XI.

«Comme on l'a vu, la prière, la célébration des offices religieux,

l'aumône, la consolation aux affligés, la culture d'un coin de terre,

la fraternité, la frugalité, l'hospitalité, le renoncement, la

confiance, l'étude, le travail, remplissaient chacune des journées de

sa vie. _Remplissaient_ est bien le mot, et certes cette journée de

l'évêque était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées, de

bonnes paroles et de bonnes actions. Cependant elle n'était pas

complète si le temps froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer, le

soir, quand les deux femmes s'étaient retirées, une heure ou deux dans

son jardin avant de s'endormir. Il semblait que ce fut une sorte de

rite pour lui de se préparer au sommeil par la méditation en présence

des grands spectacles du ciel nocturne. Quelquefois, à une heure assez

avancée de la nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas,

elles l'entendaient marcher lentement dans les allées. Il était là

seul avec lui-même, recueilli, paisible, adorant, comparant la

sérénité de son coeur à la sérénité de l'éther, ému dans les ténèbres

par les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son âme aux pensées qui

tombent de l'Inconnu. Dans ces moments-là, offrant son coeur à l'heure

où les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allumé comme une lampe au

centre de la nuit étoilée, se répandant en extase au milieu du

rayonnement universel de la création, il n'eût pu peut-être dire

lui-même ce qui se passait dans son esprit; il sentait quelque chose

s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. Mystérieux

échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de l'univers!

«Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu; à l'éternité

future, étrange mystère; à l'éternité passée, mystère plus étrange

encore; à tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous

les sens; et, sans chercher à comprendre l'incompréhensible, il le

regardait. Il n'étudiait pas Dieu; il s'en éblouissait. Il considérait

ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects à la

matière, révèlent les forces en les constatant, créent les

individualités dans l'unité, les proportions dans l'étendue,

l'innombrable dans l'infini, et par la lumière produisent la beauté.

Ces rencontres se nouent et se dénouent sans cesse; de là la vie et la

mort.

«Il s'asseyait sur un banc de bois adossé à une treille décrépite; il

regardait les astres à travers les silhouettes chétives et rachitiques

de ses arbres fruitiers. Ce quart d'arpent si pauvrement planté, si

encombré de masures et de hangars, lui était cher et lui suffisait.

«Que fallait-il de plus à ce vieillard qui partageait le loisir de sa

vie, où il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la

contemplation la nuit?

«Cet étroit enclos, ayant les cieux pour plafond, n'était-ce pas assez

pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses oeuvres les plus

charmantes et dans ses oeuvres les plus sublimes? N'est-ce pas là

tout, en effet, et que désirer au delà? Un petit jardin pour se

promener, et l'immensité pour rêver. À ses pieds ce qu'on peut

cultiver et recueillir; sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer:

quelques fleurs sur la terre, et toutes les étoiles dans le ciel.»

Cours familier de Littérature - Volume 14 · 第 221 / 228 题