Dans le deuxième livre de _la République_, après avoir magnifiquement
développé cette idée de la divinité de la justice, le dialogue passe
du particulier au général. On examine si la justice, vertu de
l'individu, n'est pas logiquement aussi vertu de l'État.
«Qui est-ce qui a donné naissance aux États?
«Voyons, dit Socrate: c'est, selon moi, l'impuissance de chaque
individu isolé de se suffire à lui-même. Ainsi, le besoin d'une chose
ayant poussé un homme à se joindre à un homme, la multiplicité des
besoins a réuni dans une même demeure plusieurs hommes pour
s'entr'aider, et nous avons donné à cette association le nom dérivant
d'État.»
Les fondements de l'État sont donc nos besoins, et, de cette vérité,
Platon, dérivant tout à coup des spécialités de besoins, qui demandent
des spécialités de fonctions pour les satisfaire, établit des
catégories de citoyens et des castes de professions correspondantes à
tous ces besoins.
On voit tout de suite ce que devient la liberté matérielle, morale et
politique de l'individu. Puis il passe à la catégorie capitale des
gardiens de l'État, les soldats, et, dans la vue de former cette
catégorie de défenseurs de l'État avec toutes les conditions et les
vertus de la profession, il se jette dans des utopies presque aussi
révoltantes et aussi absurdes que les utopies des blasphémateurs de la
propriété, des destructeurs de la famille et des expropriateurs de nos
jours.
Et d'abord, il s'occupe de leur éducation sur les genoux des
nourrices; il en exclut les fables qui défigurent les dieux dans
l'imagination de ce premier âge; il prescrit pour cela des règles aux
poëtes, pour qu'ils n'attribuent aux dieux, dans leurs oeuvres, que le
bien et jamais le mal; il leur défend de faire craindre la mort à ces
hommes par la déception des enfers; il n'autorise le mensonge que
dans les magistrats, pour l'utilité du peuple, maxime honteuse qui
honore dans l'État le crime contre la vérité puni dans le citoyen,
sophisme qui rappelle les deux morales de Machiavel, de Mirabeau, de
tous les faux politiques, une morale pour la vie privée, une pour la
vie publique; absolution philosophique des crimes d'État.
Platon flétrit ensuite Homère, pour avoir donné aux dieux des passions
humaines.