inépuisable et le plus lamentable des
sujets est une de ces misères? Et que serait-ce si c'était toutes à la
fois! Moi-même, à peu près vers le même temps où Hugo concevait son
épopée des _Misérables_, ce retentissement du gémissement des choses
humaines résonnait dans mon coeur, et j'écrivais aussi, non un livre
entier, non un livre dogmatique, mais un épisode de toutes ces misères
résumées en moi. Puis le besoin de venir en aide à mon pays, ce grand
misérable, m'enlevait le loisir nécessaire à mon oeuvre; puis les
calamités réelles de la misère relative m'atteignaient en me forçant à
un travail de manoeuvre arriéré pour que d'autres ne souffrissent pas
par ma faute; je fermais dans mon coeur la source de larmes
sympathiques, et je travaillais saignant, comme je saigne encore, sous
le fouet de la nécessité. Je comprends très-bien que Victor Hugo, plus
libre, plus plein de loisirs que moi, ait été tenté par ce seul sujet,
véritablement digne de l'homme, par ce poëme, terrible et touchant à
l'invraisemblable, de la misère des êtres humains: seulement je ne
comprends pas autant pourquoi il fait de cette souffrance universelle
des êtres un sujet d'amertume, de critique acerbe, d'accusation contre
la société.
Qui fait cela? Est-ce la société qui a fait la vie? est-ce elle qui a
fait la mort? est-ce elle, enfin, qui a fait l'inégalité,
inexplicable mais organique, des natures et des conditions? Non, c'est
Dieu; ce n'est pas elle. La plaindre, oui; la conseiller, bien: mais
l'accuser, non; c'est irréfléchi et c'est barbare. Elle souffre assez
de ces misères: ne la faites pas souffrir davantage de l'impuissance
de les supprimer toutes; adressez-vous à Dieu, qui a fait l'homme
misérable, et n'ajoutez pas le supplice de haïr au malheur de vivre
ensemble pour mourir si vite des mêmes supplices!