Cette peinture évangélique de l'âme de l'évêque, âme chrétienne parce
qu'elle est populaire, et populaire parce qu'elle est chrétienne, mon
ami, est ce qu'on appelle un tableau de genre suspendu dans un
vestibule pour prédisposer, par une bonne impression, les yeux,
l'esprit, le coeur des lecteurs aux sentiments religieux et doux, qui
sont l'édification de ce triste monde. L'auteur a senti que les
religions bien entendues sont, comme étant à la fois divines dans leur
objet, humaines dans leurs ministres, pleines de controverses, d
incrédulités et de crédulités populaires dans leurs dogmes, mais qu'en
masse les religions sont des vases célestes transmis de générations en
générations aux peuples, et dans lesquels les philosophes de tous les
âges ont versé tour à tour, en les clarifiant, la plus pure morale,
les plus saintes règles de vie, les plus admirables pratiques de
charité et de fraternité qui aient honoré les siècles; en sorte que,
sans disputer sur leur nature révélée par la raison, lumière de Dieu,
ou par Dieu lui-même, quand une religion se brise, toute la morale se
répand, et le peuple risque de mourir de soif.
Il faut donc que les hommes bien intentionnés, comme l'auteur de ce
livre, touchent avec une extrême prudence et un extrême respect à ces
vases divins qui contiennent l'âme du peuple, même quand ils aspirent
évidemment, comme lui, à verser le plus de raison possible dans les
institutions religieuses et dans ces saintes croyances des nations.
Pour cela, il faut leur faire respecter, aimer et admirer ses
ministres, comme l'évêque de Digne, en faisant de sa vie un tableau
d'abnégation et de sainteté pratique qui ravisse les pauvres, les
vieillards, les petits enfants, toute la partie souffrante de
l'humanité dont Dieu est le seul héritage. C'est ce que M. Hugo a
parfaitement compris, admirablement exécuté dans le portrait de son
évêque M. Myriel, et, convenons-en, il l'a fait avec une généreuse
intrépidité dans un moment où la littérature, disons le mot, une
littérature médiocre, scolastique, sans feu, sans ailes, sans
imagination, se retourne niaisement vers l'athéisme, cette bêtise sans
fond, et croit avoir inventé quelque chose en inventant le néant!
Oui, toute la biographie quelquefois un peu puérile, un peu niaise
même, de l'évêque Myriel, de sa soeur, de sa dame de compagnie, la
description de sa pauvreté volontaire, de son dévouement à Dieu et aux
pauvres, ces privilégiés de la miséricorde, de son hôpital, de ses
meubles, de son jardinet, de sa messe sur l'autel de bois, de ses
visites pastorales parmi les pasteurs des Hautes-Alpes, tout cela a un
charme, une vérité un peu exagérée, un peu ostentatoire, un peu
déclamée, mais en réalité très-touchante et fidèlement peinte par un
peintre de premier ordre.
On croit voir des portraits de famille dans certaines figures du
tableau, telles, par exemple, que la transparente soeur madame
Baptistine et la vieille madame Magloire, soeur volontaire aussi
plutôt que servante de la maison épiscopale; on croit deviner que le
poëte, comme le peintre Rubens, mettant partout sa femme ou sa soeur
dans ses tableaux, s'est souvenu de son heureuse enfance de la rue du
Colombier, et a retracé le profil de sa mère ou la face réjouie de
quelque bonne tante auxiliaire de sa mère, dans les figures de ces
deux saintes femmes de l'Évangile, domestiques du saint évêque de
Digne.
Jusque-là, je suis comme vous, je ne sais qu'admirer. La poésie ne
déroge pas du tout en dessinant la sainteté et en coloriant la piété
sous trois formes, le frère, la soeur et la servante: trio de candeur
et de vertu qui psalmodie, chacun dans sa langue, le même hymne à Dieu
dans le peuple!